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CHAPITRE XXI

Pour beaucoup de raisons, Angus Mac-Aulay, qui avait si longtemps servi de pro(e<.teur à Annette Lyle, devait être informé du changemeflt opère dans la fortune de sa protégée ; et Montrose, ainsi qu'il s'y était engagé, lui en donna connaissance. Il accueillit toutes ces nouvelles avec son insouciance et sa gailé naturelles, et montra plus de satisfaction que de surprise en apprenant la bonne fortune d'Annette. Il ne mettait nullement en doute, assurait-il, qu'elle ne la méritât; et comme elle avait toujours elé élevée dans des principes de loyauté, il espérait qu'elle ferait passer les biens de son vieux fanatique de père entre les mains de quelque fidèle ami du roi. — Je n'empêcherais même pas mon frère Allan de se mettre sur les rangs, ajouta-t il, quoique sir Duncan Campbell soit le seul homme qui ail jamais osé accuser la maison de Darniinvarach d'avoir, manqué aux lois de l'hospitalité. Annette Lyle a seule le pouvoir d'adoucir l'humeur sombre d'Allan ; et qui sait si le mariage n'en ferait pas un homme social? Montrose se hàia d'interrompre la construction de ces cliàleaux en Espagne, en l'informant que lajeune ladj était déjà bancée; qu'elle était sur le point d'épouser le comie de Menteith, et qu'en raison de la reconnaissance due à Mac-Aulay, qui avait été si longtemps le protecteur de lajeune fille, les deux frères étaient également priés d'honorer de leur présence la cérémonie du mariage. A cette nouvelle, Mac-Aulay devint grave, et prit tout-à-coup l'attitude d'un homme envers qui l'on a manqué d'égards. — Je pensais, dit-il, que les procédés affectueux dont j'ai usé envers la jeune lady pendant un si grand nombre d'années, exigeaient quelque chose de plus, dans cette circonstance, qu'un compliment d'étiquette, et je devais, sans présomption, m'attendre à être consulté. Je souhaite, ajouta-t-il, beaucoup de bonheur à mon parent Menteith; personne ne lui en souhaite plus que moi; mais je dois dire qu'il agit dans cette affaire avec un peu trop de précipilivVon. Les sentiments d'Allan pour Annette n'étaient ignorés de personne , et je ne vois pas pourquoi les droits primitifs qu'il avait à sa reconnaissance ont été mis de côté, sans avoir été au moins l'objet d'une discussion préalable.

Montrose, nevoyantque trop bien où il voulaiten venir, engagea Mac-Aulay à écouter la raison, et à considérer lui-même s'il y avait quelque probabilité que le chevalier d'Ardenvohr se décidât a choisir pour l'époux de son unique héritière Allan, dont les accès de sombre mélancolie, bien qu'il possédât d'ailleurs une foule de qualités excellentes, faisaient trembler tous ceux qui l'approchaient. — Mylord, dit Angus Mac-Aulay, mon frère Allan a, comme tous ses semblables, des défauts et des qualités : mais il est l'homme le plus brave et le meilleur soldat de votre armée ; or, il méritait que Votre Excellence, que son proche parent, et que cette jeune personne qui doit tout a lui et à sa famille, eussent pour lui un peu plus d'égards, surtout dans une affaire ou il s'agissait de son propre bonheur.

Ce lut en vain que Mon'roses'eiVorçadelui faire envisager la chose sous un point de vue dilTerenl; Angiis persista dans ce qu'il avait dit, car c'était un de ces esprits ii|iiiiiàtres qu'il est impossible de dissuader quand lis ont une fois adopté un préjugé. Montrose éleva alors le ton un peu plus haut, et lui recommanda de se garder de nourrir au fond de son cœur aucun sentiment préjudiciable aux intérêts de Sa Majesté. Il lui déclara qu'il désirait surtout qu'Altan ne fût point interrompu dans lamission qu'il remplissait en ce moment; mission aussi honorable pour lui, qu'avantageuse à la cause royale. 11 espérait donc que son frère ne l'entretiendrait d'aucun autre objet, et n'éveillerait dans son esprit aucune pensée qui pût le detouruer de cette ntgocialion importante. Angus répondit avec un peu d'aigreur qu'il n était point un brandon de discorde, et qu'au contraire il était 1res disposé à jouer le rôle de pacificateur; qu'au surplus, son frère savait ce qu'il avait à faire lorsqu'il se croyait ollense. — Quanta la manière dont Allan peut être informé de cequi se passe, u'apres l'opinion générale, ajoula-l-il, il a d'autres sources d inlormatioiis que les voies ordinaires, et je ne serais pas surpris dele voir arriver beaucoup plus tôt qu'on ne s'y attend.

Cne promesse de ne point intervenir dans celle affaire fut tout ce que Montrose put obtenir d'Angus, qui était cependant d'un caractère doux et conciliant toutes les fois que son orgueil, son intérêt ou ses préjugés n'elaiculpasmis en jeu.

Lu témoin bcaucuup mieux disposé à figurer à la cérémonie du mariage, et surtout au festin, l'ut,corameon le doit bien penser,sir Uugald balgetly, que .Montrose crul devoir inviter, attendu qu'il avait ete admis a la confidence de toutes les circonstances précédentes. Cejiendanl sir Dugald parut hésiier: il regardait les coudes de .son jusiauorps el les gi;iioux de ses culolles de peau, et II répondit avec une sorte de répugnance : —Avant d'accepter,!! faut que je consulte Il noble fiance. Jiontrose fut assez surpris de cet air singulier ; laidi» dédaignant d'en témoigner son niécontenleinent, il quitta lir Dugald. Ce dernier se rendit aussitôt à l'apparlemenl de Meateiib qui , au milieu de sa garde-robe ordinairemeul assez peu

complete dans un camp, i lierchail les vètemeuts qui pouvaient le mieux convenir à la cérémonie. Sir Dugald étant entré, lui fit de l'air le plus grave un compliment de felicitation sur l'accomplissement de son bonheur, dont, à son grand regret, ajouta-i-il en soupirant, il ne pourrait être témoin. — Et pourquoi serions-nous privés de votre présence, major? Montrose vous a invité, je crois?

— Certainement, mylord, certainement; mais, de bonne foi, je ne pourrais faire honneur à la cérémonie avec des habits déchirés,' des reprises et des pièces. Un fantôme tel que moi, au milieu de convives en habits de fête, serait d'un mauvais présage pour la continuité de votre bonheur conjugal. Et à dire vrai, mylord, une partie du blâme pourrait retomber sur vous, attendu que vous m'avez envoyé beaucoup trop tard sur le champ de bataille pour y chercher un justaucorps de buffle qui était devenu déjà la proie des Camerons : autant aurait-il valu m'envoyer retirer une livre de beurre frais de la gueule d'un dogue. Pour toute réponse, ravlord, ils tirèrent leurs poignards et leurs claymores, et me firent^ entendre une espèce de grognement et de baragouin qu'ils appellent leur langage, et auxquels il est impossible de rien comprendre. Je crois pour ma part que ces montagnards ne valent guère mieux que des pa'ieiis; et je vous avoue que j'ai même été très scandalisé de la manière dont, il y a deux jours, mon ancien ami Kanald a jugé à propos de battre en retraite et de sonner sa dernière marche.

Dans sa situation, Menteith se trouvait disposé à tout envisager sous un point de vue agréable: la plainte du major l'amusa beaucoup. Lui montrant un ajustement de peau de buffle étendu sur le parquet, il le pria de l'accepter. — J'avais l'intention de le prendre pour habit de noces, comme le moins effrayant de mes accoutrements de guerre, lui dit-il, mais je suis heureux de vous l'offrir

Sir Dugald opposa d'abord la formule ordinaire de feinte résistance, et l'assura que pour tout au monde il ne voudrait pas le priver de cet habit ; puis il lui vint à l'esprit qu'il serait beaucoup plus conforme aux règlements militaires que le comte se mariât revêtu de son armure. 11 se souvenait d'avoir vu ce costume au prince Léon Wittelsbach, lorsqu'il épousa la jeune fille du vieux Frédéric de Saxe, mariage qui avait été célébré sous les auspices du vaillant Gustave-Adolphe, le Lion du Nord. Le jeune comte se mit à rire, et lui promit de garder ce costume guerrier. Certain alors de voir à son mariage une physionomie joreuse de (ilus, il se revêtit lui-même d'une cuirasse légère, élégamment ornée, cachée par un manteau de velours et par une écharpe de soie bleue qu'il portait sur l'épaule selon son rang et la mode du temps.

Tout étant prêt, il avait été convenu que, conformément au± coutumes du pays, les deux époux ne se reverraient qu'au pied de l'autel. L'heure fixée pour la cérémonie avait déjà sonné, et Menteith, arrivé le premier, attendait avec impatience, dans une pièce attenante à la chapelle, Montrose qui devait lui servir de père. Une atl'aire subite ayant réclamé sa présence à l'armée, le général était en retard, lorsque la porte de l'appartement s'ouvrit'

— Nous arrivez bien tard à la parade, s'écria en plaisantant le comte. — Peut-être beaucoup trop tôt pour vous, répondit Allan en se présentant devant lui. Menteith, défendez-vous comme un homme ou mourez comme un chien ! — 'Vous êtes fou, Allan, répondu Menteith étonné de son apparition subite, et de la fureur empreinte sur tous ses traits; ses joues étaient livides, ses yeux sortaient de leurs orbites , ses lèvres étaient couvertes d'écume et ses gestes étaient ceux d'un démoniaque.— Tu mens,trallre! ré-' pondu Allan d'un ton furieux; tu mens en cela comme dans tout ce que tu m'as dit ; ta vie n'est qu'un mensonge. — Si je ne vous avais pas exprime ma pensée en vous traitant de fou,re()ondit Menteith avec indignation, votre vie ne serait pas de longue duréemais en quoi m'accusez-vous de vous avoir trompé?— 'Vous m'avez dit que vous n'épouseriez jamais Annette Lyle ! c'était une fausseté! une trahison! elle vous attend à l'autel ! — C'est vousmême qui mentez ; je vous ai dit que l'obcurité de sa naissance était la seule barrière entre elle et moi: cet obstacle acte levé, pourquoi renonccrais-je à mes prétentions en votre faveur? — Défendez-vous donc! nous nous sommes suffisamment expliqués. — Pas d présent, pas ici, Allan : vous devez me connaître ; attendez à demain: nous nous reverrons. — Aujourd'hui môme ; à l'instant ou jamais: l'heure de votre triomphe est passée. MeiUcith, je vous en conjure au nom de notre parenté, de nos combats, de nos travaux communs, tirez votre épcc et défendez votre vie!

En parlant ainsi, il sai.sit la main du comte et la serrant avec fureur, il en fit jaillir le sang. Menteith le repoussa violemment. — Uetirez-vous, iii.sensé ! lui dit-i|. Kh bien donc, s'écria Allan, que ma viïiou s'accomplisse! et tirant son poignard, il en frappa le .sein du comte ; mais la pointe du poignard g issa sur la cuirasse, el au lieu d'être frappé au cœur, Menteith reçut une blessure entre le cou el l'épaule; néanmoins il l^ul renverse. Moiilnise entrait en ce moment. La suite du liaiicé , réunie dans une chambre voisine , avait eie surprise et ell'rayée par le bruit. Mais avant que Montrose eût pu voir ce dont il s'agissait, All.m s'claiiça dehors, el descendit l'escalier du château avec la rapidité de l'éclair. — Gardes ! s'écria

LES VEILLÉES LITTERAIRES ILLUSTRÉES

Montrose, fermez les pirtcsl qu'on s'empare de sa personne ! qu'on le tue s'il résiste ! Fùt-il mon frère, il mourra !

Mais Allan renversa d'un second coup de poignard la sentinelle qui était en faction, traversa le camp avec la vitesse d'un daim des montagnes, se jeta dans la rivière, la frandiit à la nage, et, atteignant l'autre bord, disparut bientôt dans les bois. Dans le courant de la même soirée, son frèreAngus et leurs vassaux quittèrent le camp de Montrose, et, reprenant le chemin des montagnes, abandonnèrent les drapeaux. On dit qu'Allan , peu de temps après son crime , parut subitement au milieu de l'une des salles du château d'Inverary , où Argyle présidait le conseil , et jeta sur la table son poignard "ensanglanté. — Est-ce le sang de James Graham "? demanda le niarquis d'.Argyle avec une expression mêlée de désespoir et de terreur. — Non, mais celui de son favori! C'est le sang que j'étais prédestiné à répandre, quoique j'eusse versé tout le mien pour l'épargner.

Après avoir parlé ainsi , il quitta le château , et depuis ce moment on n'eut de lui aucune nouvelle positive. Comme on vit peu de temps après le jeune Kenneth et trois autres Knfants du Brouillard traverser le Lochfine, on présuma qu'ils étaient sur ses (races; et l'opinion la plus générale fut qu'il périt de leurs mains dans quelque obscure solitude, l'ne autre tradition rappirte qu'il passa sur le continent et entra dans un couvent de chartreux. Du reste, sa vengeance fut beaucoup moins complète qu'il ne l'avait espéré ; car la blessure de Menteith, quoique assez dangereuse pour mettre ses jours en danger, ne fut cependant pas mortelle, grâce à la recommandation du major Dalgetly, qui l'avait déterminé à se marier couvert de son armure. .Mais ses services furent perdus pour Montrose, et il partit avec la future comtesse et son beau-pcre pour le château d'Ardenvohr. Dalgetry les accompagna jusqu'au bord du lac, et n'oublia pa? , en les quittant , de rappeler à Menteith la nécessité d'élever une redoute sur la hauteur de D.'umsnab, pour protéger les possessions de sa nouvelle épouse. Ils firent leur voyage sans accident, et .Menteith , au bout de quelques semaines, recouvra la santé et célébra définitivement son mariage.

Les Highlanders eurent assez de peine à concilier la guérison de Menteith avec les visions de Mac-Aulay , et le plus grand nombre sut mauvais gré au comte de n'être pas mort pour vérifier coiiplétement la prediction. D'autres la jugèrent suffisamment accomplie par la blessure reçue de la main et du poignard du prédestiné, et tous furent d'avis que l'incident de la bague à la tête de mort avait rapport à la fui du père d'Annette, qui mourut peu de mois après le mariage. Les incrédules soutinrent que toutes ces prédictions n'étaient que le résultat d'une imagination malade, et que la vision supposée d'Allan n'était qu'une conséquence de sa passion , qui , lui ayant fait découvrir depuis longtemps dans Menteith un rival préféré , mettait la jalousie et la bonté naturelle de son cœur dans un état de lutte continuelle, et faisait naître malgré lui dans son esprit l'idée de tuer son rival. Menteith ne se rétablit pas assez

prompteraenl pour pouvoir rejoindre Montrose pendant sa courte et glorieuse campagne; et lorsque ce héros, après avoir licencié ses troupes, eut quitté l'Ecosse, Menteith resta dans la vie privée jusqu'à la restauration. Après cet événement, il exerça des fonctions dignes de son rang, vécut heureux dans son intérieur, estimé du public, chéri et respecté des siens, et mourut dans un âge fort avancé.

Les personnages de notre drame sont en si petit nombre, qu'à l'exception de Montrose , dont la gloire et les exploits sont un thème réservé à fhistoire, nous n'avons guère à parler que de sif Dugald Dalgetty. Il continua de remplir avec la plus rigoureuse ponctualité tous les devoirs de sa profession, et ne cessa de montrer la même exactitude et la même régularité pour recevoir sa paie , jusqu'au moment enfin où il fut fait prisonnier, comme beaucoup d'autres, à la bataille de Philiiphaugli. Il se vit à la veille de partager le sort de ses compagnons d'armes , qui furent condamnés à mort, bien moins par les arrêts des tribunaux civils et militaires que par les dénonciations des prêtres fanatiques qui prétendirent que leur sang devait être considéré comme une ofl'rande expiatoire pour laver les péchés affreux d'Israël et qu'ils devaient subir un traitement pareil à celui qui fut infligé aux Cananéens. Plusieurs officiers des Pays-Bas au service du covenant intercédèrent pour Dalgetty, en le représentant comme un homme dont les talents militaires pouvaient être utiles à leur armée, et en donnant l'assurance qu'il serait facile de le déterminera passer dan? leurs rangs. Mais sur ce point Dalgetly se montra inébranlable : il s'était engagé au service du roi pour un temps déterminé , et jusqu'à l'expiration de ce temps ses principes ne lui permettaient pas de changer de parti. Les covenantaires ne comprirent rien à des di=tinctions si minutieuses, et il courut le plus grand danger de recevoir la palme du martyre, non à cause de ses principes politiques , mais à cause du rigorisme ic ses idées en matière de discipline militaire. Heureusement pour lui, ses amis , ayant découvert qu'il ne restait plus que quinze jours jusqu'au terme de son engagement, obtinrent, après beaucoup de difiicultés, un sursis pour cet espace de temps .au bout duquel il se trouva parfaitement disposé à entrer au servioe du premier venu. Il prit donc parti dans l'armée covenantaire , et obtint le grade de major dans le régiment dj Gilbert Ker, appelé communément la Cavalerie de l'Eglise. On ne sait plus rien de lui jusqu'au moment où on le retrouve en possessioi de son domaine paternel de Drurathwacket , qu'il acquit, non à la pointe de l'épée, mais par son pacifique mariage avec Anna Strackan , respectable matrone déjà un peu sur le retour, et veuve d'un covenantaire du comté d'Aberdeen. 0:i pense généralement que sir Djgild a survécu à la révolution : des traditions peu anciennes la représentent parcourant quelquefois le pays , mais vieux , très soard , et la mémoire toujours remplie d'interminables histoires sur l'imoiirlel Gustave- Adolphe, le Lion da N)rd et le boulevart de la foi protestante.

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