‹ WaverleyChapitre 45 sur 231 · CII.\riTRE .\ll · texte numérisé non relu

CII.\riTRE .\ll

lit à ses pieds.

Le matin se leva sans un nuage, et ,, . ,„ . avan' que le soleil

fut un peu eleve sur 1 horizon, les plus tardifs comme les plus empressés des spectateurs étaient accourus de toutes paris vers le cercle tracé aulourde la lice, afin de s'assurer le poste le plus favorable pour voir les joutes qui allaient commencer. Los maréchaux du tournoi arrivent bientôt dans l'arène, suivis des hérauts d'armes, pour recevoir les noms des combatlanls, et leur demander sous quel étendard ils veulent se ranger : précaution nécessaire pour èiablir l'épalilé entre les deux corps qui devaient être opposés l'un à l'autre. Suivant l'usage, le chevalier Déshérité, qui avait triomphé dans le dernier tournoi, devenait de droit lechef de l'une des deux troupes, tandis que Rrian de Hois-tJiiilbert, regarde comme celui qui, après le vainqueur, avait obtenu 1° plus de gloire le jour préoédenl, fut mii à la tèle de la seconde, -ux qui la veille avaient tenu avec lui

LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTREES,

revinrent se placer sous son drapeau , sauf pourtant Half h De Vipont que sa cliule avait mis hors d'étal d'endosser de siiôt son armure. Il" ne manqua pas de >aiilants et n(ibles postulants pour remplir les rangs de lune et l'antre cohorte. En eflet, bien que le tournoi general , dans lequel un certain nomlirc de chevaliers lomliattaient à la l'ois, offrit plus de dangers que des combats singuliers, on le préférait generaKnienl ; ear ceux qui n'avaient pas de confiance dans leur propre liabileté pour délier un seul adversaire en renom , déplovaieiit volontiers leur crurage dans un combat général , où ils avaieul l'esnoir de rencontrer des champions moins redoutables. Cinquante chevaliers étaient déjà inscrits , lorsque les maréchaux déclarèrent qu'il n'en serait pas admis un plus grand nombre, an grand regret de plusieurs autres qui étaient arrives trop tard. Vers dix heures , toute la plaine était couverte par une multitude de personnes des deux sexes, à cheval ou à pierl ; et bientôt des fanfares an noiicirent le prince Jean et sa suite. Dans le même instant arriva le Saxon Cedric avvH; lad} R.jwena ; Alhelstaiie ne les accompagnait pas. Ce dernier avait revêtu une iurle armure, afin de se mêler parmi les combattants ; et, à la grande surprise de Cedric, il se rangea sous la bannière du templier. Le Saxon fit à son ami de vives remontrances sur un choix si peu judicieux; mais il n'en reçut qu'une réponse evasive, telle qu'en donnent ordinairement ceux qui , s'obstinanl à suivre une determination, sont peu soucieux de la justilier. Cependant Athclstane avait au moins une excellente raison pour prendre parti avec Biian de Bois- Guilbert ; mais il eut la prudence de ne point la révéler. Quoique son humeur apathique l'empèchàt de faire aucune demarche pour gagner les bonnes grâces de lady Rovvcna, il s'en fallait qu'il fût resté insensible à ses charmes , et il considérait son alliante avec elle comme une chose irrévocablement fixée, puisqu'il avait le consentenientde Cedric. Aussi avait-il vu avec un déplaisir extrême le vainqueur de la veille , usant de la prerogative que la coutume lui accordait , porter son choix sur la noble Saxonne, et la proclamer Reine de la beauté et des amours. Pour le punir d'avoir ollert à celte dame un hommage qui le blessait, Aihelslane, confiant dans sa force et dans son habileté, que ses flatteurs ne manquaient pas d'exalter, résolut non seulement de priver du secours de sou bras le chevalier Uéshérilé, mais même, si l'occasion se jireseiiiait, de lui en faire sentir tout le poids. De Bracy et d'autres chevaliers attachés au prince Je;in s'étaient ranges parmi les tenants, d'après l'ordre de leur maître, qui désirait ne négliger aucun moyen pour assurer la victoire au parti commande par lîiiaii de Bois-Guilbert. Du côté opposé, beaucoup d'autres chevalieis, soit normands, soit anglais, s'étaient déclarés d'autant plus volontiers contre les tenants qu'ils étaient fiers de suivre un champion aussi brave que le chevalier Déshérité.

Aussitôt que le prince Jean vit arriver la Reine du jour, il vint à sa rencontre avec cet air de courtoisie qu'il savait si bien prendre quand il le voulait. Otant sa riche toque, il mit pied à terre, et offrit la main à laily Kowena pour l'aider à descendre de son palefroi, tandis que, leTronl découvert, l'un des premiers seigneurs de sa suite suite tenait la bride de ce superbe animal. — -Notre devoir, dit le prince, est de donner l'exemple du resjiect dû à la Heine de la beauté et des amours ; empressons-nous donc de l'escorier jusqu'au trône que lechoixdu vainqueur lui assigne. Mesdames, accompagnez votre souveraine, et rendez-lui tous les honneurs que sans doute vous recevrez un jour vous-mêmes.

En jiarlant ainsi, le prince conduisit lady Rowena au siège d'honneur élevé vis-à-vis de son propre tiône, tandis que les dames les plus distinguées par leur naissance et leur lieautc se piessaient pour obtenir les places les plus rapprochées de leur reine éphémère. A peine fut-elle assise, que des lanfares et des acclamations rendirent à sa nouvelle dignité un hommage unanime. Les rayons du du .soleil, alors dans tout son éclat, se réfléchissaient sur les armures des chevaliers, qui, aux deux extrémités de la lice, se concertaient sur la manière dont ils disposeraient leur ligne de bataille et soutiendraient l'assaut. Les hérauts d'armes commandèrent alors le silence, jusqu'à ce qu'on eut terminé la lecture des lèglesdu tournoi. Elles étaient établies de façon à diminuer jusqu'à un certain point les dangers du combat ; précaution d'autant plus nécessaire, qu'on devait l'aire usage d'épees et de lances allilées. Aussi était-il expressément défendu aux champions de pousser de la pointe ; il ne leur était permis que de frapper du plat de lu lame. Un combattant pouvait à son gré se servir d'une massue ou d'une hache d'armes ; mais l'usage du poignard était interdit. Tout chevalier désar];onné pouvait renouveler à pied le combat avec un adversaire qui se trouvait dans le même cas, mais aucun guerrier à cheval ne pouvait l'attaquer. Si un champion parvenait à repousser son antagoniste jusqu a fextrémité de la lice, de manière à lui faire toucher la palissade, celui-ci était tenu de s'avouer vaincu, et son armure ainsi que son coursier devenaient la jiroprietedu vainqueur. Un chevalier vaincu ne pouvait plus rentrer en îice. Si un des concurrents tombait renversé et hors d'état de se relever, son page pouvait entrer dans l'arène et l'emporter hors de l'enceinte; mais alors ce chevalier était déclaré vaincu, et il perdait ses armes et son cheval. Le com-

bat devait cesser des que le prii.ce Jean jetterait dans l'arène son bâton de coiiiniaiidenRnt : autie précaution usitée pour empêcher l'inutile 1 IViision de sang par la prolongalion d'une joute désespérée. Tout chevalier qui transgressait les règles du tournoi, ou, de quelque n aiiierc que ce lût, celles de la chevalerie, pouvait être dépouille de ses armes, et obligé de s'asseoir avec son bouclier renversé, sur les barreaux de la palissade, exposé à la risée publique, en punition de sa conduite déloyale. Après. avoir proclame ces sage,'- dispositions, les hérauts d'armes terminèrent par une exliorlation à tout bon chevalier de remplir son devoir et de mériter la faveur de la Remède la beauté et des amours; ensuite ils se retirèrent à leurs places respectives.

Alors les chevaliers, entrant lentement par les deux portes de la

I lice, se placèrent sur une double lile exactement en l'ace les uns des autres. Le cliel de chaque trouiie s'anéta au centre du premier rang, après avoir passe son corps en revue et avoir assigne à chacun le poste qu il devait oceujier. C'était un spectacle à la fois imposant et terrible, que de voir tant de valeureux champions richement armés, guidant de superbes coursiers, se préparer à une lutte formidables, poses sur leurs selles d acier comme autant de piliers d'airain, et attendant le signal du combat avec la même impatience que leurs généreux couisiers, qui hennissaient et frappaient la terre du pied. Les chevaliers tenaient leurs lances droites ; les rayons du soleil en faisaient briller les pointes acérées, et leurs

j banderoles Uollaiiiit au-dessus des panaches. Ils demeurèrent dans celte noble altitude pendant que les maréchaux du tournoi parcouraient les rangs avec une rigoureuse attention, alin de s'asburer que l'un des deux partis ne se trouvait pas plus nombreux que l'au-

I tre. Cela fait, ils se retirèrent de la lice ; et Guillaume De Wyvil donna le signal en criant d une voix de tonnerre : k Laissez aller ! » Les trompettes sonnèrent au même instant; les chevaliers, baissant leurs laiices, les mirent en arrêt et enfoncèrent les éperons dans les flancs de leurs coursiers : des deux côtés, les premiers rangs fondiient l'un sur l'autre au grand galop, et, lorsqu'ils se rencontrèrent au milieu de l'arène, leur tlioc lut si terrible, qu'on l'entendit à un mille de distance. Le résultat de ce premier engagement ne lui [las connu sur-le-champ des spectateurs, car les flots de poussieie soulevés par les pieds des chevaux obscurcirent fair, et il fallut quelques minutes pour juger de l'ellel de cette rencontre meuitiiere. Enliu, on vit que de chaque côte la moitié des chevaliers avaient etc désarçonnes, les uns vaincus par la dexlenle de leurs adversaires, les autres renverses pati une loice supérieure qui avait abattu en même temps le cheval et le cavalier ; quelques-uns gisaient à teire couime dans une impossibilité absolue de se relever ; d'autres étaient deja ïur pieU, et sériaient de près ceux de leuis ennemis qui se trouvaient danslamême position ; deux on Irois avaient leyu de si giaves blessures qu'ils étaient hors de combat, et, employant leur» echarpes pour les bander, ils s'epuvsuieiiî en di uloureux illorls alin de s eloigner de la melee. Les ctievalier> non deniontes, mais dont presque toutes les lances avaient été rompues par la violence du clioc, avaieiH mis l'epee à la main; ils poussaient leurs cris de guerre, et se portaient de rudes coups avec le même acharnemeni que si l'honneur et la vie de chacun eussent dépendu de l'issue du combat.

Le luniulte s'accrut bientôt, lorsque de chaque côté le second rang, qui lorniait la reserve, courut à son lour dans l'arène. Les compagnons de Brian de Bois-tiuilbert criaient: « Ah! Baucean ! Baucean (t) ! Pour le temple ! pour le temple ! » Le parti oppose répondait « DesUichado ! Desdichado ! » cri de guerre qu'il avait pris de la devise gravée sur le bouclier de son chef ( le Déshérite). Les deux parus uoiiiballaient avec une inexprimable lune. Le succès était balancé, et le flux de la bataille se portait taiitôl vers le nord tantôt au midi. Le cliquetis des armes et les cris des champions, se mêlant au son aigu des ironiiiettes, eloullaient les gémissements de ceux qui roulaient sous les pieds des chevaux. Les éclatantes armures, couverts dé poussière et de fang, se brisaient sous les coups redoubles du glaive et de la hache d'armes. Les plumes blanches des casques voltigeaient au gre de la brise, comme des flocon.- de neige. Tout ce qu'il y avait debrillant et de gracieux dans le côsturae militaire s'était évanoui; ce qui en restait n'excitait plus que l'eUroi ou la pitié. (Cependant tel est l'empire de l'habitude, que non seulement la foule obscure des spectateurs, qui aime naturellement les scènes sanglantes, mais les dames elles-mêmes, du haut des galeries, regardaient la nièlec non sans éprouver, on le pense bien, une certaine emotion, mais sans qu'il leur vint la moindre envie de détourner les yeux d'une lutte aussi terrible. En diverses loges de ces galeries, on voyait, il est vrai, les joues de la beauté pâlir, et on ftniendait pousser un faible cri lorsqu'un amant, un frère ou un é[ioux était jeté de son cheval sur la poussière ; mais, en general, les femmes encourageaient les combattants, soit en frappant des mains, soit même en s'écriant:» Brave lance! bonne epee ! » si un trait de courage ou un coup vigoureux venait les émouvoir. D'après le singulier intérêt que le beau sexe prenait à ces

(1) Nom de l'étendard des templiers.

IVANHOE

'outes sanglantes, ilestaisé desontirqufi les hommes en témoignaient un bien plus vif encore. Cet intérêt se manifestait par de bruyantes acclamations chaque fois qu'un parti paraissait avoir l'avantage, el tous les yeuï étaient fixés sur l'arène, comme si les spectateurs eux-mêmes eussent donné ou reçu les coups qu'ils se bornaient à contempler. Entre chaque pause on entendait la voix des hérauts qui s'écriaient ! «Courage! courage, braves chevaliers! l'homme meurt, mais la gloire vit! Frappez! la mort vaut mieux que la défaite! Courage, braves chevaliers ! de beaux yeux vous regardent !

Au milieu des chances variées du combat, tous les regards s'efforçaient de découvrir les deux chefs de chaque troupe, qui, s'élancant dans la mêlée, encourageaient leurs compagnons autant de fa voix que par leur exemple. Tous deux multipliaient les prodiges de valeur ; et ni Brian de Bois-Guilbert ni le chevalier Déshérité n'eussent rencontré dans les rangs du parti opposé un second champion capable de se mesurer avec eux. Dévorés d'une haine mutuelle, ils se cherchaient réciproquement pour en venir à un combat singulier, certains que la chute de l'un des chefs serait le gage de la victoire pour le parti opposé. Mais telles étaient la foule et la confusion, que pendant longtemps leurs efforts pour se joindre restèrent sans effet ; sans cesse ils étaient séparés par la bouillante audace des autres chevaliers, qui tous brûlaient de se distinguer en mesurant leurs forces contre le chef de leurs adversaires. Mais, lorsque le champ de bataille eut commencé à s'éclaircir ; lorsque les uns, repoussés aux extrémités de la lice, eurent été forcés de s'avouer vaincus, et que les autres, couverts de blessures, se virent dans l'impuissance de continuer le combat, le templier et le chevalier Déshérité se joignirent enfin, et fondirent l'un sur l'autre avec toute la fureur qu'une mortelle animosité, unie à la rivalité de la gloire, était capable de leur inspirer. Telle fut leur adresse dans l'attaque et la défense, que les spectateurs poussèrent d'unanimes acclamations pour témoigner leur ravissement. Mais dans ce moment le parti du chevalier Déshérité eut le dessous : le bras gigantesque de Front-de-Bœuf d'un côté, et la force prodigieuse d'Aihelstane de l'autre, frappaient et dispersaient tous ceux qui s'oflVaient à leurs coups. Se voyant délivrés de leurs adversaires immédiats, il parait que l'idée leur vint à tous deux au même instant d'assurer la victoire à leur parti en s'unissant au templier pour combattre son ennemi. Ils donnèrent donc de l'éperon à leurs coursiers, et s'élancèrent en même temps pour l'attaquer, le Normand d'un cote et le Saxon de l'autre. Il eût été entièrement impossible que le chevalier Déshérité soutint une lutte aussi inattendue qu'inégale, s'il n'eût été sur-lechamp averti du danger qui le menaçait par un cri que les assistants, qui lui portaient un intérêt marqué, poussèrent comme à l'envi : « Garde à vous! garde à vous! chevalier Déshérité... » 11 vit aussitôt le péril, et. déchargeant un coup terrible au templier, il fit au même instant reculer son cheval, pour éviter le double choc d'Athelstane et de Front-de-Bœuf, qui passèrent des deux côtés opposés, entre l'objet de leur attaque et le templier, pouvant à peine retenir leurs chevaux. S'élant enlin rendus maîtres de leurs montures. Ils revinrent sur l'ennemi, et les trois champions acharnés unirent leurs efforts pour faire vider les arçOns au chevalier Déshérité. Rien n'aurait pu le sauver de ce triple choc, sans la force remarquable et l'étonnante agilité de son noble coursier, prix de la victoire de la veille. Sa monture lui rendit un signalé service, vu la position défavorable de ses adveisaires. Le cheval de Bois-Guilberl était hles.sé; ceux de Front-de-Bœuf et d'Athelstane pliaient sous le poids de leurs maîtres et des lourdes armures dont ils étaient couverts, et en outre l'un d'eux avait déjà combattu la veille. Le chevalier déshérité sut profiter de ces divers avantages ; il fit manœuvrer son coursier de manière à teuir pendant quelques instants ses trois adversaires en respect, les écartant tour-à-tour avec la pointe de son épée et tournant sur lui-même avec l'agilité d'un faucon, ou se précipitant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, à grands coups d'estoc et de taille, sans jamais leur laisser le temps de se reconnaître et de frapper les premiers. Mais, quoique la lice retentît des applaudissements prodigués à l'habileté cl au courage du chevalier Inconnu, il était évident qu'il finirait par succomber ; et les seigtieurs qui entouraient le |)rincc Jean le conjurèrent d'une voix unanime de jeter dans l'enceinte .son bâton de commandement, et d'épargner à un si brave chevalier l'humiliation d'être vaincu par le nombre. ~ Non , par la lumière du ciel I répondit Jean ; ce même chevalier qui cache .son nom el méprise Ibospilalité que nous lui avons offerte, a déjà remporté un prix; il est juste que d'autres aient maintenant leur tour.

Comme il parlait ainsi, un incident imprévu vint changer la face du combat. Dans la troupe commandée par le chevalier déshérité, il se trouvait un champion couvert d'une armure noire, monté sur un cheval de même couleur ; l'homme cl le coursier étaient d'une grande taille, et paraissaient d'une force extraordinaire. Ce chevalier, oui ne portait aucune espèce de devise sur son bouclier, n'avait semblé prendre jusqu'alors qu'un très faible intérêt au succès du combat, repoussant aVi;C facilité ceux qui l'attaquaient, mais sans poursuivre «es avantages, ni provoquer personne; en un mot, il agissait plutôt en spectateur qu'en acteur dans le tournoi , circon-

stance qui lui avait attiré le surnom de Noir-Fainéant. Toul-à coup, lorsqu'il vit le chef de sa troupe pressé si vivement, il parut sortir de son apathie ; et, piquant des deux, il s'élança comme l'éclair au secours du chevalier, en s'écriant d'une voix de tonnerre : « Dosdichado, à la rescousse! » Il était temps ; car, tandis que le chevalier Déshérité serrait de près le templier, Front-de-Bœuf s'était approché, et allait le frapper de son épée. Mais le chevalier Noir fond tout-àcoup sur Front-de-Bœuf : le coup, tombant sur son casque poli, It courbe jusqu'au chamfrein de son cheval, et monture et cavalier roulent sur la poussière. Le Noir-Fainéant se retourne alors vers Athelstane de Coningsburg; et, comme son épée s'était brisée sur l'armure du Normand, il arrache des mains du lourd Saxon la hache d'armes que celui-ci brandissait, et lui en décharge sur la tète un coup si vigoureux, qu'Athelstane évanoui tombe de cheval , et va mesurer la terre auprès de son compagnon. Après ce double exploit, auquel on applaudit d'autant plus qu'on y était moins prépare, le chevalier sembla reprendre son indolence accoutumée ; et, retournant paisiblement à l'extrémité de l'arène, il lai.ssa le chef de soit parti se mesurer avec Brian de Bois-Guilbert. La lutte n'offrait plus autant d'inégalité : le cheval du templier se trouvait grièvement blessé, et il succomba dès la première charge. Brian de Bois-Guilbert roula sur la poussière, le pied embarrassé dans l'étrier, d'oii il ne put se dégager. Son adversaire sauta incontinent à terre et lui cria de se rendre , mais le prince Jean, plus touché de la situation périlleuse du templier qu'il ne l'avait été de celle de son antagoniste, lui sauva la honte de s'avouer vaincu en jetant dans la lice son baton de commandement et en mettant ainsi fin au combat, qui d'ailleurs était sur le point de cesser ; car du petit nombre de chevaliers qui restaient encore dans l'arène, la plupart, comme par un consentement tacite, avaient laissé leurs chefs achever la lutte et décider la victoire. Les écuyers, qui avaient jugé difficile et dangereux d'approcher de leurs maîtres pendant l'action, accoururent alors dans l'arène pour soigner les blessés, qu'ils transportèrent dans les tentes ou au quartier disposé pour eux dans le village.

Ainsi se termina la mémorable passe d'armes d'Asbby-de-la-Zouche, un des plus fameux tournois de ce siècle; en effet, si quatre chevaliers si?ulement, dont l'un fut tout-à-coup sulToqué par la chaleur sousson armure, périrent sur la place, plus de trente furent grièvement blessés, desquels quatre ou cinq ne se rétablirent jamais. Plusieurs moururent à quelques jours de là, et ceux qui échappèrent ont conservé toute leur vie les marques des blessures qu'ils avaient reçues. .\ussi ce tournoi est-il toujours mentionné dans les vieilles chroniques sous le nom de : Belle et noble passe d'armes d'Ashby.

Le moment était venu où le prince devait proclamer le vain • qucur ; il décida que l'honneur de la journée restait à celui que la voix publique avait surnoramé le Noir-Fainéant. On eut beau lui représenter que la victoire appartenait bien plutôt au chevalier Déshérité, lequel avait renversé six champions de sa propre main et fini par désarçonner le chef du parti contraire ; le prince ne voulut pas céder : il répondit que le chevalier Déshérité et ses compagnons eussent perdu l'avantage sans l'aide puissante du chevalier aux armes noires, auquel il persistait à décerner le prix. A la grande surpri.se de tous les spectateurs , le chevalier ainsi préféré ne se présentait pas : il avait quitte l'arène immédiatement après la fin du combat, et avait pris le chemin de la foret avec cette lenteur et cette indifiereiice qui lui avaient valu sou suruom. Après l'avoir vainement appelé deux fois au son des trompettes, après que les hérauts d'armes eurent fait la proclamation d'usage, il fallut bien , en soii absence, désigner un autre chevalier pour recevoir les honneurs du triomphe, et le prince ne put refuser la palme au chevalier Déshérite, qui ainsi fut reconnu vainqueur.

A travers une arène que le sang rendait glissante, couverte d'armes brisées et de chevaux niorls ou blessés, les maréchaux du tournoi conduisirent de nouveau le triomphateur au pied du trône du prince Jean. — Chevalier Déshérité, lui dit-il, pui.sque c'est l'unique litre que nous puissions vous donner, nous vous décernons pour la .seconde fois les honneurs du tournoi, et déclarons que vous av<z droit de réclamer et de recevoir des mains de la Reine de la beauté et des amours la couronne que votre valeur a conquise.

Le chevalier s'inclina profondément et avec grâce, mais ne répondit point. Cependant les trompettes .sonnaient; les hérauLs d'armes criaient de toutes leurs forces: «Honneur aux brave>! Gloire aux vainqueurs ! » Les dames agitaient leurs mouchoirs de soie el leurs voiles brodés ; enfin les spectateurs de tous rangs poussaient de vives acclamations. Au milieu de ce joyeux lumultc, les marcchaux conduisirent le chevalier Déshérité au pied du trône de lady Rowena. Ils firent agenouiller le chevalier sur la dernière marche; car, dans toutes ses actions, dans tous ses mouvements, depuis la fin du combat, il semblait agir plutôt d'après l'impulsion de ceiii qui l'entouraient que par sa propre volonté, et ou remaniua qu'il ch.incclait en traversant une seconde fois la lice. Kowena, descendant de son trône d'un air gracieux et imposant, allait placer sur le ca.sque du héros la couronne (ju'elle tenait à la main, lorsque le» maréchaux s'écrièrent tout d une voix : — Cela ne doit pas être ainsi : il faut qu'il ait la sa tèie nue

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

Le chevalier murmura failileinent quelques mots, qui se perdirent dans la cavité do son casque et qui sans doute exprimaient le désir de rester couvert. Mais soit res[iecl pour les règles du cérémonial, soit curiosité, les maréchaux ne firent nullement attention à cette apparente repugnance : ils coupèrent les lacets de sou casque, et le lui enlevèrent. Ou vit alors les traits d'un jeune homme de viugt-ciuq ans, dont le front était couvert d'une courte chevelure, mais abondante autant que belle : ses traits étaient brunis par le soleil ; il était pâle comme un mort, et on remarquait sur son visage deux ou trois taches de sang. Lady Uowena ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'elle poussa un faible cri ; mais, rappelant aussitôt l'énergie de son caractère et tremblant néanmoins de tout son corps, elle posa la couronne sur la tète du vainqueur, et prononça ces mots d'une voix claire et distincte : — Je te donne cet insigne triomphal, en témoignage de la valeur que tu as dé|iloyée dans ce tournoi. (Ici elle s arrêta un moment, puis elle ajouta:) Jamais couronne de chevalerie ne ceignit un front plus digne de la porter.

Le chevalier s'incline d'un air modeste et baise respectueusement la main gracieuse de la jeune souveraine ; puis, se baissant davantage encore, il tombe à ses pieds, complètement évanoui. La consternation fut générale. Cedric , qui avait été frappé d'une stupeur muette à l'aspect inattendu d'un fils qu'il avait banni de sa présence, s'élança aussilôt comme pour le séparer de Rowena ; mais il avait été devancé par les maréchaux du tournoi, qui, deviuant la cause de l'évanouissement d'ivaiihoe, s'étaient hâtés de le débarrasser de sou armure ; et, en ell'et, ils s'aperçurent que la pointe d'une lance ayant pénétré à travers sa cuirasse, lui avait fait une grave blessure dans le flanc gauche.

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