PARIS 1850, J. BUY AII¥É, ÉDITEUR
27, RUE GUÉNÉGAUr, 27.
Vous réclampz , ami ,
3uelques-unes des heures e loisir que la Providence accorde à ma vieillesse; et vous voulez que je les emploie à vous décrire les événemerls qui ont rempli mes premières années.
Le souvenir de ces aventures fiiil sur moi une irapression à la fois douce et pénible, accompagnée d'un yif sentiment de reconnaissance et de vénération pour Celui qui a guidé mes pas dans ce sentier douloureux aboutissant au bonheur. Je dois croire aussi , comme vous me l'avez souvent affirmé, que des aperçus pris il y a près d'un demi-siècle, sur des peuplades toutes primitives, auront quelque intérêt pour ceux qui aiment à «couterles récits d'un vieillard. Songez néanmoins que les aveux d'un ami à un ami perdent la moitié de leurs charmes quand ils sont confies au pa|iier. Le mouvemi>nt d'une causerie intime déguise bien des fautes qui ressorlcnt dans le silence du cabinet. Mais votre santé, votre âge, annoncent, selon les |)robabilité,« humaines, que William Treshiim doit survivre à Frank O,baldisione.
Jetez donc ces souvenirs dans quelque tiroir secret de votre liureau, jusqu'à te que nous soyons séparés par un événement qui peut arriver à chaque iniianl. qui doit infailliblement arrive: avant peu, av mt très peu d années. Quand nous nous serons quittés ici bas piur T. IV.
Vernon.
nous retrouver dans u" monde meilleur, vous chérirez sans doute , plus qu'elle ne le mérite, la mémoire du voyageur parti le [^iremier, et vous trouverez dans les détails que je confie maintenant au papier un sujet de réflexions mélancoliques qui ne seront pas sans charmes. D'autres lèguent à leur ami la représentation de leur visage ; moi, je remets entre vos mains l'exposé fidèle de mes sentiments et de mes pensées, de mes qualités et de mes défauts, dans la ferme espérance que les folies d« ma jeunesse trouveront en vous la même indulgence que vous avez montrés pour les fautes de mon âge mûr.
Cette forme de Mémoires (titre ambitieux peut-être) adressés à un ami d'enfance, offre cet avantags que l'écrivain peut éviter une foule de détails pleins de trivialité. Ai-je le droit de vous accabler d'ennui, parce que vous êtes disposés à me lire et que j'ai devant moi de l'encre, du papier et du temps? Et cependant je n'ose vous promettre de ne pas abuser de l'occasion si favorable qui m'est olferle de parler de moietde ce qui me touche. Le plaisir de raconter, quand nous sommes nous-méme le héros d« l'histoire, nous fait sou-
vent oublier ce que nous devons à la patience des a»-^' «""; «\ 'f plus sages ont cédé à cette séduction. Je vous citerai pour tou exemple, cette édition originale et véritablement rare des Memo,res
LfiS ATJU-ETIS TJTTÈR.\1RF.S lUX^STJlfeES.
de Sully, qn'avec roiL'in il il'iiii bililiomaiie vous iiielii'/ aii-dossus de celle t>ù rwuvniu'e a ele re.luil à la foniie Milgaire. Quant à moi, en tlTel, je reganle 1 i^eniplaire priinilif cunmic furl ciiiiiux, par ceta se*il qu'il nous ujonlre jusqu'à quel point nn aussi jjiaiid homme fut arcessilile au sentiment de son importance personnelle. Si. Bta mémoire ne me trompe, ce veritable homnie d'Btal n'avait p4r5<Jesii;né moins de quatre gentilshommes de sa maison (uiur enregistrer tous les événements de sa vie, sous le titre de lUémarial iksfugiset roijalex nffairis iFElat, àomealiquof. politiques et nii/»faires. faites par Heury l\\ etc. Or, ces gravis historiograpln's, ayant achevé leur compilation, l'ornièrenl de tous les événements remarquables de la vip de leur maître ini r«cit adressé à lui-mcmc, in propria persana. Ainsi au lieu de raconter son histoire à la troisième pei-son ne, comme Jiifes Cesar, ou à la première, conuie presque tous ceux qui se font les lieros de leurs récits, SuJIy se donna le plaisir r:i(finé de se faire dire ses peiisers et gestes par la bouche de ses secrétaires, étant ainsi l'audileur aussi bien que le héros, et probablemenl Fanleur de l'ouvrage. Ce doit avoir de un fort beau ïpeclacle que celui de l'ex-niinisire, empesé llans sa fraise et galonné dans son justaucorps, assis pompeusemetit sous un dais, écoulant le travail de ses historiographes, qui, debout et découverts devant lui, lui disaient gravement : « C'est ainsi que vous vous êtes exprimé, monseigneur le duc ;... ainsi que vous avez conclu,... tel était le sentiment de Voire Seigneurie sur ce point... Tels étaient les secrets conseils qu'elle donnait au loi en cette autre occasion : «toutes choses qui étaient bien mieux connues de leur auditeur que des rédacteurs eux-mêmes, et qui pour la plupart n'avaient pu leur être transmises que par lui. Sluposition n'est pas aussi étrange que celle du grand Sully; et cependant il v aurait quelque chose de bizarre à voir Frank Osbaldislone donner à NVilliam Tresham des délails minutieux sur la naissance, la famille et l'éducation dudii Frank, connu des ses premières années par ledit William. Je lutterai donc du mieux que je pourrai avec l'esprit tentateur, et je tâcherai de ne rien vous redire qui vous soit déjà trop connu et qui ne soit pas essentiel.
Vous devez vous ra|ipeler mon père, l'associé de votre père. Cel'endaut vous l'avez à peine vu dans son bon temps, avant que l'âge et les infirmités eussent éteint cet esprit ardent qu'il portait dans toutes ses opérations et ses entreprises. 11 eût été plus pauvre sans doute, mais non moins heureux, s'il eût consacré aux progrès des sciences ces facultés si énergiques, cette haute puissance d'observation, qui se dévelopiièrent plus obscurément dans le négoce. 11 y a dans les chances des spéculations commerciales quelque chose qui captive les esprits hasardeux, indépendamment de l'espoir du gain. A qui s'embarque sur l'élément perfide, il faut l'adresse du pilote et le courage du capitaine; et avec ces qualités même, il pourra échoiier et se perdre, si la fortune ne soultle point de son côté. Cette alliance de previsions sûres et de coups de des inattendus; cette question sans cesse posée : le hasard va-t-il triompher de la prudence où la [irudence du hasard? voilà qui donne une occupation suffisante à l'eiieigie comme aux sentiments de l'homme; par là le commerce a tout I attrait du jeu sans eu avoir l'immoralité (dit-on).
Au commencement du xviii= siècle (Dieu me soit en aide aujourdbuiijj étais un jeune homme de vingt ans. Placé par mon père à bo!deaux,je fus tout à coup rappelé par lui en Aiiglelerie sous prétexte d'une affaire importante. Je n'oublierai jamais notre premiere entrevue. Vous savez combien il était bref, brusque et sévère dans sa maniiire de signifier sa volonté. Il me seiuble le voir encore, la tête droite et ferme, la démarche vive et résolue, l'oeil penetrant, la figure déjà ridee par les inquiétudes; il me semble entendre ses paroles, toutes indispensables, toutes un peu rudes; mais d'une rudesse qui ne venait point de l'àme.
A peine detcendu de mon bidet de poste, je courus à l'apparteoienide mon père. 11 s'y promenait avec le calme d'un homme oc- <aipe, calme que ne put troubler la presence d'un tils unique, quoique nous ue nous fujsions pas vus depuis quatre ans. Je me jetai ilans ses bras. 11 était bon père, ajires tout ; et une larme brilla un iiiïtant dans ses yeux. — Dubourg m'écrit qu'il est content de vous, Irank. — J'en suis charme, mon^ieur... — Mais, mo), j'ai moins sujet de l'être, ajouta-t-il en s'asseyant à son bureau. — J'en suis desule, monsieur... — Charmé, désolé, Frank, sont des mots qui le (dus souvent ne signifient rien. Voici votre dernière lettre.
Il prit en effet ma dernière missive au milieu de plusieurs autres papiers réunis par un morceau de ficelle rouge et soigneusement enquêtes. La gisait ma pauvre épiire, traitant le snjet le plus intéres,-ahi pour tuoi, écrite avec assez de peine, je vous jure, et dans un style que je croyais capable de toucher, sinon de convaincre; là, dis-je, elle gisait enfouie au milieu de lettres d'avis, de credit, de tout ce fatras enlin, comme je l'apiielais alors, d'une correspondance commerciale. Je ne puis ni'eui[ièther de sourire en songeant a ce petit mouvement de dépit. Sans doute, pensais-je, uûe lettre de cette iinporlance je n'osais pas dire nue lettre aussi bien écrite) mentait une place a part et une plus sérieuse attention que les chiUons relatifs aux affaires courantes d une maison de banque. Mon père ne remarqua point ma mauvaise humeur ; l'eût- il remar-
quée, il n'en eût rien dit. 11 continua, ma lettre à la main : — Voici commeni, Frank, en date du 21 du mois dernier, vous me déclarez que. s'il s'agit d'arrêter un plan et de choisir une profession pour votre vie, vous attendez de ma bonté paternelle au tnoins le droit du refus; ear vous avez des objections insurmotitaliles; oui, insurnioniablcs, c'est bien le mot: je vous engagerai en passant à écrire d'une manière plus lisible, à barrer vos t et à ouvrir davantage les crochets de vos s;... des objections insurmontables à l'arrangement que je vous ai proposé!... Puis vous développez voire [leusee en quatre jiages, et avec un peu plus de précision nous l'cussiiz renfermée en quelques lignes; car tout revient à ceci : vous ne voulez pas faire ce que je veiix. — C'est-à-dire : je ne le puis l'aire pour le moment, mais certes je le voudrais. — Les mots ont peu du poids sur mon esprit, jeune lioinme, dit mon père, à qui son inflexibilité d(jnnail toujours l'air du plus grand calme. Ne pas pouvoir est peutèirc plus poli que ISe pas vouloir; mais ces expressions sont synoii\nie> quand il n'y a pas d'impossibililc morale. Du reste, je n'aime point à traiter les affaires avec precipitation; nous reprendrons ce sujet après diner?... Oweii !
Owen [larut, non pas avec ces cheveux d'un blanc d''argent que vous avez plus tard veneres ; car il n'avait guère alors que emqnante ans; mais il portait le même habit complet brun clair, oa un autre exactement semblable, les mêmes bas rie soie gris de perle, le même col avec sa boucle d'argent, les mèiiies manchettes en lÂtiste plisseesqui s'avançaient sur ses mains au salon, mais que dans le bureau il repliait soigneusement sous ses manches pour éviter les taches d'encre ; c'était enfin la même physionomie grave, foimali.ste, et cependant bienveillante, qui distingua juvqu'à sa luorl le premier com u is de la celebie maison Gsbaidistone et Tresham. — Owen, dit mon pore quand le vieux commis m'eut serré amicalemeiii la main, vous dinerez aujourd'hui avec nous, pour entendre les nouvelles que Fiank nous apporte de nos correspondants 4e Bordeaux.
Owen fit un de ses saints empesés de respectueuse gratitnde; cflr, dans ce temps où ta distance entre inlciieurs et su [lerieurs était observée avec une extrême ligidite, une j'areille iuvitation était une faveur notoire. Je me rappellerai longtemps ce diner. Profondément affecté d'inquiétude et de dépit, j'étais incapable de prendre à la conversation la part active que mon père semblait attendre de moi, et je lepondis souvent d'une manière peu satisfaisante à ses questions multipliées. Owen, partagé entre sou respect pour le patron et sou aniitie pour le jeune homme qu'il avait si souveut fait danser sur ses genoux; Oweu , avec le zèle tmude de l'allié d'un vaincu, s'ellorçail, à chaque bévue où je tombais, d'expliquer iiiou erreur ei tie couvrir ma retraite : mauœuvies qui, au lieu de me servir, ajoutèrent encore au depit de mon père et en attirèrent une partie sur mon ofticieux défenseur. Dans la maison de Dubourg, je n'avais pas été litieralement comme ce commis
Qui mettait chaque jour son père à la torture, En taisant un quatraiu au lieu d'une facture;
mais, franchement, je n'avais été assidu au bureau que tout juste assez pour obtenir de bons rapports sur mon compte de la part de ce Français, ancien correspondant de notre maison, charge par mon père de m'initier aux mystères du ccnuniirce. Dans le fait, je m'étais adonne presque exclusivement à la littérature et aux exercices du corps. Mon père ne pouvait dédaigner complètement ces deux oidrts de talents. U avait tiopde bon sens pour ue pas savoir qu'ils coiivieuneut a tout le niondL-, et il était bien aise qu'ils viussent ajouter du relief a ma position future. Mais son ambition était avant tout que je lui succédasse iiuu-seuiement dans sa fortune, mais dans les plans et les idées par lesquels il imaginait que pouvait s'accroître et se perpétuer un riehc heriiage. L aiuour Ue sa profession était sou premier motif pour m'y in.gagLr sur ses traces; mais il avait d'autres laisons que je ne eoiiiuis que plustaid. Aussi ardent qu'habile dans ses projets, chaque succès l'excilatt à tenter une uouvelle speculation et lui donnait les mojeni a'y réussir. Ou eût dit qu'une fatalité le poussait, comme un auihilieux conquérant, à s'avancer d'entreprise en eutrei>rise, sans assurer ce qu'il avait acquis, et encore moins en jouir. HaLiiué à voir touie sa fortune uaus la balance du liasaid, qu il savait incliner en sa faveur, il ressemblait au manu, accouluu»e à braver la mer et 1 ennemi, sentant sou courage s'accroître la veille d'une tempête ou d'une bataille. U songeait toutefois aux derangements que la vieillesse et les maladies pouvaient apporter à ses moyens d'exécution; et il souhaitait vivement de s'assurer en moi un aide à^Jlii ses mania fatiguées pussent remettre le gouvernail. Votre père, mon cher T, esuaiu, quoique toute sa fortune lût placée dans la maison, n'etail qu'un associe comuiauditaire, comme disent les negociauls: la prohiie d'Ovveu et son habileie dans les details reuduient ses servîtes luesiiuuibles Comme premier commis; mais il n avait ni les coiinaissancts ni les talents nécessaires (lour prendre la direction générale. Si mou père venait à mourir tout à coup, q\ie deviendrait cette fouie de piojets qu'il avait conçus, à moins que son fils, Hercule commercial, ne pût por-
hOB-ROY.
ter le fardeau d'Atlas défaillant? Par ces motifs, et par d'antres dont il ne me parla pas, mon père avait pris sur mon avenir une rcsoluti(in invariable. J'aurais dû pourtant, ce me semble, être consulté; car, presque aussi opiniâtre que lui, j'avais pris une détermination tout-à-fait contraire. On adnirttra, j'rspere, comme excuse do la résistance qu'en cette occasion j'opposai aux desseins de mon père, mon ignorance de ses motifs et de l'influence de mon consentement sur son bonheur véritable. Me croyant sûr de posséder un jour une immense fortune, je n'avais de ma vie songé qu'il fallût, pour la recueillir, m'astreindra à un travail, à des gènes qui n'étaient ni dans mon goût, ni dans mon caractère. Je m'imaginais, lorsque mon père me proposa d'entrer dans le commerce, qu'il désirait nie \oir augmenter encore les trésors par lui amassés; et pensant être meilleur juge que lui des routes du bonheur, je ne les cherchais pas dan» le gigantesque, ayant déjà le superflu.
Je n'avais donc pas employé mon temps à Bordeaux comme l'eût souhaité mon père. Ce qu'il regardait comme le but principal de mon séjour dans cette ville n'avait été que secondaire pour moi , et je l'aurais négligé tout à fait, si j'eusse osé. Dubourg, correspondant privilégié de notre maison, était trop habile politique pour faire au chef de la maison, sur son unique enfant, des rapports qui auraient mécontenté le fils et le père ; il se pourrait même, comme vous le verrez bientôt, qu'il voulût servir ses propres intérêts en m'abandonnant à ma fantaisie. Ma conduite était régulière; il ne pouvait donc, en admettant qu'il y fût disposé, rendre mauvais compte de moi; mais peut-être le rusé Français n'eût-il pas été moins complaisant, si j'eusse été sujet à des vices pires que la paresse et que l'aversion pour les affaires de cnmmcc : aussi , pourvu que j'employasse une partie raisonnable de mon ("mps aux travaux du bureau, il me laissait volontiers consacrer l'autre à des études plus classiques, et ne se fâchait jamais en me voyant occupé de la lecture de Corneille et de Boileau , an lieu d'étudier quelque écrivain commercial. 11 terminait toutes ses lettres à son correspondant par une formule aussi adroite que concise : « Le jeune homme est, en un mot , tout ce qu'un père peut ilésirer. » Jamais mon père ne se fâchait pour une [ihrase, fût elle mille fois repétée, pourvu qu'elle fût claire et piécise; Addison lui-même n'eût pas trouvé d'expres- .>.ions capables de le satisfaire plus que celles-ci : « An reçi de votre honorée lettre... Ayant fait honneur aux billets inclus, etc.» Sachant fort bien ce qu'il désirait faire de moi , M. Osbaldistone ne doutait plus, d'après la phrase favorite de Dubouig, que je ne fusse l'enfant qu'il souhaitait, quand , jour de douleur! il reçut la lettre par laquelle, après de longues et éloquentes excuses, je refusais l'emploi, le pupitre et le tabouret qui m'étaient destinés dans un coin du cabinet obscur de Crane-Alley, pupitre et tabouret qui , plus élevés (juc ceux dOwen et des autres commis , ne le cédaient qu'au trépied de mon père lui-même. Dès ce moment tout alla mal : les letircs de Dubourg devinrent aussi suspectes que s'il eût laissé protester ses lettres de change ; je fus rappelé à Londres, et reçu comme vous venez de l'apprendre.