CHAPITRE. X.XXl
Sans compter beaucoup sur la promesse d'Ulrique, Cedric ne manqua pas d'eu faire part au chevalier Noir et à Locksley. Ces deux chefs apprirent avec satisfaction qu'ils avaient dans la place un ami qui pouvait au besoin leur en faciliter l'entrée: aussi convinrentils bientôt avec le Saxon qu'il fallait tenter l'assaut, quelques désavantages qu'il présentât ; car c'était le seul moyen de délivrer leurs prisonniers des mains du farouche Front-de-Bœuf. — Le sang royal d'Alfred est en danger, s'écria Cedric. — L'honneur d'une noble dame e.st en péril, continua le Chevalier Noir. — El par l'image de saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta Locksley, quand il ne s'agirait que de sauver ce fidèle serviteur, le pauvre Wamba, je risquerais un de mes membres avant qu'on touchât à un seul de ses cheveux. — J'en ferais autant, dit le moine. Oui, messieurs, je sais ce que c'est qu'un fou . eh bien ! avec un fou aussi adroit, aussi habile, on peutboire un verre de vin et manger une tranche de jambon. Frère, je vous le dis : un pareil fou ne manquera jamais d'un sage confesseur ni d'un compagnon de bataille, tant que je pourrai chanter un (h emus ou manier une pertuisane. Et en parlant ainsi, il se mil à brandir sa lourde hallebarde au-dessus de sa tête avec autant de facilité qu'un jeune berger manie sa houlette.
— Bien dit, révérend père, s'écria le chevalier; saint Dunstan luimême n'eût pas parlé avi:c plus de sagesse. Maintenant, Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble Cedric se chargeât de diriger l'assaut? — Moi? répondit Cedric: nullement: je n'ai jamais étudié l'art d'attaquer ou de défendre ces repaires de la tyrannie, qne les Normands ont élevés sur celte malheureuse terre. Je combattrai au premier rang; mais sachez, camarades, que je ne connais rien à la tactique militaire d'aujourd'hui. — Puisqu'il en est ainsi, dit Locksley, je me chargerai volontiers du commandement des archers, et je vous permets de me pendre à l'arbre le plus élevé de cette forêt, si un seul des assiégés se présente sur les rem|iarts sans être [lercé d'autant de traits que l'on voit de clous de girofle sur un jambon de Hjoël. — C'est bien parler, brave archer ! reprit le Chevalier Noir. Si l'on ne me croit pas indigne d'être employe dans celle circonstance, et si parmi ces braves gens il s'en trouve quelques-uns qui soient disposés à suivre un vrai chevalier anglais, car je ne crains pas de nie donner ce titre, je suis prêt à les conduire à l'attaque de ces remparts en homme qui a quelque expérience de la guerre.
Les chefs s'étant ainsi distribué les rôles, on donna le premier assaut. Le lecteur en .connaît déjà le résultat. La barbacane prise, le Chevalier Noir s'empressa d'annoncer cet heureux événement à Locksley, le priant d'orciiper toujours les a.^siégés pour qu ils ne pussent rassembler leurs forces, faire brusquement une sortie et reprendre l'ouvriige avancé. Le chevalier tenait d'autant plus à éviter celte sortie, que ses hommes étant, il le sentait bien, des volontaires sans discipline, mal armés et nullement habitués à faire la guerre, ilsdevraient, dans une attaque soudaine, combattreavec désavantage contre les vieux guerriers des chevaliers normands, bien pourvus d'armes offensives et défensives, et opposant à l'ardeur aveugle des assiégeants cette confiance qu'inspirent la discipline et l'habitude de manier le fer. Cependant le chevalier faisait construire une sorte de pont floltant, au plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait pouvoir traverser le fossé malgré la résistance de l'ennemi. Ce travail demanda du temps; mais les chefs des assiégeants s'en in-
rVANHOE.
quiéttTent d'autant moins que ce retard donnait à Ulrique le temps d'exécuter son plan de diversion, quel qu'il pût être. Enfin, le radeau étant terminé : — Il ne faut pas larder davantage, dit le Chevalier Noir; le soleil baisse, et une affaire importante m'appelle ailleurs: elle ne me permet pas de rester un jour de plus avec vous. D'un antre côté, il serait fort élonnant que nous n'eussions pas bientôt sur les bras une troupe à cheval venant d'York : hàtons-nous donc de mettre à fin notre entreprise. Que l'un de vous aille dire à Locksley de faire une décharge de traits de l'autre côté de la forteresse, et de se porter en avant comme pour donner l'assaut. Quant à vous, braves Anglais, tenez ferme et soyez avec moi prêts à jeter ce pont sur le fossé dès que la porte s'ouvrira. Suivez-moi hardiment pour enfoncer cette porte de sortie jiraliquée dans le mur principal du château. Ceux d'entre vous qui ne se soucieront p.i-i de venir à l'attaque, ou qui n'ont pas les armes convenables, garniront le haut de la barhacane, et de là ils balaieront par une grêle de flèches bien dirigées tout ce qui se présentera sur les remparts. Noble Cedric, veux lu te charger du commandement de ceux qui resteront ici? — Non, de par l'âme d'Hereward, je suis incapable de commander aux autres; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ue marche pas un des premiers à ta suite aussitôt que tu auras donné le signal. C'est ma propre querelle qui se vide ici, et ma place est à l'avant-garde. — Considère cependant, noble Saxon, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni aucune autre armure que ce casque, ce petit bouclier et cette é.pée. — Tant mieux ! je n'en serai que plus loger pour escalader ces murailles. Sans me vanter, sire chevalier, tu verras aujourd'hui un Saxon se présenter au combat la poitrine nue, avec autant d'intrépidité qu'un Normand couvert de son corselet d'acier.— Eh bien! au nom de Dieu, que l'on ouvre la poterne et qu'on jette le pont.
La porte conduisantdelabarbacaneau fossé, et correspondant à la sortie |)ercée dans le mur principal du château, s'ouvrit alors toutà-coup; et le pont volant fit jaillir l'eau du fossé . il offrait un dangereux passage, praticable seulement pour deux hommes de front. Le Chevalier Noir, sachant combien il importait de profiter de la surprise (le l'ennemi, s'y précipita, suivi de près par Cedric, et parvint au bord opposé. Là il battit à coups redoublés de sa hache la porte du château, protégée en partie contre les traits et les pierres des assiégés, paries débris de l'ancien pont-levis que le templier avait détruit en se retirant, et dont les bras sortaient encore du mur audessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier sur le pont n'avaient pas un pareil abri : deux furent tués par des carreaux d'arbalète, deux autres tombèrent dans le fossé, le reste regagna la batrbacane. La position de Cedric et du chevalier Noir devenait vraiment critique, et elle l'aurait été davantage encore, si les archers qui étaient restés dans la barbacane n'eussent fait tomber une grêle de flèches sur les remparts, détournant ainsi l'attention des assiégés, et les empêchant d'accabler les deux guerriers pur les projectiles de toute espèce qu'ils auraient lancés sur eux. Le péril n'en était pas moins imminent, cl il croissait de minute en minute. — Quelle hoiilc! s'écria De Bracy en s'adrcssant aux .soldats qui l'entouraient : vous prenez le titre d'arbalétriers, et vous .souffrez que deux hommes se maintiennent sous les murs du château !... Faites tomber sur eux le parapet, si vous ne trouvez rien de mieux. Allons, prenez des pics, des leviers, et qu'on abatte ce créneau, ajouta-t-il en leur indiquant une énorme corniche placée directement au-dessus de la poterne.
En ce moment les assiégeants virent flotter le drapeau rouge sur l'angle; de la tour qu'Ulrique avait désignée. Ce fut Locksley qui l'aperçut le premier. Impatient de prendre part à l'attaque véritable, il se portait en ce moment aux ouvrages avancés, laissant les siens amuser les assiégés de l'autre côté du château. — Saint George! s'écria-t-il ; saint George ! pour l'Angleterre ! En avant, me.s amis ! Comment pouvez-vous laisser ce brave chevalier et le noble Cedric attaquer seuls celte porte? Allons, moine défroqué, fais voir que lu saurais défendre Ion rosaire. .. En avant, mes bi aves! le château est à nous; nous avons des amis dans l'intérieur. Vous voyez ce drapeau, c'est le signal convenu. Torsqiiilslone est à nous! Songez à l'honneur, songez au Imlin; encore un eifort, cl nous sommes maîtres de la place!
En parlant ainsi, Locksley banda son arc et décocha une flèche droilà la poitrine d'un !.onirae d'armes qui, d'après les ordres de De Brary, arrachait une pierre des créneaux pour la précipiter sur Cedric et h; Chevalier Nnir. Un second soldat prit le levier des mains du mourant pour achever sa besogne; mais une flèche l'atteignit à la tète cl le fil tomber mort dans le fossé. Les autres furent epou- Tantcs, car aucune armure ne paraissait pouvoir résister aux traits du redoutiihle archer. — loaches! s'écria De Bracy, n'osez-vous donc avancer? Moiitjoie Saiiit-Dcnis! Donnez-moi un levier. En parlant ainsi, il se saisit d'une barre de fer avec laquelle il essaya de pousser le fragment déjà détaché. L,i pierre était d'un poids si énorme que d.iiis >ii cliiiU; ••Ile aurait uns en pièces les re-ti s du |ioiil-levis à l'ubn doqiirJR si; tenaient les deux assaillants ri oiile même à fond l.c pont gro.ssicr sur le(|iiel ils avaient traversé le fossé. Tons les dtfenscursdc la barbacane virent le danger; mais les plus hardis d'en-
tre eux, et le moine lui-même, tout intrépide qu'il était, n'osèrent mettre le pied sur le radeau. Trois fois Locksley banda son arc, et trois fois sa flèche fut repoussée par l'excellente armure de De Bracy. — Maudite soit ta cotte d'armes espagnole ! dit-il ; si elle eût été de fabrique anglaise, mes flèches auraient traversé cet acier aussi facilementquede la soie ou du drap... Camarades! amis! Chevalier Noir, noble Cedric! en retraite : une masse énorme va tomber Mir vous!
Sa voix ne fut pas emendue ; car le bruit de la hache il ;u mes du chevalier aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre. Enfin le lideleGurth s'élança sur le pont volant pour aller avertir Cedric du danger, ou pour mourir avec lui; mais Userait arrivé trop tard : déjà la corniche massive chancelait, et les efforts de De Bracy allaient être couronnés de succès, lorsque la voix du templii-r fit retentir ces mots à son oreille : — Tout est perdu. De Bracy, le château est ea feu! — Es-tu fou, pour parler ainsi? — La tour <lc l'ouest brûle; j'ai vainement essayé d'arrêter les progrès de l'incendie.
Quelque effrayante q'.ie fût cette nouvelle, Brian de Bois-Guilbert l'annonçait avec ce sto'ique sang-froid qui formait la base de son caractère ; mais elle ne fut pas reçue avec le même calme par De Bracy qui s'écria : — Par tous les saints du paradis ' que nous reslet-il à faire? Je fais vœu d'offrir à saint Nicolasde Limoges un chandelier d'or massif... — Laisse-là ton vœu, et écoute-moi. Réunis tes hommes d'armes, etdispose-les pour faire une sortie par lapoterne; il n'y a là que deux hommes pour défendre ce maudit radeau ; précipite-les dans le fossé, et pousse jusqu'à la barbacane; de mon côté, j'irai l'attaquer en sortant par la porte principale. Si nous pouvons reprendre ce poste, sois sûr que nous nous y maintiendrons jusqu'à ce qu'il nous arrive du secours, ou au moins jusqu'à ce qu'on nous accorde des conditions honorables. — L'idée est heureuse, et je passe à l'exécution. Nous .sommes toujours l'un à l'autre? — Comme la main et le gant; mais au nom de Dieu ! dépêche-toi.
De Bracy se hâta de rassembler son monde, et courut à la poterne, dont il allait faire ouvrir la porte. Mais au même instant elle cédait sous les coups redoublés de Cedric et du Chevalier Noir. Tous deux se précipitèrent intrépidement dans le passage et s'y mainlinrenten dépit des tlforts de l'aventiirier cl de sa troii|)e. — Poltrons! s'écria celui-ci, souffrirez-vous donc que deux hommes nous enlèvent la seule chance de salut qui nous reste. — C'est le diable en per.sonne, dit un vieux soldat qui cherchait à se garantir delà furie du Chevalier Noir. — Et quand ce serait le diable? répliqua De Bracy, faut-il se jeter dans l'enfer pour éviter ses griffes? Le feu est au ciiàleau, misérables! que le desespoir vous donne du courage ; ou plutôt faitesmoi place, j'irai arrêter moi-même ce vaill'Ant champion.
Dans celle journée De Bracy soutint glorieusement la réputation qu'il s'était acqui.çe au sein des guerres civilcis de cette désastreuse époque. Le passage voûté qui conduisait à la poterne, et dans lequel les deux cham|iiùns combattaient corps à corps, retentissait des coups qu'ils se portaient mutuellement. De Biacy avec son cpée, le Chevalier Noir avec sa pesante hache d'armes. Ënliii, le défenseur du château reçut sur le cimier de son casque un horion qui l'eut certainement terrassé sans son bouclier, qui, levé au-ile.ssus de i-a tète, amortit un peu la violence du choc. — Kends-toi, De Bracy, dit le chevalier Noir en se penchant vers lui et en approchant de la visière de son casque le poignard avec lequel les chevaliers dtmn.iiiiit le coup de grâce à leurs ennemis, et que pour cette raison on nommait la dague de Miséricorde ; rends-toi, Maurice De Bracy. secmiru ou non secouru, sinon tu es mort. — Je ne me rendrai pas à uu inconnu, répondit De Bracy d'une voix faible. Dis-moi ton nom, ou arrache-moi la vie. Jamais on ne dira que Maurice De Bracy a siii:combé sous les coups d'un rustre en demaiidant merci.
Le Chevalier Noir lui dit tout bas quelques mot- à l'oreille. — Je m'avoue vaincu, je me reconnais prisonnier, secouru ou non secouru, répondit l'aventurier, chez lequel au ton de la fierté et de l'obstination succéda aussitôt celui de la plus entière soumission. — Rends-toi à la barbacane, lui répondit le vainqueur d'un ton d'autorité, et attends-y mes ordres. — Auparavant, dit De Bracy, permettez-moi de vous dire nue chose qu'il vous importe de ."«avoir. Wilfred d'Ivanhoo est blesse it prisonnier dans ce château : il périra au milieu des flammes .s'il n'est promptement sei:onru. — Wilfred d'Ivdiihoe prisonnier, blessé, en danger de périr! Si un seul cheveu de sa tète est atteint par le l'eu, je m'en vengerai sur eliacuii des habitants de ce château. Où est sa chambre? — Montez cel escalier tournant que vous voyez là-bas ; il conduit à son apparlemenl. Fautil vous y conduire? — Non. Va-l'en à la baibaeane, cl attends-y mes ordres. Je ne me lie pas encore à toi. De Uraey.
Pendant ce combat et le rapide colloque ui.i suivit, Cedric, à la tête d'un corps d'archers qui avait traversé le pont aussitôt que la poterne fût ouverte, et parmi lesquels on remari]iiait rerinile de Copuiauhiirst, se mettait à la poursuite des soldats ilécoiiragés et désespères de De Bracy : les nnsdeniandèrenl quartier; d'autres essayèrent, mais en vain, de résister; la plupart prirent la l'uile vers l.i eoiir du château. De lirai y, après s'éln; ri levé, siiivil son vainqueur d'iiii <i;il dans leijiiel se pc-ignail la confusuin. — Il ne se fie pas à moi, se dit-il à lui-mOnic; hclas! mcsuis-je montré digne do sa cunriancc ?
Alors, l'aventurier ramassa son épée. ôta son casque en signe de soumission, et se dirigea vers la barbacane. Ayant rencontré Lock.s\ey sur son chemin, il lui remit son cpée.
Cependant Tiiicendie se propageait et bientôt les flammes éclairèrent la chambre dans laquelle liebecea donnait à Ivanlioe les soins les plus empressés. Son assoupissement avait été de peu de durée; car il avait été réveillé par le bruit de la seconde attaque, et Rebecca, à son instante prière, s'était avancée de nouveau près de la fenêtre pour lui rendre compte de ce qui se passait. Mais bientôt une vapeur étouffante, qui s'élevait de tous côtés, intercepta la vue du champ de bataille ; des tourbillons de (umée remplirent l'appartement, et les cris de « Au feu! au feu ' » qui s'élevaient au-dessus des clameurs des combattants, tirent comprendre au malade et à sa garde qu'ils couraient un nouveau danger. — Le château est en feu, s'écria Rebecca; tout est embrasé ! Que faire pour nous sauver? — Fuis, Rebecca, mets tes jours en sùreié ; quant à moi, aucun secours humain ne saurait me sauver. — Je ne fuirai point; nous serons sauvés ou nous périrons ensemble. Mais, grand Dieu! mon père, mon pauvre père! que va-t-il devenir?
En ce moment la porte de l'appartement s'ouvrit, et le templier se présenta : sa riche armure était brisée et couverte de sang, et son panache brûlé, réduit en lambeaux, retombait sur son casque.
— Enfin je te trouve! dit-il à Rebecca. Tu le vois, je tiens ma promesse de partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Un seul passage est libre encore : c'est par là qu'il faut fuir ensemble. J'ai lutté contre mille obstacles pour venir le le montrer. Suis-moi donc à l'instant. —Seule? non, je ne te suivrai point : mais si tu es né d'une femme, si tu as la moindre étincelle d'humanité, si ton cœur n'est pas aussi dur que la cuirasse qui te couvre, sauve mon vieux père, sauve ce chevalier blessé. — Rebecca, un chevalier doit braver la mort, qu'elle l'atteigne dans les flammes ou au milieu des combats ; quanta un juif, qui s'embarrasse de savoir où et comment il périra? — Impitoyable soldat, plutôt périr dans les flammes que te devoir mon salut! — Il ne t'est pas accordé de choisir, Rebecca : déjà tu t'es tirée de mes mains; nul mortel ne pourrajamais se vanter de ni'avoir échappé deux fois
A ces mots il prend entre ses bras la jeune fille, qui fait retentir l'air de ses cris de terreur, et l'emporte hors de la chambre, sans faire altcnlion aux menaces et aux imprécations d'ivanhoe, qui s'écriait d'une voix de tonnerre : — Infernal templier, opprobre de ton ordre, laisse cette jeune fille! Traître de liois-Guilbert, c'est Ivanhoe qui le l'ordonne! Scélérat ! que ne jiuis-je le percer le cœur!
— Ah!... sans tes cris, Wilfred, dit le Chevalier Noir qui entra en ce moment dans la chambre, je ne t'aurais pas trouvé. — Si tu es un chevalier, s'écria Ivanhoe, ne t'occupe pas de moi ; mets-toi à la poursuite de ce ravisseur; sauve lady Rowena; cherche le noble Cedric. — Chacun aura son tour, répliqua l'inconnu; à présent c'est le tien.
Prenant Ivanhoe dans ses bras, il l'emporta aussi facilement que le templier enlevait Rebecca, courut à la poterne, où il confia son fardeau aux soins de deux archers, et rentra dans le château pour aider au salut des autres prisonniers. La flamme brillait alors dans une des tours, d'où elle s'échappait par les fenêtres et les meurtrières. Cependant, en plusieurs endroits, la grande épaisseur des murs et celle des voûtes des appartements résistait au progrès de l'incendie. Mais, d'un autre côté, la rage de l'hoinnie se déployait avec non moins de violence que l'élément destructeur : les assiégeants poursuivaient de chambre en chambre les défenseurs du château, et assouvissaient dans le sang leur soif de vengeance. La majeure partie do la garnison fit une résistance opiniâtre; un petit nombre demanda quartier; mais personne ne l'obtint. L'air retentissait du bruit des armes et des gémissements; partout le pied glissait dans le sang des morts et des blessés. Au milieu de celte scène de confusion, Cedric courait de tous côtés à la recherche de lady Rowena : il était suivi du lidèle Gurlh, qui, oubliant sa propre sûreté, s'efforçait de détourner les coups dirigés contre son maître. Le noble Saxoiî fut assez heureux pour trouver sa pupille, au moment même où, perdant tout espoir de salut, elle pressait, avec l'angoisse du désespoir, un crucifix contre son sein. Il la confia aux soins de Gurth, et chargea celui-ci de la conduire à la barbacane, avec laquelle on pouvait communiquer sans crainte de l'ennemi, et dont les flammes n'avaient pas encore iiitercepié la route. .\pri's quoi, le loyal Cedric se mit à la recherche de son ami Alhelstaiie, déterminé à s'exposer à tous les dangers pour sauver ce dernier rejeton de ses rois. .Mais avant que le Saxon eût pénétré jusqu'à l'antique salle dans laquelle il avait été lui-même prisonnier, le génie invenlif de Wamba était parvenu à .se procurer la liberté, en assurant celle de son compagnon d'infortune. Quand le tumulte eut fait connaître que l'on était au plus fort du combat, lors du second assaut, le fou se mit à crier de toute la force de ses poumons : « Saint George et le Dragon! saint Giorge pour r.\ngleterre! le château est à nous! » et, pour rendre ces cris encore plus effrayants, il faisait entrechoquer deux ou trois vieilles armures qui se trouvaient suspendues autour delà salle. Lessoldats de garde dans l'anli-chambre, lesquels déjà n'étaient pas exempts d'alarme, furent épouvantés par les cris
de Wamba; et, sans songer à fermer la porte, ils coururent annoncer au templier que l'ennemi avait pénétré dans la vieille salle. Dès lors il ne fut pas difficile aux prisonniers de s'échapper et de descendre dans la cour du ch.àteau, où se passait la dernière scène du combat Là ils reconnurent le fier templier. A cheval, entouré d'une partie de la garnison, cavaliers et fantassins, qui s'étaient ralliés autour de lui, il déployait la plus brillante valeur pour opérer sa retraite en s'assurant un dernier moyen de salut. Le pont-levis avail été baissé parses ordres, mais le passage était loin d'être libre ; car les archers, qui jusqu'alors s'étaient bornés à inquiéter la place de ce côté, voyant l'incendie se propager et le pont-levis se baisser, se précipitèrent tous ensemble de ce côté, autant pour repousser la sortie de la garnison que pour s'assurer leur part de butin avant la ruine totale du château. D'un autre côté, ceux qui étaient entrés par la poterne venaient de pénétrer jusque dans la cour, et attaquaient avec furie le reste des défenseurs du château, qui se trouvaient ainsi pressés de deux côtés à la fois. Pousses par le désespoir, et encouragés par l'exemplede leur intrépide chef, ces braves combattirent avec la plus grande intrépidité; et, quoique bien inférieurs en nombre aux assaillants, ils réussirent plus d'une fois à les repousser. Rebecca, placée sur le devant de la selle d'un des esclaves sarrasins du templier, était au milieu de la petite troupe, et Bois- Guilbert, malgré la confusion occasionnée par celte lutte sanglante, veillait sur elle avec la plus grande sollicitude. A tout instant on le voyait, oubliant le soin de sa propre conservation, placer devant elle son bouclier triangulaire, puis la quitter en pous.«ant son cri, se précipiter au milieu des assaillants et après avoir abattu les plus téméraires retourner encore à ses côtés. Athelstane, comme on sait, était indécis et indolent, mais ne manquait pas de bravoure. Quand il vit cette femme voilée, de laquelle le templier ne s'éloignait pour ainsi dire pas, son instinct jaloux lui dit que c'était lady Rowena, et que Bois-Guilbert voulait l'enlever à tout prix. — Par l'âme de saint Edouard ! s'écria-t-il, je la délivrerai des mains de cet orgueilleux chevalier, et il mourra de ma main. — Prenez garde, à ce que vous faites, lui dit le railleur Wamba: qui veut trop se presser pèche une grenouille au lieu d'un poisson. Par ma marotte, ce n'est point lady Rowena : voyez ces longs cheveux noirs... Si vous ne savez pas distinguer le blanc du noir, marchez en avant, mais je ne vous suivrai pas ; je n'irai pas me faire rompre les os sans savoir pourqui... D'ailleurs vous êtes sans armure... Prenez-y garde, jamais bonnet de soie n'a résisté à un acier bien trempé... Ah ! vous voulez absolument aller à l'abreuvoir: eh bien! vous boirez un coup. Deus vobiscum, vaillant Athelstane !
En achevant ces mots, il s'éloigna du Saxon qu'il avait jusqu'alors retenu par sa tunique. S'emparer d'une masse d'armes que la main d'un soldat expirant venait d'abandonner, s'élancer sur la troupe du templier en frappant à droite et à gauche, et renversant un guerrier à chaque coup, ne fut pour le robuste et vigoureux Athelstane, alors animé d'une fureur extraordinaire, que l'œuvre d'un moment. Il arriva bientôt à peu de dislance de Bois-Guilbert, et lui cria d'une voix de tonnerre: — X moi ! chevalier félon ! Laisse là une proie que tu es indigne de toucher! X moi! chef d'apostats, de voleurs et d'assassins ! — Chien que tu es, répondit le templier en grinçant les dents, je vais t'apprendre à blasphémer ainsi lesaintordre du Temple de Sion.
.Vussitôl, faisant faire une voile à sou coursier, il fondit sur !e Saxon en se levant sur les élriers pour augmenter la force nalurelle de son bras, et lui asséna sur la tète un coup é|iouvantable. Wamba avait eu raison de dire qu'un bonnet de soie ne résistait pas à l'acier bien trempé. Le sabre du templier était si tranchant, qu'il fit voler en éclats le manche de la haelie d'armes que le malheureux Saxon avait levée pour parer le coup, et le coup descendit avec une telle violence sur sa tête, qu'il le renversa dans la poussière. — Te voilà payé! Beaucéan, Beaucéan ! s'écria Bois-Guilbert; périssent ainsi tous les blasphémateurs de l'ordre du Temple!
Profitant de la consternation dans laquelle la chute d'Alhelstane avait plongé ses adversaires, il ajouta aussitôt : — Que ceux qui veulent se sauver me suivent! et s'elançant vers le pont-levis, il le traversa, malgré la résistance des archers, suivi de ses Sarrasins et de cinq ou six hommes d'armes qui étaient remontés sur leurs chevaux. Le templier n'effectua pas sa retraite sans quelque danger, car nombre de traits furent lancés sur lui et sur sa troupe; mais les vainqueurs ne songèrent pis à le poursuivre, car le pillage du château avait pour eux beaucoup plus d'attraits qu'un combat à mort avec un tel adversaire. .\ peine hors du château, Bois-Guilbert se dirigea au galop vers la barbacane, présumant que De Bracy s'en était emparé, d'après le jilan qu'ils avaient concerté. — De Bracy! De Bracy ! es-tu là? — Oui, mais j'y suis prisonnier. — Puis-je te secourir? — Non : je me suis rendu, secouru ou non secouru, et je serai fidèle à ma parole. Sauve-toi; les faucons sont lâches... Mets la mer entre l'Angleterre et toi... Je n'ose t'en dire davantage. — Eh bien ! puisque tu veux rester ici, souviens-toi que j'ai dégagé ma parole. Quant aux faucons, qu'ils soient où ils voudront, les murs de la préceptorerie de Templestowe ofiriront au héron un sûr abri< et c'est là que je me retire.
IVANHOE
Sur ces mots il mit son cheval au galop, et disparut avec sa suite. Ceux des assiégés qui n'avaient pu sortir du château, continuèrent à se battre en désespérés, après le départ du templier, non qu'ils eussent le moindre espoir de vaincre, mais parce qu'ils n'attendaient point de quartier. Le feu s'était propagé dans toutes les parties du château, et Uirique, qui avait allumé l'incendie, parut en ce moment au sommet de la tour, semblable à une de ces Valkyries que nous peignent les anciens Scaldes; elle Taisait entendre le chant de guerre qu'entonnaient avant la bataille les Saxons encore paiens. Ses longs cheveux gris tloltaient sur ses épaules, sa tète était nue ; l'ivresse de la vengeance satisfaite brillait dans ses yeux avec le feu du délire; et sa main brandissait une quenouille, comme si elle eiJt voulu se comparer à l'une des Parques qui tiennent dans leurs doigts le fil de la vie des hommes; à l'une des Nornis saxonnes (Urda, le passé; Verdaudi, le présent, Skidda, l'avenir). La tradition a conservé quelques-unes des strophes de l'hymne barbare qu'elle chanta au milieu de cette scène de carnage et de destruction.
Aiguisez le brillant acier.
Fils du Dragon-Blanc!
Allume la torche,
Fille de Hengist!
L'acier ne brille pas pour le banquet
Il est rude, large et perçant.
La torche ne conduit pas à la chambre nuptiale ;
Sa vapeur et sa flamme sont bleues de soulre.
Aiguisez l'acier, le corbeau croasse;
Allumez la torche , Zernebock rugit
Aiguisez l'acier, fils du Dragon !
Allume la torche, fille de Hengist !
Les noirs nuages s'abaissent sur le château dn thane,
L'aigle crie, il est à cheval sur leur dos.
Ne crie point, sombre cavalier des nuées sombres.
Ton festin est préparé.
Les vierges du Valhalla regardent au dehors
La race d'Hengisl va leur envoyer des liôtes.
Secouez vos noirs chevelures, vierges du Valhalla !
Frappez en signe de joie vos funèbres tambours.
Bien des pas orgueilleux se dirigent vers vos salles,
Bien des têtes revêtues du casque.
ni.
Le soir s'assied triste sur le château du thane;
Les noirs nuages s'assemblent à l'enlour;
Us seront bientôt vermeils comme le sang des braves !
Le destructeur des forets dressera vers eux sa rouge crête;
C'est lui qui, en brillant, consume les palais;
Sa bannière flamboyante flotte à vastes plis,
Empourprée, large et fumante.
Au-dessus de la lutte des vaillants :
Sa joie est dans le cliquetis des épées et des boucliers rompus •
11 aime ^ lécher le sang qui jaillit chaud et sifflant de la blessure.
Tout doit périr!
L'épée fend le casque ; La forte armure est percée par la lance; Le feu dévore l'habiiation des princes.
Les machines de guerre renversent les créneaux. Tout doit périr:
La race de Hengist est partie; Le nom de Horsa n'est plus!
Ne reculez doue pas devant votre destin, fils de l'épée- Que vos lames boivent le sang comme du vin; '
Kéjoiiissez-vous au lianipiet du carnage, A la clarté des salles eml)ras(''fs!
Que vos gl.iivcs soient forts tant que voire sang pst chaud Kl nV'p.irgncz ni par pitié ni par crainie, '
Or la vi'ngcancc n'a qu'une hrure; Ui haine la plus forte doit expirer !
Kl moi aussi je dois périr!...
Les (lammes, qui montaient sans cesse en domptant tous les ob.slaclcs, s'élevaient alors vers le ciel en formant une colonne immen.se qu'on pouvait apercevoir à de grandes distances à la ronde. Tours tous, pl.inchiTs, lomlMieiit successivement avec un fracas epouvanlable, et bs comballants ne pouvaient même (dus se tenir dans la cour. Les vaincus, en pilil nombre, s'échappèrent et .se réfugièrent dans le bois voisin ; quant aux vainqueurs, rassembles en Groupes egnsi.lerables, ils conlempl.iient avec un élonnemenl mêlé d ellm celle ma.sse de feu, qui relledii-sail une Icinle roiigeàlre sur burs •igures et sur leurs armes. La forme démoniaque d'Ulrique fut aperi*»: longtemps encore sur la tour élevée ou elle s'était placée élenO^nt les bras avec une sauvage exaltation et coDlemplant cii
reine l'incendie allumé par ses mains. Enfin la tour s'écroula avec un fracas épouvantable, et Uirique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Une profonde stupeur montra quelle impression cette catastrophe produisait sur les archers victorieux, qui ne sortirent de leur état d'immobilité, au bout de quelques minutes, que pour faire des s-gnes de croix. Locksley rompit le silence en s'écriant : — Amis, poussez des cris d'allégresse ; le repaire de la tyrannie a disparu ! Que chacun de vous apporte son butin à notre rendez-vous ordinaire, à larbre de Hart -Hill; à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nous et nos dignes alliés, exécuteurs comme nous de ce grand acte de justice.