CHAPITRE DERNIER
Le premier momentdesurpriseétant passé, Ivanhoe pria le grandmaître, comme juge du champ-clos, de déclarer s'il avait combattu avec courtoisie et loyauté. — Courtoisement et loyalement, répondit Beaumanoir; eu consequence, je déclare la jeune fille innocente et libre. Les armes et le corps du champion vaincu appartiennent au vainqueur. — Je ne veux m prendre ses dépouilles, ni livrer ses restes à rinlamit, répondit Wilfred ; il a combattu pour la chrétienté: c'est le bras de Dieu et non une main terrestre qui aujourd'hui lui a fait mordre la poussière. Seulement, que ses obsèques soient celles d'un homme mort pour une querelle injuste. Quant à cette jeune fille...
H fut interrompu par le bruit d'une troupe nombreuse de cavaliers, tous armes de pied en cap, qui accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux ; ils entrereul dans la lice, et à leur tète Ivanhoe reconnut le roi Kichard. — J'arrive trop tard, dit le roi en promenant ses regards autour de lui : c'était a moi qu'il appartenait de punir ce Bois-Guilbert. Tu as eu tort, Ivanhoe, d'entreprendre une telle aventure, toi qui peux à peine te tenir sur les etriers. — Le ciel, ô mon prince! répliqua Ivanhoe, a frappé cet homme superbe: il eût été trop honore de mourir de voire main. — Que la paix soit avec lui 1 dit Richard en regardant le corps gisant dans l'arène ; c'était un vaillant chevalier, et il est mort, comme il convenait, dans son armure. Mais le temps presse : Bohun, lais ton devoir!
Un des chevaliers de la suite du roi s'avança, et, mettant la main sur l'épaule de Malvoisiu: — Albert de Malvoisiu, lui dit-il, je t'arrête comme prévenu de haute trahison.
Jusqu'alors le grand-maître était reste immobile d'étonnement à l'aspect de cette iruupe de guerriers ; enfin il revint à lui, et recouvra la parole. — Qui donc, s'ecria-t-il, a l'audace de porter la main sur un chevalier du temple de Sion, dans l'enceinte même de sa propre préceptorerie, et en presence du graiid-mailre? Et en vertu de quelle autorité se permet-on un pareil outrage? — C'est moi, répliqua le chevalier ; moi Henri Bohun, comte d'Essex, grand connétable d'Angleterre... — Et il arrête Malvoisiu, ajouta le roi en levant sa visiere, par l'ordre de Richard Plantageiict ici present... Conrad Moiilichet, il est heureux pour toi que tu ne sois pas ne mou sujet... Quant à toi, Malvoisiu , lu mourras avec ton Irere Philippe avant que le monde soit plus vieux d'une semaine. — Je m'opposerai à 1 execution de celte sentence, dit le grand maître. — Orgueilleux templier, répondit le roi, il est trop lard; levé les yeux, et vois l'étendard royal tloUer sur les tours de Templeslowe au lieu de la bauuiere de tun oidre. Sois prudent, beaumanoir; ue fais point une vaine resistance. Ta main esl dans la gueule du lion. — J'en appellerai à Uome coutre cette nsurpaliuii ues immunités et privileges de nuire ordre. — Soit; mais, pourl' amour de toi-mème,je le conseille de ne plus parler ici d'usurpation. Dissous ton cha|iitre, pars avec tes coinpagnons, et v;. le relugier dans quelque piéceptorerie, s'il est possible d'en trouvii; une qui ne soil pas un repaire de traîtres el de conspirateurs contre le roi d Angleterre : à moins que tu ne préfères rester ici [lour jouir de nuire hospitalité el admi:er notre justice ! — N'être plus considère que comme un hôte dans uue maison où j'ai le droit de commander, répliqua Beaumanoir, jamais! Chapelains, eiiluiinez le psaume: Quare (remuerunt gentes!.. Chevaliers, écuyers, milice du saint Temple, tenez-voos prêts à suivre la bannière du beaucean.
Le grand-maître prononça ces paroles avec autant de dignile qu'en moulruit le roi d'Angleterre lui-même, ce qui releva le courage de ses Compagnons elonneset slupelaits. Ils se pressèrent autour de lui comme des moulons autour du chien qui les garde, lorsqu'ils eiiteudenl hurler un loup, mais ils elaienl loin d avoir la timidité du troupeau : leurs sourcils fronces marquaient l'indigiialion, et, a défaut de leur bouche, leurs yeux laui^aieiit la menace ; ils sortirent tous ensemble de la lice el loruiereut une ligne meuaçanle et hérissée de lances. Les manteaux blancs des chevaliers s'y faisaient distinguer, au milieu des vêtements de couleur sombre que portaient leurs subordonnes, comme la frange colorée et brillante d'un nuage obscur. La toute, qui d'abord avait poussé contre eux des clameurs de reprobation, devint ealiiie el silencieuse à l'aspect de ce corps formidable, et alla prendre place à une certaine dislance en arrière. Des que le comte d'Essex vi; les templiers former leur épaisse phalange, el prendre uue altitude hostile, il donna de 1 eperou à son cheval, et courut à toute bride se mettre a la tête de sa troupe pour laire l'ace au danger. Mais Richard, comme s'il eût e, rouve un certain plaisir à les tjraver, s'avança seul, et leur cria a VOIX haute : — Sircs chevaliers, parmi tant de braves gens ne s'en truuvertt-l- d pas un qui veuille rompre une lance avec Richard/
Soldats du saint Temple, vns dames ont le teint bien hàlé. s'il n'en est point une seule qui soit digne qiii> l'on d'Anne quelques bons roups en son honneur! — Les chevaliers du Temple. réph'Tna le ?ranfl-niaître poussant son cheval en avant, ne combattent point pour une cause si futile et si profane, et Richard d'Angleterre n'en trouvera pa« un qui, en ma presence, veuille croiser sa lance avec la sienne. Le pape et les princes de l'Europe seront juges de notre querelle, et c'est à eux seuls que nous nous en remettrons pour savoir si un prince chrétien devait agir comme tu viens de le faire. Ne nous attaque point, et nous nous retirerons sans attaquer ni toi ni les tiens. Nous abandonnons à ton honneur le soin des arme« et des biens appartenant à notre ordre, que nous laissons ici, et nous chargeons ta conscience de l'injure scandaleuse dont tu viens de donner le spectacle à la chrétienté.
Sur ces mots, et sans attendre de réponse, le grand-maître donna le signal du départ. Les trompettes sonnèrent une marche orientale, d'un caractère sauvage, qu'avaient adoptée les soldats du Temple. Rompant alors leur lisne de b;itiille, ils se formèrent en colonne, et partirent au petit jias, tenant toujours leurs rangs serrés et en bon ordre, afin de bien montrer qu'ils se retiraient pourobéir aux ordres de leur grand-maître, it non par aucun sentiment de c aiute. — Par l'auréole du front de Nolre-D.ime ! dit Richard, il est dommase que ces templiers ne soient pas aussi fidèles qu'ils sont vaillant* et disciplinés.
La foule, semblable à un roquet timide qui attend pour aboyer que l'objet de sa frayeur ait disp,iru, poursuivit de ses clameurs la retraite des templiers. Durant le tumulte, Rebecca ne vit et n'entendit rien : elle se trouvait dans les bras de son vieux père, interdite, presque privée de ses sens, et ne pouvant croire encore au changement inespéré qui venait d'avoir lieu; mais un mot d'l«aae la rappela bientôt à elle. — Allons, ma chère fille, lui dit-il, trésor que je viens d'' recouvrer, allons nous jeter aux pieds de ce bon jeune homme. — Non, réoondit Rebecca, non ! non !.. je n'oserais lui parler en ce moment. Hélas! je lui en dirais peut-être p'us que.. Non. mon père, fuyons sur l'heure loin de ce lieu funesle. — Quoi ! ma fille, quitter si brusquement celui qui, la lance à la main et le bouclier au br.is, sans prendre nul souci de sa propre vie, a couru avec tant d'ardeur pour tf délivrer, toi. la fille d'un peuple étranger! C'est un Service qui t'impose une reconnaissance éternelle. — Sans doute, mon père, j'ai pour lui... une reconnaissance éternelle... sans bornes ; oui, .sans bornes !... il recevra mes remercîments... de bien sincères remerrîments... mais pas à présent, mon père... Au nom de ma mère, au nom de ta bien-aimée Rachel, rends-toi à ma prière. . pas à présent! — Mais dit Isaac en insistant, on -dira que nous sommes moins reconnni'isants que des chiens. — Ne vovezvous donc pas, mon hien-aimé père, qu'il est à cette heure avec le roi Richard ; et que... — Cela est vrai, ma fille, ma bonne et prudent'' Rebecca. Partons, oui, partons à l'instant... Le roi a besoin d'argent, car il arrive de Palestine, on dit même qu'il sort de prison ; et il ne manquera pas de prétextes pour m'en arracher, ne fût-ce que le petit emprunt que son frère Jean m'avait charsé de négocier. Partons, ma fille, partons. Et, à son tour, pressant sa fille de ne plus larder, il p.irtit avec elle. 11 la conduisit dans la miison du rabbin Nathan-Bt'u-Samuel Quoique le sort de la belle juive eût fait le premier et le principal intérêt de cette journée, à peine la fmle s'aperçut-olle de son départ. Tous les yeux étaient tournés vers le Chevalier Noir, et de toutes le', bouches sortaient ces cris: n Vive Richard Cœur-de-Lion ! Mort aux templiers ! mort aux usurpateurs !n — Malgré toute cette apparence dedévouement,dit Iv.mhoe au comte d'E^sex, le roi a pri' une précaution fort sage en te gardant auprès de lui et en se faisant suivre de tes fidèles compagnons. Le comte sourit et secoua la tète. — Brave Ivanhop, toi qui connais si bien notre maître, dit-il, peux-tu penser que ce soit lui qui ait pris cette précaution ? .Te marchais sur York, ayant appris que le prince y avait rassemblé le gros de ses partisans, lorsque je rencontrai le roi, qui, en digne et véritable chevalier errant, arrivait au galop pour terminer l'.iventure du templier et de la juive par la seule force de son bras. Je l'accompagnai avec ma troupe, bien qu'il s'y opposât, — Et que se passe t-il à Yink, comte ? Les rebelles oseraient-ils nous y attendre? — Pas plus que la neige de décembre n'attend le soleil de juillet; ils se sont dispersés; el rpii pensezvous qui nous ait apporté celte nouvelle? .. Ce fut Jean lui-même. — Le traître! l'ingrat! l'insolent! Richar.l l'a-l-il fait arrèN'r? — Il l'a reçu comme s'il l'eilt rencontré à la suite d'une partie de chasse; mais remarquant les regards d'indignation cpie nous jetions sur le prince : «Tu vois, mon frère, lui dit -il, que mes amis m ml exaspérés: tu feras bien de te rendre auprè> de notre mere. Pcute-lui les témoi<;nages de ma respectueuse affection, et reste auprès d'elle jusqu'à ce que les esprits soient un peu (ilus calmes « — Et c'est là tout ce qu'il lui a dit ? Il semble, en vérilé, qu'il appelle la trahison, par son excessive clémence! — Oui, sans doute; comme celui-là appelle la mort, qui se présente au combat avant que ses blessures .soient guéries. — La réplique est un peu railleuse ; cependant, rnmte, vous oublie/, nue je ne hasardais que ma vie, au lieu que Richard corajiromel le bien-être de ses sujets, — Ceux qui se
montrent aussi insouciants à l'égard de leurs propres intérêts, font rarement attention à rpnx du public. Mais hàtons-nous de rentrer au château, car Richard se propose de punir quelques-uns des agents subalternes de la conspiration, quoiqu'il ait pardonné à celui qui en était le chef.
D'après les procédures qui eurent lieu à la suite de ces événements, il paraît que Maurice de Bracy passa la mer. et entra au service de Philippe de France. Quant à" Philippe de Malvnisin et à son frère Albert, ils furent mis à mort, tandis queWaldemar Fitzurse , l'âme de la conspiration, encourut pour toute peine celle du bannissement, et que le prince Jean, en faveur de qui elle avait été orginisée. ne reçut même pas de reproches de la part de son frère. Au r'^ste, personne ne plaignit les deux Malvoi.sin, qui n'avaient que trop justement mérité la mort par plusieurs actes de perfidie, de cruauté et de tyrannie. Peu de temps après ces dernières atf.iires Cedric le Saxon fut mandé à la cour de Richard, qui était alors à York, dans la vue de rétablir l'ordre au sein des comtés oii il avait été troublé par l'ambition de son frère. Cedric entra en fureur à la réception de ce messatr» ; néanmoins il obéit. Dans le fait, le retour de Richard avait dét'-uit les espérances qu'il nourrissait depuis si lonsrtemps de rétablir la dynastie saxonne sur le IrA'ie d'Angleterre. En efiet, quelqoes forces que lui et ses amis eussent pu mettre sur pi.'d afin de profiter d'une suerre civile, il étiit évident qu'il n'v avait pour eux aucun succès àespérer,vulagrande popularité que Richard devait .à ses exploits et en dépit de la légèreté avec laquelle il passait de rindul?ence excessive à un despotisme odieux. D'ailleurs il n'avait pu échapper à Cedric, quelque déplaisir qu'il en re.ssentîten lui-même, que son projet de réunir par un lien commun tous les Saxons en mariant ladv Rowena et Athelstane, était devenu imposfible, puisqu'nuciine des deux parties intéressées ne consentait à Ce mariage. C'était là un dénouement que, dans son zèle ardent pour la cause saxonne, il n'avait ni pr^vu ni pu prévoir ; et après même que sa pupille et son ami se furent prononcés d'une manière aussi claire, et pour ainsi dire aussi publique , il pouvait à peine encore .se figurer que deux descendants des anciens rois .saxons se refusassent à sicrifier leur septiments personnels pour contracter une union aussi nécessaire au bien général de la nation. Cependant le fait n'en était pas moins certain. Si ladv Rowena avait toujours témoigné une sorte d'aversion pour Athelstane, celui-ci. à son tour, ne s'était pas expliqué moins nositivemeut en déclarant qu'il renonçait entièrement à la main de la belle Saxonne. LVdisliiialion naturelle de Cedric dut céder devant de tels obstacles, et il reconnut l'impossibilité de ronduire deux jeunes sens à l'autel pour ainsi dire malcrré eux. Néanmoins il voulut faire une dernière tentative auprès d'Atbelstane ; mais il trouva ce rejeton ressuscité de la dynastie saxonne occupé, comme le sont de nos jours certains gentilshommes campagnards, à soutenir une guerre furieuse et opiniâtre contre le clergé. 11 paraît qu'après toutes ses menaces contre l'abbaye de Saint-Edmond, l'esprit de vengeance d'.'Mhelstane, cédant partie à son indolence naturelle, partie aux prières de sa mère Edith, attachée aux gens d'église comme beaucoup d'autres vieilles dames de cette époque, s'était borné à faire enfermer l'abbé et ses moines dans le château de Coningsburg, où il les tint à une diète rigoureuse pendant trois jours. L'abbé, qu'une telle atrocité avait mis en fureur, le menaça d'excommunication, et dressa une li.ste effrayante des souffrances d'entrailles ou d'estomac qu'il avait endurées, lui et ses moines, par suite de l'emprisonnement tyranniqiie et injuste qu'ils avaient subi. Athelstane était si nréocrupé des moyens de résister aux entreprises monacales, que Cedric ne trouva plus de place dans sa tête pour aucune autre idée. Lorsqu'il prononça le nom de lady Rowena, son ami le pria de boire avec lui à la santé delà belles ixnn ne el à celle de son futur époux, c'est-à-dire de Wi!fre I d'ivanhoe. C'était donc un cas désespéré, il n'y avait plus rien à faire d'Athelstane ; ou, pour parler comme Wamba,en emplovani une comparaison saxonne qui est arrivéejusqu'à nous: c'était un coq qui ne voulait pas se battre.
H ne restait plus que deux obstacles à vaincre pour obtenir de Cedric qu'il .se rendît aux vœux des deux amants, c'est-à-dire son obstination , et sou inimitié contre la race normande. La première cédait par degrés aux caresses de sa pupille , et à un certain sentiment d'orgueil que lui causait la brillante renommée d(! smi fils : d'ailleurs il n'i'lait pas insensible à l'honneur qu'il retirerait d'une alliance avec le sang d'Alfred, puisque te derniiT desc(>ndant d'Edouard-le-Confesseur renonçait pour jamais à la couronm». L'aversion de Cedric contre la dynastie des rois normands diminuait aussi, il'abord parce qu'il reconnaissait l'impossibilité d'eu di'livier l'Angleterre , sentiment qui manque raniment diuspircr de la soumission aux sujets; ensuite à cause des égards personnels que lui témoi^ruait le roi Richard, leniiel flatta si bien l'humeur sauvage de Cerlric, qu'avant d'avoir passe une semaine à .sa cour, il donna sou Consentement au mariage de sa pupille avec son fils. L'union de notre héros, ainsi approuvée par son père, fut ci'li'hnie dans le plus auguste des temples, la noble cathédrale d'York. Le roi lui-même y assista, et la bienveillance qu'il témoigna en celte occasion, ainsi i aue dans plusieurs autres, à ses sujets saxons, jusqu'alors opprimes,
leur donna l'ospoir de voir leurs droits enfin respectés, sans s'exposer aux chances d'une guerre civile. L'Eglise romaine dépfoya toutes ses pompes iioiir celte grande et nuMuorable solennité. Gnrth resta en qualité d'écuyer près de son jrune maître, qu'il avait servi avec tant de fidélité; et le courageux Warabj, pare d'un honnet de fon tout neuf et d'une plus ample garniture de sonnettes d'argent , passa de même au service d'tvanlioe, avec le consentement du père de ce dernier. Le gardeui- do pourceaux et le jovial bouffon , ayant tous deux partagé les périls et l'adversité de Wi^lfred , demeurèrent prés de lui pour partager sa prospérilé Normands et Saxons de haut parage furent invités à la lelebratiou de ce brillant mariage; et, depuis cette époque, les deux races se sont tellement mêlées et identiliées qu'il ne serait plus possible de les distinguer aujourd'hui. Cedric même vécut assez longtemps pour voir cette fusion presque complètement opérée ; eyr , à mesure que l.s deux peuples eurent des rapports plus fréquents, plus intimes, .1 coulraclérent des alliances de famille, les N'U-mauds se montrenul moins orgueilleux et les Saxons moins barbares. Ce ne fut neaiinioins que cent ans après, c'est-à dÀre sous le règne dKdouard ill, que le nouvel idiome, qui est aujourd'hui la langue anglaise , fut parle à la cour, et que toute distinction hostile entre Normand et Saxon disparut entièrement,
Le surlendemain de cet heureux liyménée, lady Rowena fut informée par sa suivante Elgilha qu'une daraoiselle demandait;! èlre admise en sa présence , et désirait lui parler sans témoin. Riiwena étonnée balança d'abord; mais enfin-, cédant à la curiosité , elle donna l'ordre d'introduire l'étrangère, et fit retirer tout son monde. La jeune (lensonne entra : sa (igqre était noble et imposante ; un long voile blanc la couvrait sans la cacher , et relevait l'élégance de sa parure, ainsi que la majesté de son mainlicu. Elle se présenta d'un air mêle de respect et d'assurance. Lady Rowena, toujours disposée à recevoir les réclaïualious et à écouler tous les vœux, se leva pour offrir un siège à la belle étrangère; mais uu coup d'œil que celle-ci jeta sur Elgitha , seule témoin de la conférence , lui fil voir qu'elle désirait lui [larler en particulier. Sur un signe de sa maîtresse, la servante sortit uu peu à regret. Alors l'inconnue, à la grande surprise de lady Rowena, fléchit un genou devant elle, courba la tète, et malgré la résistance qu'elle lui opposait, saisit le bas de sa tunique et l'appuya sur ses lèvres. — Que signifie cela, dit la belle Saxonne, et pourquoi me donnez-vous une marque de respect si extraordinaire?— Parce que c'est à v.ni,-:, digue compagne d'ivaniioe, dit Rebecca en se relevant et repieuunt la dignité naturelle de son maintien, parce que c'est à vous que je puis légitimement et sans avoir de reproches à me faire , ofTiir le Iribut de reconnaissance que je dois à votre noble époux. Je suis oubliez la
hardiesse avec laquelle je suis venue vous présenter nus hommages... je suis la juive infortunée pour qui le nouveau compagnon de votre destinée a exposé sa vie en champ-clos , à Teuiplestowe. — Damoiselle, repartit Rowena, Wilfred , en ce jour mémorable, •l'a fait que payer à demi la dette qu'il avait contractée envers vous .isiju'il était blessé et malheureux. Parlez, y a-t-il quelque chose i-n quoi lui et moi nous puissions vous servir?— Rien, répondit Rebecca avec calme, à moins qu'il ne vous jilaise de lui transmettre UK'S adieux et l'expression de ma reconnaissance. — 'Vous quittez i^.inc l'Angleterre? dit Rowena revenue à peine de la surpri.sr que lui avait causée cette visite inattendue. — Je dois la quitter, noble dame, avant que la lune ait encore aciompli nue de ses révolutions : mon père a un frère auprès du puissant .Mobainmed-Boabdil, roi^e Grenade; nous allons le rejoindre, certains de vivre en paix et protection , en payant le tiibut que les musulmans exigent des Hébreux. — Ne trouveriez-vous pas le même appui en Angleterre? Mon époux jouit delà faveur du roi , et Richard lui-même est juste et généreux. — Je n'en doute point, noble dame; mais le peuple d'Angleterre est orgueilleux, querelleur, trop amides changements. Ce pays n'est pas un sûr asile pour les enfants d'Abraham : Ephraïni est une colombe timide; Issacliar, un sei\ileur trop accablé de travaux et de peines. Ce n'est point dans un pays déchiré par les factions intérieures qu'Israël peut espérer le repos, après avoir été errant et dispersé depuis tant de siècles. — Mais vous, jeune fille, vous n'avez rien à craindre en restant au milieu de nous. Celle qui a sauvé les jours d'lvauho.e n'a rien à redouter en Angleterre : Saxons et Normands se disputeront l'honneur de la protéger. — Ce discours est Batteur, noble dame , et votre pro- |Hisition plus flatteuse encore. Mais je ne puis l'accepter. Un abime immense est ouvert entre nous; notre é'iucatiun , notre foi , tout s'.ipiiose à ce qu'il soit comblé. Adieu. Mais avant que je vous quitte, aiCHi-dez-moi une grâce : levez ce voile qui me dérobe vos trails d'iut la renommée parle avec tant d'éloges. — Us ne méritent pas d'arrêter les regards, dit Rowena; mais, eu vous demandant la même faveur, je me découvrirai devant vous.
La jeune Saxonne souleva son voile, et , soit par timidité , soit par le sentiment intime de sa beauté, elle rougit, et cette rougeur
se répandis à la fois sur ses joues, son front, sou cou et jusque sur son sein. Rebecca fougit aussi, mais ce ne fut que pour un instant; et maîtrisée par de pins fortes émotions, cette sensation s'évanouit comme le nuage pourpré perd sa couleur quand le soleil descend sous l'horizon. — Noble dame, dit-elle à hidy Rowena, les traits que vous avez daigne m'c montrer resteront longtemps gravés dans ma mémoire. La dunceur et la bonté y régnent ; et si une teinte de la fierté du monde s'y joint à cette etpre.ssion ainiiible, comuieiit pourrait-on se plaindre que ce qui est de la terre conserve quelques traces de sou origine ? Loiigt(nn|is je me les rappellerai, et je liénis le ciel d'avoir uni num digne libérateur à....
Elle n'en put dire davantage, et ses yeux se remplirent de larmes qu'elle se hâta d'essuyer. Laily Rowena lui ayant demandé avec une touchante exiircssion de bonté cou'.menl elle se troi\vait, elle lui répondit ; — Je suis bien, noble iliuiie; je suis bien, mais mon cœur se gonfle lorsque je songe à Torquilstone et au champ clos de Templestowe. Adieu. (Cependant il me reste une dernière prière à vous faire ; acceptez cette cassette, et ne dédaignez pas de porter, en mémoire de moi, ce qu'elle contient.
En di.sant ces mots, elle lui présentait un petit coffre d'ivoire enrichi d'ornements, et lady Rowena, l'ayant ouvert aussilôl, y trouva un collier et des boucles d'oreilles en diamants d'une valeur coqsidérable. — 11 est impossible, dit la jeune princesse en voulant rendre ce cadeau, que j'accepte un présent d'un si grand prix. — Conservez-le, noble dame ; vous avez en partage le pouvoir, la grâce, le crédit, la force ; nous n'avons pour nous que la riches.se, source dp notre force et de notre faiblesse. La valeur de ces bagatelles, muitipliée dix fois, n'aurait pas autant d'influence sur mon existence que le moindre de vos souhaits. Permettez-moi d'ailleurs de croire que vous ne partagez pas les injustes et cruels préjugés de votre nation à l'égard de mes coreligionnaires. Pensez-vous que j'estime ces pierres hrillanles au-dessus de ma liberté, ou qu'elles aient aux yeux de mon père plus de prix que la vie et l'honuenr de sa fille ? Acceptez-les, noble dame : pour moi, je ne porterai plus de semblables joyaux — Vous êtes donc malheureuse? s'écria Rowena frappée du ton avec lequel Rebecca venait de prononcer ces dernières paroles. Oh ! demeurez avec nous ! Les avis d'hommes pieux vous convertiront à notre croyance et vous feront renoncer à de funestes erreurs : alors je deviendrai une sœur pour vous. — Non, répondit Rebecca avec cette mélancolie tranquille et douce qui régnait dans ses accents et sur ses traits angéliques : je ne saurai quitter la foi de mes pères comme on rejette un vêtement peu convenable au climat que l'on habite ; cependant je ne serai pas malheureuse ; celui à qui je consacre désormais ma vie deviendra mon consolateur si je remplis sa volonté. — Votre nation a-t-elle donc des couvents, et vous proposez-vous de vous y retirer ? — Non, noble dame ; mais depuis le temps d'Abraham jusqu'à nos jours , nous avons eu de saintes femmes qui ont élevé toutes leurs pensées vers le ciel , et se sont dévouées au soulagement de l'humanité, soignant les malades, secourant les nécessiteux et consolant les affligés. Rebecca ira se mêler parmi elles ; dites-le à votre noble époux, s îl lui arrive de s'enquérir du sort de celle à qui il a sauvé la vie.
Comme elle parlait ainsi, uti tremblement involontaire se faisait sentir dans la Voiv de Rebecca; il s'y joignait même une exprcs.sion de tendresse qui en disait peut-être trop. Elle se hà!a de prendre congé de la princesse. — AdieU, lui dit-elle; puisse le père comtDun des juifs et des chrétiens répandre sur vous ses idus saintes bénédictions ! Le navire suf leqbel nous devons partir sçra pi-ét à lever l'ancre avant que fions puissions arriver diipcirf.
Elle disparut de l'appartement, laissant lii belle Saxpiïhé aussi étonnée que si une ombre, une vision avait passé d'ev^jnt ses ye.n%. Lady Rowena fit part de ce singulier enîrètie'h â s'dn époux sur qui il jiroduisit une vive imjiression.
Wilfred d'ivanhoe et lady Rowena passèrent ensemble une vie longue et heureuse, car ils étaient unis par une tendre affection, née pour ainsi dire avec eux et qui prit une nouvelle force par les obstacles mêmes qu'elle eut à surmonter. Cependant ce serait porter trop loi.-i la curiosité, que de demander si le souvenir de la beauté et des généreux soins de Rebecca s'ofFiit plus fréquemment à la pensée de son ejioux que la noble descendante d'Alfred ne l'aurait désiré. Vilfred se distingua au .service de Richard, et fut comblé de ses fayeiiis. 11 se .serait probablement élevé plus haut encore si l'héroïque monarque n'eût reçu une mort préihalurée devant Chaluz, près de Limoges. Avpc ce prince généreux, mais téméraire et romanesque, s'evaiuniirent les grands projets que sou ambition généreuse avait conçus. On [peut lui appliquer, avec un léger changement, ce que Johnson a dit de Charles XII roi de Suède :
Il s'en alla tomber sous une main vulgaire. Au pied d'une bicoque, eu la terre étrangère; Et son nom qui jadis fit ijilir ses i:iv.>ux, Orne un trait de morale ou fês romans nouveaux.