CHAPITRE MIX
L'heure du péril est souvent aussi l'iieure où l'ame s'ouvre anX penchants bienveillants et aff-ctii>Mix. L'a:;itation générale de noire esprit nous fait trahir des soutiments que , dans des temps nbr tranquilles, nous aurions, sinon totalement étoiiflés, d i moins déguisés sous le voile de la prudence. Eu se trouvant encore une fois à côté du lit d'ivanhoe. Rebecca fut tout étonnée de la vive sensation de plaisir qu'elle éprouvait, même dans un moment où tout autour d'elle ne présentait que danger, désesiioir. En lui tàiant le poulset en lui demandant comment il se trouvait , ses doux accents exprimaient un intérêt qu'elle aurait voulu se cacher à elle-mêmesa voix était mal assurée , sa main tremblante , et ce ne fut que là froide question d'ivanhoe : « Est-ce vous, aimable fille? » qui ' |a rappelant à elle-même, lui dit que le sentiment qu'elle éprouvait n'était ni ne pouvait être parlag(!. Un soupir lui échappa, mais à peine aurait-on pu l'entendre, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'état de sa santé prirent le ton calme de l'amitié. Ivanhoe répondit, avec une sorte de précipitation, que sa santé était bonne, meilleure môme qu'il n'avait osé s'y attendre. Grâce à vos soins obligeants , ma chère Rebecca, ajoutà-t-il. — Il m'apnelle sa chère Rebecca , se dit -elle, mais c'est d'un ton froid et indifférent qui s'accorde mal avec ses paroles: son cheval de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la pauvre juive. — Mon esprit bonne et douce fille, continua Ivanhoe, est dans nue anxiété qui me fait oublier mes soulTrances physiques. D'après la conversation que me tenaient les deux hom:iies d'armes qui me gardaient, je crois être prisonnier; et la voix forte et rauqiie de celui qui, tout à l'heure leur donnait des ordres, me fait penser que je suis dans le château de Front-de-Bœuf. S'il en est ainsi, à quoi dois-je m'atleudro et
comment pourrai -je secourir lady Rowena et mon père? Une
parle ni du juif ni de la juive , se dit Rebecca. Mais enfin quel droit ayons-nous à une part dans ses pensées? 0 combien je suis punie d'avoir laissé les miennes s'arrêter si longlemps sur lui.
.\près cette courte accusation portée contre elle-même, elle s'empressa de communiquer à Ivanhoe tousles renseignements qu'elle avait recueillis, à savoir, que le templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Bœuf commandaient dans le château, et que le château était assiégé. Mais par qui? elle l'ignorait. Elle ajouta qu'il s'y trouvait en ce moment un prêtre chrétien , qui peut-être lui donnerait de plus amides renseignements. —Un prêtre chrétien, s'écria Ivanhoe transporté de joie : amène-le ici , Rebecca , s'il est possibledis-lui qu'un malade a besoin de son secours spirituel ; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. 11 faut que je fasse , il faut du moins que je tente quelque chose : mais comment puis-je prendre une détermination avant de savoir ce qui se passe?
Ce fut poursc conformer aux dësirsd'lvanhoe que Rebecca fit une tentative pour amener Cedric dans la chambre du chevalier blessé : mais elle fut empêchée par l'arrivée dllrique, quise tenait aussi aux aguets pour arrêter au passage le prétendu moine; et Rebecca revint annoncer au chevalier blessé que son plan avait échoué. Ils ne purent se livrer loiigtem|is ni à leurs regrets ni à la recherche d'expédients nouveaux; car le bruit qui régnait dans toutes les parties du château, bruit occasionné par les préparatifs de défense, devint plus considérable, et se changea en un tumulte , en un mélange confus de clameurs cent fois plus assourdissant. La marche pesante et précipitée des hommes d'armes qui se rendaient sur les murailles retentissait dans les passages étroits et sur les escaliers tournants qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les chevaliers animer leurs soldats, ou leur indiquer les moyens de combattre avantageusement, parfois aussi leur voix était couverte par le cliquetis des aimes ou par les acclamations qui les saluaient. Quelque épouvantables que fussent ces bruits réunis, quel que fût le degré d'horreur de la scene qui allait bientôt se passer, il s'y mêlait un seiitinienl sublinu; auquel l'âme eiallée de Rebecca pouvait s'élever ir.èiii'', dans ce moment d'effroi. Son œil étincelait quoique son visage fût entièreraent décoloré . et il y avait dans l'accent de sa voix un mélange de terreur et d'enthousiasme, quand, à demi-voix, elle répéta ces paroles du texte sacré : a Ou entend le bruit du carquois, le choc des lances et des boucliers, la voix des capitaines et les cris des soldats. »
Ivanhoe il était comme le coursier belliqueux dont parle ce passage sublime de l'Ecriture, il rrémi.s.sait de se voir réduit à l'inaction, et brûlait du désir de se précipiter au milieu des combats dont ce bruit était le prélude. — Si je pouvais, disait-il , me traîner jusqu'à celte fenêtre pour contempler la lutte (|ui va s'engager; si j'avais un arc pour décocher une llèche!... une hache pour frapper, ne
fùt-cc qu'un seul coup , à notre délivrance ! .... Mais non ! vains
désirs! je suis sans force et sans armes! — Calme-toi, noble clie-
CO
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
valier, dit Rebecca : le bruit a cessé tout à coup , et (leut-èlre n'y aura-t-il pas de combat. — Tu n'y comprends rien , répondit Wilfred d'un ton d'impatience : ce silence prouve seulement (jue les soldats sont à leurs postes sur les murailles, s'attendanl à être bientôt attaqués. Ce que nous avons entendu n'élait que l'annonce éloignée de la tempête; tout à l'heure elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais seulement aller jusqu'à cette fenêtre! — Le tenter ne servirait qu'à empirer ton mal, noble chevalier, lui répondit Rebecca. Mais voyant son extrême inquiétude : Eh bien ! ajouta-t-elle avec fermeté, je vais m'y placer moi-même, et je décrirai, aussi bien qu'il me sera possible^ tout ce qui se passera. — Gardcz-vous-en bien! chaque fenêtre, chaque ouverture va servir de
Retire-toi, ne me touche pas.
point de mire aux archers; il ne faudrait qu'un trait lancé au hasard pour... — 11 sera le bien venu, murmura Rebecca en montant d'un pas ferme et assuré quelques marches qui conduisaient à la fenêtre. — Rebecca, chère Rebecca , s'écria Ivanhoe, ce ne sont pas là des jeux de jeune fille; ne l'exp '^e pas à recevoir quelque blessure, peut-être m me le coup de la m^^rt. Ce serait me rendre à jamais malheureux par la pensée que j'en ai été cause... Du moins couvre-toi de cet ancien bouclier qui est dans ce coin, et montre-toi le moins possible.
Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions du chevalier, et à l'abri derrière ce vaste pavois, qu'elle plaça contre le bas de la fenêtre, Rfbecca pu', voir, sans courir un grand danger, ce qui se passait au dehors du château, et rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que faisaient les assiégeants. La position de la chambre était particulièrement favorable à l'exploration : placée à l'un des angles du bâtiment principal, non-seulement elle permettait de voir tout ce qui se passait hors de l'enceinte du château , mais encore elle dominait sur les ouvrages avancés , contre lesquels il était probable que les assiégeants dirigeraient leurs premiers efforts. On voyait de là une redoute peu forte el peu élevée , servant de dé-
fense à la poterne par laquelle Front-de-Boeuf avait fait sortir Cedric. Le fossé du château séparait cette barbacane du reste de la forteresse ; de manière que si elle venait à être enlevée , il était facile de couper toute communication avec le corps de la place, en détruisant le pont volant. Une porte de sortie dans le mur de cet ouvrage correspondait à la poterne , et le tout était défendu par une forte palissade. Rebecca remarqua , d'après le nombre de ceux qui étaient chargés de la défen.se de ce poste , que les assiégés craignaient d'être attaqués de ce côté ; et comme 'es assaillants se portaient directement en face de la poferne , il était également évident qu'eux-mêmes la regardaient comme le point le plus vulnérable de la place. Rebecca s'empressa de faire part de ses observations à Ivanhoe ; puis elle ajouta : — La lisière du bois semble garnie d'archers ; mais comme ils sont cachés par les arbres , je ne puis juger de leur nombre. — Sous quelle bannière marchent-ils ?
— Je n'aperçois aucun insigne militaire. — Voilà qui est étrange ! Marcher à l'attaque d'un château comme celui-ci sans bannières ni enseignes, c'est une nouveauté qui me surprend. Peux-tu distinguer leurs chefs? — Le plus remarquable est un chevalier couvert d'une armure noire : c'est le seul qui soit armé de pitd en cap, et il paraît avoir le commandement suprême sur tout ce qui l'entoure.
— Quelles armes porle-t-il sur son bouclier? — Quelque chose qui
Il [allait lui adresser la parole, q'jano mettant un doigt sur sa bouche, elle lui fit signe de garder le silence.
ressemble à uae barre de fer et à un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir. — De sable aux entraves d'azur! Je ne sais qui peutporterces armes; mais il me semble qu'elles me conviendraient fort bien en ce montent. Ne pourrais-tu lire la devise? — A peine puis-je distinguer ces armoiries à cette dislance; et encore fautil que le soleil frappe sur le bouclier. — Parait-U y avoir d'autres chefs? — De l'eudroit où je suis on n'aperçoit aucun guerrier por-
IVANHOE
tant la moindre marque distinctive : il est probable que l'autre côté du château est également assailli. Mais les voilà qui s'avancent ! Dieu de Sien , protége-nous! Quel spectacle épouvantable ! Ceux qui marchent les premiers portent des boucliers énormes, et poussent devant eux un mur fait de planches ; d'autres qui les suivent bandent leurs arcs; ils j ajustent leurs flèches! Dieu de Moïse, pardonne à tes créatures !....
Tout à coup sa description fui interrompue par le signal de 1 attaque que donna le son aigu d'un cor; et du haut des murailles les trompettes normandes, au>quelles se mêlait le son grave et sourdement prolongé des nacaires (sorte de timbales), répondirent à ce signal pour faire connaître à l'ennemi que son défi était accepte. Les acclamations de l'un et de l'autre parti augmentèrent ce tumulte. « Saint George pour l'Angleterre! » criaient les assaillants. «En avant DcBiacj! Baucéan iBaucéan ! Front-de-Bœuf, à la rescousse!» répondirent les Normands, suivant les cris de guerre de leurs différents chefs. Ce n'était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider, et les efforts désespérés des assaillants furent repoussés par les efforts non moins vigoureux des assiégés. Les archers, faisant un usage habituel de leur arme dans la forêt, avaient le coupirœil si juste, et décochaient leur ilèches avec tant d'adresse, d'ensemble et de précision, que, partout où se montrait un homme d'armes, si peu qu'il se mit à découvert, ils ne manquaient jamais leur but. Leurs flcches obscurcissaient les airs comme une grêle épaisse : chaque traitavaitsadestination particulière, et tous étaient dirigés contre une embrasure, un créneau, une ouverture dans les parapets, aussi bien que contre une fenêtre où se trouvait, où l'on soup- ""•.lïiait seulement que pouvait se trouver un dcfunseur. Cette décharge bien soutenue tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieursautres. Mais, [lit ins de confiance dans leurs armures à ré|)reuve, et dans l'abri qne leur procurait leur position , les soldats et les allies de Front-de-Bijeuf se défendaient avec un acharnement proportionne à la fureur de leursennemis : ils répondirent donc par une vigoureuse décharge de leurs arcs , arbalètes cl mangoneaux. Etant moins à découvert, ils firent aux assiégeants plus de mal qu'ils
n'en reçurent eux-mêmes. Le bruil du combat cl le sifflement des projectiles n'claienl interrompus que par les cris de cilui des deux partis qui avait fail éprouver à l'autre quelque perle notable. -- Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant dans son lit, secrialvanlifc, pendant que d'autres jouent la partie qui doit décider de ma liberté ou de ma mort ! Regarde encore par la fenêtre , bonne Rrbecca ; mais prends bien garde, évite avec soin d'êlreaprrçue par les archers. Bi garde de nouveau, cl dis-moi si les assaillants continuent d'avancer.
Avtcnnc résignation cl un courage ranimés par la prière mentale qu'elle venait de faire, Bibicca reprit son |oslc à la fenêtre, en ayant soin pourtant de se couvrir. — Que. voistu, Bebcrra? demanda de nouveau le tiicvalier blessé. — Bien qu'une nuée de Heches, iclkmcnl épaisse que mes jeux ne peuvent distinguer ceux qui les lancent. — Cela ne peut durer. S'ils ne se liAlenl d'avancer directement contre la [lace afin de l'importer de vive force, les archers n'arriveront à rien en lan(;onl leurs traits contre une <nctinle de pierres. Cherche à dérouvrir le chevalier au cadenas, ma bonne fille, et vois comment iUe conduit ; car tel i hcf, tels soldats. —Je ne l'aperçois pas. — Lâche poltron ! quitte-l-il ainsi le gouver-
Ils ont fait une Ijrèchc h la barrière, ils s'y précipitent, ils sont r' poussés.
nail au plus fort de la tempête? — Non, non; je le vols maintenant. 11 conduit un corps de troupes exactement au-dessous de la barrière extérieure de la barbacane. Us arrachent les pieux et la palissade; ils brisent les barrières à coups de haches. Je voislelong panache noir du chevalier flotter au-dessus de toutes les tètes, comme un corbeau qui plane au-dessus d'un champ de bataille. Ils ont fait une brèche à la barrière.... ils s'y précipitent... ils sont repoussés. Front-de-Bœuf est à la tète des assiégés; je vois sa taille gigantesque qui s'élève au-dersus de ceux qui l'entourent. Les voilà qui de nouveau se portent en foule à la brèche. On se dispute le passage homme contre homme. Dieu de Jacob! c"est le choc dedeux fleuves qui se rencontrent, le conflit de deux océans poussés l'un contre l'autre par des vents opposés.
Elle détourna la tête, comme ne pouvant soutenir un spectacle aussi terrible. — Regarde de nouveau, Rebecca, dit Ivanhoe se méprenant sur la cause qui lui avait fait abandonner son poste; les archers doivent avoir cessé de lancer des flèches, puisqu'ils combattent maintenant corps à corps: regarde de nouveau, à présent il y a moins de danger.
Rebecca se remit à la fenêtre, et presque au même instant elle s'écria: —Saints prophètes de la loi ! Frontde-Bœuf et le Chevalier Noir combattent corps à corps sur la brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent des yeux tous leurs mouvements et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire triompher la cause de l'opprimé et du captif! Enfin elle s'écria vivement : Il est tombé! il est tombé! — Qui est tombé?
pour l'amour de Dieu, dismoi celui qui est tombé. — Le Chevalier ^oir, répondit Rebecca d'une voix faible; puis tout à coup elle reprit avocjoie : .Mais non ! non I...
béni soit le Di(,'u des armées!., il s'est relevé, et le voilà qui lutte coniine si son bras avait la force de vingt guerriers. Son épée s'est brisée : il saisit la hache d'armcsd'un soldat, il presse Front-de-Binif, il lui porte coup sur C(>up; le géant se penche et chancelle comme un eliênc sous la cognée d'un bùrluroii. Il tombe; il timilie ! — (,)in? Front-de- Bieuf? — Oui , l"ront-dc- Bieuf? o'.ii. lui-même. Ses liiiinmes d'armes se précipitent à son secours , ajani à leur tète le fier templier; la réunion de leurs forces oblige le Chevalier Noir à s'arrêter... Ils emportent Front-de-Bœuf dans l'intérieur du château. — Les assaillants ne sont-ils pas maîtres des barrières? — Oui, oui, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur extérieur. Us plantent des échelles ; semblables à un essaim d'abeilles, ils cherchent à monter sur les épaub s les uns des autres. On fail pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des troncs d'arbres! A peine un blessé a-til été emporté, qu'il csl remplacé par un autre comballant. Grand Dieu ! n'as-tu créé l'homme a ton image que pour qu'il soit aussi cruellement défiguré par la main de ses fitres?— Ne pense pas à cela; ce n'est pas le moment de se livrer à de pareilles idées Quelest le parti qui cède? Qui a l'avantage? — Les échelles sont renver- .sées ; les assaillants sont culbutés, ensevelis sous leurs débris, comme d s reptiles qu'on écrase. Les assiégés ont le dessus. — De par .saint George! est-ce que nos ycomen auraient la lâcheté de fuir?— Non, ils se conduisent en braves. LeChevalier Noir s'approche de la porte de sortie avec son énorme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable à celui du tonneire, se fait entendre au-dessus des clameursdescombaltautscldu bruitdes armes, (hi fait pleuvoirsur lui une grêle de pierres et de pièces de bois, mais il ne s'en émeut pas
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
"plus que si c'était ilu duvet de chardon ou des plumes. — ParSiinl- Jean-d"Acre ! s'écria Ivanlioe en se soulevant sur sou lit dans uu transport de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en Angleterre doué d'un pareil courage. — La porte s'ébranle, continua Rebecca... elle se rompt... elle est brisée eu mille éclats par la violence de ses coups : les assiégeants s'y précipitent... les ouvrasses extérieurs sont emportés. .\h, grand Dieu ! du haut des murailles, ils précipitent dans les fossés ceux qui les défcndaleut. 0 hommes! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent (rfus se défendre. — Et le pont, le pont quieommunique au château, 1 ont-ils également emporté? — Non ; le templier a détruit les plan- ■ches sur lesquelles on pouvait le traverser; peu de ses soldats ont ça rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres. Hélas! la victoire semble encore plus afl'reuse que JecoDibat. — Que se passe-t-il maintenant? Regarde encore , ma bonne Rebecca : ce n'est pas le moment de détourner les yeux de- Tant l'efTusion du sang. — Le sang a cessé de couler : nos amis se fortifient dans les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si bien àcouvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente d'en lancer quelques-uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur faire un mal réel. — Nos amis n'abandonneront siireraent pas une entreprise si glorieusement commencée et qui peut être heureusement achevée. Oh! non; je mets toute ma confiance dans le brave chevalier dont la hache a brisé ies portes de chêne elles barres de fer. C'est bien singulier! se ditil de nouveau; je n'aurais pas cru qu'il existât deux hommes doués d'une telle force et d'un tel courage. Des entraves d'azur en champ de sable! qu'est-ce que cela peut signifier''.. Ne vois-tu rien autre chose, Rebecca, qui puisse faire reconnaître le ChevalierNoir? — Non, rien : toute son armure est noire comme l'aile du corbeau, etje n'aperçois aucun indice qui le distingue davantage. iMais après l'avoir vudcployersa vigueur dansla bataille, je crois queje le reconnaîtrais entre mille. Il s'élance au milieu de la mêlée avec le mèuie calme que s'il allait s'asseoir à un banquet. 11 y a en lui plus que la force du corps : on dirait que son âme tout entière est dans chacun des coups qu'il porte. Dieu lui pardonne le sang qu'il a versé ! C'est un spectacle bien terrible, mais sublime, de voir comment le bras et le cœur d'un seul homme (leuvent triompher d'unearmée entière. Rebecca, tu viens de peindre un héros. Sans doute, les assaillants ne prennent un peu de repos que pour ré|iarer leurs forces ou pour se procurer les moyens de franchir le fossé : sous un chef tel que ce chevalier, il n'y a point de lâches frayeurs, d'inutiles délais; personne avec lui ne voudra renoncera une noble entreprise, car ce qui la rend difficile est précisément ce qui la rend glorieuse. Jen jure par l'honneur de ma maison, j'en jure par la dame de mes pensées , je consentirais à souffrir dix ans de captivité , pour combattre un seul jour àcôté de ce brave chevalier, et en pareille oc- <;asion. — Hélas! dit Rebecca en se retirant de la fenêtre et eu s'approehantdu lit du blessé,ce désir impatientde la gloire, ces regrets, celte lutte contre votre étal de faiblesse, tout cela ne peut que retarder votre guérison. Comment songer à infliger des blessures avant que la vôtre soit fermée? — Rebecca, tu ignores combien il est amer pour un homme nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif comme un prêtre ou comme une femme tandis qu'autour de lui se font mille prouesses. L'amour des combats est l'essence de notre vie; la poussière de la mêlée est notre atmosphère. Nous nevivons, nous ne désironsvivre que victorieux et en renom. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie que nous avons jurées, et auxquelles nous sacrifions tout ce qui nous est cher. — Hélas! vaillant chevalier, qu'est-ce autre chose qu'un sacrifice fait au démon de l'orgueil, qu'une offrande jetée, comme les pauvres nouveau-nés, à la fournaise de Moloch'.' El que reste-t-ilpourprix de tant de sangque vous avez versé, de tous les travaux et de toutes les fatigues que vous avez endurés, de toutes les larmes que vos triomphes ont fait couler, lorsque la mort vient briser la lance du fort et arrêter l'essorde son cheval de guerre ? — Ce qu'il nous reste, jeune fille! la gloire; oui, la gloire qui dore un tombeau et embaume un souvenir. — La gloire! hélas! c'est la cotte de mailles rongée par la rouille, suspendue comme un trophée au-dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en ruines; c'est l'inscription à demi effacée, que le moine ignorant peut à peine lire au pèleriu curieux. Est-ce donc là une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces afT'^ctions, pour une vie passée misérablement à faire des misérables? Les vers grossiers d'un barde errant ont-ils donc un attrait assez puissant pour vous faire briser les sentiments les plus doux de la nature, la paix et le bonheur, dans l'espoir d'être le héros de ces ballades que de vagabonds ménestrels chantent le soir aux tables des grands, ou dont ils charment les oreilles d'un rustre à moitié ivre ? — Par l'âme d'Herevard ! s'écria le chevalier d'un ton d'impatience, tu parles de choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la chevalerie, ce qui distingue le noble du vilain, le brillant chevalier du grossier paysan, ce qui nous fait mettre la vie au-dessous, bien au-dessous de l'honneur ; ce qui nous faitsnpi orter les fatigues, les travaux et les souffrances; ce qui nous apprend à regarder l'infamie comme le seul mal que
nous ayons à redouter ! Tu n'es pas chrétien ne, Rebecca, et tu ne peux apprécier ces sentiments éle.vés qui font palpiter le cœur d'une noble demoiselle lorsque son amant vient d'achever quelque grande entreprise qui justifie son amour. La chevalerie, sache-le, jeune fille, est la source, l'aliineut, la vie des pures et saintes alT.:ctions; c'est elle qui soutient l'opprimé, qui redresse les torts, qui réprime la tyrannie : sans elle la noblesse ne serait qu'un vain nom, et sa
lance et son glaive sont les plus sûrs appuis de la libîrté. Je suis,
à la vérité, issue d'une race qui .i moniré son co irageen défend int son propre pays, mais qui, même lorsqu'elle était encore comptée parmi les nations, ne faisait la guerre que p ir l'ordre de Dieu, ou pour se soustraire à l'oppression. Mais le son de h trora mtte n'éveille plus Juda, et ses enfants méprisés ne sont plus que de; victimes de l'oppression civileet militaire, contre lesjuelles toute résistance leur est désormais interdite. Tu as raison, sire chevalier: jusqu'à ce que le dieu de Jacob suscite du milieu de son peuple un autre Gédéon, ou un nouveau .Michabée, il ne convient pas à une juive de parler de guerres et de combats.
la fière Israélite termina son discours sur un ton de tristesse qui prouvait un profond sentiment de la déchéance de son peuple, sentiment exaspéré peut-être par l'idée qu'lvauhoe lui refusait le droit d'émettre son opinion dans une question d'honneur et de générosité. Combien peu il connaît ce cœur, pensa-t elle, s'il croit que la lâcheté et la bassesse y habitent, parce que j'ai fait la censure de la chevalerie romane.sque des Nazaréens! Plût à Dieu que mon sang versé goutte à goutte pût racheter Juda de la captivité ! Que dis-je? je le donnerais pour délivrer mon (lère et son bienfaiteur des chaînes de leurs tyrans! Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la fille du peuple choisi de Jéhovah oserait affronter la mort avec autant de courage que la plus fière Nazaréenne, glorieuse de descendre de quelque chef des hordes barbaresdu Nord.
Puis tournant ses regards sur le lit du chevalier : — 11 dort, ditelle; la nature, épuisée par les soulfranccs du corps et de l'esprit, par la perte du sang et par l'effet de tant de commotions diverses, profite du premier moment de calme. Hélas! pourrait-on me faire un crime de le regarder, lorsqu'il est possible que ce soit pour la dernière fois? lorsque, dans quelques insîants peut-être, ces beaux traits ne seront plus animés de ce noble feu qui les colore légèrement pendant son sommeil? lorsque les belles proportions île son visage auront changé de forme, que cette bouche sera entr'ouverte, que ces yeux seront éteints et tachés de sang, et lorsque ce fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds par le plus vil des scélérats qui habitent ce château à jamais maudit: et lui ne tressaillera plus, même quand le talon sera levé sur sa tête... Et mon père... 0 mon père! quels reproches n'e.s-tu pasen droit d'adresser à ta fille lorsqu'elle oublie tes cheveux blancs pour ne s'occuper que de la blonde chevelure d'un jeune chevalier nazaréen ! Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs du courroux de Jéhovah contre l'enfant dénaturé qui songe à la captivité d'un étranger plus qu'à celle de l'auteur de ses jours; qui, oubliant la désolation de Juda se plaît àconlempler les traits séduisants d'un ennemi de notre foi?... Ah ! j'arracherai celte faiblesse de mon cœur, dût chaque Sbre en saigner.
Alors, elle s'enveloppa de son voile, s'assit à quelque distance du lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s'efTorçant du moins de fortifier son esprit, non seulemenlconlre les maux qui la raenaçaientdu dehors, mais contre les sentiments intérieurs qui venaient l'assaillir malgré elle.