‹ WaverleyChapitre 230 sur 231 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Le comte de Menteith procéda sur-le-champ à l'interrogatoire de Ranald; et, pour s'assurer de la fidélité des détails, il fit venir les deux montagnards qui avaient servi de guides sous les ordres de leur chef. Ces diverse-; déclarations furent soigneusement comparées avcc toutes les circonstances relatives à la destruction du château et au meurtre de la famille de sir Duncan, qui, ou le croit aisément, n'avait rien oublié de ce qui avait le moindre rapport à un événement aussi terrible. Il était du plus grand intérêt de s'assurer que cette histoire n'était pas une invention du proscrit pour donner un des siens comme l'héritier d'.^rdenvohr. Menteith, si vivement intéressé à croire à la sincérité de ces aveux, n'était peut-être pas la personne la plus propre à examiner cette affaire d'une manière impartiale; mais les Enfants du Brouillard répondirent avec tant de simplicité et d'exactitude, leurs divers rapports coïncidèrent si bien les uns avec les autres, qu'on ne put plus mettre en doute leur véracité. Enfin, on se rappela un signe que la fille de sir Duncan portait sur l'épaule gauche, et Annette en avait un semblable. On se souvint aussi que lors de l'incendie du château on avait retrouvé les restes de trois enfants, mais qu'on n'avait pu découvrir ceux du quatrième. D'autres circonstances, qu'il est inutile de rapporter, donnèrent non-seulement à sir Duncan et à Menteith, mais encore à Montrose, entièrement désintéressé dans cette affaire, l'intime conviction qu'Annelte Lyle, placée jusqu'alors dans une position si humble, si dépendante, et distinguée seulement par sa beauté et ses talents, devait à l'avenir être regardée comme l'héritière d'Ardenvohr.

Pendant que Menteith se hâtait de rendre compte du résultat de son enquête aux personnes qu'elle concernait le plus particulièrement, Ranald demandait à voir son jeune fils. — On le trouvera, dit-il, sous le hangar où l'on m'avait déposé d abord.

En effet, après l'avoir cherché inutilement pendant quelques instants, on trouva le jeune sauvage blotti dans un coin sous un tas de paille. Il fut conduit à son père. — Kenneth , lui dit à part le proscrit, écoute les dernières paroles de ton père : un soldat saxon et Allan à la main sanglante ont quitté le camp il y a quelques lieures pour se rendre dans le pays de Caberfae; cours à leur poursuite comme le limier a|)rès le cerf blesié, traverse les lacs à la nage, gravis les montagnes, parcours les forêts, et ne t'arrête pas que tu ne les aies rejoints.

A mesure que Ranald parlait, la physionomie du jeune garçon devenait plus sombre et plus farouche, et il porta enfin sa main sur un poignard caché dans la ceinture de cuir qui retenait lei lambeaux de son plaid. — Non, reprit le vieillard, ce n'est pas ta main qui doit le frapper. 11 le demandera des nouvelles du camp. Tu lui diras qu'Annelte Lyle vient d'être reconnue pour la fille de Duncan d'Ardenvohr; que le comte de Menteith doit l'épouser à la lace des autels , cl que tu es envoyé pour l'inviter à leurs noces. N'attends pas sa réponse, mais disfiarais avec la rapidité de l'éclair. Pars à l'instant, enfant chéri ! je ne pourrai plus contempler tes traits, je n'entendrai plus le bruil de ta course légère. Mais non, reste pour recevoir les derniers avis de ton vieux père : souviens-toi du destin de notre race et cunseive religieusement les mœurs antiques des Enfants du Brouillard ; nous ne sommes plus aujourd'hui qu'une bande errante, chassée de toutes les vallées par l'épée des clans qui se sont emparés des possessions où leurs ancêtres coupaient le bois et tiraient l'eau pour les nôtres. Mais dans le fond des déserts, sur le sommet des montagnes et au milieu de leurs brouillards, Kenneth, conserve pure et intacte la liberté que je le lègue comme un droit de la naissance. Ne l'échange ni contre de riches vêlements, ni contre un palais, ni contre une table richement servie , ni contre un lit de duvet. Sur le rocher ou dans la vallée, dans l'abondance ou dans la misère, sous les ombrages de l'été ou sous les glaces de l'hiver, Fils du Brouillard, reste libre comme tes pères ! Ne reconnais aucun maître, ne reçois la loi de personne, ne vends pas tes services, ne bâtis point de hutte, ne fais de clôture à aucun pâturage, n'ensemence aucune terre: que les daims des montagnes soient seuls les troupeaux ; s'ils viennent à le manquer, (]ue les biens de nos oppresseurs deviennent la proie; les Saxons et certains Gaels, qui sont eux-mêmes Saxons dans l'âme, estiment plus leurs bestiaux que i'Iionneur et la liberté; mais ils ouvrent ainsi un champ pin.s vaste à notre vengeance. Souviens-toi de ceux qui ont fait du bien à notre race , et paie leurs services de tout ton sang si l'occasion s'en présente. Si un Mac-lan s'avance vers toi, la lête du fils du roi à la main, donne-lui une retraite, (juaud même une armée et la vengeance royale sttraieiit à sa poursuite, car nous avons vécu paisiblement avec eux pendant de longues années. Quant aux fils de Diannid, à la race de Darulinvaracli , aux cavaliers du Ménieilh, que la malediction d'un père tombe sur ta tète. Enfant du Brouillard, si lu eu épargnes un seul , lorsque le moment de les immoler sera venu ! el ce temps approche ! ils s'enlr'egorgeroal; ils seront

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disperst^s à Unir tour, ils fuiront vers le séjour du Brouillard, et ils tomberont sous les coups de ses enfants. Encore une fois, pars; secoue la poussière de tes pieds devant )es habitations des hommes, qu'ils soient en paix ou en guerre. Adieu, mon fils chéri ! puissestu mourir comme tes aïeux, avant que les infirmités, les maladies, l'âge enlin, aient éteint ta vigueur et anéanti tes facultés ! Adieu ! pars ! pars ! mais souviens-toi de conserver ta liberté, d'être fidèle et implacable !

Le jeune sauvage s'inclina, et baisa le front de son père mourant; mais, habitué dès l'enfance à réprimer tout signe extérieur d'émotion, il se sépara de lui sans larme, sans adieu, et bientôt il fut hors de l'enceinte du camp. Sir Dugald Dalgetly, qui avait assisté à la dernière partie de cette scène imposante, fut peu édifié de la conduite de Mac Eagh dans cette occasion. — Je ne crois pas, mon ami Ranald, lui dit-il, que, pour un homme prêt à quitter cette vie, vous soyez dans la bonne voie. Faire des sièges, livrer des assauts, passer une garnison au fil de l'épée, incendier des faubourgs, c'est le devoir d'un soldat, et de telles actions sont justifiées parla nécessité où il se trouve de gagner la paie qu'il reçoit; quant à l'incendie des faubourgs, en particulier on peut l'excuser parce que ce sont en général des repaires de trahison et des guetsapens tendus aux villes fortes. 11 est clair que la profession de soldat est hautement favorisée du ciel, puisqu'il peut commeltie chaque jour des actions de violence sans perdre l'espérance du salut. Mais au service de quelque prince que ce soit, Ranald, un soldat mourant ne doit ni se vanter de telles actions, ni recommander aux siens d'en faire autant; au contraire, il est de son devoir d'en témoigner de la honte et du repentir, et de répéter ou de se faire répéter quelque bonne prière, ce que j'engagerai le chapelain de Son Excellence à faire pour vous, si vous le trouvez agréable. Au surplus, cette affaire n'est nullement de mon ressort; je ne vous en parle que pour le soulagement de votre conscience, et afin que vous quittiez ce monde en bon chrétien et non en Turc comme vous semblez disposé à le faire.

La seule réponse que fit le mourant futde demander qu'on le soulevât de manière à ce qu'il pût apercevoir la campagne. Un épais brouillard, qui s'était depuis longtemps amassé sur le sommet des montagnes, commençait à descendre dans les vallées; et les cimes escarpées, découvrant leurs formes noires et irrégulières, ressemblaient à des îles désertes s'élevant sur un océan de vapeurs. — Esprit du Brouillard! dit Mtic-Eagh, loi que notre race regarde comme. un père et un protecteur, reçois dans ton tabernacle de nuages, lorsque ce moment d'angoisses sera passé, celui que tu as si souvent protégé et caché pendant sa vie.

Sur ces mots, il letomba dans les bras de ceux qui le soutenaient, et, tournant la tète du côte de la muraille, il garda le silence. — Je crois, dit Dalgetty, que mon ami Ranald ne vaut guère mieux qu'un vrai paien. Permettez-moi, Mac-Eagh, de vous envoyer le docteur Wiseheart, chapelain du général. (Vest un homme très habile dans tous ses exercices, et qui vous lavera de tous vos péchés en moins de temps qu'il ne m'en faudrait pour fumer une pipe. — Saxon, ne me parle plus de ton prêtre .-je meurs coulent. As-tu jamais rencontré un ennemi contre lequel toutes les armes étaient sans puissance? contre lequel la balle ne pouvait rien, contre lequel la flèche s'émoussait? dont la chair était aussi impénétrable à lépée et au poigfiard que ton armure d'acier? As-tu jamais rencontré un tel ennemi? — Très souvent, lorsque je servais en Allemagne. Il y avait à Ingolstadt un drôle de ce genre; il était tellement à l'épreuve du plomb et de l'acier, que les soldats ne parvinrent à le tuer qu'à coups de crosse de fusil. — Cet ennemi invulnérable a les mains teintes de mon sang le plus précieux ! Je lui lègue aujourd'hui un trésor de vengeance, la jalousie, le désespoir, la mort, et une vie plus misérable que la mort elle-même. Tel sera le partage d'Allan à la main sanglante quand il apprendra qu'Aunette époul^e Menteith ; et cette seule certitude me suffit pour me consoler d'avoir été frappé mortellement par lui. — Puisqu'il en est ainsi, je n'ai plus rien à vous dire; seulement j'aurai soin délaisser le moins de monde possible approcher de vous, car je vous avoue que la manière dont vous nous quittez n'est nullement exemplaire pour une armée chrétienne.... Sur ces mots, il sortit de l'appartement, et peu de temps après Ranald Mac-Eagh rendit le dernier soupir.

Cependant .Menteith, laissant sir Duncan et sa fille se livrer librement aux émotions qu'un événement aussi heureux devait faire naître, était allé discuter avec Montrose les conséquences de cette découverte. — Je comprendrais dès ce moment tout l'intérêt que vous attachez à ce qui vient de se passer, mon cher Menteith, si je n'étais convaincu depuis longtemps que votre bonheur dépend de celte jeune dame. Vous l'aimez et vous êtes payé de retour. Sous le rapport de la naissance, il n'y a maintenant aucune objection à faire; et sous tous les autres, ses avantages personnels égalent ceux que vous possédez vous-même. Refléchissez cependant un moment. Sir Duncan est un presbytérien ; il a pris les armes contre son roi; il n'est avec nous qu'en qualité de prisonnier, et ce qui s'e^t passe n'est encore, je le crains bien, que le début d'une longue guerre civile. Crojez-vous, Menteith, eu de telles circonstances, pouvoir

lui demander la main de sa fille ? Et pensez-vous qu'il vous l'accorde?

L'amour est un avocat éloquent, aussi inspira-t-il au jeune gentilhomme mille réponses à toutes ces objections. 11 rappela que le chevalier d'Ardenvohr n'était fanatique ni en politique ni en religion. Il fit valoir son propre zèle pour la cause royale, et démontra que cette cause ne pouvait que gagner à son union avec l'héritière d'Ardenvohr. H s'appesantit sur le triste état où sirDuncan se trouvait réduit, et sur le danger qu'il y aurait à laisser cette jeune fille retourner dans le pays des Campbell, où, son père mort, elle serait nécessairement placée sous la tutelle d'Argyle; événement qui ne pouvait manquer de détruire toutes les espérances de Menteith, à moins qu'il ne consentît à payer la faveur du marquis en abandonnant le parti du roi.

Montrose sentit la force de ces arguments, et avoua que l'alliance projetée, quoique présentant de grands obstacles, semblait compatible avec les intérêts du roi. — Je voudrais, ajouta-t-il, que tout cela fût conclu, elqiiecetle belle Briséis fût éloignée du camp avant le retour de notre Achille, Allan Mac-Aulay. Je crains de ce côté quelque événement funeste, Menteith, et je crois qu'il vaudrait mieux que l'on renvoyât sir Duncan sur parole ; je vous chargerais de l'escorter, lui et sa fille, jusqu'à son château. Le voyage peut se faire par eau ; sa blessure ne souffrira pas du trajet; et la vôtre, mon ami, sera une excuse honorable pour votre absence. — Jamais! dussé-je perdre toutes les espérances qui brillent âmes yeux, jamais je ne quitterai le camp de Votre Excellence, tant que l'étendard royal y sera déployé :je mériterais que lagangrènese mîtà cette légère égratignure et me dévorât le bras, si j'étais capable d'en faire un prétexte pour m'absenter dans un pareil moment. — Votre détermination est-elle bien arrêtée? — Aussi ferme que le Ben-Nevis. — Il faut donc sans perdre de temps faire votre demande au chevalier d'Ardenvohr. Si sa réponse vous est favorable, je parlerai moimême à l'aîné des Mac-Aulay, et nous imaginerons un moyen d éloigner son frère de l'armée, jusqu'à ce qu'il ait pris son parti. Pliît au ciel que quelque vision assez belle descendît sur son esprit pour en effacer le souvenir d'An nette ! Sans doute vous ne croyez pas cela possible, Menteith. Mais reprenons chacun notre service; vous celui de l'amour, et moi celui de Mars.

Ils se séparèrent, et, conformément au plan concerté entre eux, Menteilh, le lendemain malin, dans un entrelien particulier qu'il eut avec le chevalier d'Ardenvohr, lui demanda la main de sa fille. Sir Duncan était informé de leur attachement mutuel, mais il n'était pas préparé à une déclaration si [irompte de la part de Menteith. Il répondit d'abord qu'il s'était peut-êlre trop abandon né à la joie que lui causait son bonheur dans un moment où son clan venait d'éprouver une défaite si complète et si humiliante, et qu'il sentait une sorte de répugnance à songer, au milieu de tant de calamités, à l'agrandissement de sa famille. Menteith insista avec toute l'ardeur de la jeunesse et de l'amour, et sir Duncan lui demanda quelques heures de réflexion, désirant d'ailleurs consulter sa fille sur une décision aussi importante. Le résultat de cette dernière conversation fut toul-à-l'ail favorable à Menteith. Sir Duncan se convainquit que le bonheur de sa fille dépendait entièrement de cette union, et lui-même reconnut que si on ne la formait pas à l'instant même, Argyle ne manquerait pas d'y mettre obstacle. Le caractère de Menteith était si noble et si beau ; son rang, sa fortune, la considération dont jouissait sa famille, toutes les convenances enfin se trouvaient si bien réunies, que sir Duncan oublia presque les opinions politiques. D'ailleurs, quand bien même il aurait considéré ce mariage sous un point de vue moins avautageux, il n'aurait pu se résoudre à contrarier les désirs de sa fille, le seul enfant qui lui restât, qu'il venait de retrouver, et sur qui se reportaient toutes ses espérances. Outre toutes ces considérations, un sentiment d'orgueil influa au>si sur cette détermination : produire dans le monde l'héritière d'Ardenvohr comme une jeune fille élevée presque par charité dans la famille de Darniinvaracli , lui offrait une idée humiliante; taudis que la présenter épouse du comte de Menteith, ajant fixé tant d'attachement, malgré son obscurité, c'était prouver au monde que dans tous les temps elle avait été digne de son nouveau rang. Toutes ces considérations déteruiinèreut sir Duncan Campbell à permettre que les deux amants fussent mariés sans délai dans la chapelle du château par le chapelain de Montrose. Mais il fut convenu que lorsque Montrose partirait d'inverlochy, ce qui devait avoir lieu dans peu de jours, la jeune comtesse suivrait son père au château d'Ardenvohr, où elle resterait jusqu'à ce que les événements politiques permissent à Menteith de se retirer du service sans manquera l'honneur. La résolution de sir Duncan une fois prise, il refusa d'écouter les scrupules de sa fille, qui demandait que l'on différât quelque temps encore, et il fut convenu que le mariage aurait lieu dans la soirée suivante, qui était la seconde après la bataille.

LE MAJOR DALGETTY

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