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CHAPITRE IV

A cette époque, il existait encore un usage qui, je crois, est aujourd'hui passé de mode, ou seulement observé par le vulgaire. Les longs trajets se faisaient à cheval, et par conséquent a petites journées, les voyageurs s'arrêtaient d'ordinaire le dimanche dans une ville où ils pouvaient assister au service divin, et ou leurs cbe

vaux se reposaient tout le jour, coutume aussi profitable à ces utiles animaux qu'à l'homme lui-même. A cette habitude s'en rattachait une autre , qui rappelait la vieille hospitalité anglaise, c'est-à-dire que le maître d'une bonne hôtellerie, se dépouillant le septième jour dr son caractère d'aubergiste , invitait les hôtes à partager son diner de famille, son bœuf et son pudding. Cette invitation était toujours acceptée, sauf par les personnes de haute distinction, et la bouteille de vin que l'on faisait apporter après dîner, pour boire à la santé du maître du logis, était la seule récompense qu'on lui offrît ou qu'il voulût accepter.

rétais né citoyen du monde, et je me plaisais à toutes les scènes qui pouvaient me faire connaître plus intimement mes semblables; d'ailleurs, pour faire autrement que les autres , je ne pouvais me targuer d'un rang bien distingué : je ne manquais donc pas d'accepter, chaque dimanche , l'hospitalité de mon hôte du Grand- Cerf, du Lion fu de l'Ours. L'honnête aubergiste, plus plein que jamais de son importance, en voyant assis à sa table les hôtes qu'il servait les autres jours , était déjà lui-même un spectacle plaisant. D'autres planètes moins brillantes accomplissaient leurs révolutions autour de l'astre principal ; car les beaux esprits, les notables de la ville ou du canton, l'apothicaire, le procureur, et le ministre luimême, ne dédaignaient pas de prendre part au festin hebdomadaire. Les convives, gens de pays divers, exerçant divers états, formaient par leur langage , leurs manières et leurs opinions, de singuliers contraisles, propres à intéresser l'observateur de la nature humaine.

A pareil jour et dans semblable occasion , mon craintif compagnon et moi nous allions nous asseoir à la table de l'aubergiste de l'Ours Niir, dans la ville de Darlington, évèché de Durham, quand notre hôte à face rubiconde nous apprit d'un ton qui senUit l'excuse qu'un gentleman écossais devait dîner avec nous. — Un gentleman !..- quelle espèce de gentleman ? dit mon compagnon un peu brusquement, sa pensée se reportant sur les Gentlemen degrandchemin, ainsi qu'on appelait alors les voleurs. — Ma foi, une espèce écossaise de gentleman , je vous l'ai déjà dit, répliqua l'hôte; ils sont tous nobles, comme vous savez, même quand ils n'ont pas de chemise sur le dos ; mais enfin l'étranger est présentable... c'est bien le meilleur Breton du nord qui passa jamais le pont de Berwick... un marchand de bestiaux , je crois. — Procurez-nous sa société en ce cas, répliqua mon compagnon; puisse tournant vers moi, il m'adressa quelques réilexions. Je respecte les Ecossais , monsieur ; j'aime et j'honore cette nation , à cause de ses excellentes mœurs. On les dit pauvres et peu soigneux de leur toilette ; mais ils sont honnêtes sous leurs haillons ; et des gens dignes de foi m'ont assuré qu'on ne connaissait pas en Ecosse les voleurs de grand chemin. — C'est qu'en Ecosse il n'y a rien à voler, dit notre hôte avec un gros rira, applaudissant lui-même à ce trait d'esprit. — Non, non , mon hôte, répondit derrière lui une voix forte; c'est parce que les douaniers anglais envoyés au-delà de la Tweed exercent le métier de brigands, sans laisser de beso^Mie aux coquins du pays. — Bien dit , monsieur Campbell ! répliqua l'aubergiste ; je ne vous croyais pas si près de nous. Mais, vous savez, les gens de l'Yorkshice ont leur franc parler... CoinUiCnt vont les marchés dans le midi? — Comme à l'ordinaire ; les sages achètent , les fous sont achetés et vendus. — -Mais les sages et les fous dinent les uns comme les autres ; et voilà .. voilà une pièce de bœuf, telle que moine affamé n'en attaqua jamais.

A ces mots, il aiguisa lestement son couteau, se mita la place du maître, selon sa coutume, et chargea les assiettes de ses hôtes de tranches succulentes. C'était la première fois que j'entendais l'accent écossais, et même que je me trouvais en compagnie avec un individu de cette nation primitive, qui dès longtcm|)s avait occupé et intéressé mon imagination. Mon père, comme vous le savez, était d'une ancienne famille du Northumberland, et le manoir de nos ancêtres ne se trouv.iit qu'à quelques niillrs du lieu oii je dînais. Le ressentiment de mon père contre sa famille était encore si vif,

3u'il parlait rarement de ses aïeux, et, à ses yeux, la plus absurde e toutes le» vanités était celle de tenir à là noblesse. Toute son ambition était qu'on cilAt William Osbaldistone comme le premier, ou du moins comme un des premiers négociants de Londres; et quand on lui eiit prouvé qu'il descendait en ligne directe de Guillaume-le-(>jnquéranl, sa vanité en eut été moins flattée que d'entendre le bruit et l'agitation que son arrivée causait ordinairement parmi les haussiers et les baissiers de Stock-Alley (la Bourse). 11 souhaitait à C'iii|i sûr que je pusse ignorer toujours mon origine, pour qu'il n'y eut jioint entre nous divergence d'o[iinioii à ce sujet. Mais ses desseins , comme il arrive souvent aux plans le mieux combinés, furent contrariés par un être que son orgueil n'eût pu croire a.s.sez important pour influer sur ses projets. Sa nourrice , vieille femme du Northumberland, était la seule jiersonne de son pays natal à laquelle il s'intéres.sât ; et quand la fortune eut commence de lui sourire , le premier usage qu'il lit de ses dons fui de recueillir chrz lui Mabel Rickets. Apres la mort de ma mère, le soin d'élever mon enfance maladive, qui demandait l'attentive affection d'une f«inRi« , fut dévolu à la ticilla Mab«l. Comm« s"n maître lui «t«(i

défendu de parler jamais devant lui des bruyères, des taillis et des vallons de son cher Northumberland , elle s'en dédommageait en me faisant, à moi petit, mille descriptions des lieux où elle avait passé Sd jeunesse, et de longs récits des événements dont ce pays a été le theatre. J'y prêtais l'oreille plus volontiers qu'à de graves leçons. 11 me semble encore voir la vieille Mabel, la tête un peu branlante et couverte d'un grand bonnet aussi blanc que la neige la

figure ridée, mais conservant cet air de santé qu'elle avait prisdans les travaux rustiques... il me semble la voir promener ses regards sur les murs de brique et la rue étroite qu'on apercevait de nos fenêtres, lorsqu'elle finissait avec un soupir sa vieille ballade favorite que je préférais alors et... pourquoi non?... que je préfère encore à tous les airs d'opéra qui furent jamais in ventés par le génie capricieux d'un maestro. Voici le refrain de cette ballade :

Toujours le chêne, et le frêne et le lierre Verdissent mieux au nord de l'Angleterre.

Mabel, dans ses légendes, ne parlait jamais de la nation écossaise qu'avec une chaude animosité. Les habitants de la frontière opposée remplissaient dans ses récits les rôles que les ogres et les géants aux bottes de sept lieues jouent d'ordinaire dans les contes de nourrices. Et comment s'en étonner? n'était-ce pas Donglas-le-.Noir qui avait tué de sa main l'héritier de la famille d'Osbaldistone, le jour même où il avait pris possession des domaines de ses pères.... le surprenant an milieu d'une fête qu'il donnait à cette occasion ? N'estce pas Wat-le-Diable qui enleva tous les pourceaux d'un an dans les bruyères de Lanthorn-Side, du temps même du père de mon grand-père? Et n'avions-nous pas mille trophées qui, suivant la vieille Mabel, étaient des preuves glorieuses de la vengeance que nous en avions tirée? Sir Henri Osbaldistone, cinquième baron du nom, n'enleva-t-il pas la jolie fille de Farnington, comme Achille ravit autrefois Chryséis et Briséis? ne la retint-il pas dans soa chàteau-fort malgré tous les efforts de ses amants, secondés par les chefs écossais les plus braves et du plus haut renom? Et nos épées n'avaient-elles pas brillé plus d'une fois dans ces batailles où l'Angleterre triompha de sa rivale ? C'est dans les guerres du nord que notre famille acquit toute sa gloire, éprouva tousses malheurs. Enflammé par ces récits, je m'habituai dès l'enfance à considérer la nation écossaise comme l'ennemie naturelle de la race britannique, et mes préventions ne purent qu'augmenter par les discours que mon père tenait parfois sur ce sujet. S'étant engagé avec des montagnards dans une vaste speculation relative à des bois de chêne, il les accusait d'être louj mrs mieux disposés à conclure un marché et à exiger des arrhes qu'exacts à remplir leurs engagements. Les négociants écossais qu'il était obligé d'employer comme intermédiaires dans ces occasions étaient aussi soupçonnés par lui de s'adjuger par mille moyens dans les bénéfices une part plus considérable que leur droit légitime. Bref, si Mabel maudissait les armes des vieux guerriers de l'Ecosse, M. Osbaldistone ne s'emportait pas moins contre les ruses de ces modernes Sinons; de telle sorte que tous deux m'inspiraient sans le savoir une aversion sincère pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne, sanguinaires au combat, perfides durant la paix, égoïstes, avares, fourbes jusque dans les moindres affaires, dénués de toute vertu, à moins qu'on ne donne ce nom à une férocité qui ressemblait à du courage dans la bataille, et à une infâme adresse qui leur tenait lieu de prudence dans les relations ordinaires. Pour justifier ou pour excuser du moins ceux qui m'élcvaient dans ces préjugés, je dois dire qu'A, cette époque les Ecossais n'étaient pas moins injustes envers les Anglais, qu'ils regardaient comme un peuple efféminé, ami du luxe, fier de sa richesse. Tels étaient les germes de la haine qui, séparait les deux nations, brandons de discorde qui,a|irès avoir produit de vastes incendies, sont aujourd'hui complètement éteints.

Ce fut donc avec une impression défavorable que je regardai le premier Ecossais qui se présenta devant moi. Son extérieur justifiait mes préventions. H avait, comme la plupart de ses compatriotes, des traits durs, une taille athlétique , l'accent national, et ce ton lent et pédantesque à l'aide duquel ils essaient de iléguiser les vices de b.'ur dialecte. Je remarquai aussi, dans beaucoup de ses observations et de ses réponses, la défiance et la finesse écossaises, mais je ne m'attendais pas à l'air naturel d'aisance et de supériorité qui semblait l'élever au-dessus d'une société de rencontre. Son habit était aussi grossier que possible, quoique décent ; et ilans un temps où l'on faisait si grande dépense pour la toilette, même parmi les moindres gens qui prétendaient au titre de gentleman, son accoutrement annonçait sinon la pauvreté, du moins la gène. Sa conversation me fit connaître qu'il faisait le commerce de bestiaux, état (leu relevé dans les idées du monde. Néanmoins, malgré tous ces désavantages, il traitait le reste de la compagnie avec cette politesse froide et Cacile qui annonce une supériorité réelle ou imaginaire sur ceux à qui elle s'adresse. Quand on lui demandait son avis sur lin point, il répondait avec ce ton d'assurance que prend un homme ■•iiperieur par son rang ou ses connaissances. Mon hôte et ses conviv>i> du dimanche, apr^ ua« ou deux tentatives pour soutenir leul'

LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTREES

liinioii à force de p.mmons, plus que par leur tosiqiie, se laissaii'iil Il à peu dominer par M. Campliell, qui devint ainsi niailre dt; In iiversalion. Je fus tiMilé, par curinsité, d'entrer moi-même en Hce, i' liant à ma connaissance du nmnde, développée par mon séjour l'étransjer, et ;» réducntinn passable que j'avais reçue. Sons ee ■i-nier rapport, il n'essava pas de soutenir la lutte, et il me fut aisé voir que ses facultés naturelles n'avaient jamais été cultivées. 'lis je le trouvai bien mieux au courant que moi sur la situation !iielle de la France, sur le caraclère du duc d'Orléans qui venait i ire appelé à la rca;ence decerovaume, et sur celui des ministres 111 l'entouraient; ses remarques fines, piquantes et parfois . «îatirijies, dénotaient un homme qui avait étudié de pros les affaires li.' ce pays. Qu.uiii la conversation lomliait sur la politique anglaise, CaniplicU gardait un silence et allect.-iit une modération dictés par la prudence. Les divisions dfs whisjs et des tories ébranlaient alors l'Angleterre jusque dans ses fondements. Un parti i)uissant, dévoué au roi Jacques, menaçait li dynastie île Hanovre tout récemment établie snr le trône. Cha<]ue taverne retentissait des disputes politiques, et comine les opinions très lartres de mon hôte lui permett ai'iit de méwager toutes les lionnes pratiques, ses convives hebdomadaires entamaient souvent à sa table des discussions aussi violentes que s'il eût traité le conseil de ville. Le curé et l'apothicaire, avec un petit homme qui ne disait nrnt de sou étal, mais qui, à en juu'er par l'agilité de ses doigts et ses dillérents gestes, di!vait être le barbier, épousaient vivement la cause des grands dignitaires de l'Esliseet celle des Stuarts. Le percepteur des contributions, comme il était de son devoir, et le procureur, qui visait à une petite place dépendante delà couronne, prenaient une grande part à la dispute, et défendaient chaudement la cause du roi George et de la succession protestante. Mon compagnon de voyage lui-même appuyait ce dernier parti. C'étaient îles cris affreux, d'horribles jurements I Les deux partis en appelèrent à M. Campbell, jaloux au même degré d'obtenir son approbation. — Vous êtes Ecossais, monsieur; un gentilhoinme de votre nation doit appuyer les droits héréditaires, criaient les uns — Vous êtes presbytérien, interpellaient les autres, vous ne pouvez être partisan du pouvoir absolu. — Messieurs, dit notre oracle écossais après avoir obtenu non sans peine un instant de silence, je ne doute pas que le roi George ne mérite la prédilection de ses amis ; et ma foi, s'il parvient à conserver ce qu'il a pris, à coup sûr il peut nommer ce digne percepteur, commissaire du revenu, et donner à noire ami M. Quitam une place de procureurgénéral ; il peut aussi accorder faveurs et récomprnses à cet honnête monsieur assis là-bas sur son porte-manteau ([u'il préfère à une chaise : mais, sans aucun doute, le roi Jacques n'est pas non plus un ingrat, et quand il tiendra les cartes à si'ii tour, il pourra, s'il est bien disposé, faire de ce révérend ministre un archevêque de Cantorbéry, et du docteur Mixit le premier chirurgien de sa maison, enfin il pourra confier sa royale barbe aux soins de mon ami Latherum. Mais comme je doute fort qu'aucun des deux souverains prétendants donnât à Rob Campbell un verre d'eau-de-vie s'il en avait besoin, j'accorde ma voix à Jonatham Brown, notre hôte, et le proclame, en dépit de tous, roi et prince des échansons, à condition qu'il nous donnera une autre bouteille, aussi bonne que la dernière. Ci'tte saillie fut reçue avec d'unanimes ar.plaudissements auxquels l'aubergiste se joignit de tout son cœur. Et quand il eut dniiné ses ordres pour remplir la condition d'où dépeadait sa royauté, il tit observer « qu'avec son air tout pacifique, M. Campbell était intrepid* comme un lion.... Il avait terrassé à lui seul sept v.deurs de grand chemin qui s'étaient jetés sur lui dans la route de Whiison-Tryste... »— Vons êtes dans l'erreur, ami Jonatham, dit Campbell eii l'interrompant; ils n'étaient que deux, et deux poltrons encore. — Est-il vrai, monsieur, s'écria mon compagnon de voyage en avançant sa chaise, je devrais dire son porte-manteau, plus près de M. Campbell, est-il bien vrai, bien réel qu'à vous seul muis avez battu deux brigands? — C'est la [uire vérité, monsieur, et je ne pense pas que ce soit un exploit digne de faire le sujet d'u::e ballade. — Sur ma parole, monsieur, reprit le trernbleur, je m'estimerais heureux d'avoir le plaisir de voyager en compagnie avec vous Je vais dans le nord, monsieur.

Cette explication gratuite sur la route qu'il comptait suivre, la première qui échappait à mon compagnon, manqua son bu!- : elle ne provoqua point la même confiance de la part de l'Ecossais. — Il nous serait difficile de faire roule ensr-mble, répondit-il sèchement; Vous èies sans doute bien tnonté, monsieur, et moi je voyage à pied ou sur un bidet des montagnes assez mauvais trotteur.

A ces mots il appela l'aubergiste, et, jetant sur la table le prix de la bouteille d'extra qu'il .avait demandée, se leva pour prendre congé. Mon compagnon le suivit, et le [irenant |iar le bouton de sa veste, l'emmena dans l'enibra-ure d'i;ue fenèire. Je compris qu'il lui demand ill instammeiil quelque chose, et je crids que c'était la |iurmission de l'accompagner; mais M. Caiiiiibcll refusait toujours. — Je paierai votre dépense, monsieur, disait lièremeut le voyageur, comme s'il eut trouvé un argument qui dût lever lnus les obstacles. — C'est lout à fait impossible, répliqua Campbell avec un air dédaigneux ; j'ai affaire à Roiburg. — -Mais je ne suis pa-s fori |iressB ; je |)eux

faire un petit détour, et je ne tiens pas à un jour ou deux pour m'assurer si bonne compagnie. — Sur mon honneur, monsieur, je ni> puis vous rendre le service que vous désirez. Je voyage pour mes affaires privées, ajouta Campbell en .se redressant avec orgueil ; et si j'ai un conseil à vous donner, mon'^ieur, c'est de ne jamais faire route avec le premier étranger venu, il moins encore de dire à personne le chemin que vous devez prendre.

Alors, sans antre cérémonie, il dégagea son bouton de la main de son interlocuteur, et m'abordant au inonvnt oii les convives sortaient de table : — Votre ami, monsieur, me dit-il, est trop commiinicatif, attendu la nature du diipôt dont il est chargé. — Cet homme, répondis-je en regardant le voyageur, n'est pas de mes amis ; c'est un compagnon qui s'est joint à moi sur la roule. Je ne connais ni son nom, ni ses affaires, 1 1 vous semblez plus avant que moi dans sa confiance. — Je veux seulement dire qu'il paraît un peu trop disposé à honorer de sa compagnie des gens qui ne la désirent pas. — Ce monsieur connaît ses propres affaires, et je serais fâché de porter un jugement sur ce qui le ciincerne.

Quand j'eus coii' lu de la sorte, M. Ga;n(ibell, sans autre observation, me snnhaila un bon voyage, et la société se retira pour aller prendre du npos. Le lendemain je me séparai de mon timide compagnon, car j.: quittai la grande route du nord pour me diriger plus à l'ouest, vers le manoir d'Osbaldislone, demeure de mon oncle. Comme cet original semb'ait toujours me regarder d'un air soupçonneux, je ne puis dire s'il fut content ou fâché de mon di'part. four ma part, les frayeurs d'un poltron commençaient à ne pliism'amuser, et, à vrai dire, ce fut avec une joie sincère que je m'en vis débarrassé.

CHAl'lTKE V.

Rempli de cet enthousiasme que les sites romantiques et sauvages inspirent aux amiints de la nature, je m'enfonçais dans le nord, vers mon pays natal. Délivré du babil de mon compagnon, je pouvais observer combien le pays était ditTérent de celui que j'avais jusque-là parcouru. L'vs ruisseaux , dignes de ce nom, au lieu de dormir bourbeux unmi des roseaux et des saules, couraient en murmurant sous des charmilles naturelles; tantôt ils descendaient avec fracas d'une hauteur, tantôt iiscoulaient plus lentement, mais sans jamais s'arrèler, à travers de charmatits vallons qui s'ouvrent sur la roule de di=tance en distance et semblent inviter le voyageur à s'y enfoncer. Li^'s monts Cheviots s'élevaient devant moi dans leur solennelle majesté, non pas, il est vrai, avec cette admirable variété de rocs et de vallées qui caractérise les montagnes plus élevées, mais leur masse imposante, leurs sommets arrondis c(ue couvrait une sombre verdure, leur aspect sauvage, leur vaste étendue, faisaient sur moi l'impression que mè cause toujours un pays.age revêtu d'un cara-'lère original.

Le château de nia famille , dont j'approchais alors, était situé dans une vallée étroite au milieu de ces montagnes. Les vastes domaines qui app.irti'iiaient jadis aux Osbaldistoue avaient été depuis longtemps aliénés par suite de malheurs ou d'inconduite ; mais les dépendances du vieux manoir étaient encore assez considérables jiour que mon oncle |iiit être considéré comme un riche propriétaire. 11 employait sa fortune, comme je le sus par des informations prises en roule, à exercer l'hospitalité prodigue d'un geutilhomine campagnard de cette époque , condition qu'il regardait comme essentielle au soutien de la dignité de la l'ainilte. Du haut d'une eminence j'avais déjà pu apercevoir de loin le chStean d'Osbalilistoue , vaste et vieil édifice s'élan^ant d'un massif de grands ilièues druidiques. Je marchais de ce coté aussi directement et aussi vite que le permettaient les détours d'une route peu commode, quand mon cheval, tout fatigué qu'il était, dressa les oreilles aux aboiements vifs et répétés d'une meule excitée de temps à autre par les fanfares du cor. Je m' doutai pas un instant que ce ne fût la meule de mon oncle, et je fis ranger mon cheval dans le dessein de laisser passer les chasseurs sans qu'ils m'apeiçussent , persuadé que le moment était peu favorable pour me presenter à un aussi déterminé chasseur que mon oncle : je préférais gagner au pas le château pour y attendre son retour. Je m'arrêtai donc sur une eminence , et , malgré les |ieU5e''s qui m'agitaient, cédant à l'intérêt d'un amusement champêtre , j'attendis avec quelque impatience l'approche des chasseurs. Le renard, pressé vivement et presque rendu, s'élança le premier du taillis qui garnissait le cité droit de la vallée. Sa queue pendante, .sa robe .salie, sa course ralentie, aiiiiouçaieùl une morl prochaine; et le corbeau qui le suivait à tire d'aile, considérait déjà le pauvre animal comme sa proie. Ayant traversé le ruisseau qui coupait la vallée, il s'efforçait de gravir l'escarpement de la rive opposée , quand les chiens les [dus acharnés, suivis du reste de la meute, sortirent du bois avec le piqueuret troj.s OU ijuatre cavaliers. Les chiens se précipitèrent sur les traces m

ROB-ROY

renard , et les chasseurs les suivirent au grand galop , malgré les difficultés d'un terrain inégal. C'étaient des jeunes gens, grands, forts, bien montés, habillés de vert et de rouge, uniforme d'une association de chasse formée, comme je l'appris ensuite, sous les auspices du vieux sir Hildebrand Osbaldistone. Voilà mes cousins, pensai-je quand ils passèrent devant moi ; la première réflexion qui nie vint ensuite à l'esprit, fut : Comment serai-je reçu par ces dignes successeurs de Nemrod? 11 est peu probable que mni , qui n'entends rien ou presque rien à ces bruyants exercices , je trouve eontentement et bonheurdans la famille de mon oncle ! Une autre apparition interrompit ces réflexions. Une jeune dame dont les traits pleins de douceur et d'expression étaient animés par l'ardeur de la chasse et la rapidité de sa course, se montra sur un beau cheval noir de jais, marqué de taches de neige par l'éciime qui jaillissait sous le mors. Elle portait un costume alors peu commun, aujourd'hui fort connu sons le nom de riding -habit , c'est-à-dire une longue robe de drap noir, une veste et un chapeau d'homme. Cette mode, introduite pendant mou séjour en France, était entièrement nouvelle pour moi Sa longue chevelure noire qui , dans l'ardeur de la chasse, s'était échappée de ses liens, flottait au gré du vent. Les inégalités du terrain où elle conduisait son cheval avec une adresse et une piéstnce d'esprit admirables, ralentirent sa course et la conduisirent plus près de moi que les autres cavaliers, ie pus donc contempler à mon aise sa ravissante figure et sa taille élégante, auxquelles le riant aspect de la seène, la nouveauté de son costume et le romanesque de cette apparition soudaine, ajoutaient un charme inexprimable. En arrivant en face de moi , son cheval bouillant d'ardi.'ur fit un écart au moment même où, regagnant un terrain uni, elle venait de le remettre au galop. Ce fut pour moi une occasion dénie diriger vers elle comme pour la secourir : mais il n'y avait aucun sujet d'alarme; ce n'était ni une chute, ni un faux pas, et d'ailleurs la belle amazone était ferme sur sa selle. Elle me remercia pourtant par un sourire de mes bonnes intentions, et je me sentis encouragé à galoper à ses côtés. Les cris triomphants de : Mort! mort! et les fanfares du cor de chasse qui y répondaient, annoncèrent bientôt qu'il n'était plus besoin de se presser, puisque la chasse était finie. Un des jeunes gens que j'avais déjà entrevus vint à nous, brandissant en signe de triomphe la queue du renard, Comme pour narguer ma belle compagne. — Je vois, dit-elle, je vois ; mais ne faites pas tant de bruit : si Pliiebé , ajiuita-t-elle eu cares.sant le cou du bel animal qu'elle montait , n'avait pas dû suivre un chemin rocailleux , vous n'auriez pas sujet de vous tant vanter.

A CCS mots ils se rejoignirent, et je les vis me regarder et causer bas quelques minutes. La jeune dame semblait adresser au chasseur unedcm.inde que celui-ci repoussait avec une opiuiàtieté ridicule. Alors elle dirigea son cheval de mon côté en disant : — Bien, bien, Thorncliff; si vous n'ose/, pas, j'irai moi-même, voilà tout. Monsieur, conlinua-t-elle en s'adressant à moi, je voulais engager cet aimable et galant cavalier à venir vous demander si, en parcourant cette Contrée . vous n'auriez pas entendu parler d'un de nos amis , d'un M. Francis Osljaldistone que nous attendons depuis quelques jours au château ?

Je fus trop heureux d'apprendre à la jeune dame que j'étais la personne à qui elle s'intén^ssail , et je lui témoignai raa reeotinais- ^alJce d'une demande si obligeante. — Alors, moi sieur, reprit-elle, Comme la polile.sse d'une personne qui m'acccunpague semble en- <ore endormie , vous me \ierinettiez , quoique cela soit moins convenable, de ra'établir maitres-e îles eérémnnii!s, et de vous présenter votre cousin le jeune squire Thornclifr Osbaldistone , ei Diana Vernon, qui a de son côté l'honneur d'être la parente de votre galant cousin.

Il y avait un mélange remarquable de hardiesse , d'ironie et de simplicité dans la manière dont miss Vernon prononça ces mots. Mon habitude du monde me permit aiséme.nt de prendre un ton pareil pour la remercier de sa coniplaisince , et lui témoigner mon ixtréme plaisir d'avoir rencontré d'abord elle-même , puis un des fils de mon oncle. A vrai dire, mon compliment était tourné de manière que la jeune dame put aisément s'en adjuger la plus grande patie, car ThoruclilT avait l'air d'un grand rustaud , gauche, embarrassé, cl en même temps un peu en dessous ; il me donna pourtant une poignée de i lain en annonçant qu'il allait aider le [liquiuir et ses frereë à rassembler la meute, molif qu'il paraissait em|)loyrr pitilôl Comme explication pour miss Vernon que comme excuse envers moi. — Vous l'avez vu, dit la jeune dame en le suivant des yeux où .s<; peignait un profond dédain ; vous l'avez vu le prince des piqiieiirs, des éleveurs de coqs, et des palefreniers. Mais il n'y en a pas un capable d'en reinonlier aux autres. Avez-vous lu .Markliam î — Markhani , mademoiselle 'ï Je ne crois pas avoir jamais enlendii citer le nom de eet auteur. — Malheureux! sur quel rivage la tempête vous a jeté' Pauvre ignorant, vous ne connaissez pas le saint Aleoran di' la tribu sauvage au milieu de laquelle vous venez deraeiHer! iN'avoir pa.s In .Markhani , le plus célèbre auteur qui ait jamais écrit sur l'art du maréchal ! Alors, j'en ai peur ; les noms plus Bjodiirn^s ill) fiilisun ti Je Barlietl vous sont linulemeul élrauijuijt î

— Vous dites vrai , miss Vernon. — Et vous ne rougissez pas de l'avouer? M.i foi, il faudra vous renier pour notre parent. Vous ne savez donc ni panser, ni soigner un cheval? — J'avoue que jo laisse tous ces soins aux valets d'écurie n\} à m.Mi groom. — Incroyable négligence! Ainsi, vous ne pouvez ferrer un cheval, vous ne pouvez lui couper la crinière ou la queue! Du moins vous savez élever un chien , lui couper les oreilles, lui rogner les ongles, apprivoiser un faift'n, le chaperonner, choisir la nourriture qui lui convient, et... — Pour avouer d'un seul mot toute mon ignorance, je suis absolument étranger à tous ces talents rustiques. — Alors, an nom du ciel , ruonsieur Francis Osbaldi'^tone , que sav.z-vous faire ? — Oh ! presque rien , rnlss Vernon : qiiapd mon palefrenier a .sellé mon cheval, je sais le monter; quand liion faucon est en plaine, je sais le faire voler. — Est-ce là tout? dit la jeune dame en mettant son cheval au petit trot.

En cet endroit, une espèce de palissade grossière nous coupait le chemin ; je m'avançais pour en ouvrir la barrière faite d'une seule pièce de bois brut , quand miss Vernon m'évita cette peine en la franchissant d'un saut ; je mi' fis un point d'honneur de la suivre, l't eu un instant je fus à ses côtés. — Allons , il ne faut pas encore désespérer de vous . dit-elle ; j'avais peur que vous ne fussiez un Osbaldistone lout-à-fait dégénéré. Mais qui peut au moiidp vous amener dans c Clu'ileau aux Ours? Tel est le nom que nos voisins donnent à la maison qu'habitent nos chasseurs. Vous auriez pu vous en dispenser, je supppose?

Ma charmante corupague de route, par ce ton amical et familier, avait déjà gagné ma confiance ; je lui répondis à voix basse : — Assurément , miss Vernon , je regarderai comme une pénitence sévère mon séjour à Osbaldistone, si tous les habitants sont tels que vous me les avez dépeints; mais je sais qu'il y a une exception oui seule peut faire miblier tous les désagréments. — Ah ! vous voulez pafler de Rashieigb? — Mais non ; je pensais... excusez-moi, à une personne dont je suis moins éloigné en ce moment. — Je suppose qu'il serait convenable de paraître ne pis comprendre ; mais ce n'est pas mon habitude ; et si .je pe réponds pas à votre compliment par une révérence, c'est que je suis à cheval. Mais, sérieusement, je mérite votre exception ; car je sujs la seule personne au château avec qui l'on |uiisse caiisiT , excepté toutefois le vieux prêtre et R.ishleigh. — Et quel est ce Rashleigh , au nom du ciel? — Rashleigh est un drôlequi gagnerait beaucoup si tout le monde venait à lui ressembler. C'i!st le plus jeune des fils de sirHildebr.ind Osbaldistone; il a votre âge envii'on; mais il n'a pas... en deux mots, il n'est pas si bien que vous. Cependant la nature lui a d(uiné une certaine dose de bon .sens, et le prêtre y a joint une bonne mesure d'instruction. C'est ce que nous appelons un savant, dans ce pays où les savants sont rares. Il se destine à l'église , mais il ne paraît pas pressé de prendre les ordres. — A l'église catholique? — Et à quebe autre?... Mais j'oubliais... on nous a dit que vous étiez un hérétique : est-ce vrai, monsieur Osbaldistone? — Je ne puis le nier. — Mais pourtant vous avez habité le continent, et des pays catholiques? - Quatre ans environ. — Avez-vous vu des couvents? — Beaucoup; maisj'enai peu vu qui fissent honneur à la règle qu'on y professe — Les gens n'y sont -ils pas heureux? — Pliisieiiis le sont à coup sûr : ce sont ceux qu'un esprit sincère de dévotion, ou une rude et longue épreuve du monde, ou une apathie naturelb; de caractère, a conduits ilaus la retraite. Mais ceux qui dans un soudain accès d'enlbousiasine et par une haine irréfléchie de la société , née d'un malheur ou d'une injustice, se sont jetés dans ie cloître, ceux-là, dis-je , sont très misérables. Leurs passions viennent les tourmenter, et, semblables aux animaux sauvages d'une ménagerie, ils s'agitent sans cesse dans leur prison , pendant que d'autri'S rêvent ou s'engraissent dans des cellules aussi étroites — Et que deviennent ces victimes condamnées au cloître par un pouvoir inique ? A quoi ressemblent-elles, surtout si leur nai.ssance les appelait à jouir de la vie avec tous ses plaisirs? — Elles sont comine des oiseaux chanteurs que l'on met en cage; condamnées à user leur vie dans une prison , elles cherchent à se faire illusion par la culture des talents qui, si elles étaient restées libres, auraient fait les délices de la .société. — J'aime mieux être... répondit miss Vernon , c'est-à-dire , reprit-elle , j'aimerais mieux être comme le fier faucon qui, habitué à prtmdre libiemeni sou essor vers lescicux, se di cbire contre les barreaux de sa cage. Mais , pour en revenir à Rashleigh, coniinua-t-clle d'un ton plus calme, vous trouverez en lui l'homme le plus aimable que vous ayez jamais vu... pour une semaine du moins. S'il voulait prendre nue maîliesse aveugle, il serait sûr d'en faire la conquête; mais l'œil détruit \e cbannc qui enchante l'oreille. Tenez, nous voici dans la cour du vieuxchàteui, qui parait aussi sauvage, aussi arriéré que ses habitants. On ne l'ait pas grande toilette à O-baldistone-Huli , comme vous savez; mais il faut (lue je me débarrasse de cet accoutrement; il est si lourd ! si chaud ! et puis ce chapeau me blesse le front, continua l'aimable fille en ôtanl son fi'utre et en lai.ssant échapper les liondes nombreuses de sa noire chevelure que, moitié riant , lu ri m i;,is .mt, elle séparait avec si's doigts longs et effilés, pour deeoim ir.sa cliariiiaiiU U^ure i,i( bC!i tcaux yeux brun». S'il j' tivait du \a, Cûi|ueHuri#

LES VEILLÉES LITTÊKAIRRS ILLDSTRÉES.

dans l'intention , elle était bien dcgiiisée par l'indifférence et la siràplieilé de ses manières. Je ne pus m'em pécher de dire qu'à juger de la famille par ce que je voyais , il m'était aisé de croire la toilette fort inutile. — C'est on ne peut plus galant, quoique peutêtre je dusse encore ne pas comprendre, répondit miss Vernon; mais vous trouverez une meil.euri excuse pour un peu de négligence, quand vous aurez vu les oursons parmi lesquels vous allfz vivre : l'art chez eux ne pourrait corriger la nature. La vieille cloche va sonner, ou plutôt tinter le dîner dans un instant. Chose merveilleuse, elle s'est fêlée d'elle-même le jour du débarquement du roi Guillaume; et mon oncle, par respect pour ses talents prophétiques, ne consentit jamais à ce qu'elle fût raccommodée, .\llons, monsieur Osbaldistone , tenez mon palefroi comme un galant chevalier , jusqu'à ce que je trouve un écuyer plus humble pour vous délivrer de cette charge.

Elle me jeta 1,1 hriilo comme si nous eussions été des amis d'enfance, fut à terre en un clin d'oeil, traversa la cour,etentra par une porte de côté, me laissant dans l'admiration de ses charmes et surpris de l'aisance de ses manières, d'autant plus étranges à une époque où les préceptes du bon ton, suivant encore les traditions du ^rand monarque, ordonnaient au beau sexe une exce.ssive sévérité de Hccorum. J'avais l'air assez niais, planté au beau milieu de la cour du vieux château, monté sur un chevul, et en tenant un autre par la bride. L'édifice n'avait rien qui pijt intéresserun étranger, quand même j'eusse été disposé à l'examiner altenlivement : les quatre façades étaient d'architecture différente, et avec leurs fenêtres à meneaux, percées dans d'épaisses murailles, leurs tourelles en projection, et leurs architraves massives, elles rappelaient l'intérieur d'un couvent, ou d'un des plus vieux collèges d'Oxford. J'appelai un valet; mais il se passa du temps avant qu'on voulût bien m'entendre, et il me fallut d'autant plus de patience, que je me voyais l'objet de la curiosité de plusieurs domestiques, tant mâles que femelles, qui mettaient la tète à différentes fenêtres du château, et la retiraient aussitôt comme des lapins dans une garenne, avantqu'il me fût possible de m'adresser particulièrement à l'un d'eux. Le retour des chasseurs et des chiens me tira d'embarras; et ce ne fut point sans peine que je décidai un lourdaud de valet à me déharrasserdeschevaux, et un autre rustaud à me conduire devant sir Hildehrand, service qu'il me rendit avec autant de grâce et de bonne volonté qu'un paysan force de servir de guide à une patrcuille ennemie. Je fusmème obligé d'avoir l'œil surlui ponrrempècherde m'abandonner au milieu d'un labyrinthe de passages bas et étroits qui conduisaient à la salle du tapage, disait-il, c'est-à-dire sans doute à la salle à manger, où je devais jouir delà gracieuse présence de mon oncle.

Nous atteignîmes enfin une grande salle voûtée, pavée en pierres, où sur une longue flic de tables de chêne, trop pesantesettrop massives pour être jamais remuées, on voyait le couvert dressé. Ce vénérable appartement, qui depuis plusieurs générations servait aux joyeux banquets des Osbaldistone, offrait aussi de nombreux témoignages de leurs prouesses à lâchasse : de grands bois de cerf étaient suspendus aux murs, parmi des peaux de blaireaux, de loutres, de chauves-souris, et d'autres animaux sauvages. Quelques restes de vieilles armures qui avaient pcut-èlre servi jadis contre les Ecossais, se mêlaient à des armes destinées à une guerre moins inhumaine, arbalètes, fusils de différentes formes tt grandeurs, filets, lignes, tridents, épieux, enfin tous li.'s instruments propres à liier ou à prendre le gibier. Quelques vieux tableaux, noirs de fumei; et tachetés de bière mousseuse, étaient suspendus aux murailles ; ils représentaient des chevaliers et des dames honorés sans doute et renommés de leur temps; les chevaliers, avec d'énormes perruques et de longues barbes, avaient l'air mirtial et terrible, les dames regardaient avec complaisance, et le sourire sur les lèvres, les roses qu'elles tenaient à la main. Je n'eus que le temps de jeter un coup d'œil autour de la salle ; douze laquais eu livrée bleue s'y précipitèrent tumultueusement ; ils se donnaient des ordres les uns aux .autres, chacun étantbeaucoup plus occupé de diriger ses camarades que de remplir son devoir. Les uns jetaient des bûches rt du menu bois dans le feu qui pétillait, flambait, et s'clevait, moitié fumée, moitié flamme, jusqu'à un immense tuyau de cheminée dont l'ouverture était d'une largeur effrayante; ce tuyau était caché par une pièce d'architecture massive tenantlieu de chambranle, sur laquelle un ciseau northumbrieu avait fait ramper et grimacer tous les monstres héraldiques : la picno était ronge de sa nature ; mais une fumée séculaire lavait revêtue de. son noir vernis. Plusieurs domestiques, tous habillés à l'ancienne mode, apportaient d'énormes plats ciiargésde mets tout fumants; d'autres préparaient les verres, les flacons, les bouteilles, même les barils de liqueur. Ils cnuraient, se poussaient, se coudoyaient, se battaient, se poursuivaient, faisant aussi p^ud'ouvrage et autant de bruit que possible. Enfin, au moment où tous les préparatifs furent terminés, non sans peine, on entendit les aboiements des chiens, le claquement des fouets, les cris, les jurements des chasseurs et leurs pas, armés de grosses bottes, retentissaient comme ceux de la statue ilans le Convive dé piètre (e/ Coitihidado de pirdra, véritable titrf 'de la pièce que les FrunKtls appellent le'Feétin de Pierre ) ; lout fe Wttmlte enfin annonçait l'àH'itéo

des joyeux convives. Dans ce moment critique le désordre fut à son comble parmi les domestiques : les uns criaient de se hâter; les autres d'aller tranquillement; celui-ci engageait ses camarades à .se ranger pour faire place à sir Hildebrand etàses jeunes fils ; celui-là disaitde se rapprocherde la tahle;l'un hurlaitpourqu'onferrnàt une porte à deux battants qui séparait la salleà manger d'une espèce de galerie dont les murs étaient couverts d'une boiserie noire, un autre voulait qu'on la tînt ouverte. Enfin la porte d'entrée s'ouvrit, et ou vit se précipiter pêle-mêle dans la salle, huit chiens, le chapelain du château, le médecin du village, mes six cousins et mon oncle.

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