CHAPITRE
Mon père, en général, était complètement niaitre de lui, et rareniiMit nianife»lait-il son nieconli;iiti:nient par des paroles directes; sculeuieiil il prenait un ton sec et dm. Jamais il n'eniidoyait ul menaces ni expressions vives ; il portail eu tout son esprit de système, et avait coutume d'aller droit au but. C'était donc avec un .sourire sardonique qu'il écoulait mes réponses inexactes sur l'état du commerce en France, et me laissait sans pitié m'eiiloucer dans les téneliies de l'agio, des tarifs, de la tare et du poids net. Jusque-là inclusivement, ma mémoire ne me rappelle pas qu'il eût l'air trop contrarié; mais quand il me lut impossible d'expliquer au juste l'effet que le ilLscrédil des louis d'or avait produit sur la négociation des IcUres de change : — C'est l'événement national le plus remarquable demon temps, s'écria mon père or mon père avait pourtant vu la révolution de (688), et cel eiil'aiit n'en sait pas plusqu'un des poleauidu .juai !— M. Francis, insinua Owen d'un ton timide etcoiitiliant, ne peul uvmr oubliéque, par un airêt du roi de France, en date du I" mai 1700, il lut ordonne que le porteur, dans les dix jours qui suivraient l'échéance, réclamerait....— M. Francis, interrompt mon père, se rappellera siir-le-chainp , a coup sûr lout ce que vous aurez la complaisance de lui sdiilfler... Mais, que diable ! comment Dubourg l'a-t-il souffert ?... Dites moi, Owen, est-on coiilen: de Clément Dubourg, son neveu, que nous avons ici, et; jeune homme aux cheveux noirs? — C csi un dis meilleurs commis de la maismi, monsieur, un prodigieux jeune homme pour son âge, réjoi.dit Owen (car la gaité et la politesse du jiune Français avaient j5 giie -ipii ciiur). —Oui, oui, j'imagine qu'il s'entend, lui, à la banque. Dubouig a voulu que j'eusse du moins sous la main un jeune (Kinimis au couranldes alfaircs; maisje vois sa ruse, elil s'apercevra
que je l'ai découverte, quand il jettera les yeux sur son livre de caisse. Owen, payez à Clément le trimestre et qu'il s'embarque pour Bordeaux sur le vaisseau de son père qui va partir. — Vous renvoyez Clément Dubourg, monsieur? dit Owen d'une voix embarrassée. — Oui , monsieur, et sur-le-champ ; c'est assez d'avoir un Anglais stupide dans nos bureaux pour y faire des sottises, sans y garder un rusé Français pour en profiter.
J'ai vécu assez longtemps sur le territoire du Grand Monarque, pour apprendre à détester du fond de mon cœur tout acte arbitraire d'.iutorilé, quand bien même cette aversion ne m'eût pas été inspirée dès ma plus tendre enfance; je ne pus donc m'empècher de prendre jiarti pour un digne et innocent jeune homme, châtié pour avoir acquis les connaissances que mon père regrettait de ne pas trouver en moi. — Je vous demande pardon, monsieur, dis-je quand M. Osbaldistone eut cessé de parler ; mais je pense qu'il serait juste, si j'ai négligé certaines éludes, que je payasse moi-même ma faute; M. Dubourg n'a jamais manqué de me fournir les occasions de m'instruire, quoique j'en aie peu profité; et quant à M. Clément... — Quant à lui et à vous, je prendrai les mesures qui me paraîtront convenables. Mais il est bien , Frank, de prendre pour vous tout le blâme... fort bien, il faut l'avouer... Je ne puis pardonner au vieux Dubourg de s'être borné à mettre sous le yeux deFrankles moyens de s'inslruiie, sans s'assurer qu'il en prolilat, et surtout sans m'avertir qu'il n'en [irofitait point. 'Vous le voyez pourtant, Owen, mou fils a les notions naturelles d'équité qui caractérisent tout négociant anglais. — M. Francis, dit le premier commis en inclinant un peu la tête et en élevant légèrement la main droite, tic qu'il avait contracté par l'habitude de mettre sa plume derrière son oreille avant de parler; M Francis parait comprendre le principe fondamental de tout calcul moral, la grande règle de trois. Que A fasse pour B ce qu'il voudrait que B fit pour A : le prodait sera la règle de conduite demandée.
.Mon père sourit, en voyant réduire le divin précepte à une formule arithmétique; mais il reprit aussitôt: — Tout cela ne signifie rien, Frank ; vous avez gaspillé votre lemjis comme un entant, et il faut apprendre à vivre en homme. Je chargerai Owen de vous donner ses soins pendant quelques mois , pour regagner le terrain perdu...
J'allais répondre ; mais Owen me regarda d'un air suppliant , expressif, qui m'imposa le silence. — Nous allons maintenant, continua mon père, reprendre le sujet de ma lettre du l" courant, à laquelle vous m'avez lait une réponse aussi irréfléchie que peu satisfaisante. Voyons , remplissez votre verre , et passez la bouteille à Owen.
Le manque de courage... d'audace, si vous voulez, ne fut jamais mon défaut. Je répondis fermement ; — Si ma lettre a semblé peu satisfaisante, j'en suis l'àché, mais elle n'était nullement irréfléchie, car j'ai donné à la proposition que mon père a eu la bonté de me l'aire une sérieuse attention ; et ce n'est pas sans peine que je me suis vu forcé de n'y pas souscrire.
Mon père tixa un instant sur moi son œil vif, et le détourna aussitôt. Comme il ne répondait rien , je crus que c'était à moi de continuer : je parlai donc avec un peu d'hésitation, et il ne m'interrompit que par des monosyllabes. — 11 esi impossible, monsieur, d'avoir pour aucune carriên; plus de respect que j'en ai pour le commerce, ne lu^siez-vous pas négociant. — Vraiment! — Le commerce unit les nations avec les nations , pourvoit aux besoins et contribue au bonheur de tous; il est pour la république générale du monde civilisé ce que, dans la vie commune, des rapports journaliers sont à une société particulière, ou |ilutôt ce que l'air et la nourriture sont à nos corps. — Eh bien, monsieur? — Et pourtant, monsieur, je me trouve forcé de persister dans mon refus d'embrasser une profession que je suis si peu propre à suivre. — J'aurai soin que vous puissiez acquérir la capacité nécessaire : vous n'êtes plus l'hôte ni léleve de Dubyurg. — Mais, eher père que j'honore, ce n'est pas du défaut d'instrucliun que je me plains, mais de mon inhabileté à profiter des leçons. — Erreur! Avez-vous tenu un jour-* nal, comme je le désirais? — Oui, muusieur. — Veuillez l'aller chercher.
Le livre demandé était une espèce de meinorandwn que j'avais tenu par l'ordre de M. Osbaldistone, et sur lequel il m'avait recommande de consigner en notes les connaissances diverses que j'aurais acquises dans le cours de mes études. Prévoyant ((u'il voudrait voir un jour ce cahier, j'avais eu soin d'y mettre toutes sortes de détails qui devaient lui plaire particulièrement; mais trop souvent la [plume avait marché sans consulter la tète, et elle y avait insère des noies tout à lait étrangères au commerce. Je remis le carnet entre les mains de mon père, priant le ciel qu'il ne tombai point sur tel article qui pût accroître encore son inéconlentement. La ligure d'Owen, qui avait pâli à la demande du journal, avait repris ses couleurs à ma réponse facile : son sourire fut plein d'espoir quand il vit un regislre oll'ranl toutes les formes extérieures d'un livre de commerce, plus large que haut , agrafes de cuivre , reliure eu veau commun , et paraissant avoir beaucoup servi. Cette vue rendit courage au bon commis, dont la joie fut au comble quauU i(
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLOSTRÊES
entendit mon père en lire quelques passai^es, et faire ses remarques critiques à mesure qu'il lisait. — Eaux-de-vie, barils, barillets et t ^iiieaux ; à Nantis 29 la barrique ; à Cognac et à la Rochelle 27 ; à
l; .idéaux 32 Bien, Frank... Droits de tonnage et de douane,
■Viiyez les tables de Saxby... Ce n'est pas cela ; vous auriez dû copier le passage, pour le fixer" dans la mémoire... Cours des fonds étruujrers et nationaux; grains, denrées coloniales, toile, colle de poisson, harengs, stoïklish,' morue, morue l'raulie. Vous auriez dû mettre simplement nioruc : le dri)it est le mèirie. Quelle longueur a une morue ?
Owen me vovant en défaut tenta de me souffler, et heureusement pour moi j'entendis. — Dix-huit pouces, monsieur, et le stockfish \iugt-quatre — C'est cela. Il est bon de se le ra|)pcler si l'on fait commerce avec le Portugal. Maisqu'avez-vous mis là"? — Bordeaux,
fonde l'an...; Château Trompelte, palais de Galien Bien , bien ,
c'est aussi à merveille! Vous comprenez, Owen, c'est une espèce de livre brouillard où toutes les transactions du jour, achats, ordres , paiements, reçus, acquits, offres, commissions cl avis , sont consignés péle-mèle... — Pour être transcrits ensuite avtc plus d'ordre sur le journal et le grand livre, répondit Owen; je suis ravi que monsieur Francis ait anlaiit de inétiiode.
Je m'aperçus que j'avançais bon train en faveur, et je commençais à craindre que mon père pirsislàt d'autant plus à faire de moi un négociant; j'étais bien déterminé, moi, à ne pas entrer dans le commerce,elje souhaitais déjà de n'avoir paseu« autant de méttiode.» Mais je n'avais rien à redouter sur ce point, car une feuille raturée tomba du livre; mou père la prit; et, sans écouler l'observation d'Owen sur la nécessité d'attacher les feuilles volantes avec un pain à cacheter, il s'écria :— A la mémoire d'Edouard, le prince Noir!... Qu'est-ce que cela? Des vers, par le ciel! Frank, vous êtes encore plus fou que je ne l'imaginais!
Mon père, vous devez le savoir, tout entier à ses affaires de commerce, regardait avec mépris les travaux des poètes ; plein de sentiments religieux et élevé dans l'église dissidente, il regardait les travaux dart comme aussi inutiles que profanes. Avant de le condamner, il faut vous rappeler comment un trop grand nombre de poètes, à la fin du dix-huitième siècle, ont vécu et emploie leurs talents. De plus, la secte à laquelle appartenait mon père éprouvait, ou peut-être affectait une aversion puritaine contre les productions légères de littérature. Quant au pauvre Owen , si les cheveux (]■■ -i perruque avaient pu se dresser d'hoireur sur sa tète, je suis per.-uadé que les peines du coiffeur qui l'avait arrangée le malin nième eussent été perdues. Un déficit dans la caisse, une rature sur le grand livre, une erreur dans un règlement de compte , ne l'auraient pas surpris plus désagréablement. .Mon père lut la pièce, tantôt avec la monotonie d'un homme qui affecte de ne pas comprendre le sens, taiitôt avec une i mphase héroïque ; toujours avec le ton de cette mordante ironie qui irrite tant les nerfs d'unauteur. Jy parlais d'abord de Roland entouré par les Sarrasins àRoncevaux, et de son cor magique dont les sons réveillaient les échos de Fontarabie. — Les échos de Foutarabie ! dit mon pèreeus'intenompant;
la foire de Foutarabie, voilà ce qu'il fallait mettre Sarrasins!
Qu'entendez-vous par Sarrasins? ne puuviez-vous pas dire aussi bien Païens, et parler votre langue, s'il faut que vous écriviez des sottises? — Il parait que plus loin je faisais rimer Poitier avec guerrier ou quelque chose de semblable; car mon père fit cette remarque : Poitiers prend toujours un s, et je ne vois pas pourquoi ■vous violeriiz l'orthographe pour la rime. Puis je termuKÙs un \ers par sun (soleil eu anglais) et le suivant par Garonne. — Garonne el so' fil n'ont jamais rime ensemble, dit-il. Comiueut, Frank, vous n'avi.z pas même étudié les règles du misérable metier que vous avez pris? — Apres bien des vers de la même force sur le trépas obscur du prince Noir, je parlais de sa gloire brillant, comme celle de maint héros anglais, à travers des nuages de sang et de
flammes. ~ Un pareil uuage, dit-il, est un peu h.udi Dieu vous
garde, mes thers seigneurs!. . Mais le crieur public a un meilleur stvie. Il j«ta alors le papier loin de lui avec dédain, et lerniina en répétant : Par mon crédit, Frank ! vous êtes bien plus fou que je ne l'avais imagine.
Que répondre, mon cher Tresham?... Je restai immobile, dévorant ma honte, tandisque mon père me couvrait d'un regard calme, mais sévère, qui exprimait le mépris el la pitié ; le pauvre Oweii , les mains el les yeux levés au ciel, paraissait aussi frappé d'horreur que s'il venait de lire dans la gazelle le nom de son patron (larmi ceux des banqueroutiers. A la fin, faisant un violent effort, je parlai, tâchant de trahir le moins possible mon émotion. — Je sais fort bien, monsieur, que je nesui» nullement capable déjouer dans le inonde le rôle important qut: vous m'y destintz; et heureuseuieiit je n'ambitionne pas les richesses que j'y pourrais amasser. M. Owen serait beaucoup plus propre à vous seconder. (Je dis celte dernière
Shrase avec un peu de malice, car je trouvais quOwen avait abanonne bien vile ma cause.)— Owi;n! dit mon père, le pauvre enfant est fou, vraiment fou!... liictis vous, qui me renvoyez si froidement à M Owen (et il parait en effet qui' je puis compter sur un étranger ^eaucouD plus que sur mon liU), vous, monsieur, j'ose vous deman-
der, que ferez-vous? quels sont vos sages projets? — Je désirerais, monsieur, répondis-je en appelant à moi tout mon courage, voyager deux ou trois ans, s'il vous plaisait d'y consentir ; autrement, malgré mon âge, je m'estimerais heureux de pas.ser le nicme tem|is au collège d'Oxford ou à celui de Cambridge. — Au nom du sens commun ! a-ton jamais parlé ainsi? Vous mettre à l'école des pédants cl des Jacobites, quand vous pouvez pousser voire fortune dans le monde ! Aussi bien , que n'allez-vous à ■Westminster ou à Eton apprendre le rudiment et les déclinaisons , grand garçon, et recevoir la férule, si tels sont vos goûts? — Alors, monsieur, si je suis trop âgé, à votre avis, pour aller au collège, permettez-moi de ' retourner sur le continent. — Vous y êtes déjà resté trop longtemps, ; M. Francis. — Eu ce cas, je prendrai l'état militaire de préférence ! à toute autre carrière active. — Prenez le diable ! s'écria mon père bru.squement. Puis s'adoucissant : En vérité , vous me reniez plus fou -pie vous-même... Que faut-il de plus pour faire perdre le sens ,
Owen! (Le pauvre Owen secoua la tête et s'inclina sans mot
dire.) Ecoutez, Frank, je m'en vais tout terminer en deux mots : J'avais votre âge quand mon père me mit à la porte, et légua ma part d'héritage à mon jeune frère. Je sortis d'Osbaldislone-Hall sur un mauvais bidet , avec dix guinées dans ma bourse. Je n'ai pas repassé le seuil de la maison paternelle, et ne le repasserai jamais. Je m'inquiète peu de savoir si mon frère le chasseur au renard vit encore, ou s'il s'est cassé le cou ; mais il a des enfants, Frank , et l'un d'eux deviendra mon fils, si vous me poussez à bout. — Vous ferez comme il vous plaira, répondis-je avec ie ton de l'indlfTérence plutôt que du respect ; votre bien est à vous. — Oui, Frank, mon bien est à moi, si la peine qu'on se donne pour acquérir constitue en effet le droit de propriété ; mais le frelon ne mangera p^s le miel amassé par l'abeille. Pensez-y bien; quand je parle, j'ai réfléchi; et quand j'ai résolu, j'exécute. — .Mon respectable patron, mon cher patron, s'écria Owen les yeux baignés de larmes , vous n'avez pas coutume de mettre tant de précipitation dans les affaires importantes. .Avant d'arrêter le compte, laissez à M. Francis le temps de vérifier les produits. 11 vous aime, j'en suis sur, et lorsqu'il aura rais son obéissance filiale en balance avec sa volonté, cerlainementilnefera plus aucune objection. — Pensez-vous, dit mon père sévèrement, que je lui propose deux fois d'èlre mou ami , mon aide, mon confident, de s associer à mes travaux et à ma fortune? Owen, je croyais que vous me connaissiez mieux.
11 me regarda, comme s'il se disposait à dire encore quelque chose, mais il se tut, me tourna le dos, el sortit brusquement. J'étais, je l'avoue, vivement ému; la question ne s'èlait pas encore présentée sous cet aspect à mon esprit , el mon père se fiit trouvé plus satisfait de moi, s'il eût commencé la discussion comme il la termina. Mais il était trop lard. J'avais beaucoup de l'obstination paternelle; et le ciel avaitrésolu que je trouverais dans ma faule même la peine, trop douce peut-être, de ma désobéis.sance. Owen, quand nous fûmes seuls, me regarda les yeux baignés de larmes, comme pour découvrir, avant d'entreprendre le rôle d'iutercesseur, sur quel point il devait m'altaquer. Enfin il commença d'une voix Iremblanteet entrecoupée de sanglots; — Seigneur! monsieur Francis!... bon Dieu, monsieur!... quel destin, monsieur 0;bildistone!...devaisje vivre et voir pareille chose ! Vous! un si beau jeune homme !!! Pour l'amourduciel! regardez les deux côtés du compte; songez à ce que vous allez perdre, une brillante fortune, monsieur ! une des meilleures maisons de la Cité, anciennement connue sous la raison Tresham et Trent, aujourd'hui sous celle deTreshaui elOsbaldistone! Vous rouleriez sur l'or, monsieur Francis!... Ah ! mon cher raonsieurFrancis, s'il y avait quelque chose dans le travail de la maison qui vous déplût trop, eh bien !(et sa voix ne semblait [ilus qu'un soupir), je le ferais pour vous tous les mois, toutes les semaines, tous les jours , si vous le vouliez. Allons, mon cher monsieur Francis, songez au respect dû à votre père, pour que vos jours soient longs en ce monde. — Je vous 3uis bien obligé, monsieur Owen, fort obligé, vraiment; mais mon père sait comment employer son argent; il parle d'un de mes cousins; qu'il dispose à son gré de ses biens ; je ne vendrai jamais ma liberté pour de l'or. — De l'or, monsieur? je voudrais que vous eussiez vu ie calcul des profits pendant le dernier trimestre. Il y avait cinq chiffres (en livres sterling), cinq chiffres au dividende de chaque associé , raonsieurFrancis; el toutes ces richesses passeraient à un papiste, à un de ces niais du nord , et à un méchant homme surtout. Cela me fend le cœur, monsieur Francis, à moi qui ai travaillé plutôt comme un nègre que comme un homme , pour faire prospérer la maison.Voyez comme cela sonnerait bien, Osbaldislone, Tiesham el Ûsbaldisione, ou peut-être, qui sait? (baissant encore la voix) Osbaldistone, Osbaldistone et Tresham, car le nom d'Osbaldistone peut encore primer tous les autres. — .Mais , monsieur Owen, mon cousin se nomme aussi Osbaldistone; le nom de la compagnie sonnera donc absolument aussi bien à vos oreilles... — Oh ! û..., monsieur Francis, vous quijsavez combien je vous aime! Votre cousin, uh ! bien, oui, un papiste sans doute comme son père, un ennemi de la succession protestante : c'est la même chose, n est-ce pas? — Il y a beaucoup d honnêtes gens parmi les cathO'< liques, monsieur Owen,
All moment où Owen allait répondre avec chaleur, mon père rentra dans l'appartement. — Vous avez raison, Owen, dit-il, et j'avais tort ; nons prendrons pins de temps pour réfléchir à cette aftiiire. Jeune homme, je vous donne un mois pour réfléchir.
Je m'inclinai eu sdence, charmé de ce répit qui me donnait un peu d'espoir.
Le mois s'écoula lentement et sans incident remarqnable. J'allais et venais, j'employais mon temps comme bon nio semblait, sans que mon père me fit la moindre question, le plus léger reproche. Je ne le voyais guère qu'aux heures de repas, et d'un accord tacite, nous évitions toute discussion. Notre conversation roulait sur les événements du jour ou sur des sujets généraux. Personne, en nous écoulant, n'eiit deviné que nous avions à lirniiner une affaire de si haute importance; pourtant cette idé.- m'a~saiilait souvent comme un cauchemar. EUil-il possible qu'il tint sa parole et déshéritât son flls unique en faveur d'un neveu, de l'existence duquel il n'était pas mèinc certain ? Si j'eusse bien considéré les choses, la conduite de mon grand-père dans une clrcon-itance pareille ne présageait rien de bi)n ; mais j'avais pris une fausse idée du caractère de mon père. Je me souvenais encore qu'avant mon voyage en Krance, je le menais à mon gré, lui et touie la maison ; mais j'ignorais qu'il j a des hommes qui se prêtent avec complaisance aux caprices de leurs enfants en bas âge, et qui se inoiiti'ent tout autres lorsque ces mêmes enfants, parvenus à l'à^^e raùr, osent résister à leurs volontés. Je me persuadais que tout ce que j'avais à craindre était de perdre pour un Insiaui sa tendresse... peut-être d'aller passer quelques mois à la campague ; et celle perspective m'eUl peu désagréable, vu qu'elle me mettrait à même de terminer et de polir ma tradiicuon de l'Orlando furioso, poème que je voulais à toute force publier en vers anglais. Jo laissai cetie supposition s'emparer si bien de mon esprit, qu'ayant repris mon brouillon, je méditais déjà sur les itances que je devais reloucher, quand l'entendis frapper doucement à lapoitedemaciiambre. — Entrez, dis-je; et M. Oweu parut. Il y avait tant de régulariié dans les démarches et les habitudes de ce digne homme, que, selon lùute apparence, c'était la première fois qu'il montait au second étage de la maison : et je me demande encore comment il fit pour découvrir mon appartement — Monsieur Francis, dit-il en devançant mes témoignages de surprise et de plaisir, je ne sais s'il convienl bien de vous répéter ce qu'on m'a dit... il est peut-être mal de parler hors des bureaux de ce qui se passe au dedans... on ne doit pas, suivant le proverbe, dire aux piliers du inagdsin combien i! y a de lignes dans le livre-journal ; mais le jeune Twineall, absent de la maison pendant une quinzaine et plus, est de retour depuis deux jours. — Fort bien, monsieur; mais en quoi celte nouvelle me louchc-t-elle'; — Attendez, monsieur Francis; votre |ière l'a charge d'une commission particulière, et je suis sûr qu'il n'allait point à Falmouth pour l'alfaire des sardines; les com|)tes àExoter avec blaclvwell et compagnie sont arrêtés; les entrepreneurs des mines de Cornwall, Trevaniou etTreguilliam, ont payé loutre qu'ils pouvaient payer ; pour toute autre atlaire il eût fallu consulter mes livres... enlin, je crois fermement que Twineall est allé dans le nord. — Le pensez-vous réellement'? dis-je un peu effraye. — Il n'a parle, monsieur, dijiuisson retour, que de ses b ittes neuves, de ses éperons écossais, et d un combat de coqs à York.... Le fait est aussi vrai que la table de multiplication... Fasse le ciel, mon cher enfant, que vous Consentiez à ce que demande votre père, à devenir, en un mot, un bon ut brave negociaiii !
J'éprouvais en cet instant une violente tentation de me soumettre et de faire le bonheur d'Oweu eu le chargeant de dire à mon pore que je nie rendais à discrétion. Mais l'orgueil... source de tant de Itien, source de tant de mal dans le cours de notre vie, l'orgueil s'y opposa. Mon consentement était au bout de ma langue, et pendant que je m'edorçais de l'exprimer, la voix de mon pcre appela Owen : Il se hâta de sortir, te l'occasion fut [perdue.
Mon père était méthodique en toutes clio,si;s. .\u même jour, à la même heure, dans le même appartement, du même ton et avec le même geste qu'un mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite de me prendre pour associe et de m'aisigner di:s fonctions dans ses bureaux : il (init eu in'iiivilant à lui faire connaître ma resolution invariable. Je trouvai dan- le nioniiml quelque cliise de peu affectueux dans celte manière d'agir, et je pense encore que la conduite de mon père n'était pas prudente. Par un trailement plus doux, Il aurait eu gain de cause. Eu cet éiat, je ristai ferme, et refusai re>pectueuseiuent ses olFres. l'eut être puais qui peuljugerson propre cœur?) peat-êlre croyais-je indigne d'un liomuie de se rendre à la première sommalion, peut-être desiraisje être presse de manière à motive, a mes yeux un changement de résolution. S'il en était ainsi, ji; fus désappoiiile ; car mon perc se louriia vivement vers Owen, et dit seulement : — Vous voyez qu'il en est comme je vous i ai annonce. Puis s'adressanl à moi : &h bien, Francis, vous êtes en âge et eu état de juge.r aussi bien quo j<)inais quel tiieinin duit vous conduire au boiili(!ur; je n'ajoute doi>e pas un luol. Mais sans élu: l'.)r •( , mol, desni\re vd, plans plus qu« vous n'êtes obligé de vous soumettre aux miens, puis-je vous
demander si vous avez formé des projets oii mon assistance vou soit utile?
Déconcerté par celte question, je répondis cependant à peu prè ainsi: —N'ayant appris aucun état, et me trouvant sans fortune, i m'était évideniinent impossible de subsister si mon père ne venai à mon secours ; mes désirs d'ailleurs étaient fort modérés, et j'es pérais que, maigre mon aversion pour la carrière qu'il me propo sait, il ne me retirerait pas entièrement sa tendresse et sa protec tion paternelle. — C'est-a-dire que, vous appuyant sur mon bravons irez cependant oii bon vous semble ; cela se concilie dil'fici lemenl, Frank... Pourtant, j'imagine que vous suivrez mes conseil? en tant qu'ils ne contrarieront pas vos idées. Je voulus parler.. Silence, s'il vous plaît, conlinua-t-il : en supposant que la chos vous convienne, vous partirez immédiatement pour le nonl d l'Angleterre, vous irez chez votre oncle, et vous ferez conna* sance avec sa famille, l'arini ses flls ( Il en a six, je crois) , j'en c choisi un qui, m'assure-t-on, est bieii digne de remplir la plac que je vous de^lillais dans la maison. .Mais il reste quelques arian gements à terminer, et votre présence dans la famille peut èti utile. Vous recevrez d'autres instructions à Osbaldistone, où vou aurez la complaisance de rester jusqu'à nouvel ordre. Tout sera pré pour votre départ demain au matin.
Sur ces mots, mon père sortit de l'apparleraenl. — l.3ue signifi tout Cela, monsieur Owen? dis-je à liioii vieil aiiii, dont la tigui indiquait le plus profond abattement. — Vous vous êtes perdi moiisi ur Frank, voilii tout ; lorsque votre père a pris une fois c ton Calme et determine, il ne change pas plus qu'un arrêté d compte.
Il disait vrai. Le lendemain, dès cinq heures, j'étais sur la rou d'Yuik, monté sur un assez bon cheval, avec cinquante guinées dai mon gousset, allant, selon toute probabilité, faciliter l'arrivée c celui qui devait prendre ma place dans le cœur de mon père ans bien que dans sa maison, et peut-être même dans son héritage.