‹ WaverleyChapitre 88 sur 231 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Peut-être pensera-t-on que sir Osbaldistone ne s'était pas très pressé d'embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrivée depuis quelque tenip-i. maison reconnailracomme excuse qu'il avait d'importantes occupations. — Je t'aurais joint plus tôt, mou garçon, s'écria-t-il en me secouant rudement la main; mais il fallait que je >iise d'abord les chiens rentrer au chenil. Sois le bienvenu au château d'Osbaldistone. Voilà ton cousin Percie, ton cousin Thornie et ton cousin John... Voici ton cousin Dick, ton cousin Wilfred, et... Attends, où est Rashieigh ? .. Ah ! voici Rashleiç;h... Dérange donc ton grand corps, Thornie, et lai,sse voir un peu ton frère... Voilà ton cousin Rashieigh... Ainsi ton père a pense une fois au moins au vieux manoir et au vieux sir Hildebrand... Mieux vaut tard que jamais. . Tu es le bienvenu, mon garçon, et en voilà a.ssez... Où donc est ma petite Die? Ah! elle entre... c'est ma nièce Die, la fille du frère de ma femme, la plusjolie fleurde nos vallées. ..Et maintenant disons bonjour au roastbeef.

Figurez-vous, mon cher Tresham, un homme déjà sur la soixantaine, portant un habit de chasse autrefois richement brodé, mais considérablement terni par les pluies continuelles de l'hiver. Toutefois sir Hildebrand, malgré la rudesse de ses manières d'alors, avait jadis vécu à la cour et dans les camps; il avait servi dans l'armée qui campa sur les bruyères d Hounslow avant la révolution, et grâce peut-être à sa religion, il avait été fait chevalier, vers cette époque, par l'infortuné et inqirudent Jacques 11. Mais les rêves ambitieux du nouveau chevalier, s'il avait jainais espéré de plus grandes faveurs, s'étaient dissipés lors de la crise qui renversa son prince du trône, et depuis cette époque il avait mené une vie retirée dans le domaine de ses pères. Malgré son air rustique, sir Hildebrand avait pourtant encore l'extérieur d'un homme bien né, et il paraissait au milieu de ses fils, comme seraient les débris d'une colonne corinthienne rongés par le temps et couverts d'herbes et de mousse, parmi les masses de pierres brutes et informes d'un temple druidique. Grands, vigoureux, bien faits, les cinq aînés paraissaient attendre une étincelle de ce feu que déroba Prométhée, de cette grâce extérieure, de ces manières qui, dans la société, tiennent souvent lieu d'esprit. Leur qualité morale la plus siillante semblait êire la bonne humeur, et leur seule prétention était de perfectionner .sans ce.sse leur adresse à la chasse. Le robuste Gyas et le robuste Cloanthe ne se ressemblent pas plus dans le poème de Virgile, que les robustes Percival, Thorncliff, John, Richard et NVIlfied Osbaldistone ne se ressi'uiblaient entre eux. Mais, comme pour se dédommager d'une unirirmiié aussi extraordinairedans ses productions, dame Nature avait voulu que Rashieigh Osbaldistone fit un contraste frappant pour latailleet les habitudes, ainsi que pour le caractère et les talents couimeje le remarquai plus tard, non seulement avec ses frères, mais encore avec tous les hommes quej'avals rencoulrésjusqu'alors. Quand Percie, Thornie et compagnie eurent tour à tour incliné la tête, grimacé, et présenté leur épaule plutôt que leur main, à mesuie que'ieur père me les nommait, Rashieigh s'avança, et en me témoignant la joie de me voir au château d'Osbaldistone, il sut prendre l'air et le ton d'un homme du monde. Son extérieur n'était pas prévenant; il était petit, tandis que toussesfrèresparaissaieutdescendre des <»éants primitifs; ils étaient tous bien faits, et Rashieigh, quoique'[ilein de vigueur, avait un cou de taureau . les jimljes torses, et, par suite d'un accident qui lui était arrivé dans sou enfance, une démarche si singulière, qu'il paraissait boiter réellement : plusieurs personnes prétendaient que c'était l'obstacle qui l'empêchait d'entrer dans les ordres, l'Eglise de Rome, comme on sait, ne conférant jamais le saint caractère à un homme dont le physique présente une telle difformité. D'autres cependant disaient que ce défaut, résultat d'une mauvaise éducation physique, n'était pas assez grave pour l'empêcher d'être admis dans le clergé. Tel était l'aspect de Rashieigh, qu'après l'avoir regardé un instant il était impossible de le bannir de sa mémoire, et qu'on éprouvait toujours un pénible désir de le revoir, quoiqu'on n'arrêtât jamais les yeux sur lui sans un sentiment de déplaisir et même de dégoût. Ce n'était pas sa pauvre frtce en ellis-mème qui produisait cette forte impression. Ses trails»

ROB-ROY

qiiniqi'fl ivré^iiliprs, n'élaienl pas communs: ses yeux nnirs et perçants, ses sourcils bien fournis, empêchaient q\ie son visage ne fût d'une" Raideur vuleaire ; mais il y avait dans son rp<;ard une expression d'artifice et de ru'-'e, ou quand on le provoquait, de férocité temp(5rée par la prudence, qui sautait aux yeux du physionomiste le moins exercé. Peut-être la nature lui avait-elle donné ce sig;ne parla même raison qu'elle a donné des sonnettes au plus venimeux des rentiles. Comme pour racheter ses désavantages extérieurs, Rishleig^h Oshaldisfone avait la voix la plus douce, la nUis mélodieuse, et si manière de sVxnnmer sur tontes sortes de sujets rendait plus sensible encore la b(>aulé de son orçfine. A peine eut-il prononcé sa première phrase de felicitation: ii'reconnus avec miss Vernon que mon insinuant cousin ferait aisément la conquête d'une maîtresse dont les oreilles seules seraient jujes de son mérite. Il allait se mettre à table près de moi ; mais miss Vernon, étant la seule de son sexe au milien de celte famille, avait le privilège de disposer ces petites choses à son irré; elle parvint h me placer entre elle et ThornclifT, et Ton se doute bien que je consentis de bon pceur à cet arrangement. — J'ai besoin de vous parler, dit-elle : c'est dans cette inténiion que j'ai mis l'honnête Thornie entre Rashleigh et vous.

Ainsi qu'un matelas protégeant la maison Contre les boulets de canon;

et, en ma qualité de votre plus ancienne connaissance dans cette spirituelle famille, je vous demanderai d'abord comment vous nous trouvez tous. — t^'est une question pour la solution de laquelle je n'ai guère de données miss Vernon , car il v a bien peu de temps que je suis au château d'Osbaldistoue. — Oh ! la classification de la famille est toute sunerficielle Entre les individus, les nuances sont délicates : elles exigent l'œil d'un observateur pénétrant; mais les espèces, comme disent, je crois, les naturalistes, se distinguent et se cara''térisent au premier co'ip d'œil — Alors, si je ne me trompe, mes cinq cousins les tilus àîés otTrîut à p^u près le même caractère. — En effet, chez eux se fondent ajré dilement l'ivrosne , le garde-chasse, le querelleur, le palefrenier et l'iuibécille; mais comme il n'v a pas sur le même arbre deux feuilles absiilument semblables, ces heureux ingrédients, entrant par quantités inégales dans chaque individu, forment une variété curieuse pour l'observateur. — Je vous en prie, miss Vernon, tracez -moi une esquisse de chacun de ces portraits. — La chose n'est pas assez difficile pour vous la refuser ; je vais donc essayer un grand tableau de famille. Percie, le liis aîné, l'héritier présomptif, tient plutôt de l'ivrogne que du gardechasse du querelleur, du palefrenier ou de l'imbécille... Mon précieux Thornie a plus du querelleur que de l'ivrogne, etc. . John, qui dort des semaines entières dans les taillis, tient beaucoup du gardechasse... le palefrenier domine chez Richard, qui fait deux cents milles, allant jour et nuit , pour se faire ruiner à une course de chevaux... EtrimbéciUe domine telleiueut parmi les autres qualités de Wilfred , qu'on peut l'apneler positivemput uu sot. — Voilà une collection précieuse, miss Vernon, et les dilTérences individuelles appartiennent à une espèce fort intéressante : mais n'y a-t-il pas dans ce tableau une place pour sir Hibiebrand? — J'aime mon oncle : il m'a fait quelque bien , du moins il a voulu m'en faire. Je vous laisserai donc tracer vous-même son portrait lorsque vous le connaîtrez mieux.

Allons, pensai-je, elle garde encore quelques ménagements; c'est heureux. Mais pouvais-je m'altendre à cette amère satire de la part d'une si douce, d'une si belle enfant? — C'est à moi que vous pensez? dit-elle en me regardant comme si elle eût voulu lire au fond de mon âme. —J'en conviens, répondis-je un peu déconcerté par la bizarrerie et l'imprévu de la question ; puis, tAchant de donner à cet aveu une tournure de galanterie : Et comment, ajoutai-je, me serait-il possible à celte place de penser à autre chose?

Elle sourit avec un dédain concentré que nulle autre f^ninie n'eijt pu exprimer aussi bien. — Je dois vous apprendre une fois pour toutes, monsieur Osbaldislone , que m'adresser des compliments, c'est se donner une peine inutile ; ne vous mettez donc phis eu dépense de jolies phrases... Elles servent aux beaux messieurs i|ui voyagent en province, comme ces colifichets, ces grains de verre, ces bracelets que les navigateurs emportent pour apprivoiser les sauvages habitants de contrées nouvellement découvertes. Ne vous hâtez pas It >p de didiiler vus précieuses marchandises ; vous trouverez dans le Norlhutnberland des indigènes qu'elles pourront séduire. Près de moi , elles seraient inutiles, car j'en connais la valeur.

Je restai muet et confondu. — Vous me rappelez en ce moment, reprit-elle sur le ton de la gaieté et di; l'indid'trfnce, ce conte de fée dan» lequel un homme trouve soudainement changé eu pieces d'ardoise l'argent qu'd avait porte au marelié. J'ai riniié votre b(uilique decoiiipliinonl» par une ni.ilheureuse f)bservHliou. Mai.s, hIIdu.';, u y pensons plus. Vous avez une mine bien lroiu|ieus(!, monsieur ()simldislone, si vous ne savez rien au delà ib' ci's fadeuis que timl hjtnnie du monde .se croit tdiligé de réciter ii une malheureuse jeune fUl« ; «t cela uniquement parce qu'elle a une robe de soie et un

fichu de gaze, tandis qu'il porte, lui, un habit de drap fin brodé d'or. Votre pas ordinaire, comme dirait un de mes cousins, ggt beaucoup plus conven.-ible que votre amble galant. ElFircez-vous d'oublier mon malheureux sexe, appelez-moi Torn Vernon, si vous voulez, mais parlez-moi comme vous parleriez à un ami, à un compagnon ; vous no savez pas combien je ferai cas de vous. — Promesse trop engageante, répondis je. — Encore! répliqua mi.ss Vernon en levant le doigt ; je vous ai dit que je ne supporterais p;is l'ombre d une galanterie : et maintenant quand vous aurez fait raison à nion oucle qui vous menace de ce qu'il appelle une rasade, je vous dirai ce que vous pensez de moi.

Lorsqu'en docile neveu j'eus vidé le verre, la conversation générale rcfirit sou cours, et le cliquetis continuel des couteaux et des fourchettes, ainsi que l'achariiemeut que le cousin ThornclilT à ma droite, et le cousin Richa.d à la gauche de miss Vernon, déployaient tous deux contre les énormes morceaux de viande dont leurs assiettes étaient chargées, nous permirent de-reprendre notre tète-àlête. — Maintenant, dis-je, permettez-moi de vous demander franchement, miss Vernon, quelle est sur vous ma pen.'ée. Je vojis dirais bien tout ce que je pense en effet, mais vous m'avez défendu les compliments. — Je n'ai pas besoin de votre assistance : je connais assez la cabale pour vous dire vos plus secrètes pensées. Ne m'ouvrez pas la porte de votre cœur : j'y pénètre sans cela. Vous me prenez pour une étrange fille, coquette ou évaporée, recherchant l'attention par la liberté de ses manières et la naïveté de son langage, parce qu'elle ignore ce que la littérature classique appelle les grâces aimables de son sexe. Pejit-ètre aussi croyez-vous qu'il me faut votre admiration. Je suis fâchée devons le dij^ej tous êtes dans Terreur, mais dans l'erreur la plus profonde Toute la confiance que j'ai eue en vous, je l'eu-sse aussi aisément accordée à votre père si j'avais pensé qu'il pût me comprendre. Au milieu de cette heureuse famille, je suis seule, privée d'auditeurs intelligents, comme Sancho dans la Sierra-Morena. Aussi quand j'en trouve l'occasion, il faut que je parle ou que je meure. Mais certes je ne vous aurais pas dit un mot des curieux renseignements que je viens de vous donner si j'avais attaché la moindre importance à cacher ma peivsée. — C'est bien cruel à vous, mh< Vernon, d'oter à l'Huiilié les confidences que vous m'avez faites ; mais je dois les recevoir à tel titre qu'il vous plaira .. Ah ! vous n'avez pas compris M- Hashleigh Osbaldislone dans votre tableau de famille...

Elle tressaillit, je crois, à celte remarque, et se hâta de répondre, mais beaucoup plus bas : — Pas un mot de Rashleigh ! il a l'oreille si fine quand on parle de lui, que mes paroles lui arriveraient à travers l'épaisse corpulence de ThiuMicbfî, tout bourré de bœuf, de venaison el de pudding. - Soit ; niais avant de vous adresser'ma question , j'ai regaidé derrière le mur vivant qui nous sépare, et j'ai vu que la place de M. Kashleigh était vide. ..Il e.st sorti de table.

— Je vous en conjure, soyez toujours sur vos gardes, répliqua miss Verucui, et suivez mes coii.seils: avant de parler de Rashleigh, escaladez la montagne voisine, d'où vous pouve» veir à trente milles à la ronde .. Placez-vous sur le sommet ; parlez bien bas, et après t(uil il n'est pas trop sûr que l'oLseau qui sillonne l'air ne lui portera point vos paroles... Rashleigh lu'a donné des leçons pendant quatre ans ; nous sommes ennuyés l'un de l'autre, et nous voyons avec le plus vif plaisir notre séparation prochaine. — M. Rasfdeigh quitte donc le château d'Osbaldislone? — Oui, sous peu de jours... ne le savez-vous pas?... Votre père est-il donc plus di.scret que sir Hildebrand? Eh bien, lorsque mon oncle eut appris que vous alliez devenir sou hôte pour quelque temps, et que votre père voulait avoir un de ses généreux lils pour remplir dans la maison de banque la place désirable que votre entêtement, M. Francis laisse vacante, le bon chevalier a tenu cour pléuière, convoquant même le sommelier, le concierge et le garde-chasse. Cette vénérable assemblée n'était pas réunie, coiunu; vous pon\ez le croire, pour vous élire un remplaçant ; car toute l'arithmétique des cinq aînés se bornant à calculer li's chances d'un combat de coqs, personne ne pouvait disputer le pas à Rashleigh. Mais une cérémonie solennelle était nécessaire pour transformer celui-ci de pauvre prêtre catholique qu^il devait être en un riche el actif banquier ; et ce ne fut pas sans (|uelque répugnance que l'asseniMée consentit à cette dégradation.

— Je conçois leurs scrupules... mais comment ontils passé par-^ dessus?— Par le désir général, je pense, de se débarrasser de Uashieigli. Quoique le plus jeune de la famille, il est parvenu, n'importe ciuiniient, ,i dominer tout le monde ; chacun .sent sa propre dépendance, et personne ne i)«ut .s'alfranchir. L'anrait-on par malheur contrarié, on est sûr d'avoir à s'en repentir avant la lin de l'année ; a|iros un service important, on est si'ir de .s'en repentir davantage encore.— A ce compte, répondis-je en souriant, gare à moi;

car je suis la cause involunlaire du chaii'.'einenl de sa situation.

(»ui, gaii' il vous! qu'il le regarde comme un avantage ou comme un eibec... Mais voici le fromage et les radis; voici venir la .santé du icii et de I Egli.se : c'est pour les chapelains et les dames le >igual du départ, et moi, la seule fiuiinie qui habile le château d'Osbaldislone, je me retire suivant l'usage.

Sur ces mots elle disparut, me laissant étourdi de la nnesse, de la

LES VEILLEES LITTÉRAIRES ILLUSTREES.

causlieilu et de la franchise qu'elle déployait dans la conversation. Je désespère de vous donner la moindre idée de son caractère, quoique je vous rapporte ses paroles aussi fidèlement que je puis les rappeler à ma mémoire; car son caractère, à la fois simple, secret, bardi, était rehaussé par le jeu de la plus belle physionomie que j'aie jamais vue. Quelque étrange et singulière que me parût cette excessive familiarité, un jeune homme de vingt-deux ans n'est jamais assez sévère pour remarquer qu'une jeune fille de dix-huit n'a pas avec lui toute la retenue convenable. Au contraire, je m'amusais, j'étais flatté des confidences de ma jeune cousine, et cela

des drapeaux de Bacchus. Aux cris de mes cousins, au bruit de leurs grosses bottes sur l'escalier tournant que je descendais, je compris que j'allais être arrêté si je ne mettais Icsthassi ursen défaut. J'ouvris donc une lucarne qui donnait sur un jardin à la mode de Versailles, et comme la hauteur n'excédait pas six pieds, je n'hésitai pas, je sauiai, et j'entendis derrière moi les cris de « Oh ! ohé ! il se sauve! il se sauve! » J'enfilai une allée, j'en traversai une autre eu courant; et me croyant alors à l'abri de tout danger, je ralentis ma fuite et marchai d un pas tranquille, pour jouir de la fraîcheur de 1 air doublement agréable, vu les fumées du \in et la rapidité de ma course.

Dans ma promenade, je rencontrai le jardinier qui arrosait, et

m'arrètant pour le voir travailler , — Bonsoir , l'ami , lui dis-je.

Bonsoir.... bonsoir, répondit 1 homme sans me regarder, et d'un ton qui, au premier mot, annonçait son origine écossaise. — Bon temps pour vous, l'ami. — On n'a pas beaucoup à s'en plaindre, réphqua-t-il avec cette réserve que les jardiniers et lesfermiers mettent toujours à louer le temps le plus beau. Alors levant la tète pour voir qui lui parlait, il porta respectueusement la main à son bonnet, et ajouta : Eh! Dieu me garde!... ça éblouit les yeux

Jelm'échappai par une porte latérale.

bien qii e le trouvât en moi pour la première fois un auditeur capable de la comprendre. Avec la présomption de mon âge je m'imag.nais que des traits réguliers et un extérieur agréable mériiaient toute la Confiance d une jeune . mrae. Ma vanité était loin de lutter severem . . un abandon que ju-lifiait jusqu'à un certain point m°on mer. e pe, , nnel ; et le charme de la personne, la bizarrerie de sa situation f-aienl d accord avec le tact parfait qu'elle avait montré dans le choix d un ami.

Miss Vernon ayant quitté la salle, la bouteille circula, courutsans relâche autour de la table. Mon éducation toute française m avait inspire un vif degoui pour lintempérance, vice trop commun alors etmeme aujourd hui encore, parmi mes compatriotes. Les discours qui assaisonnent de telles orgies ne me plaisaient pas davantageet Us me paraissaient plus révoltants encore dans la bouche de personnes de ma famille. Je saisis donc I occasion de m'échapper i.ar une porte latérale, conduisant je ne sais où, plutôt que de supporter davantage la vue d un père se livrant avec ses fils à une dégradante débauche, et tenant en face de sa fau.ille les propos ks piSs grossiers. Je fus poursuivi, comme jem'y attendais, et déclaré déserteur

Je répondis avec indignation et mépris.

de voir si tard dans le jardin un hea\} g estocorps brodé.— Un beau... quoi?— Oui, un pMïocorps.... c'est une jaquette comme la vôtre,

là. Ils ont autre chose à taire, eux, là-haut ils se déboutonnent

pour faire place au bœuf, au pudding et au bon vin c'est leur lecture du soir, de ce côté de la fionlière. — On trouve rarement pareille chère dans votre pays, mon bon ami, répliquai-je, c'est pourquoi l'on n'y reste pas si tard à table.— Ah! monsieur, vous connaissez bien mal l'Ecosse; il n'y manque point de bonnes choses.... ce qu'il y a de mieui en poisson, gibier et volaille, en ciboules, ci-

ROB-ROY

gnons, navets et autres légumes. Mais nous sommes sobres, monsieur; nous ne sommes pas sur notre bouche; ici, au contraire, c'est un vacarme, un tumulte depuis la cuisine jusqu'au salon, depuis un bout des \ingt-qualre heures jusqu'à l'autre.... mênie leurs jours de jeûne (ils appellent cela jeûner!) les chasse-marée leur apportent les meilleurs poissons de mer de Hartlepool et Sunderland, outre les truites, aloses, saumons, que sais-je enfin ! de sorte qu'ils font de leur abstinence une sorte de luxure et d'abomination ; et puis les messes et les vêpres perdues pour ces malheureuses âmes dupées... Mais je devrais me taire, car Votre Honneur est un romain comme les autres sans doute.. . — Non, mon ami, je suis presbytérien anglais, c'est-à-dire non conformiste. — La main droite d'amiiié à Votre Honneur alors! s'écria le jardinier avec autant de plaisir que ses traits grossiers étaient capables d'en exprimer.

Aussitôt, pour montrer que sa bienveillance ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une énorme tabatière en corne, et m'olFrit une prise avec une grimace toute fraternelle. Après avoir accepté, je lui demandai s il y avait longtemps qu'il était employe au château d'Osbaldi^to'ne. — Ah ! ditil en regardant le chàieau, voilà bien vingt-quatre aus que je suis expose aux bètes dans le cirque d'Ephèse , aussi vrai que je me nomme André Fairservice. — Mais, mon excellent ami André Fairservice, si votre religion et votre tempérance sont si fort choquées par les rites romains et U gloutonnerie des gens du sud de votre pays, il me semble que vous avez s:ins motif fait une bien longue pénitence, car vous auriez dû vous placer chez des maîtres qui mangeassent moins et lussent plus orthodoxes dans leur culte.

Ce n'est sans doute pas faute de talent si vous n'occupez pas une place plus convenable? — il ne m'appartient pas de parler de mon savoir faire, dit Andre en promenant ses regards autour de lui avec une certaine complaisance : oui , oui vraiment, je connais mon état ; car je suis de la paroisse de Urtepdaily, où l'on lait pousser les choux sous Verre et lever l'oseille bien avant la saison... Et, à vrai dire, voilà vingt-quatre ans que je vais de terme en terme; mais quand le jour arrive, il y a toujours quelque chose à cueillir que je voudrais voir cueilli... ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr... ou quelque chose à semer que je voudrais voir levé... et comme cela, de la lin d'une année à la fin d'une autre. El si je vous disais que pour sûr je quitte à la Chandeleur, je n'en serais pas plus certain qu'il y a vingt ans; afires tout, je me retrouverais encore ici bêchant mes plates-bandes.... Apprenez cependant, pour déguiser toute l'histoire à Votre Honneur; qu'André n'a pu trouver de mcilh urc place; mais si V'otie Honneur voulait seulement m'en indiquer une où j'entendrais la pure doctrine, où j'aurais de quoi nourrir une vache, puis une chaumière, un arpent de terre et plus de dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût pas de dames de la ville pour compter les pommes, je vous serais bien redevable. — Bravo, Andre! je vois que si vous ne trouvez pas à choisir, ce n'est guère faute dedemanfier. — Et pourquoi non, s'il vous plaît'/ Faut-il attendre des siècles pour qu'on d<'couvre enfin nos talents? — Mais il me semble que vous n'aimez guère les femmes? — Non, par ma foi! depuis le père Adam, elles sont la daninaliim des jardiniers. Tenez! ce «out de mauvaises pratiques; elles sont toujours après

M. Campbell devant le juge Inglevfood.

les abricots, les poires, les prunes, les pommes, été comme hiver, sans songer aux saisons. Mais, Dieu soit loué! nous n'avons pas de ces plaies-là surle dos, excepté la vieille Marthe ; et encore elle est assez contente quand je permets aux bambins de sa sœur de cueillir les mûres de la haie les dimanches, et quand je lui donne, de temps à autre, dans la semaine, des poires à cuire pour son souper. — Vous oubliez votre jeune maîtresse. — Quelle maîtresse? Qui voulez-vous dire? — Votre jeune maîtresse, miss Vernon. — Ah ! la jeune Die Vernon ? Elle n'est pas ma maîtresse, monsieur. Je souhaiterais qu'elle fût sa maîtresse à elle-même , et je souhaite aussi qu'elle ne soit la maîtresse de personne d'ici longtemps. C'est un fameux brin de fille, allez ! — En vérité ! m'écriai-je, intéressé

plus vivement que je n'osais me l'avouer ou le laisser voir. Mais André, vous connaissez donc tous les secrets de la famille? — Si je les connais, je dois les garder, répondit André ; ils ne travailleront pas dans ma bouche comme de l'orge dans un tonneau, je voms jure. Miss Die est.., mais ce n'est ni bœuf ni bouillon pour mon bec.

Et il se remit à bêcher avec une ardeur apparente. —Qu'est-elle donc, André? Je suis un membre de la famille , et je voudrais la connaître. — Tout autre chose qu'une bonne fille, j'en ai peur, répondit André fermant un œil et remuant la tèle d'un air grave et mystérieux ; un peu gaie... Votre Honneurmecomprcnd?- Non, en vérité, non, André, et je voudrais vous faire parler plus clairement, dis-je en glissant une couronne dans sa main calleuse.

André sourit, ou plutôt grimaça de plaisir au contact de l'argent tout en le mettant lentement dans sa poche ; puis, comme un homme qui devine ce dont il retourne, il croisa les bras sur sa bêche, et, donnant à ses trails la plus importante gravité , il me dit d'un ton tout-à-fait confidentiel : — Vous saurez donc, mon jeuni! monsieur, [luisque vous désirez le savoir, que miss Vernon est ..

Ici s'arrêfant soudain, il tira ses joues en dedans jusqu'à ce que son nez et son menton [lointu prissent la forme d'un cassenoisettes, cligna encore une fois de l'œil, fronça les sourcils, remua la tète, et sembla croire que l'expression de sa physionomie suppléait aux détails que sa langue n'avait pas donnés.

— Bon Dieu I m'écriai-je, si jeune, si belle, et sitôt perdue !

En vérité, vous pouvez le dire perdue, comme on dit, corps

et âme; d'abord elle est papiste, et de plus, elle... Sa circonspection d'Ecossais l'emporta, et il se tut de nouveau. — Elle est... quoi? l'ami, repris-je vivemimt; je veux savoir ce que tout cela signifie. — Eh bien, c'est la plus fougueuse jacobite du comté. — Ah ! ah! une jacobite?... Est-ce là tout?

André regarda d'un air étonné l'homme qui pouvait traiter avec tant de légèreté une telle confidence; puis, murmurant : — Eh bien, c'est pourtant ce que je sais de pire sur elle, il reprit sa bêche comme Diocléticn dans son jardin de Salone.

Page 1