CHAPITRE XLllI
Nous revenons à Templestowe, ou pour mieux dire dans le clos situé hors des murs de la commanderie. L'heure qui devait décider de la vie ou de la mort de Rebecca venait de sonner : la foule se précipitait vers le clos de Saint-Georgts. Les campagnes environnantes étaient désertes, comme si leurs habitants s'étaient rendus à quelque fête de village. Au surplus, le plaisir barbare que le commun des hommes prend à toutes les scènes sanglantes n'est pas un caractère particulier aux siècles d'ignorance et de barbarie. Si dans les combats de gladiateurs, dans les duels, dans les tournois, on jouis>ait de voir les combattants renversés tout sanglants les uns par les autres, de nos jours encore où les lois de l'humanité semblent mieux comprises, l'exécution d'un criminel , un assaut entre deux boxeurs, une rixe, une émeute, attirent, non sans danger pour eux, une foule immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intérêt dans l'événement que la curiosité.
Les regards de la multitude assemblée à l'extérieur étaient dirigés sur !a porte de la commanderie de Templestowe : on brûlait d'en ■voir sortir le cortège. Mais une foule encore plus nombreuse remplissait déjà les alentours de la lice, disposée sur un terrain soigneusement nivelé et servant aux exercices militaires des templiers. Ce terrain, dont les abords formaient une sorte d'amphithéâtre, était entouré de palissades : et, comme les chevaliers étaient bien aises d'avoir des spectateurs, même pour leurs combats simulés, ils y avaient fait con-truire des galeries et des banquettes pour la commodité du public. Pour cette journée, on avait élevé à l'extrémité orientale un trône destiné au grand-maitre, et à l'entour étaient placés les siég(-s des quatre précepteurs et des chevaliers de l'ordre. Au-dessus du trône flottait le Baucéan, étendard de l'ordre, comme son nom en était le cri de ralliement. A l'autre extrémité s'élevait un amas de fagots entourant un poteau profondément enf mcé en terre: unespace et un passage étaient laissés vers le centre du tas, de manière qu'on pût y conduire la victime et l'attacher par les chaînes suspendues d'avance au poteau. A eôté de cet appareil de mort, se tendent debout quatre e.sclaves, dont la couleur cuivrée et les traits africains, alors peu connus eti Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme des esprits infernaux venant remplir sur la terre leurs fonctions de l'autre monde. Ces quatre hommes ne sortaient pas de leur immobilité, sauf quand celui qui |iaraissait bnir chef leur donnait ordre d'accroître ou de rarranger le bûcher. Ils ne jetaient point les yeux sur la multitude, paraissant iiTHorcr qu'ils eussent des spectateurs et qu'il y eût autre chose au monde que leur devoir. Lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, ouvrant leurs grosses lèvres qui laissaient voir leurs dents blanches, comme s'ils souriaient à l'idée de la sanglante catastrophe, les pay- .-ans épouvantéspouvaient àpeine s'empêcher de croire que ces êtres extraordinaires étaient les esprits familiers avec lesquels la sorcière avait été en commerce, et qui, le terme de ce pacte enfin expiré, .s'apprêtaient à devenir les ministres de son supjilice. Et, se parlant à voix basse, les rustres citaient des exemples du pouvoir que Satan avait déployé dans ces temps de troubles, et, comme on l'imagine aisément, ils ne lui faisaient pas la part trop petite. — Père Deniiet, disait unj'-une paysan à un vieillard, n'avez-vous pas entendu dire que le diable a emporté le corps du Ihane saxon Alhelstane de Coningsburg? — Oui, répondit l'homme; mais aussi, par la grâce de Dieu et de saint Dunstan, il a été obligé de le rapporter— Que \oulez-vous dire? leur demanda un jeune éveillé vêtu d'un pourpoint vert brodé d'or, et ayant derrière lui un garçon robuste qui portait sa harpe, indice certain de sa profession. Ce personnage paraissait être au-dessus de ceux qui généralement exerçaient son art; car, outre que son vêtement était orné dune broderie, il portail au cou une chaîne d'argent à laquelle était suspendue la clef dont il se servait pour accorder son instrument. A son bras droit était une plaque d'argent, sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la tamiU» à laquelle il pouvait être attaché, on lisait seulement le mot Sher-vood. —Que voulez-vous dire? demanda-t-il aux deux pay-
sans en se mêlant à leur conversation ; je viens chercher ici un sujet de ballade; mais, par saint Dun.stan! je serais charmé d'en trouver deux. — C'est un fait bien avéré, dit le vieillard, que quatre semaines après la mort d'Alhelstane de Coningsburg... —Quatre semaines, dites-vous? cela est impossible! s'écria le ménestrel ; je l'ai vu bien portant à la passe d'armes d'Ashby.— Il iHail cependant bien mort avant qu'on fit la translation du corps, répondit le jeune paysan; car j'ai entendu les moines de Saiiil-lwlmoiid chanter pour fui l'office funèbre; et il y a eu, comme de raison, un superbe banquet, accompagné de fêtes, pour ses funérailles, au château de Coningsburg, et j'y serais allé si Mabel Parkins... —Hélas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand malheur, car l'antique sang saxon...— Mais votre histoire, mes amis, votre histoire! interrompit le ménestrel d'un ton d'im|)aiience. — Oui, oui, coulenous cette histoire, dit un gros moine appuyé sur lin bàjon qui, tenant le milieu entre un bourdon de pèlerin et une massue, pouvait servir, suivant l'occasion, à deux usages; votre histoire, votre histoire ! nous n'avons pas de temps à perdre. — Eh bien dune, s'il plaît à 'Votre Révérence, commença le vieux Dennet, un ivrogne de prêtre vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond... — 11 ne plaît pas à Ma Révérence qu'il existe un animal tel qu'un prêtre ivrogne, ou que, s'il en existait quelqu'un, un laïque se permeltede le nommer ainsi. Sois donc civil, mon ami, et suppose que le saint homme était absorbé dans ses méditations, ce qui rend la tête lourde et les jambes chancelantes, comme lorsque l'estomac est chargé de vin nouveau : je l'ai éprouvé par moi-même. - Eh bien donc, un saint homme vint rendre visite au sacristain de Sainl-Edmond... Qnaud je dis un saint homme, cela signifie une espèce de prêtre braconnier, qui tue pour sa part la moitié des daims disparaissant dans la forêt, qui aime mieux le glouglou de la bouteille que le dimlin de la cloche, et qui préfère une tranche de jambon à dix feuillets de son bréviaire; du reste, bon vivant, joyeux convive, sachant manier le bâton, tendre l'arc et danserune ronde, aussi bien que le plus joyeux garçon de l'Yorkshire. —Cette dernière phrase, Dennet, lui dit le ménestrel, t'a sauvé une côte ou deux. — Tais-toi, bonhomme! je ne crains rien ; je suis vieux et j'ai les membres peu souples; mais, quand je me suis battu à Doncaster pour le bélier et sa clochette... — Mais l'histoire! mon ami; l'histoire, répéta le ménestrel. — Eh bien ! l'histoire, la voici ; c'est tout simplement qu'Athelstane de Coningsburg a été enterré à Saint-Edmond. — C'est un mensonge! s'écria le moine, et un grossier mensonge, car je l'ai vu porter à son château de Coningsburg. — Eh bien ! si vous savez celte histoire, contez-la donc vous-même, dit le vieux Dennet en se tournant vers lui d'un air de mauvaise humeur; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que son camarade et le ménestrel parvinrent à lui en faire reprendre le fil. Les deux frères, dit-il enfin, lesquels étaient à jeun, puisque le révérend père ne veut pas qu'ils fussent ivres, avaient passe une bonne partie de la journée à boire de l'aie, du vin, que sais-je? quand toul-à-coup ils entendirent un profond gémissement, un grand bruit de chaînes, et le spectre d'Alhelstane entra dans l'appartement en disant « Pasteurs infidèles... » -C'est faux, interrompit le moine, il n'a pas prononcé une parole. — Oh , oh ! l'rère Tuck, dit tout bas le ménestrel en tirant le moine à part, vous venez défaire lever le lièvre! je vois... — Je te dis, .\llan-a-Dale, ([ue j'ai vu Athelstane de Coningsiiurg aussi distinctement que les yeux d'un mortel peuvent voir un homme vivant. Couvert de sou linceul, il exhalait une odeur de sépulcre. Un tonneau de vin des Canaries ne l'effacerait pas de ma mémoire. — Allons donc, frère Tiick! crois-tu pouvoir te moquer ainsi de moi? — Ou bien je suis un menteur, ou bien je lui ai porté avec mon bâton un coup qui auraitsuffi pour terrasser un bœuf; mais le bâton a traversé son corps comme si c'était une colonne de fumée. — Par saint Hubert! voilà une histoire bien étonnante, et bien propre a être mise en ballade. — Ris tant que tu voudras, Allan; mais si jamais tu m'attrapes à chan'i'r pareille chose, je veux que le diable m'emporte la tète la première. Non! non! j'ai formé aussitôt la résolution de faire une bonne œuvre; et c'est pourquoi je viens voir brûler une sorcière, ou assister au jugement de Dieu par un combat, ce qui est une action très méritoire.
Comme ils s'entretenaient ainsi, la grosse cloche de l'église de Saint- Michel de Templestowe, vénérable édilice situé dans un village à peu de distance de la commanderie, se fit entendre et mit fin à leurs discours. Ces sons lugubres frappaient successivement 1 oreille, ne laissant entre eux qu'un intervalle suffisant pour que le premier se perdit dans le loiulaiu avant qu'un autre lui eût succède. Ce signal solennel, qui annonçait le eammencement de la cérémonie, repandit la terreur dans l'assemblée, et tous les yeux se tournèrent vers la commanderie, pour voir l'entrée du grand-maître, du champion de l'ordre et de la condamnée. Enfin le ponl-levisse baissa, les jiortes s'ouvrirent, et un chevalier portant le grand étendard de l'ordre sortit du château; il était précédé par six trompettes, et suivi des quatre précepteurs, marchant deux à deux. Venait ensuite le grand-maître, monté sur un cheval superbe harnaché de la manière la plus simple. Derrière lui marchait Briai) de Bois-Guilbert armé de pied en cap : ses deux écuyers le suivaient portant s'
IVANHOE
lance, son épée el son noir liouclier. Son visage, quoique ombragé en partie paruneloiigueplumequi flollailsur son casque, annonçait un cœur agité par de violentes passions, et dans lequel l'orgueil combattait encore l'irrésolution. Il était d'une pâleur extraordinaire, comme un homme qui n'a pas fermé l'œil depuis plusieurs^ nuits : cependant il conduisait son coursier avec l'aisance et la grâce que l'on devait attendre de la meilleure lance du Temple. L'ensemble de sa personne était lier et imposant; mais, en l'examinant avec attention, ses traits farouches avaient une expression indéfinissable qui foiciut à détourner les yeux. A ses côtés chevauchaient Conrad de Montficliet et Albert de'Malvoisin, qui faisaient les fonctions de parrains du champion. Ils étaient sans armes, et portaient la robe blanche de l'ordre. Après eux venaient les simples chevaliers, avec une longue suite d'ecuyers et de pages, tous vêtus de noir. Enfin, derrière ces néophytes, une troupe de gardes à pied, portant la même livrée et armes de pertuisanes, escortait la m.ilheureuse Rebecca : pâle, mais ferme, elle s'avançait d'un pas lent et solennel vers le lieu où était dressé l'appareil de son supplice. On l'avait dépouillée de tous ses ornements depeurqu'il nes'v trouvât quelqu'un de ces amulettes que supposait-on, Satan donnait à ses victimes pour les empêcher de faire des aveux, même dans les douleurs de la torture. Une robe blanche, d'une étoffe grossière et d'une forme très simple, avait été substituée à ses vêtements orientaux : mais il y avait dans tout son air un mélange si intime de courage et de résignatioii, que, même sous cet habillement et sans autre parure que ses longs cheveux noirs, elle arrachait des larmes à tous les spectateurs. Une foule d'hommes attachés au service de la commanderie suivaient la victime, marchant dans le plus grand ordre, les bras croises sur la poitrine elles yeux en terre.
Celte procession s'avança lenteiiient vers l'éminence au sommet de laquelle s'étendait le champ clos, dont elle fit le tour de droite à gauche; après en avoir cerné l'enceinte, elle s'arrêta. Alors il y eut un moment de tumulte pendant que le grand-maître mettait pied à terre ainsi que toute sa suite, à l'exception du champion et de ses parrains : leurs écuyers, prenant les chevaux par la bride, les emmenèrent hois delà lice. L'infortunée Rebecca fut conduite vers un siège peint en noir qui était placé près du bûcher. Au premier regard qu'elle jeta sur les apprêts effrayants d'une mort douloureuse, on la vit tressaillir et fermer les yeux, priant sans doute intérieurement, car elle remuait les lèvres quoiqu'un n'entendit aucune parole. Au bout d'une minute, elle souleva ses paupières et fixa son regard sur le bûcher, comme pour familiariser son esprit avec cet objet terrible; puis elle détourna lentement la tète. Cependant le grandmailre s'était a.ssissur son trône; et lorsque les chevaliers de l'ordre furent placés à sesccités ou derrière lui, chacun selon sou rang, le son aigu et prolonge des trompettes annonça que la séance était ouverte. Alors Malvoisin, comme parrain du cham[iion, s'avança, et déposa aux pieds du grand-maitre le gant de la juive, qui était le gage du combat. — Valeureux seigneur, révérendissime père, dit-il, Voici le brave chevalier Brian de B lis-Guilbert, commandeur do l'ordre du Temple, qui,en acceptant le gage du combat que je dépose aux pieds de Votre Révérence, a déclare qu'il était prêt à faire son devoir en -outenant contre tout survenant, la lance en arrêt, que cette fille juive, nommée Rebecca, a été justement condamnée par la sentence prononcée contre elle, en chapitre du très saint ordre du temple de Slon, à mourir comme sorcière; le voici, dis-je, prêt à combattre honorablement et en vrai chevalier, si tel est le bon plaisir de Votre Révérence. — A-t-il prêté serment que la querelle est juste et honorable? demanda le grand-maître. Kaitej; apporter le crueifi» et la formule. — Révérendissime père, répondit avec empresscmenlMalvoisin, notre frère ici présent a déjà prêté serment entre les mains du brave chevalier Conrad de Montfichet, et doit fttre dispensé de le renouveler ici, puisque.son adversaire est une infidèle «l ne saurait être admise à le prêtera son tour.
Le grand -maître se rendit à celte observation, à la grande satisfaction d'Albert; car le rusé chevalier avait prévu la grande difficulté, ou plutôt rimpo.ssibillié d'amener Brian de Bois-tiuilbert à prêter un pareil serraciil, et il avait inventé l'excuse qui précède jiour lui éfiargiier cette formalité. Beaumanoir, ayant déclaré qu'il n'exigeait pas que Brian de Bois-Guilbert prêtât de nouveau serment, coinnianda au héraut de s'avancer et de faire son devoir. Les trompettes sonnèrent encore une fois, et le héraut, s'étant placé an milieu de la lice, fit à haute voix la proclamation suivante : — Oy-z ! ojez! oyez! voici le brave chevalier Brian de Bois-Guilbert prêt à combattre tout chevalier de noble sang qui voudra soutenir la cause de la juive Rebecca, et maintenir le privilège à elle accorde de combattre par champion en légitime essoine de son corps; etàtel champion le révérend et valeureux grand-maître ici présent assure toutes cliaiiccs libérales, avec égal partage de soleil et de vent, et tout ce qui autrement appartient à un juste combat.
Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un profond silence régna pendant quelques minutes. — Nul champion ne se présente pour rappelante, dit le grand-maitre. Héraut, va lui demander si elle attend quelqu'un pour sa defense.
Celui-ci s'approcha de la sellette sur laquelle Kebecca était assise;
et Bois-Guilbert, malgré les observations de Malvoisin et de Montfichet, poussant son cheval du même côlé, arriva près de Rebecca en même temps que le héraut. —Cela est-il régulier et conforme aux lois du combat? demanda Malvoisin au grand-maître. —Oui, Malvoisin, répondit Beaumanoir : dans un appel au jugement de Dieu, on ne doit pas empêcher les parties d'avoir entre elles des communications qui peuvent tendre à la manifestation de la vérité.
Cependant le héraut, s'adressant à Rebecca, lui dit : —Jeune fille, l'honorable et révérendissime grand-maîiredemande si tu es préparée à fournir un champion qui veuille combaitre en ce moment pour ta défense, ou si tu te reconnais justement condamnée à la mort qui fattend. — Dis ceci au grand-maître, répondit Rebecca : je persiste à déclarer que je suis innocente, injustement condamnée, car je ne veux pas me rendre moi-même coupable de ma mort. Je réclame dans toute son étendue le délai que ses lois lui permettent de ni'accorder, pourvoir si Dieu, qui se plaît souvent à secourir sa créature dans la dernière extrémité, me suscitera un libérateur : après quoi, que sa volonté s'accomplisse!
Le héraut se retira pour porter cette réponse au grand-maître. — A Dieu ne plaise, répliqua Beaumanoir, qu'aucun homme, juif ou païen, puisse nous accuser d'injustice. Jusqu'à ce que l'ombre passe de l'ouest à l'est, nous attendrons pour voir s'il se présentera un champion de cette malheureuse créature. Ce temps expiré, qu'elle se prépare à la mort.
Le héraut alla donner la réponse du grand-maître à.Rebecca, qui baissa la tète d'un air de soumission, croisa les bras sur sa poitrine, et, levant les yeux au ciel, [larut attendre d'en-haul le secours qu'elle ne pouvait guère se promettre des hommes. Pendant qu'elle se tenait dans cette attitude solennelle, la voix de Biiis-Guilbert vint frapper son oreille ; et quoiqu'elle entendît à peine ses paroles, celles-ci parurent l'émouvoir plus profondément que le discours du héraut. — Rebecca, dit le templier, ni'entendsrtu? -~ Je n'ai rien de commun avec toi, homme dur et cruel. — Cependant tu entends ma voix, dont le son m'épouvante moi-même. Je sais à peine où nous sommes, et pourquoi on nous a menés ici. Ce champ clos! ce siège! ce bûcher ! oui, je sais ce que tout cela signifie ; mais tout cela nie paraît comme un rêve, une vision effrayante qui abuse mes sens, et ma raison se refuse à croire à leur hideuse realité. — Mon esprit et mes sens ne partagent pas cette illusion : ils me disent que ce bûcher est destiné à consumer mon corps terrestre et à m'ouvrir un douloureux mais court jiassage vers un monde meilleur. — Songes frivoles, Rebecca ! vain espoir que vos saducéens, vraiment sages, rejettent eux-mêmes. Écoute-moi, Rebecca, continua-t-ild'un ton animé; tu peuxencore sauver ta vie etta liberté, malgré la rage fanatique de ce vieux radoteur et de ceux qui l'entourent. Monte en croupe sur mnn coursier, sur mon brave Zamor ; il n'a jamais bronché sous son cavalier; ce noble animal, que j'ai conquis dans un combat singulier contre le sultan de Trébisonde, n'a pas son égal pour la vitesse et la légèreté ; monte en croupe, te dis-je, et bientôt nous serons à l'abri de toute poursuite. Une nouvelle existence de bonheur s'ouvrira pour toi, pour moi une nouvelle carrière de gloire. Qu'ils prononcent leur sentence, je la méprise ; qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de leurs esclaves monastiques, j'y consens; je laverai dans leur sang chaque tache qu'ils oseront faire à mon écusson. — Retire-toi, tentateur. Ma dernière heure sonnera avant que pour te suivre je m'éloigne d'un pouce de ce siège fatal. Entourée d'ennemis de toutes parts, je te regarde comme le plus cruel et le plus féroce. Retire-toi, au nom du Dieu vivant!
Albert de Malvoisin, impatient et alarmé de la durée de cette conférence, s'approcha pour l'interromiire. — A-t-elle avoué son crime? demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou est-elle résolue à le nier encore î — Elle est résolue, bien résolue, répondit Bois-Guilbert avec amertume. — En ce cas, noble frère, reviens à ta place attendre l'événement. L'ombre se meut insensiblement dans ('étendue du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, espoir de notre ordre et bientôt son chef.
En parlant de ce ton insinuant et flatteur, il mit la main sur la bride du cheval de Bois-Guilbert, comme pour le ramener à son poste. — Infâme scélérat, s'écria le chevalier avec fureur, oses-tu porter la main sur les rênes de mon cheval?
Et, lui faisant lâcher prise, il retourna d'un élan à fautre extrémité de la lice. — Il y a de la chaleur en lui, dit Malvoisin tout bas à Monfichet: il faudrait seulement qu'elle fût bien dirigée; mais c'est le feu grégeois, qui brûle tout ce qu'il touche.
La séance était ouverte depuis deux heures et nul champion n'avait encore paru. — Et la rai.son de cet abandon, dit le frère Tuck, c'est qu'elle est juive. Cependant, de par mon patron ! il est dur d(! voir périr une aussi jeune et aussi belle créature .sans que l'on rompe une lance pour elle. Fut-elle dix fois sorcière, si elle était seulement un peu chrétienne, mon bâton sonnerait les matines sur le casque d'acier de ce féroce templier avant qu'il remportât la victoire.
Cependant l'opinion générale était que personne ne pouvait ou ne voulait coinbaltre eu f.ivmir d'une juive acnisi'e de sorcellerie ; et les chevaliers, excites pur .Malvoisin, se disaii iit tout bas les uns
LES VEILLÉES LITTÉRAtRES ILLUSTRÉES.
:iiix autres qu'il était temps de déclarer que Rebecca n'avait pas racheté son gag»'. Mais, en ce moment, on vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval et s'avançaiit vers le champ clos. L'air retentit des cris: «Un champion ! un champion !» et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il fut accueilli par des acclamations unanimes quand il entra dans la lice. Un second coup d'œil néanmoins eut bientôt détruit l'esponque son arrivée avait fait naître. Son cheval, épuisé par une course longue et rapide, paraissait ne pouvoir fournir la carrière, et le cavalier, bien qu'il se présentât avec audace, semblait à peine, soit faiblesse, soit fatigue, avoir la force de se maintenir en selle. Un héraut s'étaut approché, lui demanda quel était son nom, son rang, et dans quel dessein il se présentait: — Je suis noble et chevalier, répondit-il avec fierté, et je viens ici pour soutenir par la lance et i'épée la cause de Rebecca, P.lle d'isaac d'York ; je viens soutenir que la sentence prononcée contre elle est injuste et calomnieuse, et défier sire Brian de Bois-Guilbert au combat à outrance, comme tr:!Îlre, meurtrier et menteur, ainsi que je le prouverai avec l'aide de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le brave chevalier. — Avant tout, dit Malvoisiii, cet étranger doit prouver qu'il est chevalier et de noble lignage. Le saint ordre du Temple ne permet pas à ses champions de combattre contre des hommes sans nom. — Malvoisin, dit le chevalier en levant la visière de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que le tien. Je suis Wilfred d'ivanhoe. — Je ne combattrai pas contre toi, s'écria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altérée. Fais guérir tes blessures, procure-toi un meilleur coursier; alors peut-être dalgnerai-je consentir à te châtier et à rabaisser ce ton de bravade déplacé dans un jeune homme. — Quoi donc ! orgueilleux templier, as-tu oublie que deux fois lu as été renversé par cette lance? Souviens-toi du tournoi d'Acre : souvieus-toi de la passe d'armes d'.\shby; souviens-toi du défi que tu m'as porté dans le cliàleau de Riitherwood ; nous avons déposé, toi ta chaîne d'or, moi mon reliquaire, comme gages de combat : je viens t'offrir l'occasion de recouvrer l'honneur que tu as perdu Par ce reliquaire et par la
sainte relique qu'il contient, je te proclamerai comme un lâche dans toutes les cours de l'Europe et dans toutes les commanderies de ton ordre, si tu ne combats à l'instant contre moi.
Bois-Guilbert se tourna vers Rebecca d'un air irrésolu, puis lançant à Ivanhoe un regard farouche : — Chien de Saxon, s'ecria-t-il, prends-ta lance, et prépare-toi à recevoir la mort que tu es venu chercher. — Le grand-maître m'oc(roie-t-il le combat? demanda Ivanhoe. — Je ne puis le refuser, si cette jeune fille t'accepte pour champion. Mais je voudrais que tu fusses plus en état de combattre : quoique tu aies toujours été notre ennemi, je desire agir honorablement avec toi — Je combattrai tel que je suis en ce moment, répondit Ivanhoe; c'ebt le jugement de Dieu, je mets en lui ma confiance. Rebecca, dit-il, en s'approchant d elle, m'acceples-tu pour ton champion '? — Oui, je t'accepte, repoudit-elle avec une emotion que la crainte de la mort n'avait pu produire eu elle ; je t'accepte comme le champion que le ciel m'euvuie. ... Mais non, non; tes blessures ne simt pas guéries; ne combats point contre cet homme farouche. Pourquoi t'cxposer à périr avec moi.
Mais déjà Ivanhoe était à son poste; il avait baisse la visière de son casque et pris sa lance des mains de Gutth. Bois-Guilbert en fit autant; mais son écuver remarqua, au moment oii il lermait sa visiere, que son visage, qui, malgré les violentes emotions de cette matinee, avait toujours gardé une pâleur etfrayante, se couvrit subitement d'une vive rougeur. I.e héraut, voyant chacun des champions à sa place, éleva la voix, et repéta trois fois. «Preux chevaliers, faites votre devoir! » puis il se rangea de coté, et proclama qu'il était défendu à tous, sous peine de mort, d'oser par un mot, par un cri, ou [lar un geste, troubler ou interrompre les combattants. Le grandmaître, qui tenait en main le gage du combat, le gant de ReLiecca, le jeta dans la lice, et donna le signal eu disant : «Laissez aller ! » Les trompettes retentirent, et les chevaliers s'élancèrent l'un contre l'autre. Le cheval d'ivanhoe, rendu de fatigue, et le cavalier luimême non moins épuisé, ne purent, ainsi que tout le monde s'y était attendu, résister au choc de la lance reiioutable et du vigoureux coursier de Bois-Guilbert. Mais, quoique la lance d'ivanhoe eût à peine effleuré le bouclier de son ailversaire, celui-ci, au grand étonnement de tous les spectateurs, chancela, perdit les étriers, et tomba sur l'arène. Ivanhoe, se dégageant de son cheval, se remit sur pied avec une grande promptitude, et tira son epée pnur continuer le Combat, mais Bois-Guilbert ne se releva point. \Viltred, lui posant un (lied sur la poitiine et lui ajipuyant sur la gorge la pointe de son epée, cria qu'il eût à s'avouer vaincu. Bois-Guilberl ne répondit point. — Laissez-lui la vie, sire chevalier, dit de son côté le grand-maître, qu'il puisse faire sa confession; ne tuez pas du même coup sou àme et son corps; nous le déclarons vaincu.
Beaumanoir descendit dans larène, et donna ordre qu'on détachât le casque du templier. Ses yeux étaient fermes, son visage ein- Uainme; tout à coup ses yeux se rouvrirent, mais ils étaient fixes et ternes ; la pâleur de la mort se répandit sur ses traits. Ce n'eiait pas la lance <■<>, son eonein' qui avait causé son trépas ; il périssait
victime de ses propres passions. — Voilà véritablement un jugement de Dieu, dit le grand-maître en levant les yeux au ciel. Fiat vulunlas tua!