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CHAPITRE XVI

Le chevalier inconnu, surnommé le Noir-Fainéant à cause de sa conduite passive et indolente durant la premiere partie du combat, avait quitté l'arène, on se le rappelle, aussitôt que le triomphe de son parti fut assuré. Pendant que les hérauts d'armes l'appelaient à haute voix et au son des trompettes, il dirigeait sa course vers le nord, évitant les chemins fréquentés et prenaut la route la plus courte à travers les bois. H passa la nuit dans une petite hôtellerie isolée, où un ménestrel errant lui apprit le résultat de la joute. Le lendemain il partit de bonne heure, dans le dessein de faire la plus longue traite possible; son cheval, qu'il avait eu soin de ménager la veille, pouvait marcher longtemps sans avoir besoin de beaucoup de repos. Toutefois il fut trompé dans son espoir, car les sentiers étaient si tortueux que, surpris par le soir, il se trouvait sur la lisière du comté d'York. Le cheval et le cavalier avaient ua égal besoin de nourriture, et il devenait indispensable de chercher quelque lieu où ils pussent passer la nuit. L'endroit où se trouvait le voyageur ne semblait propre à lui fournir ni abri ni souper, et il allait se voir réduit à fexpédient ordinaire des chevaliers errants, qui, en pareil cas, laissaient leurs chevaux paître en liberté, et se couchaient sur la dure an pied d'un chêne, où ils pouvaient songer tout à leur aise à la dame de leurs pensées. .Mais soit que le chevalier Noir n'eût pas de maîtresse, soit qu'il fût nonchalant en amour

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comme il avait paru l'être dans le tournoi, il ne ponYait oublier la fatigue et la faim, et les doux rôves de la galanterie ne lui tenaient poiritlieudc lit et de souper. Ce fut donc avec un grand désappointement que, promenant ses regards autour de lui, il se vit environné de bois à travers lesquels s'offraient, à la vérité, plusieurs clairières et de nombreux sentiers, mais de ces sentiers tracés par des troupeaux paissant dans la forêt, ou par les bèlcs fauves et les chasseurs.

Le soleil, d'après letquel le chevalier avait jusqu'alors dirigé sa couisc, venait de disparaître sur sa gauche derrière les montagnes du comté de Derby, et toute tentative pour aller plus avant pouvait l'écarter du but de son voyage. Après avoir inutilement essayé de reconnaître le sentier le plus battu, dans l'espoir de trouver la chaumière de quelque garde forestier ou de quelque berger, il résolut do se confier au seul instinct de son cheval, irislinctque maintes fois déjà il avait pu reconnaître comme un guide pins sûr que l'expérience de l'homme. L'intelligent quadrupède, tout fatigué d'une longue marche sous un cavalier vêtu de sa pesante armure, ne sentit pas plus tôt les rênes flotter sur son cou, que, se voyant libre de se diriger àson gré, il sembla prendre de nouvelles forces; et quoique tout à l'heure encore il eût à peine répondu à l'éperon autrement que par un gémissement, tout fier actuellement de la confiance que son maître lui accordait, il dressa les oreilles, releva la tète, et prit de lui même un trot plus vif. Le sentier qu'il choisit ne conduisait plus dans la direction que le chevalier avait suivie durant le jour; mais comme son coursier semblait marcher avec confiance, le cavalier s'en rapporta sans hésitation à son choix. L'événement prouva qu'il eu raison : bientôt le sentier devint un peu plus large et parut mieux frayé, et le son d'une petite cloche avertit le voyageur qu'il se trouvait à peu de distance de quelque chapelle.ou de quelque ermitage.

11 entra enfin dans une clairière, sur un des côtés de laquelle, dans une déclivité du terrain, s'élevait presque pendiculaircuient lin roc gris dont la tempête avait rongé les flancs. Un manteau de lierre le revêtait en quelques endroits; ça et là des chênes et des houx trouvaient leur nourriture dans les fentes et les crevasses du rocher, et leurs rameaux verts se balançaient sur le précipice, semblables au panache qui orne le casque d'un guerrier, parure gracieuse d'un objet de terreur. A la base de ce rocher s'appuyait une hutte grossière, formée de troncs d'arbres coupés dans la l'orèt voisine et grossièrement assemblés : un mélange d'argile et de mousse remplissait les interstices, ce qui formait un abri sur contre les intempéries des saisons. Près de la porte, la tige d'un jeune sapin dépouillé de ses branches, et portant une traverse vers le haut, offrait un emblème grossier de la sainte Croix. X une faible distance, sur la droite, une source d'eau limpide jaillissait du roc, et tombait dans une pierre creusée de main d'homme en un bassin rustique ; s'échappant ensuite, elle coulait avec un léger murrajre dans un lit qu'elle s'était fait peu à peu ; puis après plusieurs détours dans l'étroite clairière, elle allait se perdre dans un bois voisin. Auprès de cette fontaine on voyait les ruines d'une petite chapelle, dont le toit était en partie effondré. Cet humble édifice, lorsqu'il existait dans son intégrité, n'avait jamais eu plus de seize pieds de longueur sur douze de large; et le faîte, dont le peu d'élévation était en harmonie avec ces proportions exiguës, reposait, • sur quatre arceaux réunis au centre et partant des quatre angles du bàlimentoù ils étaient supportés par quatre piliers massifs. Deux de CCS arcades drcs aient encore leurs ruines, bien que la partie du toit qu'elles supportaient jadis se fût écroulée; les deux autres étaient parfaitement conservées. On entrait dans cet antique édifice par une porte à cintre surbaissé dont le pourtour étaitdécoré d'ornenienlscn zigzag semblables à des dénis de requin, comme on en voit encore dans les ancienncséglises saxonnes. Sur le porche s'élevaitun petit beffroi soutenu par quatre montants, entre lesquels piMidait la cloche verdàtre dont le faible tintement avait été entendu quelques instants auparavant par le chevalier Noir.

Ce tableau simple et pittoresque, qui brillait des reflets du crépuscule , donna au chevalier l'esiioir consolant de trouver un abri jiourla nuit, caries ermites qui habitaient iesJ'orèLs se faisaient un devoir d'exercer l'hospitalité envers les voyageurs égarés ou atardés. Il ne prit donc pas le temps d'examiner eu détail les lieux que nous venons de décrire ; mais, remerciant saint Julien, patron des voyageurs, qui lui avait procuré un bon gîte, il descendit de chi!val, et frappa du bout de sa lance à la porte de l'ermitage. Uuelqnes minutes s'écoulèrent avant qu'on lui eilt fait aucune réponse, et celle qu'il reçut i-nfiii n'était nullement satisfaisante. — Qui que tu .sois, passe ton cliemin ! lui cria une voix rauquc à travers une fente de la porte, et ne trouble pas dans .ses prières du soir le serviteur de Dieu et de .^aint Dunstan. — Révérend pcre, c'est un pauvie voyageur égaré dans ces bois, qui t'offre l'occasion d'exercer envers lui la chanté cl l'hospitalité. -Mon frère, loin de pouvoir faire la chanté, il a plu à la vierge Marie et à saint Duiislan que je fusse destiné à là recevoir des autres. Je n'ai 'ci auruiie provision qu'un cliien voulût parlagiT avec moi, et un cheval un peu dcdicat ne voudrait point de macouchv pour litière. Pas.sc donc ion chemin, et que Dieu t'assislcl — Mais comment Irouverai-je aion chemin à travers ce bois, au mi-

lieu d'aussi épaisses ténèbres? Je vous supplie, révérend père, .m nom de notre sainte foi, d'ouvrir votre porte et de m'indiquer au moins ma route. — Je vous supplie, mon frère en Dieu , de ne pas me troubler plus longtemps. Vous avez déjà interrompu un Pater, deux Ave et un Credo, que mon vœu m'oblige à réciter avant le lever de la luue. — La route! la route au moins 1 si je ne dois pas attendre davantage de toi. — La route est aisée à suivre. Le sentier qui part de ma cellule conduit à un marais, et de ce marais sort un ruisseau qui, la pluie ayant cessé, doit être guéable. Au-delà ilr ce gué, tu suivras avec précautiou la rive gauche, parce qu'elle ist bordée de précipices et que le sentier qui longe le ruisseau est Hrpuis peu de temps rompu en quelques endroits , c'est du moins 1 1que j'ai entendu dire , car je sors rarement de ma retraite. Ensiiiii> tu marcheras droit devant toi... — Un sentier rompu! un précipK r ! un gué! un marais! messire ermite, fussiez-vous le plus saint i^ii tous ceux qui jamais portèrent une barbe ou comptèrent les gi^ms d'un chapelet, vous ne parviendrez pas à me faire prendre, pen.liMt la nuit obscure, une route aussi dangereuse. Je vous le rejiete, Vdiis qui vivez de la charité d'autrui, charité bien peu méritée, conini'' |i' le vois, vous n'avez pas le droit de refuser un abri au voyageur dans la détresse. Ouvrez-moi donc promptemont votre porte, ou, par la sainte hostie! je l'enfoncerai avec ma lance. — .\mi voyageur, ne m'importune pas davantage ; si tu m'obliges à faire usage de uns armes charnelles pour ma défense, il t'en adviendra malheur.

Dans ce moment le chevalier entendit redoubler des aboienienis que d'abord il avait jugés venir d'une certaine dislance, ce qui lui lit présumer que l'ermite, alarmé de la menace, avait été chercln r, pour se défendre, des chiens enfermés dans une autre partie de ^•>u logis. Irrité de ces préparatifs faits pour appuyer un refus d'lios|ntalité, il frappa du pied contre la porte avec une telle violence qne les poteaux qui la soutenaient en furent ébranlés. — Patience! p.itience! bon voyageur, s'écria l'anachorète, qui n'avait nulle envie d'exposer sa porte à un nouveau choc; ménage tes forces, et je v.ns t'ouvrir, quoique peut-être tu ne doives pas avoir à t'en féliciter.

La porte s'ouvrit en effet, et l'ermite, homme grand et forleuicnt constitué, couvert de son froc et de son capuchon, avec une corde de jonc pour ceinture, parut devant le chevalier, il tenait d'une main une torche allumée, et de l'autre un bâton de pommier sauvage, si gros et si pesant qu'il aurait pu passer pour une massue. Deux chiens énormes à longs poils, moitié lévriers, moitié malins, étaient à ses côtés, et semblaient prêts à s'élancer sur \é voyageur au premier signal de leur maître. Mais, quand la torche eut projeté .sa lumière sur l'armure étincelante de l'étranger, l'ermite parut lout-à-coup changer de sentiment : réprimant la fureur de sesauxiliaire.s et prenant un ton de brusque politesse, il invita le chevalier à entrer dans sa cellule, et s'excusa sur l'hésualion qu'il avait mise à le recevoir, s'étant fait, disait-il, une règle de ne jamais ouvrir sa porte après le soleil couché, à cause des bandes de voleurs et d'imtlaws qui infestaient les environs et qui ne respectaient ni la sainte Vierge, ni saint Dunstan, ni les serviteurs de Marie et des saints. ^ Toutefois, bon père, dit le chevalier en regardant autour de lui et ne voyant qu'un lit de feuillage, un crucifix de chêne grossièrement taillé, un missel, une table mal ébauchée, deux escabelles et quelques mauvais ustensiles de ménage ; toutefois la pauvreté de voire cellule me semble une garantie suffisante contre les voleurs, sans parler du secours de ces deux chiens, assez forts, je pense, pour étrangler un cerf, et contre lequel conséquemnient peu d'hommes pourraient lutter avec avantage. — Le garde de la forêt, répliqua l'ermite, m'a permis d'avoir près de moi ces animaux pour protéger ma solitude jusqu'à des temps meilleurs.

Ayant ainsi parlé, il fixa sa torche sur un crochet de fer qui servait de candélabre, et jetant un fagot de bois sec sur le foyer presque éteint, il avança près de la table une escabcile sur laquelle il s'assit en faisant signe au chevalier d'en prendre une autre en face de lui. Assis tous deux, ils s'entre-regardèreiit quelques instants d'un air grave, chacun pensant en soi-même qu'il avait rarement vu un homme plus vigoureux et plus déterminé. — Vénérable ermite, dit enfin le chevalier, si je ne craignais de troubler vos pieuses méditations, je vous prierais de me dire, premièrement où je dois mettre mon cheval ; ensuite ce que vous pouvez me donner pour souper; enfin sur quoi je pourrai étendre cette nuit mes membres fatigués. — Je vous répondrai en partie avec des signes, répondit l'ermite, car ma règle me prescrit un rigoureux silence, tant ipie le geste peut .supplèi'rà la parole. Indiquant donc successivement deux coins de sa cellule : Voilà l'écniie, et voilà votre lit. Prenant ensuite sur une pl.iiiclie une assiette qui contenait deux poignées de pois secs et la mettant sur la table : Voici votre souper.

Le chevalier haussa les épaules, et, sortant de la hutte, alla chercher son cheval, qu'il avait attaché à un arbre, le dessella, le pansa avec .soin et lui étendit son propre manteau sur le dos. Sans doute l'ermite fut touché du soin que le voyageur prenait de sa monture : car, paraissant se rappeler lont-à-cou|> que, Inrs de sa dernière visile, le garde forestier lui avait laisse quelque peu de fourrage, il passa dans une autre partie de sa cellule, et eu rapporta une botte de foin et une bonne mesure d'avoine qu'il plaça devant le

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LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

" cheval ; puis, sortant une seconde fois, il revint avec une brassée de ■ j J fougère sèche et l'élendit à l'endroit qu'il avait montré au cheva- I î lier comme devant lui servir de lit. Celui-ci le remercia de sa cour- ? toisie ; après quoi tous deux revinrent s'asseoir devant la table, où I se trouvait toujours le plat de pois secs. Après un long Benedicite, ■ i qui avait été jadis en latin , mais oui ne conservait nulle trace de i i-ette langue, sauf, çà et là, quelque lourde et ronflante terminaison, • l'ermite donna l'exemple à son hôte en mettant modestement dans ' une grande bouche, garnie de deux rangées d'excellentes dents aussi blanches et aussi aiguës que celles dun sanglier, trois ou quatre pois secs ; triste mouture sans doute pour un si large et si puissant moulin! Afin de suivre un si louable exemple, le chevalier ôla son casque, son corselet et d'autres pièces de son armure, et fit voir à ' l'ermite une tète couverte de cheveux blonds, épais et bouclés, des traits prononcés, des yeux bleus singulièrement vifs et pénétrants, une belle bouche dont la lèvre supérieure était ornée de deux moustaches plus foncées que les cheveux ; enfin un homme aussi hardi , aussi entreprenant que paraissait l'annoncer déjà sa haute et vi- ; goureuse stature. L'ermite, comme pour répondre à la confiance

■ de son hôte, rejeta son capuchon en arrière, et à son tour montra - une tète ronde comme une boule, et la face d'un homme encore f dans le printemps de la vie. Sa large tonsure était entourée d'un jl cercle de cheveux noirs et crépus. Ses traits n'exprimaient ni l'aus- ' térité de l'anachorète, ni le jeune et les macérations d'une vie ascé- ' tique; au contraire ils offraient une expression hardie ; il avait de

larges sourcils noirs, un front largement dessiné, des joues rondes pt vermeilles, comme celles d'un trompette; et une barbe longue, Bussi noire que touffue, flottait sous son menton. Une jiareille tète, placée sur les larges épaules du saint homme, donnait à penser que

■ sa nourriture habituelle se composait de bonnes tranches de bœuf »t de bons gigots de mouton, plutôt que de pois secs ou de légumes. Cette conséquence n'échappa point à la sagacité du chevalier, qui, après avoir broyé, non sans peine, une bouchée de pois secs, sentit le besoin de quelque liquide pour les avaler : l'ermite satisfit à sa demande en plaçant devant lui une grande cruche remplie de l'eau la plus pure. — Elle vient, dit-il, de la fontaine de Saint-Dustan , de cette fontaine dans laquelle, entre deux soleils, il baptisa cinq cents Danois païens. Que son nom soit béni 1

Approchant alors la cruche de sa barbe noire, il avala une gorgée d'eau, quantité infiniment plus petite qu'on ne devait s'y attendre d'après l'éloge qu'il venait d'en faire. — Il me semble, mon révérend père, lui fit observer le chevalier, que ces pois secs dont vous mangez si peu, et ce breuvage sanctifié, mais peu fortifiant, conviennent d'une manière merveilleuse à votre constitution. Vous me paraissez un homme plus apte à gagner le prix du bélier dans une lutte corps à corps, ou relui de 1 anneau dans le jeu du bâton au moulinet, ou celui du bouclier à l'épée , qu'à passer votre temps dans ce désert, disant des messes et ne vivant que de pois secs et d'eau claire. — Sire chevalier, répondit l'ermite, vos pensées, comme celles (les laïques ignorants, sont toutes selon la chair. 11 a plu à la sainte Vierge et à mon saint patron de bénir la pitance à laquelle je me restreins, comme jadis furent bénits les légumes et l'eau dont se contentèrent les enfants Sidrach, Misach et Abdenago, lesquels ne voulurent pas toucher au vin ni aux viandes que leur fit servir le roi des Sarrasins. — Saint père, sur la figure de qui le ciel a opéré un tel miracle, permets à un humble pécheur de te demander ton nom.— Tu peux m'appeler l'ermite de Copmanhurst, car c'est le nom que l'on me donne dans ce pays. On y ajoute, il est vrai, l'éjiithète de saint : mais je n'y tiens pas, vu que je m'en crois peu digne. Et maintenant, brave chevalier, puis-je à mon tour savoir le nom de mon hôte? — Pourquoi pas? On m'appelle dans ce pays le chevalier Noir. Beaucoup de gens, il est vrai, ajoutent à ce nom l'epithète de Fainéant ; mais je ne m'en soucie guère , vu que je m'en crois peu digne.

L'ermite ne put s'empêcher de sourire de cette réponse. — Sire chevalier Fainéant, dit-il, je vois que tu es un homme de sens et de liorf conseil ; je vois de plus que la simplicité de mon régime monastique ne séduit guère un voyageur comme toi, accoutumé peutêtre à la licence des cours et des camps et au luxe des villes. En ce momeut je crois me rappeler, sire Fainéant, qu'à la dernière visite que m'a faite le charitable garde forestier, il m'a laissé, outre plusieurs bottes de fourrage, quelques provisions de bouche dont ma règle m'interdit l'usage; et, toujours absorbé par mes pieuses et profondes méditations, j'avais oublié de te les offrir. — J'aurais juré qu'il en était ainSi. Du moment que vous avez ôté votre capuchon, j'ai été lonvaincu, vénérable père, que votre cellule devait renfermer quelques aliments plus substantiels. Le garde forestier est sans doute un jovial compagnon, et quiconque a vu des dents coriime les vôtres broyer ces pois, et ce large gosier s'abreuver d'une boisson si vul- ;.'aire, ne peut vous laisser réduit à un mets et à un breuvage tout au plus dignes de mon cheval. Voyons donc sans délai le bienheuri-MX cadeau du garde forestier.

L'ermite jeta sur le chevalier un regard pénétrant, dans lequel se ] 'ignait une incertitude comique : car il paraissait se demander s'il serait prudent de se confier à son hôte. Mais la figure de celui-ci

annonçait tant de franchise, son sourire avait quelque chose de si malin et de si loyal tout ensemble, que l'ermite se sentit subjugué par une sympathie irrésistible. Après qu'ils eurent échangé un coup d'œil d'intelligence, le bon père alla au fond de l'ermitage ouvrir une armoire dont la porte était adroitement dissimulée : il en tira un énorme pâté que portait un plat d'étain d'une dimension peu ordinaire, et le plaça sur la table. Le chevalier l'ouvrit avec son poignard, et fut bientôt en train de faire une intime connaissance avec le contenu.— Y a-t-il long-temps, révérend père, que l'honnête garde forestier n'est venu chez vous, dit le chevalier après avoir dépecé plusieurs morceaux de ce renfort ajouté à la bonne chère du

solitaire. — Environ deux mois, répondit celui-ci sans reflexion.

De parle ciel! dans votre ermitage tout tient du miracle, bon père. J'aurais juré que le chevreuil qui a fourni cette venaison courait encore dans la forêt il y a huit jours.

Cette remarque déconcerta quelque peu l'ermite, qui d'ailleurs faisait une triste figure en voyant diminuer rapidement son pâté, auquel l'hôte faisait de profondes brèches : attaque à laquelle la protestation d'abstinence qu'il venait de faire ne lui permettait pas de prendre part. — Mai.s, à propos, révérend père, j'ai été en Palestine, dit le chevalier en cessant tout-à-coup de manger; et je me souviens que c'est un devoir dans ce pays, pour quiconque reçoit un convive à sa table, de lui prouver la bonne qualité des mets en y goiîtant lui-même. A Dieu ne plaise que je soupçonne un saint homme de mauvaises intentions; néanmoins, je serais charmé de vous voir vous conformer aux coutumes de l'Orient. — Voulant dissiper vos scrupules, sire chevalier, je me départirai pour cette fois ma rèçle d'abstinence, répondit le moine; et comme dans ce temps-là il n'existait pas de fourchettes, il plongea sur-le-champ ses doigts dans les entrailles du pâté.

La ^lace de l'étiquette une fois rompue , l'ermite et le chevalier firent assaut d'appétit; mais quoique celui-ci eiit probablement jeûné plus longtemps, l'anachorète le laissa bien loin derrière lui. — Saint père, dit le chevalier lorsque sa faim fut apaisée, je parierais mon cheval contre un sequin que l'honnête garde forestier auquel nous sommes redevables de cette venaison, vous a laissé aussi un baril de bordeaux, une botte de madère, ou quelque autre bagatelle analogue, comme auxiliaire de son pâté. Cette circonstance, je ne l'ignore point, ne serait pas digne de rester dans la mémoire d'un religieux aussi rigide; mais je pense que si vous vouliez chercher encore dans le fond de votre cellule, vous trouveriez que ma conjecture n'est pas dénuée de fondement.

L'ermite ne répondit que par une grimace joyeuse; et, retournant à l'armoire où il avait pris le pâté, il en rapporta une bouteille de cuir, qui pouvait contenir environ quatre pots. Il la mit sur la table avec deux coupes de corne cerclées en argent; et, après avoir fait au souper cette addition d'un liquide très convenable pour l'arroser, il crut pouvoir mettre toute gêne de côté. Remplissant donc les deux coupes, il en prit une en disant en saxon : Waes had ! A votre santé, sire chevalier Fainéant! et il la vida d'un trait. — Drinkhael! Je bois à la vôtre, saint ermite de Copmanhurst, répondit le voyageur ; et il lui fit raison de la même manière. Saint personnage, ajouta-t-il après ce premier toast, jera'étonnede plus en plus qu'un homme doué de qualités et de forces telles que les vôtres, et qui pardessus tout se montre un excellent convive, ait songé à vivre seul dans un désert. A mon avis, vous seriez plutôt fait pour prendre d'assaut un castel ou une forteresse, en mangeant gras et buvar.t sec, que pour vous nourrir ici de légumes, et vous abreuver d'eau claire, ou même pour dépendre de la charité d'un garde forestier. Si j'étais a votre place, je chasserais du moins à mon bon plaisir les daims du roi. Us sont en abondance dans ces forêts, et on ne regretterait pas un daim tué pour le service du chapelain de Saint- Dunstan. — Sire Fainéant, voilà des propos dangereux, et je vous prie de ne pas les répéter. Je suis un pauvre religieux fidèle au roi et aux lois. Si je m'avisais de chasser le gibier de mon souverain, je serais sûr d'être jeté en prison, et ma robe ne me sauverait peutêtre même pas de la potence. — N'importe! si j'étais de vous, je me promènerais au clair de la lune, lorsque les gardes forestiers se tiennent bien chaudement dans leur lit; et, tout en marmottant mes prières, je décocherais une flèche au milieu des troupeaux de daims qui paissent dans les clairières d'alentour. Dites moi, mon père, n'auriez-vous jamais pris un semblable passe-temps? — Ami Fainéant, tu as vu tout ce qui peut, dans mon ermitage, intéresser les regards, et même plus que neméritaitd'en voir un homme qui s'y est presque établi de vive force. Crois-moi, il faut jouir du bien que le ciel nous envoie, sans montrer une indiscrète curiosité sur la manière dont il nous arrive. Remplis ta coupe, vide-la, et, je t'en prie, ne pousse pas plus loin tes questions déplacées; autrement tu me forcerais à te prouver que tu ne te serais point facilement installé chez moi si j'avais voulu l'empêcher. — Par ma foi, tu augmentes ma curiosité! Tu es l'ermite le plus mystérieux que j'aie jamais rencontré; et Wn saurai davantage sur ton compte avant que nous ne nous séparions. Pour ce qui est de tes menaces, digne anachorète, tu parles à un homme dont le métier est de braver le danger partout où il se présente. — A ta santé, sire chevalier Fainéant! je res*

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pecte beaucoup ta valeur, mais j'ai une très mince idée de ta discrétion. Si tu veux me combattre avec des armes égales, je t'infligerai, de bonne amitié et fraternellement, une telle pénitence et te donnerai une telle absolution, que d'ici à un an tu ne pécheras plus par excès de curiosité- — Quelles sont tes armes, vaillant ermite? — Il n'en est aucune, depuis les ciseaux de Dalila et le clou de Jaël jusqu'au cimeterre de Goliath, avec laquelle je ne sois prêt à me mesurer avec toi. Mais si tu me laisses maître du choix, que dis-tu, mon digne ami, de ces deux joujoux ?

En parlant ainsi, il ouvrit une seconde armoire dans un autre coin de la cellule, et en tira deux grandes épées et deux boucliers, tels qu'en portaient alors les jeomen. Le chevalier, qui suivait des yeux tous les mouvements de son hôte, vit que cette armoire contenait aussi deux ou trois longs arcs, une arbalète, des traits et des flèches; il aperçut aussi une harpe, et d'autres objets qui ne paraissaient ?uère (iun usage canonique. — Brave anachorète, reprit le chevalier, je ne te ferai plus de questions indiscrètes : lesobjats contenus dans cette armoire y répondent d'avance; mais, ajouta-t-il en prenant la harpe, voici une arme sur laquelle j'essaierais bien plus volontiers avec tiM mon adresse, qu'avec l'épée et le bouclier. — J'espère, ■•^ire chevalier, que ce n'est pas avec trop de justice que l'on t'a donné le surnom de Fainéant; toutefois tu me donnes là-dessus 'le graves soupçons. Au surplus, tu es mon hôte, et je ne veux mettre Ion courage à l'épreuve qu'autant que tu y consentiras. Assieds-toi donc, et remplis ta coupe ; buvons, chantons, et menons joyeuse vie. Si tu sais quelque bon virelai, tu seras le bienvenu au festin de l'ermite de Copmanhurst aussi longtemps qu'il desservira la chapelle de Saint-Dunstan ; et ce sera, s'il plaît à Dieu, jusqu'à ce qu'il échange ce toit de chaume contre un toit de gazon. Allons ! remplis ta coupe, car il faudra quelque temps pour accorder la harpe ; et rien n'assouplit le gosier et n'aiguise l'oiiïe comme un bon verre de vin. Moi, j'aime à sentir le jus de la treille couler jusqu'au bout de mes doigts avant qu'il fassent vibrer les cordes de l'instrument.

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