CHAPITRE XXIV
En même temps que losincidents précédemment décrits se passaient dans différentes parlies du château , la juive Rebecca attendait son destin , dans une tour éloignée. Elle y avait été conduite par deux de ses ravisseurs déguisés, qui la firent entrer précipilamment dans une étroite cellule. Là elle se trouva en présence d une vieille sibylle qui grommelait une ballade saxonne en suivant le mouvement de son fuseau. Elle leva la tête à l'entrée de Rebecca , et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d'envie doni la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent à des dispositions malfaisantes, poursuivent la jeunesse et la beauté. — Allons, vieirx grillon, dit un des guides, lève-toi, et va-t'en : notre noble maître l'ordonne. Tu vas céder cette chambre à une hôtesse plus aimable. — Oui, répondit la vieille; voilà comment on récompense les serviies : il l'ut un temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle et chassé du service le meilleur homme d'armes d'entre vous ; et maintenant il faut que je me lève et que je marche sur l'ordre d'un palefrenier comme toi. — Bonne dame Urfried , ajouta l'autre homme d'armes, ne t'arrête pas à raisonner, mais lève-toi et décampe. Les ordres des maîtres doivent être entendus à demi mot, puis exécutés proiiiptement. Ta saison est passée, ma vieille, et ton soleil est couché depuis longtemps. Tu es comme un vieux cheval de bataille qu'on a reformé et relégué au milieu des bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et maintenant c'est tout au plus si tu peux aller l'amble. Allons, hàte-toi, et trotte loin d'ici. — Vous êtes tous deux des chiens de mauvais augure, dit la vieille, et puisse un chenil devenir votre sepulture! Que Zernebok me déchire les membres l'un après l'autre si je sors de ma chambre avant d'avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille! —Tu en répondra* au maître, répliqua l'homme d'armes ; et il se relira avec son compagnon , la laissant avec Rebecca, qu'ils avaient ainsi introduitr malgré la vieille. — Quelle af-
IVANHOE
jfaire tli;iljolique fsl i^i us jeu ? se dit Urfried à elle-même en les regardant sortir ; jiuis, jetant sur Rebecca un regard furlil et malin : Oh! ajouta-l-elle, la chose est facile à deviner. Des yeux brillants, 'des cheveux noirs et une peau aussi blanche que le velin avant que le prèlre l'ait barbouillé de sa drogue noire. Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour solitaire, d'oi'i un cri ne serait pas plus entendu que s'il sortait de cinq cents toises sous terre... Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle, tu entendras leurs plaintes sinistres, tu j mêleras tes cris, cl l'on ne fera pas plus d'attention ;m)x uns qu'aux autres. Et c'est une étrangère encore! ajnuta-t-elle en leniarquant les vêlements et le turban de Rebecca. l)e quel pays es-tu? Sarrasine? Egyptienne? Pas de réponse. Ne sais-tu que pleurer? Ne sais-tu pas parler? — Ne vous lâchez pas, bonne mère. — T" n'as pas besniii d'en dire davantage; on connaît un renard à sa queue et une juive à sa langue. — Far pitié, dites-moi ce que je dois craindre ; quel sera le résultat de la violence que l'on m'a laite en me traînant ici? En veut on à ma vie à cause de ma religion? J'en ferai le sacrifice sans me jlaindre — A ta vie, mignonne? Quel plaisir trouveraienl-ils à te l'ôtcr? Crois- , ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée connue l'a été autrelois une noble lille saxonne. Serait-il permis à une juive comme toi de s'en plaindre? Regaide-moi : jetais aussi jeune tt deux fols aussi belle que toi, lorsque Front-de-Bœuf, père de Reginald, prit ce château de vive force, à la tète de ses Normands. Mon pcre et ses sept fils défendirent le manoir d'étage en étage, de chambre en chambre, il n'y eut pas une salle, pas un escalier qui ne lût teint de Jeur sang. L'enlarrt au berceau n echapfia même pas au carnage. Tous périrent ; et leurs cadavres n'étaient pas encore refroidis, leur •sang n'était pas encore figé, que jetais devenu la proie du vaiii- ' ur et l'objet rie son mtpris. — Ne puis-je donc espérer aucun iirs? N'y a-l-il pas quelque moyen d'échapper? Je récomptnse- - richement ton asMstance. — Il ne laut pas y songer. F'our - !iir d'ici, il n'y a d'autre poite que la mort, et il est laid, bien lu cl, ajouta la vieille en secouant sa tète grise, quand celte porte s Hiivre pour nous. Mais c'est une consolation de penser que nous, laiïsons derrière nous, sur la terre, des êtres non moins malheureux Aditu donc, juive... Juive ou chrétienne, Ion sort serait toujours le même, car lu as aftaire à des gens qui ne connaissent ni scru- I ule m pitié. Adieu, te dis-je ; ma quenouille est finie, et ta tâche cfnimence à peine. — Resttz! restez! s'écria Rebecca ; pour l'amour in ciel! restez, dussiez-vous me maudire, m'accabler d'injures. N lie presence stia peut-être une protection pour moi. — La pré- -' iiL-e de la mère de Dieu ne pourrait te protéger. Vois, ajouta L'r- ' li en lui montrant une image de la Vierge Maiie gro.ssierement ilplée; vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend. I " disant ces mots, les traits contractés par un sourire moqueur ;s rendit encore plus hideux que lorsqu'ils exprimaient sa aise humeur habituelle, elle ferma la porte à clef, et Rebecca ndil descendre lentement et péniblement l'escalier de la tour, lissant les maiches, qu'elle trouvait trop élevées. La belie ji/i\e courait des dangers plus grands et plus affreux encore que f ux auxquels était exposce lady Rovvena ; car, si l'on pouvait c<pnserver quelque ombre de resiiecl et d'égards pour une hêriliire Mxoiiiie, quelle apparence y avait-il qu'on en montrât aucun pour la lille d'une raie opprimée? La juive avait toutefois un avantage: l'habitude de redéchir et une certaine force d'esprit qui lui était ■aturelle, la mettaient en état de lutter contre les dangers auxquels tlle était ex po.sce. Douce d'un caractér^ernie et observateur, même lies ses plus jeunes années, la pompe et la richesse que son père déllovail dans I intérieur de sa maison, et qui régnaient également chez !»'- autres Hébreux opulents, n'avaient pu l'aveugler sur ce que leur iiion avait de précaire. Rebecca voyait continuellement, au milieu ce luxe éblouissant, l'éjiee de Damoclès suspendue par un cheveu »ur la tôle de .son peuple. Ces réflexions avaient tempéré, adouci et dirige dans une meilleure voie un caractère qui, dans d'autres circonstances, se serait montré hautain, lier et obstiné. D'après l'exemple I les (trcceples de son père, Rebecca avaitappris à se conduire avec .ccur et convenance envers tous ceux qui l'approchaient. Elle i ivait pu , à la vérité, imiter Ihumililé servile d Isaac, parce que fon ame était au-dessus de eetle bassesse d esprit et de celte tonslante timidile ; mais, dans sa noble fierté, tout en se soumettant au rigoureux destin d'une race méprisée, elle avait la conviction in'imc ic son mente pi r.-onnel et di ses droits lé^:itlnle^. Habituée à prévoir k malheur, elle avait acquis la fermeté nécessaire pour lutter roiilre lui ^uand il viendrait. Sa situalion actuelle exigeait toute sa pré- '. e d'esprit : elle lappela donc à son secours. Son premier soin fut d'examiner la chambre où elle se trouvait îtiifermce: cette inspection lui prouva qu'il n'y avait nul moyen de fuir ou de se détendre. Il ne .s'y trouvait ni jiassage secret, ni tra|ipe, •l, sauf la porte fermée en dehors, aucune conimunicalioii n'était établie entre le bâtiment principal et cet appartenient, qui paraissait tornié par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait t n dedans ni barres, m verrou». L'unique fenêtre qui éclairait cette chambre s'outrait sur une petite terra.ssc extérieure, ce qui fit d'abord concevoir IRebecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut bientdl que celte
terrasse ne communiquait avec aucune autre partie des bâtiments,! et que c'était un simple balcon ou une plate-forme isolée, fortitiée' comme à l'ordinaire par un parapet et des embrasures, sur laquelle on pouvait poster quelques archers pour défendre la tour et (iroleger contre toute attaque la muraille du château de ce côté. Il ne restait donc à Rebecca d'autre ressource qu'un courage passif et cette confiance dans le ciel , naturelle aux âmes nobles et généreuses. Quoique habiiuêe, parson éducation religieuse, à donner une fausse interprétation aux promesses que l'Ecriture fait au peuple choisi de Dieu, elle croyait (el en cela elle n'était loirit dans l'erreur), que l'état actuel de ce peuple était un état d'épreuve; elle espérait qu'un jour les enfants de Sion seraient admis à partager la prosiiérite des Gentils. En attendant l'effet de cette promesse, tout, autour d'elle, lui démontrait qu'actuellement sa nation gémissait sous un châtiment divin, et que c'était un devoir pour tout Israélite de s'y soumettre sans murmurer. Se considérant donc comme une victime dévouée au malheur, Rfb'cca avait accepté son sort.
Ccjicndaiit elle trembla et changea de couleur quand elle entendit des l'as reltniir sur l'escalier, el quand, la porte de sa chambre s'ouvranl lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille, vêtu eoninie un de ces brigands auxquels elle attribuait sa captivité : son bonnet Couvrait ses ."-ourciis et cachait le haut de son visage, et il tenait son manteau croisé de manière à en couvrir le reste. Comme s'il se fût préparé à quelque action dont la seule pensée le faisait rougir, il ferma la porte, el s'avança vers sa prisonnière effrayée. Cc[iendant il paraissait embarrasse pour expliquer le motif de sa visite, en sorte que Rebecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps de prévenir cette explication. Elle détacha deux riches bracelets et un collier qu'elle s'emprcssa de lui offrir, pensant naturellement que satisfaire la cupidité du bandit sérail un moyeiit de se le n ndre lavorable. — Prends ceci, mon ami, lui dit-elle ; et pour l'amour de Dieu, aie pitié de mon vieux père et do moi! Celte parure est précieuse, mais ce n'est qu'une bagatelle auprès de ce quo nous te donrierioiispoursortirde ce château sans qu'il nous soit taitaucun mal. — Fleur de la Palestine, répondil le prétendu outlaw, ces perles orientales le ci dent en blancheur à vos dents; ces diamants sont brillants, mais ils n'ont pas fecial de vos yeux ; et, même dans ma sauvage prolc-sion, j'ai lait vœu de préférer la beauté aux richesses. — Ne te fais pas tort à toi-même, répliqua Rebecca; accepte une rançon et aie pitié de nous : l'or te procurera des joui.ssances; nos maux ne te donneraient que des n mords. Mon père salisléia volontiers à tous tes désirs ; et si tu es sage, tu pourras, avec son aide, rentrer dans la société, obtenir le pat don de tes erreurs passées, et te mettre à l'abri de la nécessité d'en commettre de nouvelles. — C'est fort bien parler, dit Bois-Guilbert en Irançais, trouvant probablement difficile de soutenir en saxon la conversation que Rebecca avait commencée dans cette langue; mais apprends, lis ébloui.ssanl de la vallée de Bacca, que ton père e.st déjà entre les mains d'un savant alchimiste qui a le pouvoir de convertir en «r et en argent, même les barreaux rouilles d'une prison. Le vénérable Isaac est soumis à l'action d'un alambic qui extraira de lut tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de nies demandes ni de tes supplications. Ta rançon doit être pajéc par l'aiiioiir et la beauté, et je ne l'accepterai qu'en cette monnaie.- Tu n'es pas un outlaw, répondit Rebecca dans la langue qu'il venait d'employer. Jamais oullaw ne refusa de pareilles oitres; aucun d'eux ne parle l'idiome dans lequel lu t'exprimes. Tu n'es pas un Saxon proscrit, mais unNoimand ; peut-être un noble normand. Que la noblesse préside donc à tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux d'outrage el de violence. — Et toi , qui sais si bien deviner, dit le templier en baissant le manteau qui lui couvrait le visage, lu n'es pas une fille d'Israël, mais, quoique jeune el belle, lu es une véritable magicienne d'Eudor. Oui, lu dis vrai, belle rose de Sharori , je ne suis pas un outlaw; je suis un noble chevalier qui te Couvrira de perles el de diamants, au lieu de le priver de ces bijoux qui te vont si bien ! — Que peux-tu attendre de moi, si ce ne .sont mes richesses? Il ne peut y avoir rien de commun entre nous. Tu es chrétien, moi jesuis juive. Notre union serait contraire aux lois de l'Eglise comme à celles de la Synagogue. — Oui, sans doute, épouser une juive: Non. de par Dieu ! lùt-elle la reine do Sdba ellemême. Sache donc, chariuaute lille de Sion, que si le roi trcs-chrétien m'offrait sa fille Ires-cbrctieniie en mariage, avec la Guyenne pour dot, je ne pourrais l'cpouscr. Je suis templier; vois la croix de mon ordre. — Oses-lu bien en appeler à cet emblème dans un pareil moment?— Eh! que l'importe? tune crois pas à cosigne bienheureux de notre salut. — Je crois ce que mes pcres m'ont appris à croire, el je prie Dieu de me pardonner si ma croyance est erronée. Mais vous, sire chevalier, quelle est la vôtre, vous qui invoquez sans scrupule ce qu'il y a de plus sacre à vos yeux, à I instant même ou vous violez les vœux solennels que vous avez faits comme chevalier et comme religieux. — Très-bien et 1res gravement prêche, ô tille de Sirali ! Mais ma douce Ecelésiaslica, les préjuges étroits de la iiatioo juive l'einpêchenl de comprendre l'étendue de nus privileges. Le mariage serait un crime horrible chez un templier, mais pour toute autre lotie à laquelle je puis nie laisser aller, je recevrai bientôt l'absolution à la préceptorerie voisine. Le plus sage des monarques
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
de ton peuple , prince dont tu conviendras que les exemples ont quelque poids, ne jouissait pas d'immunités supérieures à celles que nous, pauvres soldats du temple de Sion , nous avons gagnées par notre zèle à le défendre. A l'exemple de Salomon lui- même, les proie teurs du temple de Salomon peuvent se permettre bien des choses. — Si tu ne lis les saintes Ecritures qu'afin de pouvoir justifier une conduite licencieuse , tu es criminel comme celui qui extrait des poisons des plantes les plus salutaires.
Les yeux du templier étincelèrent de colère à ce reproche. — Ecoute, Rebecca, dit-il , jusqu'ici je t'ai parlé avec douceur; mais à présent je parlerai en maître. Tu es ma captive, le Lutin de mon
Maurice de Bracv et Ladv Rowena.
bouclier et de ma lance : tu es donc soumise à ma vol'mlé par les lois de toutes les nations. J'userai de mes droits, et je saurai obtenir par la force ce que tu refuses à mes prières. — Arrête, s'écria Rebecca, arrête; écoute-moi avant de te souiller d'un crime aussi abominable ! Ta force, il est vrai, l'emporte sur la mienne; car Dieu a fait la femme faible , et a confié sa défense à la générosité de l'homme. Maisécoute,templier,je proclamerai ta scélératesse d'un bout de l'Europe k l'autre ; et je devrai à la superstition de tes frères ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque préceptorerie, chaque chapitre de ton ordre apprendra que tu as violé tes vœux pour une juive. Ceux que ton crime ne fera point frémir te maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu portes. — Tu es une fille d'esprit , belle juive , répliqua le templier ; en effet , il voyait très clairement la vérité de ce qu'elle disait, et il n'oubliait pas que les statuts de son ordre condamnaient de la manière la plus positive, sous les peines les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une fille d'Israël, car il avait vu de ses propres yeux dégrader plusieurs chevaliers convaincus de ce crime. Belle juive, tu as un esprit vil ei subtil ; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour se faire entendio au-delà des murs de ce château , que ne peuvent percer
les gémissements, les lamentations, les appels à la justice, ni les cris de détresse. Tu n'as qu'un seul moyeu de salut, Rebecca : soumetstoi à ton sort; embrasse notre religion ; alors tu sortiras d'ici environnée d'une telle magnificence que plus d'une dame normande le cédera en éclat et en beauté à la favorite de la meilleure lance des défenseurs du Temple. —Me soumettre à mon sort! et quel sort, juste ciel ! Embrasser ta religion! et quelle peut être cette religion qui recèle un pareil monstre parmi ses enfants ?Tui! la meilleure lance des templiers!... lâche chevalier!... prêtre parjure I... je te méprise et je te brave! le Dieu d'Abraham a réservé une voie à sa fille pour sortir de cet abîme d'infamie.
A ces mots, elle ouvrit la fenêtre à vitraux qui donnait sur la plateforme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, ayant sous ses pieds un précipice épouvantable. Bois - Guilbert ne s'attendait pas à cet acte de désespoir, car jusqu'alors Rebecca était restée entièrement immobile : il n'eut donc le temps ni de la retenir ni de lui couper le chemin. Mais comme il allait faire un mouvement : — Reste où lu es, fier templier, s'écria-t-elle , ou approche, je t'en laisse le choi^; mais si tu fais un pas de plus, je me jette dans ce précipice. Mon corps sera brisé, sera étendu méconnaissable sur les pierres qui pavent la cour, avant que je devienne la victime de ta brutalité.
En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel , comme pour implorer sa miséricorde avant de s'élancer dans l'abîme. Le templier hésita, et son audace , qui n'avait jamais cédé à la pitié ni aux larmes, fléchit devant l'admiration que lui inspirait un tel courage. — Descends, dit-il , fille imprudente! Je jure parla terre, par la mer et par le ciel que je ne te ferai pas la moindre offense. — Je ne me fierai pas à toi, templier ; tu m'as appris à connaître les vertus de ton ordre. Dans la préceptorerie voisine, tu trouverais aisément l'absolution pour avoir violé un serment qui n'intéresse que l'honneur ou le déshonneur d'une misérable juive. — Tu me calomnies, je jure par le nom que je porte , par cette croix tracée sur ma poitrine , par l'épée suspendue à mon côté ; je jure par les armoiries de mes ancêtres que tu n'as rien à craindre. .Mais si ce n'est pour toi-même, du moins pour l'amour de ton père, écoute-moi. 11 est en danger dans ce château, il a besoin d'un ami, d'un puissant protecteur : je serai pour lui l'un et l'autre. — Hélas! je sais trop bien quels malheurs le menacent; mais puis-je me fier à toi? — Que mon blason soit effacé , mon nom déshonoré , si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai enfreint plus d'une loi, violé plus d'un commandement; mais ma parole, jamais! — Je veux bien me fier à toi ; tu vas voir jusqu'où peut aller ma confiance , dit Rebecca en descendant du parapet; et se plaçant près d'une des embrasures, elle ajouta : Je resterai ici , toi, reste où tu es ; et .^i tu cherches à te rapprocher de moi d'un seul pas, tu verras qu'une fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un templier.
Pendant que la juive dictait sa loi, sa noble et ferme résolution, tout à fait en harmonie avec l'expressive beauté de ses traits , donnait à ses regards, à son air et à son maintien, une dignité qui l'ilevait au dessus d'une mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité , ses joues ne s'étaient point décolorées pai- la crainte d'un péril aussi grand; au contraire, l'idée qu'elle était maîtresse de son sort, et qu'elle pouvait à son gré échapper par la mort à l'infamie, avait rehaussé la couleui- de son teint et donné à ses regards un nouvel éclat. Bois-Guilbert, dont le cœur était noble et fier, ne put s'empêcher d'admirer tan* de courage uni à tant de beauté. — Que la paix soit conclue entre nous, Rebecca, dit-il. — La paix si tu veux , répondit- elle; la paix, mais à cette distance. — Tu n'as plus lieu de me craindre. — Je ne te crains pas , grâce à celui qui a construit cette tour tellement élevée sur l'abîme qu'il est impossible qu'on en tombe sans perdre la vie. Grâce à lui et au Dieu dTsraël , je ne te crains pas. — Tu me fais injure, s'écria le templier; par la terre , la mer et le ciel, tu es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t ai paru, dur, égoïste et inflexible. Uoe femme m'a appris ce que c'est que la cruauté , et j'ai été cruel envers les femmes, mais je ne saurais l'être avec une créature tElle que loi. Ecoute-moi , Rebecca : jamais chevalier n'a pris la lance avec un cœur plus dévoué à l'objet de son amour que Brian deBois- Guilbert Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine qu'une tour tombant en ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de terrain dans les landes de Bordeaux, le nom de la femme de mon choix fut connu par tout où se passaient de hauts faits d'armes, plus célèbre que celui de mainte dame qui avait un comté pour dot. Oui, continua-1-il en parcourant à grands pas la petite chaml>re, et paraissant ne plus se rai>pîler la présence de Rebecca , oui , mes exploits, mes périls, mon sang, ont répandu le nom d'Adéla'ide de .Montemart, depuis la cour de Castille jusqu'à celle de Bizance. Et comment l'us-je récompensé'? Lorsque je revins, chargé de lauriers chèrement achetés au prix de mes labeurs et de m lU sang, je la trouvai mariée à un simple écuyer gascon, dont le nom n'avait jamais été prononcé hors des limites de son misérable domaine. Je faimais d'un véritable amour, et je m-; vengeai d'une manière .terrible de son manque de foi ; mais ma vengeance retomba sur ma
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tète... Je brisai tous les lieus qui attachent à la vie ; elle m'était devenue odieuse... Mou âge mûr aeconuaitia pas le bonheur domestique, ne recevra pas les consolations d'une éiiouse affectueuse
Ma vieillesse ne se réchauffera point au foyer de la famille... Mon tombeau sera solitaire... Je ne laisserai pas un fils pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert... J'ai déposé aux pieds de mon supérieunnes droits à la liberté, le privilège de mou indépendance. Le templier, un véritable serf, quoiqu'il n'en ait pas le nom, ne peut posséder ni biens, ni terres ; il ne vit, n'agit, ne respireque par la volonté et le bon plaisir d'un autre.— Hélas ! quels avantages peuvent indemniser de si grands sacrifices?—Le pouvoir de se; venger, Rebecca et l'espoir de satisfaire son ambition.
— Triste récompense pour l'abandon de tout te qui est cher à l'homme!— Ne parle pas ainsi , jeune fille; la vengeance est le plaisir des dieux , et s'ils se la sont réservée , comme les prêtres nous le disent, c'est parce qu'ils la regardentcommeune jouissance trop précieuse pour de simples mortels. Et l'ambition! C'est une passion capable de troubler le bonheur du ciel même... Rebecca, ajouta-t-ilaprèsquelques instants de silence, celle qui a pu préférer la mort au déshonneurdoitavoir uneamc forte et fiere.
Il faut que tu sois à moi... Ne l'effraie pas, reprit-il en la voyant s'apprêter à remonter sur les créneaux ; il fautquecesoitdeton plein gré, et aux conditions que lu dicteras toi-même; il faut que tu consentes à partager avec moi des espérances plus étendues que celles qu'on peut concevoir sur le trôried'un monarque.
Ecoute avant de répondre, et réfléchis avant de refuser. Le templier, nous l'avons dit, perd ses droits sociaux eU'exer cice de son libre arbitre; mais il devient membre d'un corps puissant, devant It-
3anlifmi'''"'r'^'''.-'"'''*'"' '''^J*- •^igout'e de pluie qui tombe ÎP. rn^K r'*'"' ""'' P°''''°" de cet océan irrésistible qui mine es rochers et engloutit des fiottes entières: notre ordre aussi est
Reste où lu es fier Templier.
pio ne se Dorneronl p moin(! à sandales de cordes
à placer le pied sur le cou des princes, un
peut en faire autant. Notre chaussure
w"r,lT,fi ""!'■" û*"''"'*^' arrachera le see,,... u. .a ,..„„. u., ,u.,. ...:
vn, (rii .= !i" f'*'*^' ^«'neraent attendu, ne procurerait pas à
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j., ,„. , "■>- vMuuî.iuiu de mailles foulera les tapis
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