‹ WaverleyChapitre 64 sur 231 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Pendaut l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des assiégeants, l'un des deux partis se préparait à poursuivre ses avantages, et l'autre à s'occupait d'augmenter ses moyens de défense : c'est ainsi que le templier et De Bracy tinrent conseil dans la grande salle du château. — Oit est Front-de-Bœuf? demanda ce dernier, qui avait dirigé la défense du château , du côté opposé à la principale attaque : on dit qu'il a été tué. — 11 vit encore, répondit froidement le templier; mais eùt-il une tète de bœuf, comme son nom le porte , et dix plaques de fer pour le garantir, il devait succomber sous le coup qu'il a reçu. Encore quelques heures, et Front-de- Bteuf aura rejoint ses ancêtres. C'est une grande perte pour le prince Jean. — Et un bénéfice assuré pour Satan ; voilà ce que l'on gagne à blasphémer les saints et les auges , et à faire jeter leurs statues sur les têtes de cette canaille d'archers. — .Allons donc! tu ne sais ce que tu dis : ta superstition ne vaut pas mieux que le manque de foi de Front-de-Bœuf. Aucun de vous n'est capable de rendre compte de ses motifs de croyance ou d'incrédulité. — Bencdicite, sire templier; je vous prie de ménager un peu plus vos expressions lorsque vous parlez de moi. Par noire Mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre ensemble; car il court uh certain bruit que le très saint ordre du temple de Sion ne nourrit

IVANHOE

pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sire Brian deBois-Guilbert est de ce liombre. — Laisse là tous ces bavardages, et songeons aux moyens de défendre le château. Comment celle tourbe d'yeomen s'est-elle battue de ton côté? — Comme des diables incarnés. Ils se sont portés en masse jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois , par le drôle qui remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux Fitzurse ; elle ne fait qu'encourager cesinsolents coquins à se révolter contre nous Si mon armure n'eût pas été d'une aussi Donne trempe, ilm'aurait percé sept fois avec tout autant de remords qu'il en a de tuer un daim. 11 a passé en revue chaque partie de mon corselet, lançant contre moi des flèches de la longueur d'une verge . avec aussi peu de ménagement que si mes flancs eussent été de fer. Sans raa cotte de mailles espagnole, que j'avais mise sous ma cuirasse, c'en était fait de moi. — Mais vous vous êtes maintenus dans votre poste, tandis que nous, nous avons été délogés des ouvrages extérieurs. — C'est un grand malheur; car ces coquins vont trouver là un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et pourront, si on ne les surveille soigneusement, profiter de quelque poste mal gardé au coin d'une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les points, et nos hommes se plaignent de ne pouvoir se montrer nulle part sans devenir aussitôt le but d'autant de flèches qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans un village populeux. Déplus, Front-de- Bœuf se meurt, et nous n'avons plus de secours a attendre de sa têle de taureau et de son bras gigantesque. Qu'en pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos prisonniers? — Rendre nos prisonniers et devenir l'objet du ridicule et de l'exécration! être cités comme des guerriers qui ont donné une preuve peu commune de vaillance en attaquant de nuit des voyageurs sans défense et en s'eraparaut de leurs personnes , et qui cependant n'ont pu se maintenir dans un château fort contre une bande de vagabonds et de proscrits commandés par des gardeurs de pourceaux, par des bouffons, par le rebut de l'espèce humaine! Foin de pareils avis . Maurice de Bracy ! j'ensevelirai plutôt et mon corps et ma renommée sous les ruines de ce château , que de consentir à une capitulation lâche et déshonorante. — Aux murailles donc , dit De Bracy d'un ton d'insouciance : il n'y a personne, Turc ou templier, qui fasse moins de cas de la vie que moi ; mais du moins je puis sans honte regretter l'absence d'une quarantaine de mes Francs-Compagnons. 0 mes braves lances! si vous saviez quelle rude journée passe votre capitaine, je verrais bientôt ma bannière flotter devant votre escadron , et cette miserable troupe de vilains ne soutiendrait pas longtemps votre choc. — Regrette qui tu voudras, en attendant, défendons-noiiS comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent, pour la plupart gens de Front-de -Bœuf , délestés des Anglais pour mille traits d'insolence et de tyrannie. — Tant mieux! ils verseront la dernière goutte de leur sang pour échapper à la vengeance. A notre poste , donc , Brian de Bois-Guilberl ; cl sois sûr qu'à la vie à la morl, tu verras aujourd'hui Maurice De Bracy se comporter en chevalier et en gentilhomme. — Aux murailles! s'écria le templier.

Aussitôt ils y montèrent tous deux , afin de prendre pour la défense de la place toutes les mesures dictées par l'expérience , possibles au courage. Ils reconnurent d'abord que le point le plus exposé était en face l'ouvrage extérieur, dont les assiégeants étaient maîtres. A la vérité , le-chàleau était séparé de la barbacane par le fossé, et on ne pouvait aliaquer la poterne avant d'avoir surmonté cet obstacle : mais le templier et De Bracy pensaient également que les assaillanis chercheraient , par une charge formidable, à porter de ce côté l'allention pour opérer sur un autre point une atla()ue plus sùi". Tout ce qu'ils purent contre un pareil danger, vu le petit nombre de leurs gens, ce fut de placeur de distance en distance, sur les muraUles, des sentinelles ciuiimuniciuaiit les unes avec les :iutres pour donner l'alarme au moindre danger. De Bracy devait défendre la [loterne , le templier, avec une vingtaine d'hommes de réserve se tiendrait prêt à porter du secours sur les points menacés. La perte de la barbacane était désastreu.se en ce point, (|ue, malgré la liauleur des murs du château, les a.ssicgés ne: pouvaient surveiller les opéralions de l'ennemi : la porte de soiij,^ se trouvait tellrmeul rapprochée d'un taillis , que les assiégeants pouvaient y introduire de nouvelles forces, non seulement en toute sûreté, mais même sans être aficrçus par les gens du château. Ainsi , De Bracy et son compagnons elaieut oblige» de se tenir eu garde contrit tout eviiMiiwnt. et leurs soldats, quelque braves qu'ils fussent, él. lient iiH|iii(ls it décourages, ne .sachant ni comment ni de quel côté viendrait l'attaque.

l'endanl cette délibciralion , le maître du château était étendu sur son lit de mort, en (noie à toulri les souffrances du corps et à toutes les aiigoiises de l'ànie. Il n'avait |ias la ressource ordinaire des dévot» de te siècle supersiilieux, qui croyaient expier leurs crimes en faisant Quelque acte de libcralili; envers l'Ëglise. A la vérité, le calme oDteuu à ce prix ne ressemble pas plus à cette paix

de l'âme qui suit un repentir sincère, que le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un sommeil naturel ; et pourtant cette situation d'esprit était préférable aux remords qui assiègent les derniers instants d'un impie. Mais parmi les vices de Fronl-de-Bœuf, homme dur et dont la main ne s'ouvrait jamais que pour prendre, l'avarice était le plus dominant, et il préferait braver l'Eglise et ses ministres que d'acheter d'eux l'absolution de ses crimes au prix de l'or ou de ses biens. Du reste, le templier, mécréant d'une autre trempe , n'avait pas caractérisé son associé d'une manière bien juste en disant que Front-de-Bceuf n'aurait pu se rendre raison de ses molifs d'incrédulité religieuse : le baron aurait pu alléguer que l'Eglise metlaitses indulgences à trop haut prix, et que la liberté spirituelle qu'elle mettait en vente coûtait beaucoup trop cher en comparaison de celle qu'on peut s'octroyer soi-même. Frontde-Bœuf aimait donc mieux nier la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le moment était arrivé où la terre et tous ses trésors fuyaient sous ses yeux , et sou cœur, dur comme la meule de dessous d'un moulin, se remplit d'épouvante devant les ténèbres de l'avenir. La (ièvicqui le dévorait ajoutait aux angoisses de son esprit : mélange confus de regrets et de vice invétéré; image anticipée de ces lieux où la plainte est sans espérance, le remords sans repentir et la souffrance sans terme. — Où sont-ils maintenant, hurlait le malheureux; où sont-ils ces chiens de prêtres qui mettent à haut prix leurs saintes momeries? où sont ces carmes déchaussés en faveur de qui le vieux Front-de-BiTiif fonda le couvent de Sainte-Anne, dépouillant ainsi son héritier li'g.time de plusieurs belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? Où sont-ils ces dogues alfamés? ils boivent de la bière à longs traits, j'en réponds , ou jouent leurs tours de passe-passe auprès du lit de quelque paysan moribond. Et moi, le fils de leur foiulutcur; moi , pour qui, d après l'acte de donation, ils sont tenus de prier, les misérables ingrats! ils me laissent mourir comme un chien sans asile qui crève sur la bruyère communale; ils me laissent mourir,sans

confession, sans rites funéraires. Faites venir le templier c'est

un prèlre... il peut mètre bon à quelque chose... Mais non ; autant vaudrait se confesser au diable qu'à Brian de Bois-Guilbert : il ne croit ni au ciel ni à l'enfer. J'ai oui' des vieillards parler de prier... de prier soi-même... On n'a pas besoin pour cela de corrompre un faux prêtre , ni d'intercéder auprès de lui... je vais prier... mais non... je... je n'ose.. — Est-il bien possible? dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, Reginald Front-de- Bœuf a-t-il dit , je n'ose!

La conscience bourrelée de Front-de- Bœuf , surexcitée par les souffrances du corps , entendit dans cette étrange interruption de sou monologue la voix d'un de ces démons qui , dans les idées superstitieuses de l'époque assiégeaient le lit des mourants pour distraire leurs pensées des saintes méditations qui auraient pu mériter le salut éternel. Il frémit ; tous ses membres se roidirent; mais, faisant appel à sa résolution ordinaire : — Qui est là? s'écria-t-il; qui es-tu , toi qui oses répéter mes paroles avec la voix d'un oiseau de nuit? approche de mon lit, que je te voie. — Je suis ton mauvais auge, Reginald. — Si tu es réellement un démon , montre-toi sous ta forme corporelle, et ne crois p;ui que ton aspect puisse m'intiniider. Par la géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous côtés, comme j'ai lutlé contre les dangers de la vie , ni le ciel ni la terre ne pourraient se vanter de m'avoir fait reculer. — Pense à tes crimes, fleginald ! rébellion, rapines, meurtres! Qui a excité Jean, ce i)rince licencieux, à prendre les armes contre un père aux cheveux gris, contre un généreux frère? — Sorcier, prêtre ou démon, tu en as menti par ta gorge! Ce n'est («is moi qui ai excité Jean à la rébellion... ce n'est pas moi seul... (-Cinquante barons, la fleur de la chevalerie de nos provinces, ont clé de mon avis... jamais plus vaillants guerriers n'ont tenu la lance en arrêt. . Dois-je n-pcuidre seul de la faute de tous? Esprit de mensonge! je brave tes menaces. Retire-toi; ces.se de roder autour de mon lit. Si tu es un mortel , laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon , ton heure n'est pas encore venue. — Non, tu ne mourras pas en paix : à l'instant de la mort , lu verras encore te.s crimes ; tu entendras les gémis.sements dont les voûtes de ce château ont retenti ; tu verras le sang qui rougit encore ses planchers. — Ne crois pas m'intimidcr par ces vains et [icrfides discours. Le juif mécréant... ce .sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité comme je l'ai fait; l'Eglise bénit ceux ipii vont tremper leurs mains dans le sang des Sarrasins? Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma patrie , de mon lignage et dé mon seigneur suzerain. Ah! ah! tu vois qm; tu ne peux trouver le défaiil de ma cuirasse. Es-tu parti? es-tu ri'duil an silence! — Non , détestable parricide! pense à ton père, pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang répaïuhi par la main d'un fils. — Ah! reprit le baron après quelques instants de sili'iice, puisque tu sais cela, tu es véritablement le père du mal , car il .sait toutes cho.ses , disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein cl dans celui d'une autre personne, de la complice de mon crime. Eloigne-toi, démon ! laisse-moi ! va trouviT la sorcière saxonne Ulrique : elle .seule pourra te dire ce qu'elle

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES

seule et moi seul avons vu. Va , te dis-je , va trouver celle qui lava les blessures , qui releva et ensevelit le cadavre , qui sut donner à une mort violente l'apparence d'une fin naturelle. Va trouver cille qui Tut l'instigatrice , l'affreuse récompense de ce forfait; qu'elle ait. comme moi , un avant-goùt des tourments de l'enfer. — Elle les éprouve déjà , dit Ulrique en s'ap|irni'lKint du lit de Front -de- Bœuf et en se découvrant à lui; depuis Inngtrmps elle boit dans celle coupe; mais elle la trouve moins amirc en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-dc-Bd'uf ; ne roule |ias les veux , ne serre pas les poings, et ne lève pas Ion liras sur moi avec cet air menaçant ; ce bras , qui , comme celui d'un de tes ancêtres , aurait pu d'un .seul coup briser le crâne d'un taureau des montagnes, ce bras est à présent aussi faible , aussi impuissant que le mien. — Sanguinaire et hideuse sorcière ! détestable oiseau de mort : c'est donc toi qui viens rugir de joie à la vue des ruines qui .sont ton ouvrage. — Oui, Reginald, c'est Ulrique, c'est la fille de Torquil Wolfganger égorgé par toi, c'est la sœur de ses fils massacrés par toi ; c'est elle qui redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a perdu par la uiain des Front- de -Bœuf. Pense aux injures que j'ai reçues, et prouve que je ne dis point la vérité. Tu as été mon mauvais ang:e, et je veux être le tien ; j'aboierai sur toi l'anathème jusqu'au dernier souffle de ta vie. — Exécrable furie! tu ne verras pas cet instant. Holà! Gilles , Clément! Eustache, Saint-Maur , Etienne ! qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite des créneaux ! elle nous a livrés aux Saxons. Clément, Saint-Maur! oùètes-vous donc, lâches coquins? — Appelle-les de nouveau , vaillant baron ; appelle tous tes vassaux autour de toi ; menace des tortures et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais apprends ([ue tu n'obtiendras d'eux ni réponse, ni secours, ni obéissance. Ecoute! l'assaut recommence, les cris de guerre se font entendre ! Cet é|)ouvantable tumulte l'annonce la chute de ta maison. La puissance de Front-de-Bœuf, cette puissance cimentée par le sang, est ébranlée jusqu'en ses fondements, et va s'écrouler devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Les Saxons, Reginald , les Saxons escaladent tes murailles. Pourquoi restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a jdus de force , pendant que le Saxon donne l'assaut à la forteresse? —Dieux et démons! oh! rendez-moi quelque vigueur, que je me jette dans la mêlée, et que je trouve une mort digne de ma renommée ! — Ne l'espère pas, vaillant guerrier, tu ne niourras point de la mort des braves : tu périras comme le renard dans sa tanière lorsque des paysans ont mis le feu au taillis d'alentour. — Tu mens , horrible sorcière : mes hommes d'armes sont braves , mes murailles hautes et solides; mes compagnons d'armes ne craindraient |ias toute une armée de Saxons, fut -elle commandée par Hengist et Horsa ! Le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se fait entendre au-dessus du tumulte de la bataille; et je le jure, le feu que nous allumerons pour célébrer notre victoire consumera ta chair et tes os; et je vivrai assez pour apprendre que tu es passée des flammes de ce monde dans celles de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre im démon incarné plus exécrable que toi. — Ne te livre pas à cet espoir; il pourra être déçu... Mais non, il faut que tu saches à l'instant même le sort qui t'attend, sort que ta puissance , ta force , ton courage , ne peuvent te faire éviter, quoiqu'il t'ait été préparé par cette faibli- main. Ne remarques-tu pas cette vapeur épaisse et suffocante qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre? f imagines-tu que ton mal seul obscurcit tes yeux , étoull'e ta respiration? Non, Front-de-Bœuf, cette fumée est produite par une autre cause : te rappelles-tu que le bûcher est situé au-dessous de cet appartement? — Femme, s'écria l'agonisant en fureur, tu n'y as pas mis le feu?... .Mais, de par le ciel! le chàtrau est en flammes ! — Du moins les flammes vont-elles bientôt s'élever dans les airs, ditUlrique avec un calme affreux : et un signal avertira les assiégeants de presser vivement leurs ennemis pour que ceux-ci ne puissent les éteindre. Adieu, Front-de-Bœuf ; que Mista , Sicogula , Zernebock, ces dieux des anciens Saxons , ces esprits de l'enfer, comme les prêtres les aiipellent aujourd'hui, te servent de consolateurs à ce lit de mort, sur lequel L'Irique t'abandonne. Apprends ce|iendaut, si ce peut être une consolation, qu'Ulrique doit partir en même temps que toi pour le royaume sombre : là elle partagera ton châtiment, comme elle a partagé tes crimes. Maintenant. parricide . adieu pour toujours! l'arricidi;! puis.se chaque pierre de cette voûte trouver une langue pour répéter ce mot à ton oreille ! Sur ces mots elle sort, et Fronl-de-Rœuf l'entend fermer la porte à double tour, puis retirer la clef de la serrure, pour lui ôter toute chance de salut. En proie au plus affreux désespoir, il appelle a grands cris ses serviteurs et ses compagnons... — Etienne, Saint- Maur! Clément, Gilles! me laisserez-vous consumer par les flammes?.. Brave Bois-Guilbert ! vaillant De Bracy! au secours! au secours! Front-dr-Bœuf vous appelle , Front-de-Beuf votre allié, votre frère d'armes ! Chevaliers parjures et sans foi ! El vous, lâches écuyers , perfides variais, me laisserez-vous pi rir aussi misér.iblemeiit?... Que toutes les malédictions dues aux traînes tombent sur vos tètes perfides!... Ils ne m'entendent point, ils ne peuvent m'entendre; ma voix se perd dans le bruit de la bataille. La fumée roule plus épaisse.

plus épaisse encore ; le feu perce à travers le plancher. Oh ! que ne puis-je respirer un instant, un seul instant l'air pur du ciel, et l'acheter au prix du néant!

Dans -son délire et son dé,ses]ioir, le malheureux Front-de-Bœuf poussait son cri de guerre, ou vomissait des imprécations contre luimême, contre le genre humain et contre le ciel. — .\h! le rouge éclair de la flamme brille à travers l'épaisse fumée; le démon marche contre moi sous la bannière de son élément. Esprit immonde, arrière ! je ne dois te suivre qu'accompagné de mes camarades; tout ce qui respire dans ce château t'appartient. Crois-tu n'avoir à emporter que le seul Reginald Front-de-Bœuf? Non ; le tem|)lier impi", le libertin De Bracy, l'infâme, la sangui[iaire Ulrique, les hommes qui m'ont aidé dans mes entreprises, les chiens de Saxons et les juifs maudits qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent partir avec moi. Jamais plus brillante compagnie a-t-elle pris la roule des régions inférieures? Ah ! ah ! ah !...

L'agonisant poussa un éclat de rire convulsif qui retentit sous les voûtes de l'appartement. — Qui donc ose rire ici? cria Front-de- Bœuf d'une voie altérée; car le bruit et le fracas du dehors n'empêchaient pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses éclats de rire. Est-ce toi, Ulrique? parle, sorcière, et je te pardonne... Toi seule, ou l'Esprit infernal lui-même, vous êtes capables de rire dans un pareil moment. Arrière! arrière!

Mais il serait impie de peindre jusqu'au bout le lit de mort du blasphémateur et du parricide.

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