CHAPITRE XXYHL
Nous ferons quelques pas en arrière , afin d'informer le lecteur de plusieurs événements qu'il lui importe de connaître pour bien comprendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui asans doute fait soupçonner d'avance que lorsque Ivanhoe , tombé dans la lice, paraissait abandonné de l'univers entier, Rebecca, à force de supplications, obtint de son père de faire transporter lu jeune et brave guerrier dans la maison qu'lsaac habitait alors dans un des faubourgs d'Ashby. En toute autre circonstance, il n'aurait pas été difficile de décider l'Israélite à celte démarche, car il était humain et, reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés, les scrupules de sa nation persécutée, et c'était l'obstacle qu'il s'agissait de vaincre. — Bienlieureux Abraham! s'écria-l-il, c'est un brave et bon j'-une homme, et mon cœur se fend à hi vue du sang qui coule sur son hoqueton si richement brodé et sur son corselet d'une étoffe si précieuse. Mais le transporter dans notre maison ! ma fille, y as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre loi nous défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger elle gentil, si ce n'est pour notre commerce.— Ne parlez pas ainsi, mon père, répondit Rebecca; sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et dans les fêles; mais lorsqu'il est blessé, lorsqu'il est malheureux, le gentil devient le frère dufilsde Juda. — Je voudrais bien connaître l'opinion du rabbin Jacob Ben-Tudela sur ce point... Mais enfin il ne faut pas laisser périr cejeune homme par la perle totale de son sang. Que Selh et Reuben' le portent àAshby.— 11 vaut bien mieux le placer dans ma litière; je monterai un des palefrois. — Ce serait l'exposer aux regards indiscrets de ces chiens d'ismaël et d'Edom, reprit Isaac à voix basse et en jetant un coup d'œil de méfiance sur la foule de chevaliers et d'écuyers qui les entourait. Mais déjà Rebecca s'occupait de l'exécution de S(m œuvre de charité sans écouler ce que lui disait son père. Enfin celui-ci, lotiront par sa mante, s'écria d'une voix émue : — Mais, par la barbed Aaron! sice jeune homme vient à mourir dans notre maison, ne nous accusera-t-on pas de sa mort, et ne serons-nous pas exposés à être mis en pieces pur le peuple? — Il ne mourra pas, mon père, répondit Rebecca en repoussant doucement (a main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne l'abandonnions : et ce serait alors que nous serions véritablement responsables de sa mort, noii-sculenient devant les hommes, mais devant Dieu- — J'en conviens, dit Isaac en lâchant le vêlement de sa fille • la vue des gouttes de sang qui sortent de sa blessure me fait autant de peine que si je voyais des besants d'or s'échapper dé ma bourse pièce à pièce. Je sais d'ailleurs que les leçons de Miriam,
IVANHOE
ST
fille du rabbin Manassès de Byzanre, dont l'âme repose dans le paradis, l'ont rendce habile dans l'art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et la force des elixirs. Fais donc ce que ton cœur te dictera; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne de gloire et un cantique d'allégresse pour moi, pour ma maison et pour mon peuple.
Toutefois, les craintes d'isaac n'étaient pas dépourvues de fondement; et la bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, en retournant vers Ashby, aux regards licencieux de Brian de Bols- Guilbert. Le templier passa et repassa deux fois devant eux sur la route, en jetant sur la belle juive des regards enflammés et audacieux. Nous avons déjà vu quelles furent les conséquences de l'admiration que ces charmes excitèrent chez cet homme sans principes. Rebecca ne perdit pas un instant pour faire transporter le blessé dans la maison qu'occupait son père : là elle examina les plaies, puis elle les pansa de ses propres mains. Mon jeune lecteur, familiarisé avec les romans et les ballades, se rappelli>ra sans doute que, dans les siècles d'ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier contiait la guérison de ses blessures corporelles àla beauté dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son cœur. Mais, à cette époque, les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient l'art de la médecine dans toutes ses branches : aussi arrivait-il souvent que les monarques et leurs puissants barons, lorsqu'ils étaient blessés ou simplement malades, se confiaient aux soins de quelque membre de cette nation pour laquelle ils professaient d'ailleurs un souverain mépris. C'était, il est vrai, une opinion généralement répandue chei les chrétiens que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et particulièrement dans l'art cabalistique, lequel tirait son nom et son origine des éludes des sages d'Israël; mais toutes ces idées n'empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient point qu'ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles, parce que cette opinion, qui ne pouvait augmenter la haine sans bornes que l'on portait à leur nation, avait pour effet de diminuer le mépris mêlé à cette haine. 11 est d'ailleurs probable, si l'on fait attention aux cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs possédaient exclusivement certains secrets que la barrière élevée entre eux et les chrétiens par la non-conformité de croyance les engageait à cacher à ces derniers avec le plus grand .soin. La belle Rebecca, parfaitement instruite dans toutes les sciences particulières à sa nation, et douée d'un esprit actif, studieux, plein de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné .ses premières notions au-delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de .son sexe, et même du siècle dans lequel elle vivait. Kilo les avait reçues d'une juive très avancée eu âge, (ille d'un des plus céléJarcs docteurs de la nation : cette feniiuc avait ])our Rebecca toute ralfection d'une oièrc, et, disait-on, lui avait communiqué tous les secrets qu'elle tennit elle-même de son père. Le sort de tant d'autres victimes du fanatisme avait enveloppé Miriam, mais ses secrets n'avaient pas péri avec elle, ils avaient été transmis à son intelligente éli:ve. Egalenii.'iit distinguée par .ses connaissances et par sa beauté, Rebecca était universellement révérée et admirée parmi son peuple, qui la regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont II est fall mention dans les livres saints. Son père luiniènie, par véuéralicjii (lour ses talents, mais plus encore par l'extrême all'ection qu'il av.iil pour elle, accordait à sa fille plus de liberté (|ne n'en donnaient aux per.sonnes de son sexe les usages de sa nation ; et, comme nous venons de le voir, il se laissait souvent , guider par l'opinion de Rebecca, même lorsque cette opinion contrariait son propre jugement.
Quand Ivanhoe lut dans la demeure d'isaac, il était encore sans connais.Stince, par suite de la grande quantité de sang qui avait coulé de sa blessure. Après l'avoir examinde et y avoir appliqué les vulnéraires que son art lui Indiquait, Reln'cca dit à son père que si la lièvre ne se déclarait pas, comme on ib'V.iit l'espérer, vu l'abondante perle de sang, et si le baume de Miriam n'avait rien perdu de 3a vertu, il n'y avait rien à craindre pour la vie du malade, et que l'on pourrait sans danger le Iransporler le lendemain à York, ou ils devaient se rendre. Isaac oe parut pas fort satisfait de cette déclaration : sa chanté se serait volontiers dispensée d'aller [dus loin : laisser le blesse dans sa maison d' Ashby en se portant caution envers le propriétaire israéliledu paiement de tous les frais, lui paraissait déjà très généreux. Mais Rebecca rejeta ce plan pour plusieurs rai>ons dont nousne rapporlcronsqiie lesdeut suivantes, car l>aac les regarda comme ayant le pliisjrrand iioiils. D'abord, elle neconsentiraitjamais à confier à aucun médecin, fùt-ll de. sa propre tribu, la fiole qui contenait son précieux baume, de crainte que le secret mysiérirux de sa composition ne vint à être découvert; ensuite ce cfiev.iller ble.ssc, Wilfred d'ivanlioe, était l'intime favori de Richard Creiir-dc-I.ion, et si ce monarque revenait dans sesEtaLs, Isaac, qui avait fourni à son frère Jiin de fortes sornnies d'argent néressairi's à l'exécution de ses projets di' ré>olte, aurait besoin d'un pui.ssant protecteur auprès du muuarque irtilé.— Tout cela est bien vrai, ma fille, dit Isaac cé-
dant àla force de ses raisonnements; ce serait offenser le cii-l que de trahir le secret de la bienheureuse Miriam : le bien que le ciel nous accorde ne doit pas être indiscrètement prodigué, que ce soient des talents d'or, desshekels d'argent, ou les con naissances mystérieuses d'un sage médecin. Tu as raison, ces trésors doivent être soigneusement gardés par ceux à qui la Providence a bien voulu les accorder. Quant à celui que les Nazaréens d'Angleterre appellent Cœurde-Lion, assurément il vaudrait mieux pour moi tomber sous les griffes d'un terrible lion d'idumée que sous les siennes, s'il vient à trouver des preuves de mes rapports avec son frère. Ainsi je prèle l'oreille à les conseils: ce jeune homme sera transporté avec noua à York, et il y restera jusqu'à ce que ses blessures soient guéries : si l'hoinine au cœur de lion revient dans ce pays, ainsi qu'on l'annonce en ce moment, Wilfred d'ivanhoe sera pour ton père un mur de dé- . fense contre son courroux. S'il ne revient pas, 'Wilfred pourra encore nous remfjourser nos frais lorsqu'il aura gagné des trésors par la force de sa lance ou la pointe de son épée, comme il a fait hier et aujourd'hui ; car ce chevalier est un bon et brave jeune homme, exact à rendre au jour fixé ce qu'il a emprunté, et prêt à secourir l'Israélite (car il a secouru le fils de la maison de mon pèrel, lorsqu'il le voit entouré de voleurs puissants et d'enfants de Bélial.
Ce fut seulement vers la fin de la soirée qu'Ivanhoe recouvra l'usage de ses sens et put juger de sa position. 11 sortit d'un sommeil léger et souvent interrompu, l'âme en proie aux impressions confuses qui suivent un long évanouissement. Pendant quelque temps, il ne put ni retracer à son esprit les circonstances qui avaient précédé sa chute dans la lice, ni établir aucune liaison entre les divers événements auxquels il avait pris part la veille. Les souffrances que lui causaient ses blessures, son état àe faiblesse et d'épuisement, étaient mêlés au souvenir d'un combat, de coups portés et reçus, de coursiers se précipitant les uns sur les autres, ceux-ci restant debout, et ceux-là renversés; de cris de guerre et du cliquetis des armes ; enfin, de tout le tumulte d'une lutte animée. Faisant un effort pour écarter le rideau qui entourait son lit, il y parvint non sans difficulté. A .sa grande surprise, il se trouva dans un appartement décoré avec magnificence; mais comme il y voyait des coussins au lieu de chaises et plusieurs autres meubles qui ne sont en usage que dans l'Orient, il se demanda un instant si durant son sommeil on ne l'avait pas transporté en Palestine. Ce doute devint presque une certitude lorsque la tapisserie venant à s'écarter, il vit entrer dans sa chambre une femme richement vêtue plutôt dans le goût oriental que dans celui de l'Europj : elle s'avançait vers lui, suivie d'un domestique à figure basanée. Au moment oii le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres rosées un doigt fin et délicat, tandis que son esclave s'occupait à découvrir la blessure d'ivanhoe. La belle juive s'assura soigneusement que le bandage n'avait pas été dérangé, et que la blessure était eu train de guérison.Klle remplit celle fonction avec une simplicité et une mode.slie qui, même dans des siècles plus civilisés, auraient éloigné de son es|)rit tout .soupçon d'une atteinte contre la délicatesse naturelle à son sexe L'idée d'une jeune beauté se tenant auprès d'un lit de soulTrances, occupée à panser un blessé de l'autre sexe, disparaissait pour faire place à celle d'un être bienfaisant qui cherchait, par l'efllcacilé de son art, à soulager la douleur et à détourner le coup de la mort. Rebecca donna quelques courtes instructions, en hébreu, à son vieux domestique; et cet homme, habitué à aider sa maîtresse en pareilles occasions, obéit avec [ironiplitiide. Les accents d'une lant;ue étrangère, peut-être durs dans la bouche de toute autre que Rebecca, produisaient dans la sienne cet effet romanesque et délicieux que riniaginalion attribue aux charmes prononces par une fée bienfaisante : inintelligibles pour l'oreille, de tels sons touchent et vont jusqu'au cœur, lorsqu'ils sont produits par une voix douce qu'accompagne un regard dans lequel se peint la sympathie la plus noble. Sans oser Caire aucune question, Ivanhoe laissa mettre sur sa blessure le baume salutaire, et seulement après toutes ces opérations terminées, et lorsque celle qui venait de lui prodiguer ses soins se disposait à se retirer, cédant enfin à sa curiosilé ; — Jeune et charmante fille, dit-il en arabe, car ses voyages en Orient lui avaient rendu c.i;tle langue familière, et le turban ainsi que le cafetan que portait celte femme! bienfaisante lui ilonnaienl à croire (|u'ellc le comprendiail ; je vous eu prie, charmanle cl gi'Miéreuse demoiselle, ayez la bonté de...
Mais l'aiiiiable piive l'interronipit, et un sourire à peine réprimivint un iiistaiil animer son visage, dont l'expression habituelle était d'une mél.iiicolje rêveuse. — Je suis Anglaise, sire chevalier, ditelle, et je parle la langue de mon |iays, (|uolque mou cosluiiie et ma famille appartiennent à une autre nation. — Noble demol.selle, n-prit Ivanhoe...
Mais Rebecca se hâta encore de l'interrompre : — Sire chevalier, ne me donnez pas l'épithele de noble. Il le faut, sacliez-lc des à présent : celle i|ul vous donne des soins est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York envers qui vous vous êtes inniilié si bon et si sccourable. Il csi bien juste que lui et toute sa famille vous donnent les secours que rcitljiiie votre situation présente.
Je ne sais si lady Rowcna aurait été très .satisfaite de l'espèce d'é-
LES VRILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
motion avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu'alors fixe ses rt'sards sur les beaux traits, rattitude enchanteresse et les yeux brillants de l'aimable Rebecca, sur ces yeux surtout dont l'éclat oiait adouci par des cils longs et soyeux, qui les couvraient comme d'un viiile, ces yeux qu'un ménestrel aurait comparés à l'étoile du soir dardant ses rayons ;i travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe liait trop bon cslbnlique pour conserver des sentiments de cette nature envers une juive. La jeune Israélite l'avait prévu, et c'était pour cela qu'elle s'était empressée de lui faire connaître le nom et l'oriijiiie doson père. Néanmoins, car la belle et sage fille d'isaac avait aussi unelque petite part des faiblesses de son sexe , elle ne put s'empêcher de soupirer lorsqu'elle vit le regard d'admiration res|iei-tueuse, de tendresse même, qu'lvanhoe avait jusqu'alors jeté sur sa bienfaitrice inconnue, se changer tout-à-coup en un air froid, composé, recueilli, exprimant à peine le simple sentiment de reconnaissance dij à tout service rendu par une personne de qui on ne devait point l'attendre, surtout quand cette personne appartient à une cl.<sse proscrite. Ce n'est pas que le premier regard d Ivanhoe eût déliassé cet hommage que la jeunesse rend toujours à la beauté, mais il était morlifi uit pour la pauvre Israélite, que l'on peut supposer ne pas ignorer eniièreraent ses titres à un tel hommage, de •voir qu'uu seul mot l'eût fait redescendre au rangd'une caste avilie, à laquelle on ne pouvait, sans déroger, accorder aucune marque de respect. Mais le cœur de Rebecca était trop bon, son âme était trop candide pour faire un crime à Ivanhoe de partager les préjugés de .son siècle et de sa religion : au contraire, quoique convaincue que son malade la regardait désormais comme une femme appartenant à une race frappée de réprobation, avec laquelle il n'était permis d'avoir que les rapports absolument indispensables, elle ne cessa de lui prodiguer les attentions et les soins les plus généreux. Elle l'informa de la nécessité où ils étaient de se rendre à York, et de la résolution que son père avait prise de le faire transporter danscette ville, où il le garderait chez Un jusqu'à ce que sa santé fùjl rétablie. Ivanhoe montra une grande répugnance pour ce projet, mais il la motiva sur le désir qu'il avait de ne pas occasionner de plus longs embarras à son bienfaiteur. — Ne pourrait-on trouver dans .^shby ou aux environs, demanda-t-il, quelque franklin saxon, ou même quelque riche paysan, qui vouliit se charger de garder chez lui un compatriote blesse, jusqu'au jour où il serait en étal de reprendre son armure? N'y avait il pas quelque couvent, doté par les Saxons, où il put être reçu? Ou bien ne pourrait-on le transporter jusqu'à Burton, où il était bien sur d'être accueilli avec hospitalité par son parenl Waltheoff, abbé deSaint-Wilhold. — La plus misérable chaumière, dit Ribecca avec un sourire mélancolique, serait sans doute pour vous préférable à la demeure d'un juif méprisé; néanmoins, sire chevalier, à moins de congédier votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre nation, vous ne l'ignorez pas, quoique peu liabiledans l'art des combats, possède celui deguérir les blessures, et notre famille, en particulier, garde des secrets qui lui ont été transmis de génération en génération depuis le règne de Salomon : vous en avez déjà éprouvé l'efficacité. Il n'y a pas, dans les quatre parties de l'Angleterre, un médecin nazaréen... pardon... un médecin chrétien qui puisse vous mettre en état d'endosser votre cuirasse d'ici à unmois. — Et vous, combien de temps vous faudra-t-il pour me mettre en état de la porter? demanda Ivanhoe d'un ton d'impatience. — Huit jours, si vous daignez être patient et vous conformer à mes prescriptions. — Par la sainte Vierge! (si ce n'est pas pécher que de prononcer un pareil nom en ce lieu), au temps où nous sommes, tout chevalier digne de ce nom doit désirer de ne pas rester étendu dans un lit; et si tu tiens ta promesse, jeune fille, je te donnerai plein mon casque de besants, n'importe d'où ils viendront. — Je la tiendrai; et sous huit jours, à compter de celui-ci, lu pourras partir couvert de ton armure, si tu veux m'octroyer un autre don que celui quti tu m'offres. — Si ce don est en mon pouvoir, et s'il est tel qu'un chevalier chrétien puisse l'octroyer à une personne de ta nation, je te l'accorderai avec plaisir et reconnaissance. — Hé bien, c'est de croire à l'avenir qu'un juif peut rendre un bon oflice à un chrétien, sans attendre d'autre récompense que la bénédiction du Père tout-puissant qui a également créé le juif et le gentil. — Ce serait un péché d'en douter, et je m'en repose entièrement sur votre savoir, sans nullement hésiter et .sans vous faire aucune question, bien persuadé que vous me raeltrez en état d'endosser ma cuirasse dans huit jours. .Maintenant, mon bon et obligeant médecin, permellez-moi de vous demander quelques nouvelles. Qut dit-on du noble Saxon Cedric, de sa suite, et de l'aimahle lady?... (Il s'arrêta, comme s'il eût craint de profaner le nom de Rowenaen le prononi;anl dans la maison d'un juif). Je veux dire de celle qui fut nommée Heine du tournoi. — Dignité à laquelle vous relevâtes, sire chevalier, avec un discernement qui ne fut pas moins admiré que votre valeur.
Quoique Ivanhoe eût perdu une quantité considérable de sang, une légère rougeur vint culorer ses joues; car il sentait qu'il avait laissé apercevoir l'intérêl q^i'il prenait à lady Rowena, par les efforts maladroits qu'il avait faits pour le cacher. — C'était moins d'elle ijue je voulais parler que du prince Jean, ajouta-t-il; je voudrais bien
aussi apprendre quelque chose de mon fidèle écuyer : pourquoi n'est-il pas auptès de moi? — Permettez-moi, répondit Rebecca, de faire usage de mon autorité, comme médecin, pour vous ordonner de garder le silence et d'éviter toutes les réflexions qui ne serviraient qu'à vous agiter, tandis que je vais vous instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a tout-à-coup fail suspendre les fêtes, et est parti en toute hâte pour York avec les nobles, les chevaliers et les gens d'église de son parti, emportant autant d'argent qu'il a pu en tirer, soit de gré, soit de force, de ceux qu'on regarde comme les riches de la terre. Ou dit qu'il a le dessein de s'emparer de la couronne de son frère. — De Richard 'ce ne sera pas sans combattre, ne restàt-il au roi qu'un seul fidèle sujet en Angleterre ' s'écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit. Je défie le plus brave de ses en nerais; qu'ils se présentent deux contre un, je ne reculerai pas. — Mais pour vous mettre en état de le faire, dit Rebecca en lui posant la main sur l'épaule, il faut que vous vous soumettiez à mes ordres et que vous cessiez de vous agiter ainsi. — Tu as raison, jeune fille, je serai aussi calme qu'il est possible de l'éire dans ces temps orageux. Mais, dis-moi, quesait-on de Cedric et de sa famille ? — Il y a quelques instants son intendant est venu en toute hâte demander à mon père une somme d'argent, prix de la vente des laines des troupeaux de son maître ; et c'est de lui que j'ai apjiris que Cedric et Athelstane de Coningsburg sont sortis du palais du prince extrêmement mécontents, et qu'ils se disposent à retourner chez eux. — Une dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet? — Lady Rowena, dit Rebecca répondant à cette question avec plus de précision qu'elle n'avait été faite; lady Rowena n'a point assisté au banquet du prince, et, d'après ce que l'intandant nous a dit, elle est en ce moment en route avec son tuteur Cedric pour retourner à Rotherwood. Quanta votre écuyer Gurlh... — Ah ! s'écria le chevalier, vous savez son nom ?Mais en effet, reprit-il aussitôt, vous devez le connaître; car c'est de votre main, et, je crois, de votre généreuse bonté qu'il a reçu cent sequins pas plus tard qu'hier. — Ne parlez pas de cela, dit Rebecca, et une rougeur subite couvritson visage, je vois comment il est facile à la langue de trahir les secrets que le cœur voudrait garder. — Mais cet or, répliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je le rende à votre père. — Dans huit jours vous ferez tout ce que vous voudrez; maisà présent il ne faulni parler, ni vous occuper de quoi que ce soit qui puisse relarder votre guérison. — Bonne et généreuse fille, il y aurait de l'ingratitude de ma part à ne pas obéir à tes ordres. Mais un mot, je t'en prie, sur le pauvre Gurlh, et je ne te fais plus de questions — C'est avec regret que je vous apprends qu'il est dans les fers par ordre de Cedric. Cependant, ajouta-t-elle en voyant l'elTet que cette nouvelle venait de produire sur Wilfred, Oswald m'a dit que, sauf une nouvelle occasion de mécontentement, Cedric pardonnerait sûrement à Gurlh, qui est un serf fidèle, possédant à un haut degré la confiance de son maître, et qui ne s'est rendu coupable que par attachement au fils de ce même maître. Il m'a dit de plus que ses camarades, lui Oswald, et jusqu'au bouffon Wamba, se proposaient d'aider Gurlh à s'échapper pendant la route, si la colère de Cedric ne pouvait être apaisée. — Dieu veuille qu'ils accomplissent ce projet ! Il semble que je sois destiné à faire descendre le malheur sur la tète de tous ceux qui me témoignent quelque intérêt!... Mon roi m'a honoré, m'a distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout autre, prend les armes afin de lui ravir sa couronne. Mes égards pour la plus belle des femmes ont porté aiteinli:: à sa liberté et à sa tranquillité; et maintenant mon père, dans un accès de colère, peut faire périr ce malheureux esclave, uniquement parce qu'il m'a donné des preuves de zèle et d'affection. Tu vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues tes soins; écoute les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant de voir fondre sur toi-même tous les maux qui, semblables à une mente acharnée, s'attachent à mes pas. — Sire chevalier, ton état de foblesse, le chagrin que tu éprouves, voilent à tes yeux les secrets desseins de la Providence. Tu es rendu à ta patrie au moment où elle a le plus grand besoin d'un bras vaillant et d'un cœur intrépide; tu as humilié l'orgueil de tes ennemis, des ennemis de ton roi, lorsque cet orgueil était porté à son comble ; et tu vois que le ciel a envoyé pour panser les blessures une main secourable, une main habile dans l'art de guérir, quoiqu'il l'ait choisie au milieu du peuple que toi et les tiens vous méprisez le plus. Prends donc courage, et pénètre-toi de l'idée que ton bras valeureux est destiné à opérer quel que grand exploit. Adieu. Quand tu auras pris la potion que je vais t'envoyer par Reuben, tâche de trouver un peu de repos, afin d'être en état de supporter les fatigues du voyage.
Ivanhoe, convaincu par les raisonnements de Rebecca, se conforma entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la (lotion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille; le lendemain matin la généreuse Rebecca, ne lui trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu'il pouvait être transporté sans danger. On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du lournoi, et toutes les précautions furent jirises pour que le voyage fût facile et commode. H n'y eut qu'un seul point sur lequel, malgré toutes les instances de Rebecca^ on n'eut pas suffisamment égard à la position du blessé. Isaac,
IVANHOE
comme le voyageur eurichi de la dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte des voleurs ; car il n'ignorait pas que Normand et Saxon, noble et brigand, resarderaient toujours comme une œuvre méritoire de dépouiller un juif : il voyageait donc à grandes journées, ne faisant que de courtes haltes et des repas plus courts encore, de sorte qu'il devança Cedric et Athel- Stane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui avaient fait une longue pause devant la table de l'abbé de Saint-Withold. Cependant telle était la vertu du baume de Miriam, ou la force de la onstitulion d'ivanhoe, qu'aucun des inconvénients que Rebecca avait appréhendés ne survint pendant la route; mais, sous un autre rapport, le résultat prouva que la précipitation actuelle n'avait été qu'an mauvais calcul. La célérité exigée donna lieu à des disputes entre Isaac et les gens qu'il avait loués pour lui servir d'escorte. C'étaient des Saxons , aimant, par tradition nationale, leurs aises et la bonne chère; c'est-à-dire, comme le leur reprochaient les Noi'mands, qu'ils étaient gourmands et paresseux. Ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de vivre )ilusieurs jours à ses dépens, et la rapidité avec laquelle on voyageait renversait leurs espérances : ils firent donc des représentations sur le risque qu'ils couraient de ruiner leurs chevaux par cette marche forcée. En outre il s'éleva une querelle extrêmement vive au sujet de la quantité de vin et d'ale qui devait leur èlre allouée à chaque repas. Bref, au moment où le danger qii'Isaac redoutait si fort vint le menacer, il se trouva soudain abandonné parles mercenaires mécontents sur la protection desquels il avait compté, sans employer toutefois les moyens indispensables pour s'assurer leur bonne volonté.
Ce fut dans cet état d'abandon absolu que le juif, sa fille et le chevalier blesse, furent rencontrés par Cedric, et tombèrent ensuite avec les survenants au pouvoir de De Bracy et de ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière, et elle serait probablement restée là, si De Bracy ne s'en était approché, attiré par la curiosité et par le désir de s'assurer si elle ne contenait |ias l'objet de son entreprise, car lady Howena était couverte d'un %oile. Mais son étonnement fut extrême lorsqu'il y trouva un homme blessé, qui, se croyant tombé entre les mains des outlaws auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection ainsi qu'à ses amis, avoua franchement qu'il ét.iit Wilfred d'ivanhoe. Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérégleineiUs et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement aboiidonné De Bracy, lui interdisaient de porter la main sur un homme hors d'état de se défendre; et il résolut aussi de ne pas le faire connaître à Frontde-Bœuf, car ce cruel baron ne se serait fait aucun scrupule de se débarrasser d'un rival qui lui contestait ses droits au fief d'ivanhoe. Mais, d'un autre côté rendre la liberté à un chevalier qu'il devait regarder comnif l'amant préféré de lady Uovvciia, c'était un effort de générosité trop grand pour De Bracy. Prendre un moyen terme «ntre le bien et le mal, fut tout ce dont il se sentit capable : il enjoignit à deux de ses écuyors de se tenir constamment jirès de la litière , et de ne laisser approcher personne. Si l'on venait à leur faire quelque question, ils répondraient que c'était la litière de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à Torquilslone, pendant que le templier et le maître du château n'étaient occupés que de leur double conquête; l'un, des trésors du juif: l'autre, de sa charmante lille, les écuyers de De Bracy transportèrent Ivanhoe dans les appartements les plus reculés du chateau, toujours en le faisant passer pour un camarade blesse; et telle fut l'excuse qu'ils donnèrent à Front-dc-Bœuf lorsqu'il leur deinanda pourquoi, aux premiers cris d'alarme, ils ne s'étaient par rendus sur les remparts. — Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise ; je ne m'étonne plus que des outlaws et des paysans aient l'audace de se présenter en armesdevant des châteaux, ni que des bouflons et des porchers osent envoyer un cartel à des nobles, quand on voit des hommes d'armes devenir gardes-malades, de francs compagnons se tenir derrière les rideaux d'un lit, et encore dans le moment où l'on s'apprête à soutenir un assaut ! Aux créneaux, misérables traînards! aux créneaux ! ou ji; vous iirisc 1rs os avec ma hache d'armes. — Nous ne demandons pas mieux (|iie d'y aller, répondirent-ils d'un ton de mauvaise humeur, pourvu que vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de veiller sur le moribond. — Le moribond! animaux que vous êtes! répliqua le baron : nous serons tous moribonds, je vous le garantis, si nous ne montrons pas plus de courage. Mais je vais tous faire relever de garde auprès de ce camarade, comme vous rappelez.... Holà! Urfricd!.... la vieille !.... ho ! fille de sorcière saxonne!... nrcntend.s-lu?... Va soigner ce malade, puisqu'il faut qu'il ait quelqu'un auprès de lui, pendant que j'emploierai ces gensci autre part... Allons, vous autres, voici deux arbalètes avec leurs tonrniquets et des carreaux. Vile, à la barbacane, et que chaque trait que vous lancerez pénètre daii.i uni' tète saxonne.
Les denx écuyers comme la pluj)art des soldats mercenaires, détestaient l'inaction : ils .se rendirent gaiement à leur poste. IvanluM; se trouva donc confié à la garde d Urfricd ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le sang bouillait au souvenir d« ses injures, et dont le ca-ur
n'était rempli que de vengeance, ne tarda pas à re-ign^r sa lâche entre les mains de Rebecca.