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CHAPITRE m

An milieu d'une salle peu élevée de plafond, mais démesurément longue et large, on remarquait une grande table de chêne , grossièrement travaillé, ayant à peine reçu quelque poli : sur cette table était servi le repas du soir de Cedric le Saxon. Le toit de la salle , dont la charpente était à nu, n'interposait que sa couverture de planches et de chaume entre la tète des hôtes et l'intempérie des cieux; et à chacune des extrémités de cette espèce de grange étaient deux vastes cheminées , si grossièrement construites qu'il s'échappait au moins autant de fumée dans la chambre que par les tuyaux. Celte vapeur continuelle avait donné une sorte de vernis aux poutres et aux solives, en les incrustant d'une couche épaisse de suie. Le long des murs étaient suspendus des instruments de guerre et de chasse. K chaque angle se trouvaient de grandes portes servant de communication avec d'autres pieces. Tout, dans le vtiste édifice, participait de la grossière simplicité de l'ère saxonne, simpliciié dont Cedric était fier. Partout le sol était un mélange de terre et de chaux, bien battu, tel que celui qu'on emploie encore dans les granges de nos fermes. Dans le quart de la longueur de la salle, il était un peu plus élevé, et cet espace, qu'on appelait le Dais, était réservé pour les principaux membres de la famille et les hôtes de distinction. Une table couverte d'un beau drap d'écarlate était placée transversalement sur cette estrade ou plate-forme; et du milieu partait une autre table plus longue et plus basse, où les inférieurs et les domestiques venaient s'asseoir pour prendre leurs repas. Les deux parties ainsi réunies avaient à peu près la forme d'un T. Des chaises et des fauteuils massifs de chêne sculpté étaient placés autour de l'estrade, et au-dessus de ces sièges ainsi que de !a table la plus haute, s'étendait un poêle de drap, qui, jusqu'à un certain point, mettait cette place privilégiée à l'abri de la pluie; car ça et là l'eau du ciel se frayait un passage à travers le toit mal joint. Les parois de ce côté de la salle étaient ornées de tapisseries, et le sol était recouvert d'un tapis chargé d'essais de broderies dont le brillant coloris faisait presque le s«ul mérite, .\u-dessus de la table inférieure, le toit, comme nous l'avons remarqué, était tout-à-fait à nu; tout autour les murs étaient recouverts d'un enduit grossier, la terre était nue , et de lourds bancs de chêne servaient de sièges.

Au centre de la table d'honneur, étaient deux fauteuils plus élevés que les autres et destiné» au maître et à la maîtresse de la maison, qui présidaient toujours au banquet hospitalier : usage d'où provenait un titre d'honneur saxon, signifiant Distributeurs du pain. A | chacun de ces fauteuils était joint un marchepied curieusement i sculpté et enrichi de marqueteries en ivoire, qui les distinguait de I tous les autres sièges. L'un d'eux était occupé alors par Cedric le j Saxon, qui attendait son souper avec une impatience digne d'un ! aldeman de cette époque ou de la nôtre, quoique son rang ne fût j que wlui de Tbane ou plutôt de Franklin, comme l'appelaient les i Normands. L'ensemble de la physionomie de Cedric montrait tout d'abord un homme franc, mais vif et colère. Sa taille n'était pas au-dessus de la moyenne ; mais il se distinguait par de larges épaules, de loags bras, et des membres vigoureux, propres à endurer les faligue» de la guerre ou de la chasse. Sous son large front brillaient

deux grands yeux bleus,- il avait une physionomie ouverte, de belles dents; en un mot, toute sa personne respirait cette sorte de bonne humeur qui accompagne souvent un caractère vif et brusque. L'orgueil et la méfiance se lisaient dans ses yeux , car sa vie avait été employée à défendre des droits sans cesse envahis; et son caractère, vif, fier et résolu, avait clé constamment tenu en haleine par les circonstances. Sa blonde el longue chevelure, partagée vers le milieu de sa tête , descendait des deux côtés sur ses épaules ; à peine y apercevait-on quelques traces de la vieillesse, quoique Cedric approchât de sa soixantième année. Son habillement consistait en une tunique verte garnie au collet et aux manches d'une espèce de fourrure grise, inférieure à l'hermine, et provenant de l'écureuil gris. Sous le pourpoint, qu'il tenait ouvert, on voyait un juste-aucorps écariate : un haul-de-chausses de la même étoffe, descendant à peine jusqu'au bas des cuisses, laissait le genou à découvert. Ses sandales ne différaient point de celles des paysans quant à la forme, sealement elles étaient d'une peau plus fine, et attachées par-devant avec des agrafes d'or. Les anneaux dont ses bras étaient ornés, le long collier qui pendait à son cou, étaient du même métal. Un ceinturon, enrichi de pierreries, supportait une courte épée à deux tranchants et à pointe acérée, suspendue presque perpendiculairement à son côté. Sur le dos de son fauteuil était placés un manteau écariate, doublé de fourrures, et un bonnet de même étoffe , richement brodé, ce qui complétait l'habillement de l'opulent châtelain quand il voulait sortir. Un court cpieu, garni d'une pointe d'acier large et brillante, était aussi appuyé contre le fauteuil : cela pouvait lui servir d'arme ou simplement de canne, selon l'occasion.

Plusieurs domestiques, dont le costume participait à la fois de la richesse de celui de leur maître et de la grossière simplicité du porcher Gurlh, épiaient les regards et attendaient les ordres du dignitaire saxon. Deux ou trois, d'un degré plus élevé, se tenaient sous le dais derrière leur maître; le reste occupait la partie inférieure de la salle. On y voyait encore d'autres commensaux d'une espèce différente : deux ou trois lévriers robustes et velus, semblables à ceux qu'on emploie pour chasser le cerf et le loup, autant de dogues d'une race vigoureuse, au cou épais, à la tète large, aux oreilles longues, enfin deux ou trois petits mâtins, aujourd'hui appelés terriers, attendaient impatiemment le souper. Soués de cette profonde sagacité particulière à leur race, tous ces animaux se gardaient bien d'interrompre le silence inaccoutumé du maître; probablement aussi étaient-ils retenus par la crainte d'un petit bâton blanc placé près de l'assiette de Cedric, et destiné à repousser des avances trop familières. Un chien-loup, d'un aspect terrible, jouissait seul de là libc-rlé réservée à un favori : étendu près du siege de son maître, il provoquait de temps en temps l'attention de celui-ci en plaçant une large tète velue sur ses genoux, ou le museau sur sa main. Alors il se retirait à ces simples mots : — A bas. Balder, à bas ! je ne suis pas en humeur de jouer !

Effectivement Cedric ne se trouvait pas dans une situation d'esprit fort tranquille. Lady Rowena, qui était allée entendre l'office du soir dans une église un peu éloignée, venait seulement de rentrer, et changeait de vêtements, ayant été mouillée par l'orage. Gurlh et ses pourceaux, qui depuis longtemps auraient dû être à la maison, n'étaient pas encore revenus delà forèl; et à cette époque les propriétés étaient si peu respectées , qu'on pouvait attribuer ce retard a quelque déprédation des outlaws dont fourmillaient les bois environnants, ou à la violence des barons voisins qui ne respectaient pjis davantage les droits d'autrui. La chose était assez importante, car une grande partie de la richesse domestique des propriétaires saxons consistait en nombreux troupeaux de porcs, surtout dans les terres boisées où ces animaux pouvaient trouver facilement leur nourriture. Outre ces motifs d'inquiétude, le thane saxon était impatient de revoir son fou favori, Wamba, dont les facéties servaient comme d'assaisonnement à son repas du soir et aux nombreuses libations qui l'accompagnaient. Ajoutez enfin que Cedric n'avait pris aucune nourriture depuis midi, et que l'heure ordinaire de son souper avait sonné depuis longtemps. Son déplaisir ne s'exprimait néanmoins que par des mots entrecoupés, partie murmurés en luimême, partie adressés aux domestiques qui l'entouraient, spécialement à son échanson qui lui offrait de temps à autre, en guise de potion calmante, une coupe d'argent remplie de vin. — Pourquoi, s'écria-t-il , lady Rowena tarde-t-elle tant à venir? — Elle n'a plus que sa coiffure "à changer, répondit une suivante de ce ton d'assurance que prend une femme de chambre de nos jours en parlant au chef de la famille; voudriez-vous qu'elle vînt se mettre à table en cornette de nuit et en déshabillé? Ma maîtresse est de toutes les dames du comté celle qui passe le moins de temps à sa toilette.

Cet argument sans réplique fut reçu avec une sorte d'acquiescement de la part du thane saxon , lequel ajouta : — J'espère qu'à l'avenir elle choisira un plus beau temps pour visiter régii»e de Saint- Jean... Mais au nom de tous les diables ! continua-t-il en se tournant Vers son échanson , et en haussant la voix comme s'il eût été heureux de trouver sur qui décharger sa bile, quel motif peut retenir Gurlh si tard dans les champs? Je crains qu'il ne nous rende UD mauvais compte de son troupeau : c'est pourtant uq serviteur

IVANHOE

fidèle , et je le destinais à quelque chose de mieux ; j'aurais pu faire âe lui un de mes gardes forestiers.

Oswald réchanson insinua humblement qu'à peine une heure s'était écoulée depuis qu'on avait sonné le couvre-feu. Mais ce mot Couvre-fou résonnait toujours mal aux oreilles du maître. — Maudit soit le couvre-feu ! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard qui l'a importé chez nous ! Maudit l'esclave sans cœur qui fait entendre ce moten présence d'un Saxon ! Le couvre-feu ! ajouta-t-il après une pause; le couvre-feu , qui force les honnêtes gens à éteindre leurs lumières afin que les voleurs et les brigands aient plus de facilité à travailler dans l'ombre ! Le couvre-feu ! Reginald Front-de-Bœnf et Philippe dn Malvoisin savent le mettre à profit aussi bien que Guiilaume-le-Bàtard et qu'aucun des aventuriers normands qui se trouvèrent aux champs de Hastings. J'apprendrai , je gage, que mes pourceaux ont été enlevés par quelques bandits affamés qui auront mis à mort mon fidèle esclave après avoir enlevé leur proie. Et Wamba, où est-il? ne m'a-t-on pas dit qu'il était sorti avec Gurth?

Oswald répondit affirmativement. — De mieux en mieux ! le fou .saxon aura aussi été enlevé pour amuser un baron normand. Imbéciles qi:e nous sommes de leur être soumis ! nous méritons autant leurs mépris et leurs sarcasmes que si nous n'étions nés qu'avec une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai , ajouta-t-il en quittant son fauteuil avec un geste d'impatience , et en saisissant sa javeline. Je porterai ma plainte au grand conseil. Pai des amis, des vassaux ; j'appellerai le Normand en combat corps à corps ! Qu'il vienne avec sa cotte de mailles et ses plaques de fer, et tout ce qui peut donner du cœur à un lâche; cette javeline a percé des planches plus épaisses que trois de leurs boucliers de guerre réunis. Peut-être me croient-ils affaibli par l'âge , mais ils verront que , .seul et sans enfants comme je le suis , le sang He Hereward coule encore dans les veines de Cédric. Ah ! Wilfred , Wilfred ! ajouta-t-il d'un ton plus bas; si tu avais su vaincre ton imprudente passion, ton père n'eût pas été abandonné, dans sa vieillesse, comme le chêne solitaire qui oppose ses rameaux sans appui à la fureur des vents.

Cette réflexion parut changer sa colère en tristesse. Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, baissa les yeux, et parut absorbé dans des pensées mélancoliques. Mais tout à coup le son d'un cor tira Cedric de sa rêverie; les aboiements tumultueux de tous les chiens qui étaient dans la salle, au nombre de vingt ou trente , inflépendarament de ceux qui se trouvaient dans les autres parties du château, y répondirent à l'instant. 11 fallut quelques coups de la baguette blanche et les efforts des domestiques pour faire cesser la clameur canine. — Voyez vite à la porte, garçons! s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa voix. Voyez vile , et sachez quelle nouvelle ce cor nous annonce. Tappréhcnde, je le répète, quelque brigandage commis sur mes terres.

Au bout de trois minutes, un des valets vint annoncer que le reverend Aymer, prieur de Jorvanlx, et le bon chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur du vaillant et glorieux ordre du Temple, avec une suite peu nombreuse, demandaient l'hospitalité pour une nuit, se rendant au tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain auprès d'Ashby-de-la-Zouche. — Le prieur Aymer ! Brian de Bois- Guilbert! murmura Cédric; Normands tous deux! Mais n'importe , Normands ou Saxons, l'hospitalité ne leur sera point refusée à Rothcrwood ; du moment qu'ils l'ont choisi pour y faire halte, ils sont les bienvenus, quoiqu'ils eussent mieux fait encore de poursuivre leur route... Mais il ne convient pas de murmurer pour un souper et une nuit de logement : en leur qualité d'hôtes, des Normands eux-mêmes sauront .sans doute mettre un frein à leur insolence.... Va. Hundebert, dit-il à une espèce de majordonpe qui se tenait derrière lui, une verge blanche à la main, prends six hommes avec loi , et introduis les arrivants dans la salle destinée aux étrangers. Aie soin de leurs chevaux et de leurs mules, et veille à ce que leur suite ne manque de rien. Que tous reçoivent d'antres vêtements s'ils le désirent; aue l'on fasse du feu dans leur chambre, que l'on y porte de l'eau, di- vin et délaie ; ordonne aux cuisiniers d'jijouter ce qu'ils pourront au souper, et qu'on le serve dès que ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Hundebert, dis à mes hôtes que Cédric aurait été leur offrir lui-même .ses compliments, .s'il n'avait juré de ne jamais avancer de plus de trois pas au-delà de son dais pour aller à la rencontre de quiconque ne dcscetul pas du sang royal saxon. Va donc exécuter mes ordres; je ne veux pas que dans leur orgui:il iU puissent dire n'avoir trouvé qu'avarice et pauvreté chez un Saxon.

Le majordome partit avec plusieurs domestiques pour remplir les ordres de son maître. — L.; prieur Aymer? répéta Cedric en se tournant vers Oswald ; c'est, je crois, le frère de Giles de Maulcvercr. maintenant lord de Middieham.

Oswald fit un signe affirmatif et respectueux. — Son frère, ajouta le Saxon , occupe la jilace et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, celle d'Ulfgar de Middirham ; mais quel seigneur normanrl n'agit pas de même? Le prir.ur est, dit-on, un prêtre franc et jovial, qui préfère une coupe de vin à son bréviaire et le son du cor de

chasse à celui de la cloche. Qu'il vienne, il sera bien accueilli. Et la templier, comment l'appelle-t-on?— Brian de Bois-Guilbert. — Bois- Guilbert? se dit Cedric en homme qui , sans cesse entouré de ses in-^ férieurs, semble plus volontiers s'adresser la parole à lui-même» Bois-Guilbert!... ce nom est connu au loin sous de bons et sous de mauvais rapports. On dit que c'est le plus brave de tous les chevaliers de son ordre, mais qu'il en a tous les vices, l'arrogance, l'orgueil, la cruauté, les mœurs dissolues. Son cœur est endurci ; il ne respecte, il ne craint ni le ciel ni la terre ; c'est du moins ce que di.sent les guerriers qui reviennent de la Palestine. N'importe, ce n'est que pour une nuit, et il sera également le bienvenu. Oswald, mets en perce le plus vieux tonneau de vin , prépare le meilleur hydromel, le morat le plus exquis, le cidre le plus mousseux, le pigment le mieux aromatisé ; mets sur la table les plus grandes coupes, car au* templiers et aux abbés il faut bon vin et bonne mesure... Elgitha, vous direz à lady Rowena qu'elle peut se dispenser d'assister au repas de ce soir, à moins qu'elle ne le désire expressément. — Elle le désirera, n'en doutez point, répondit hardiment la suivante ; car elle doit entendre avec plaisir des nouvelles de la Palestine.

Cédric lui lança un regard de mécontentement ; mais Rowena et tout ce qui lui appartenait étaient par privilège à l'abri de sa colère. 11 répondit seulement : — Silence, petite fille, et que ta langue soit discrète ; porte mon message à ta maîtresse, et qu'elle agisse selon qu'il lui plaira. Ici du moins la descendante d'Alfred règne encore en souveraine.

Elgitha sortit. — La Palestine, la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles s'ouvrent aux récits que nous font ces croisés dissolus, ces hypocrites pèlerins revenus de ce fatal pays! Et moi aussi je pourrais demander... Je pourrais m'informer... Je pourrais écouter le cœur palpitant les fables que ces rusés vagabonds débitent chez nous, afin d'extnrquer une hospitalité indigne d'eux! Mais non, aucun lien ne m'attache plus désormais au fils qui m'a refusé l'obéissance ; son sort m'est aussi indifférent que celui de la plupart des misérables qui , portant sur leur poitrine le symbole de la rédemption , se précipitent dans les excès les plus inouïs, dans les crimes les plus horribles, et se targuent encore, au milieu de leurs atrocités, d'accomplir la volonté du Tout-Puissant.

Cedric fronça le sourcil , et tint ses yeux fixés à terre pendant quelques instants; comme il les relevait, les portes du fond de la salle s'ouvrirent, et précédés du majordome avec sa baguette et de quatre domestiques portant des torches, les nouveaux hôtes entrèrent dans l'appartement.

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