CHAPITRE XII
Deux de ces jeunes Titans m'entrainèreut.
Je vous l'ai déjà dit ou rappelé, mon cher Treshani, mon principal défaut était , à cette époque de ma vie, un orgueil insurmontable , défaut qui m'exposait à de fréquentes morlifica lions. Je ne m'étais jamais dit , pas même tout bas, que j'aimasse Diana Vernon; et cependant je n'eus pas plustôt entendu Rashleigh parler d'elle comme d'une conquête qu'il pouvait saisir ou négliger à son gré. que toutes les démarches faites par cette pauvre fille, dans f innocence et la franchise de son cœur, pour établir une sorte d'amitié entre nous, me semblèrent dictées par la plus impertinente coquetterie. « Elle voulait sans doute s'assurer de moi pour son pis-aller, au cas où M. Rashitigh Osbaldistone n'aurait pas pitié d'elle ! Mais je lui montrerai que je ne suis pas homme à me laisser jouer ainsi.
Je lui ferai voir que j'ai démêlé ses ruses , et que je les méprise. »
Certes, toute cette indignation, que je n'avais aucun droit de témoigner, ne révélait nullement en moi un cœur indifferent aux charmes de miss Vernon. Mais je ne fis point alors telle réflexion , et je me mis à table de fort mauvaise humeur contre elle et contre toutes les filles d'Eve. Miss Vernon me vit avec surprise ré-
quoiqiie très piqu... ..>,.,• .^ -, . . • .
de mauvaise humeur, et répondit ainsi a un mot que je lui . - On dit, monsieur Frank, qu'on peut trouver quelque chose de bon même dans les discours dun sot. J'ai entendu Willred refuser I autre jour de jouer plus longtemps à la trique avec Thornie, parce que ledit Thornie s'; fâchait, et frappait plus fort que ne permettent les rè-les du jeu. « Si je voulais vo.us casser la tête tout de bon, disait l'b")unête Wilfred , je me soucierais peu que vous fussiez en colère, car c la même me donnerait plus d'avantage. Mais il n est pas juste que je reçoive de b ms coups sur les reins , tandis que je fais toujours semblant de frapper. » Comprenez-vous la morale de cet apo-
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logiie, Frank '.' — Jo ne me suis jamais trouvé Hans la nécessité , madame, de elionher à t-xtrairc la particule de bon sens qui peut se trouver dans la conversation de ces messieurs. — Nécessité , et madame ! Vous m'élonnez , monsieur Osbaldistone. — J'en suis vraiment désolé. — Dois-je supposer que ce ton sérieux est un pur caprice , ou le prenez-vous numienlauément pour faire mieux sentir le prix de votre lionne humeur luibiti elle? — Vous avez droit aux atteniions de tant de gentlemen dans cette famille , miss Vernon, qu'il est au-dessous de vous de rechercher les motifs de ma siupidité et de ma mauvaise humeur. — Quoi ! dit-elle, avez-vous abandonné mon parti pour passera l'ennemi?
En parlant ainsi, elle jeta un regard surRashleigh placé vis-àvis à l'autre bout de la tahle , et, remarquant dans ses traits durs une expression singulière pendant qu'il nous examinait, elle ajouta :
— Pans les traits de Kashleigh je vois la vérité. De son sourire faux le spectre nflreux me brave; Son doigt fixé sur toi me montre son esclave.
Grâce à Dieu et à l'état d'abandon où je me suis toujours trouvée, continua-t-elle après cette allusion poétique, je suis instruite à la patience, et je ne m'offense pas facilement; pour n être point tentée de vous quereller bon gré malgré, je vous quitte plus tôt qu'à l'ordinaire, et vous souhaite de bien digérer votre dîner et votre mauvaise humeur. Miss DiauaVerron se retira gravement sur ces mots Dès qu'elle fut partie, je me sentis fort peu satisfait de moi-même. J'avais repoussé la bienveillance qu'elle m'offrait, et dont la sincérité s'était récemment montrée en toute évidence ; j'avais été sur le point d'insulter une personne charmante et sans appui , comme elle l'avait rappelé avec émotion. Ma conduite nie semblait celle d'un brutal, l'our combattre ou étouffer ces pénibles réflexions, je fis plus d honneur que de coutume à la bouteille qui circulait autour de la table. Grâce à l'agitation que j'éprouvais, et à mes habitudes de temjiérance , le vin produi>it rapidement sur moi un elfet terrible. Les buveurs de profession peuvent absorber une grande quantité devin; cela ne fait que troubler leur jugement qui , même à jeun , n'est jamais très clair; mais ceux qui noni point l'habilude de l'ivresse, en éprouvent bien plus vivement l'influence. Mon esprit s'echauttà, s'égara bientôt; je parlais sans fin , je raisonnais de ce que je ne connaissais pas; je commençais des histoires que je ne pouvais achever, puis je riais aux éclats dé mon défaut de mémoire. J'acceptai, sans le moindre discernement, tous les paris dont l'occasion se présenta; je défiai le géant John à la lutte , quoiqu'il fut connu pour un des plus habiles champions de tout le comté , et que je n'eusse jamais essayé une seule passe. Mon oncle eut la boulé de s'interposer et d'empêcher les suites de ce défi qui, je pense, se serait terminé aux dépens de mon cou. La malignité a même rapporté que j'avais chanté une chanson de table; mais comme je ne m'en souviens nullement, et que je n'ai jamais essajé de former un son, avant ou depuis, j'aime à croire que c'est une invention toute gratuite. Je fis trop d'extravagances, pour qu'il y ait nécessite de les exagérer à ce point. Sans perdre entièrement mes sens, je perdis proinptement tout pouvoir sur moi-même, et de violentes fureurs m'agitèrent à tel point que je ne pouvais les maîtriser. Je m'étais mis à table triste, mécontent , et disposé à garder le silence... le vin me rendit bavard, bruyant, querelleur. Je contredisais tout ce qu'on avançait, et j'attaquais, àla table de mou oncle etsans aucun égard pour lui , ses opinions jiolitiques et religieuses. La modération allectée de Rashieigh , attitude qu'il prenait sans doute pour m'irrilcr davantage, faisait encore plus d'effet sur moi que les cris et l'emportement de ses frères. Mon oncle , je dois lui rendre justice, s'efl'orça de rétablir le calme ; mais son autorité était méconnue dans le tumulte de l'ivresse et de la colère. Enfin , furieux de quelque injure réelle ou supposée de Rashieigh , je lui donnai un soufflet. L'n véritable stoïcien n'eût pas reçu pareil outrage avec un sang-froid plus méprisant. Ce qu'il n'éprouva point , ou ne daigna pas faire paraître, Thorncliff le ressentit pour lui ; les épées furent tirées, et nous échangeâmes quelques passes ; mais les autres géants nous séparèrent. Je n'oublierai jamais le rire diabolique qui fit grimacer les traits de Rashieigh , quand deux de ces jeunes Titans m'entraînèrent de force hors de la salle. Ils m'emprisonnèrent dans ma chambre en fermant la porte au dehors, et je les entendis avec rage rire aux éclats en descendant l'escalier. J'essayai dans ma fureur de briser la porte , mais les verrous qu'ils avaient mis rendirent mes ell'orts inutiles. Les grilles ues fenêtres me résistèrent également. Enfin , je me jetai sur mon lit, et je m'endormis en roulant dans mon esprit les plus terribles projets de vengeance pour le lendemain.
Mais avec le réveil vint le repentir. Je sentis, de la manière la plus vive , toute la folie et l'extravagance de ma conduite, et je fus obligé d'avouer que le vin et la colère avaient subjugué ma raison, et m'avaient rabaissé au -dessous de Wilfred Osbaldistone, l'ivrogne qui m inspirait tant de mépris. Ces attristantes réflexions n'étaient point adoucies par l'idée qu'il me faudrait excuser mon inconvenante conduite, et que miss Vernon serait témoin de mon
humiliation. Le souvenir de mes fautes envers elle personnellement, fautes pour lesquelles je ne pouvais même alléguer la misérable excuse de l'ivresse, ajoutait encore à mon chagrin. Abattu, accablé de honte, je descendis pour déjeuner, comme un criminel qui va entendre prononcer sa sentence. Une forte et soudaine gelée s'était opposée au départ pour la chas.se, et j'eus la mortification de trouver toute la famille, hormi.^ Rashieigh et miss Vernon , rassemblée autour d'un pâté de venaison et d'un morceau de bœuf. Une joie bruyante régnait dans la salle quand j'entrai , et je devinai facilement que j'étais robjet de la risée générale. En effet , ce qui me causait tant de chagrin paraissait une excilleiite plaisanterie à mon oncle et à la plupart de mes cousins. Sir Hildebrand, en me raillant sur mes exploits de la veille, jura qu'il valait mieux pour un jeune homme s'enivrer trois fois par jour que de s'en aller coucher à sec comme un presbytérien , en quittant une bande de joyeux compagnons et une double pinte de bordeaux. Et pour appuyer ces paroles de consolation, il me versa un énorme verre d'eaude-vie, en m'exhortan ta avaler «du poil du chien qui m'avait mordu.» — Laisse-les rire , mon neveu , continua-t-il; ils auraient été des soupes au lait comme toi, si je ne les avais élevés, comme on dit, entre la rôtie et la bouteille.
Au fond , mes cousins n'avaient pas mauvais cœur; ils virent que leurs plaisanteries sur la soirée préceden'e m'affligeaient, et ils s'efforcèrent, avec une bienveillance maladroite, d'en effacer la pénible impression. Thorncliff seul parut me garder rancune. Ce jeune homme ne m'avait jamais aimé, et au milieu des attentions grossières de ses frères, il n'était pas même civil envers moi. S'il était vrai, ce dont je commençais pourtant à douter , qu'on le regardât dans la famille, ou qu'il se regardât lui-même comme le fiancé de miss Vernon , peut-être avaii-il vu d'un œil jaloux les maïques de prédilection qu'elle donnait à un jeune homme qui pouvait devenir un rival dangereux. Rashieigh entra enfin , l'air morne et sombre comme un crêpe de deuil, et songeant, comme je n'en pus douter, à l'insulte inexcusable que je lui avais faite J'avais déjà tracé ma règle de conduite, et j'étais parvenu à me persuader que le'vérilable honneur consistait, non pas à soutenir avec l'épée que je n'avais aucun tort, mais à faire desexcuses pour une injure si disproportionnée à loute provocation dont j'eusse pu me plaindre. Je m'empressai d'aller au devant de Rashieigh pour lui exprimer combien j'étais peiné de la violence à laquelle je m'étais porté la veille envers lui. — Rien au monde, lui dis-je , n'aurait pu m'arracher un mot d'excuse, ti je n'avais senti moi-même l'inconvenance de ma conduite; j'es|)ere, mon cousin , que vous accepterez mes sinceres regrets, et que vous devrez attribuer, pour une grande partie, mes torts àla trop généreuse hospitalitéd'Osbaldisione-Hall. — Usera ton ami, garçon, tria le vieux chevalier dans l'effusion de son cœur, ou , Dieu, me damne, je ne l'appellerai plus mon fils ! Eh bien, Rashieigh , pourquoi restes-tu là comme une souche'.' « J'en suis fâché , » c'est tout ce qu'un gentleman peut dire, s'il lui arrive de faire quelque chose d'inconvenant, surtout quand la bouteille a circulé... J'ai servi à Hounslow, tt je sais ce que c'est qu'une affaire d'honneur , peut-être. Ne parlons plus de cela , et allons tous ensemble chasser le blaireau dans les collines de Biikenwood.
La physionomie de Rashieigh avait , comme je l'ai déjà dit , un caractère particulier, que je n'avais jamais rencontré ailleurs. Cette singularité ne consistait pas seulement dans ses traits en eux-mêmes, mais aussi dans sa manière d'en changer l'expression. Quand on passe de la peine à la joie, du chagrin à la satisfaction, il y a d'ordinaire un léger intervalle avant que la passion dominante remplace entièrement dans la physionomie celle qui l'a précédée : c'est comme une sorte de crépuscule, les muscles se dégonflent, l'œil s'êclaircit, le front se déride, et tous les traits s'empreignent successivement de calme et de sérénité. La figure de Rashieigh ne passait par aucune de ces nuances, mais prenait subitenjenl l'expression d'un sentiment tout opposé au premier: on eût dit un changement à vue sur un théâtre, quand le sifflet du machiniste fait disparaître une caverne et surgir un bocage. Je fus surtout frappe de cette singularité dans l'occasion actuelle. En entrant, Rashieigh était sombre comme la nuit; il écouta, sans changer de couienance, mes excuses et l'exhortation de son père; mais lorsque sir Hildebrand eut cessé de parler, ses traits s'éclaircirent tout d'un coup, et il m'exprima, dans les termes les plus polis et les plus bienveillants, qu'il était parfaitement satisfait de mes excuses. — En vérité, dit-il, j'ai une si faible tête que, quand je lui fais porter plus de trois verres de vin , je n'ai plus guère qu'un vague souvenir de la veille. Je me rappelle les choses en gros, mais confusément... une querelle, et rien de (ilus. Ainsi, mon cher cousin, continua-t-il en me serrant amicalement la main , voyez combien je suis heureux de recevoir des excuses, quand je croyais avoir à en l'aire : ne parlons plus de tout ceci. Il y aurait folie a vérifier et examiner scrupuleusement un compte, quand la balance, que je croyais à mon désavantage, se trouve si inopinément et si agréablement à mon profit. Vous voyez, monsieur Osbaldistone, que je parle le langage de Lombard-Street, et que je me prépare à ma nouvelle profession.
J'allais répondre et je levais les yeux ; mais je rencontrai ceux
ROB-ROY
de miss Vernon, qui était entrée sans élre remarquée, et avait écouté attentivement la conversation. Honteux et confondu, je regardai la terre, et j'allai rejoindre à table mes cousins toujours occupés du déjeuner. Pour ne pas laisMT passer les événements de la veille sans en tirer une leçuii morale, mon oncle nous engagea sérieusement, Rashleigh et moi, à nous défaire de notre sotte habitude de sobriété, afin d'accoutumer peu à peu nos tètes à porter la quantité de vin qui convient à un gentilhomme sans jamais en venir aux cris et aux coups. Il nous recomraarrda de boire régulièrement deux pintes de bordeaux par jour; ce qui, à l'aide de la bière et de l'eau-de-vie, pouvait fort bien commencer notre éducation de buveurs, l'our nous encourager, il ajouta qu'il avait connu beaucoup d'hommes qui étaient arrivés à notre âge sans avoir bu une pinte de vin, et qui, néanmoins, se trouvant bien entourés et suivant de bons exemples, avaient pris place parmi les meilleurs convives du temps, et étaient parvenus à porter leurs six bouteilles sous leur gilet avec calme et tranquillité , sans se trouver incommodés et sans en venir aux cris ou aux coups comme cela nous était arrivé la veille.
L'avis était certes prudent et utile pour mon avenir : et pourtant je n'en profitai guère, en partie peut-être parce qu'en levant les yeux vers miss Veruon, je voyais toujours ses regards fixés sur moi avec une expression de pitié profonde, mêlée de déplaisir. Je cherchais les moyens d'expliquer et de justifier ma conduite à ses yeux, quand elle voulut bien ra'éviier l'embarras de solliciter une entrevue.— Cousin Francis, dit-elle en me donnant le même titre qu'aux autres Osbaldislone, bien que je ne fusse [las en ell'et son (larent, j'ai trouvé ce malin un endroit difficile dans la Divina Coinmedia de Dante ; aurez-vous la bonté de passer à la bibiiolheque pour me l'expliquer? et quand vous m'aurez découvert le sens de l'obscur Florentin, nous rejoindrons les chasseurs à Birkenwood pourvoir comment ils sauront déterrer le blaireau.
Je m'empressai de répondre que j'étais à ses ordres. Rashleigh offrit de nous accompagner. — Je suis un peu plus habile, dit-il, à découvrir le sens de Dante, à travers les métaphores et les ellipses de son poème inculte et obscur, qu'à chasser le pauvre et iuofTensif ermite de sa grotte des bois. — Excusez-moi, monsieur Rashleigh, dit miss Vernon ; vous prenez la place de il. Krancis dans le comptoir de son père : il faut lui laisser ici le soin de l'éducation de votre pupille. Nous aurons recours à vous, s'il est besoin : ainsi ne prenez pas un air si grave; d'ailleurs c'est une honte à vous de ne rien entendre à la chasse. Que direz-vous si votre oncle de Crane-.\lley vous demande comment se dépiste un blaireau? — Vrai, cela, Diaiia, bien vrai ! dit sir llildebraiid avec un soupir; je crains que Rashleigh ne reste court, s'il est mis à l'épreuve. Il aurait pu acquérir des connaissances utiles comme ses frères, car il a élé élevé à la source; mais les modes françaises, les livres de science les nouveaux navels (transfuges politiques) et les rats hanovriens (partisans de Georges I), ont bouleverse la vieille Angleterre. Allons, viens avec nous, Rashleigh, et apporlemui mon epieu; ta cousine n'a pas besoin de loi maintenant, et je ne veux pas qu'on la contrarie. Il ne sera pas dit qu'il n y avait qu'une femme à Osbaliistone-Hall, et qu'elle est morte pour n'avoir pu faire ses volontés.
Rashleigh obéit à son père, non pas toutefois sans dire à Diana à VOIX basse : — Je suppose qu'il sera convenable de ne pas laisser de côte la cérémonie , et de frapper à la porte de la bibliothèque avant d'entrer? — Non, non, Haslileigh, dit miss Vernon, laissez de côté votre corajiagne habituelle, la dissimulation; c'est le meilleur moyen de vous a.ssurer un libre accès près de nous pendant nos délibérations cla.ssiques.
A ces mots, elle se dirigea vers la bibliothèque, el je la suivis... comme un criminel qui marche à la potence, allais-je dire; mais il me semble que j'ai déjà employé cette ligure une luis ou même
deux Ainsi, sans employer de comparaison, je la suivis avec
un embarras dont j'aurais donne tout au monde pour me délivrer. J'étai» honteux d'éprouver un tel senliment en pareille ociasion , car j'avais assez respire l'air du continent [>our savoir qu'une assurance de bon ion doit distinguer le gentilhomiiie à qui une jolie dame accorde un tète-à-téle. — routefois, mon naturel anglais l'enipoitait sur mon education française, et je laisais, je crois, une Instc ligure au moment oii raiss Vernon, s asseyant majestueusement d.ins un vasie ranttuil de la bibliothèque, coranie un juge qui .se dispose à entamer une all'aire iiii)iortaiite, me fit signe de [ireiidre place vis-à-vis d elle, ce que je lis, comme l'accuse qui s'assied sur la sellette. Alors elle commença l'interrogaloire, du ton le plus anierewent ironique.
CHAI'ITUE .\lll.
— Kn yêiiié, monsieur Francis 0~baldi-t.Mi-', du niiss V. i iiuu de l'uir d'une per:>uuue qui »e croyait pariaiitiueul eu droit de
prendre le ton de reproche, vous vous formez avec nous, et je n'aurais pas autant attendu de vos dispositions. Hier, vous avez fait vos preuves pour être admis dans la corporation libre d'Osbaldistone- Hall, et vous avez commencé (lar un chef-d'œuvre. — Je reconnais entièrement mes torts, miss Vernon ; tout ce que je puis dire pour les excuser, c'est qu'on m'avait dit certaines choses dont j'étais vivement troublé; je sens que j'ai été impertinent et absur.le. — Vous ne vous rendez pas justice, dit le juge inexorable; vous êtes parvenu, d'après ce que j'ai vu et appris, à déployer en une seule soirée toutes les briilauti-s qualités qui distinguent tous vos cousins ensemble : l'aimable et bienveillant caractère de Rashleigh, la tempérance de Percy, le sang-froid de Thorndifi", l'adresse de John, le bonheur au jeu de Richard : tout cela réuni dans le seul monsieur Francis, et dans un lieu et à une heure dont le choix ferait honneur au "(lùtet à la sagacité du sage Wilfred — Epargiiez-nioi, llli^^, Vernon, lui dis-je, car la leçon me paraissait à la lois severe et méritée, en considérant surtout par qui elle était donnée ; et permettez-moi d'alléguer, pour excuse de certaines folies auxquelles je ne suia pas liubitué, l'usage de celte maison el de ce pays. Je suis loin de l'approuver ; mais Shakespeare dit lui-même : Le vin est une créature très familière, et tout homme peut s'y laisser prendre une fois. — Oui, monsieur Francis, mais Shakespeare a mis cette apologie dans la bouche du plus méchant homme dont il ail tracé le portrait. Je n'abuserai pas de l'avantage que me donne votre citation, en vous terrassant par la réponse de Cassio au perfîdi;Yago : sachez seulement qu'il est une personne au moins qui voit avec peine un jeune homme de talent et d'espérance se laisser aller dans la fange oii tombent chaque soir les habitants de cette maison. — Je n'ai fait qu'y mouiller ma chaussure, miss Vernon, et je vous assure que j'en ai conçu assez d'horreur pour ne pas m'y enfoncer plus avant. — Si telle est votre résolution, repondit-elle, elle est sage; mais j'étais tellement afûigée de celle incartade que je vous en ai parle avant d'entamer ce qui me concerne : vous vous êtes conduit avec moi hier, pendant le dîner, comme si quelque propos d'un tiers m'eût rabaissée beaucoup dans votre opinion. Puis-je vous demander ce que c'était?
Je restai stupéfait ; celte demande brusque et jirécise était faite du ton d'une eX|illcatioii entre gentlemen, avec politesse mais avec fermeté : cela s'écartaitcomplélenient des circonlocutions, desdemiinols, des preparations el periphrases dont s entourent d'habitude, pour arriver a une question délicate, les personnes de différents sexes dans les hautes classes de la société. J'étais dans un grand embarras, car je me rappelais fort bien que les confidences de Rashleigh. fussent-elles vendiques, auraient dû m'inspirer pour niiss Vernon plutôtde lacoui|ias3iuii que du ressentiment: eussent-ellespu justifier ma conduite, j'aurais encore eu beaucoup de peine à mettre au net ce qui devait offenser si vivement miss Diana. Elle remarqua mm hésitation, et conlinua d'un ton quelque peu impératif quoique poli. — J'espère que monsieur Osbaldislone ne doute pas de mes droits à lui adresser celle question; je n'ai ici personne pour me défendre ; il est donc de toute justice que je me défende moi-même
Je ni'elTorçai gauchement d'atlnbuer ma conduite à une indisposition, à des lettres fâcheuses que j avais reçues de Londres. Elle me laissa épuiser toutes mesexcuseset m'embourber conqiletement, m'écoutanl avec un suurire d'iiieredulite. — Maintenant, monsieur Francis, que vous avez débite votre prologue d'excuses d'aussi bonne grâce que se debilen l tous les prologues, voulez- vous bien tirer le rideau et me montrer ce que je désire voir? en un mot, faites-iuoi connaître ce que Rashleitjh vous a dit de moi; car il est le grand luachiniste du théâtre d Osbaldistone-Hall. — Mais, supposé qu'il y ait quelque chose à Vous dire, iiiiss Vernon, que merile celui qui, entre deux alliés, révèle les secrets mutuels? car, vous me l'avez dit vousmême, Rashleigh est resté voire allie, quoiqu'il ne soit plus votre ami. — Laissons tout subterfuge et toute plaisanterie sur ce sujet ; Hash'eigh ne peut, ne doit, n o.^erait tenir sur moi, Diana Vernon, qu'un langage que je puisse entendre. Qu'il y ait entre nous des secrets, cela est certain ; mais ce n'est point la ce qu'il vous a dit ; car ces secrets ne me regardent pas persoiinellenieiit.
J'avais enfin recouvré ma presence d'es[irit, et je m'étais proniptenient decide à ne point reveler l'espèce de conlidence que Rashleigh m'avait faite. Il y avail quelque bassesse à repeier ce qu'on m'avait dit sous le .sceau du secret; cela ne peut servira rien, pensais je, si ce n'est àcontrister niisS Vernon. Je répliquai donc graveineiil ; « que je n'avais eu avec M. Rashleigh Osbaldislone qu'un entretien 1res frivole sur les habitaiiLs du château, et je pioteslai qu'il ne m'avait rien dit qui m'eût laisse (|udiit à elle une liuprebsion défavorable. En homme d'honneur je ne pouvais lui reveler avec plus de details une conversation particulière. »
A ces mois, Diana .s'élança de son fauteuil avec la vivacité d'une Camille nui vole au coinbal. — Ce detour est inutile... il me faut une autre réponse. (Ses traits étaient enflammes, son Iront rouge, ses yeux etincelanls). Je demande, continua-l-elle, l'explicalion que toute femme caiomniée peut demandera tout homme d'honneur; qu'une créa tu le sans uiere,.saiis amis, seuledaiis le monde, sansautre guMr et appui (|ii (,lle-ii,eme peut demand' r ,i loiis les êtie.'î pius heuieux, au uum de ce Dieu qui les u envoyés bui' la terre, «uxpour
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jouir, et elle pour souffrir. Cette explication, vous ne me la refuse- 1. z pas, ou, ajouta-l-ollf eu levant les yeux en haut d'un air soit unti, vous vous repentirez de ce refus, s'il y a des châtiments sur la terre et dans le ciel.
Suipris de cette véhémence, je sentis néanmoins, après une deluanJe aussi formelle, qu'il était de mon devoir de mettre de côté tout scrupule, et je lui exposai brièvement mais clairement ce que Uashleigli m'avait dit. Ede s'assit, et dès queje commençai, reprit un air calme; et quand je m'arrêtais afin de chercher quelque t(uir délicat, elle s'écriait : — Continuez, je vous prie, continuez : le priv niier mot qui s'offre à vous est le plus simple et le meilleur. iNe songez pas à ce que je puis éprouver; parlez comme vous feriez à une (lersonne indifférente.
Pressé si vivement, je lui exposai tout ce que m'avait dit Rashkigli de cet ancien contrat qui l'obligeait d'épouser un Osbaldislone, et de l'embarras qu'elle éprouvait à choisir; j'aurais voulu n'en pas dire davantage; mais elle découvrit promptement que ce n'était pas tout, et devina même à quoi se rapportait la suite. — Bien ! le méi haut Rasldeigh devait vous raconter cette histoire. Mais outre cela, fiashieigh ne vous a-t-il pas dit quelque chose qui le touche personnellement?— Il m'a fait entendre que, n'était sa répugnance à supplanter son frère, il désirerait, d'après son changement de profession, vi.ir le nom de Kasliieigh remplir le blanc de la dispense, au lieu de celui de Thorneliff. — Vraiment! répondit-elle; il a cette condescendance î c'est trop d'honneur pour son humble servante Diana Vernon... Et elle, je le suppose, serait transportée de joie si celle substitution s'effectuail"? — A parler avec franchise, il me l'a fait entendre; il a même été plus loin — Qu'a-t-ll dit? ne me cachez rien, sécria-t-elle avec feu. — Qu'il avait rompu l'intimité qui existait entre vous et lui, de peur qu'elle ne fit naitre une affection dont il ne lui serait pas permis de profiler, étant destiné à l'état ecclésiastique. — Je lui suis bien obligée de sa prudence, reprit miss Veruon dont tous les traits exprimaient le plus profond dédain, le plus affreux dégoût. Elle s'arrèla un moment, puis elle ajouta avec son cafme ordinaire : Dans tout ce que vous m'avez dit, il n'y arien qui me surprenne et à quoi je ne dusse m'attendre ; car, sauf une circonstance, tout est vrai. Mais comme il y a des poisons si \iolents que deux ou trois gouttes suffisent, dit-on, pour corrompre toute une fontaine, de même i: y ade la perfidie dans les confidences de Rashleigh de quoi corrompre le puits même de la Vérité ; car Rashleigh ne l'ignore pas, j'ai trop de raisons de le bien connaître pour que rieu au monde put me foicer d'unir mon sort au sien. Non, conlinua-t-elle avec uue sorte de tressaillement qui semblait exprimerune horreur involontaire, toule autre destinée plutôt que cellelà... L'imbécille, le joueur, le querelleur, le chasseur, le jockey, je les préférerais mille t'ois à Rashleigh; mais le couvent, la prison, le tombeau, plutôt que le premier d'entre eux.
L'accent melancoUque de Diana répondait à sa triste situation. Si jeune, si belle, et sans expérience, abandonnée à elle-même, privée de l'appui qu'elle eût trouvé dans la présence d'une femme] n'ayant pas même cette espèce de défense que son sexe rencontre dans les formes et dans les égards de la vie civilisée!... Je puis dire, presque sans métaphore, que mon cœur saignait pour elle. Néanmoins cette expression de dignité dans son dédain de toute cérémonie... ce sentiment droit dans son mépris pour la fausseté... cette re.«olution en face du danger: toutes ces nobles qualités mêlaient àiua piiie une admiration vive. On eût dit une princesse abandonnée par ses sujets et privée de sa puissance, mais dédaignant encore ces vaines formes de la société, établies pour les personnes des rangs inleiieurs; et, au milieu de tous ses revers, se reposant avec courage ei confiance sur la justice divine non moins que sur l'inébranlable fermeté de son âme. J'essayai de lui exprimer les sentiment, de sympathie et d'admiration que m'inspiraient ses malheurs et son courage; mais elle m'interrompit aussitôt. — Je vous ai dit en plaisantant queje n'aimais pas les compliments... Je vous dis aujourd'hui sérieusement que je ne demande pas de pitié, et que je dédaigne les uoiisoiations. Ce que j'ai eu à souffrir, je l'ai souffert; ce que j'ai à supporter encore, je le supporterai comme je pourrai. Aucune parole de commisération ne peut rendre le fardeau plus léger pour l'esclave qui doit le porter. Il n'y a qu'un seul être au inonde qui puisse m aider, il a préféré ajouter a mon malheur... Rashleigh Oabaldistone... oui, il fut untemps où j'aurais pu aimer cet homme. Mais, grand Dieu ! le dessein qui le portail à s'insinuer dans la confiance d une créature déjà si délaissée, la persévérance opiniâtre ave; laquelle il a poursuivi ce dessein d'année en année, sans épi'ouvci un seul instant de remords ou de pitié; cette persévérance avec laquelle il cherchait à tourner en poison la nourriture qu'il donnait a mon esprit; ô divine Providence ! que serais-je dewnuedansce monde et dans l'autre, si j'étais tombée aux pièges de Ce scélérat ?
Frappé de linfàme perfidie que ces mots révélaient, je me levai de ma chaise, sachant à peine ce queje faisais; m'assuraiit quej'a- Tais mon épée, j'allais quitter l'appartement pour chercher l'objet de ma juste indignation Mais respirant à peine, et avec des regards 9tt l'expression de la plus vive crainte avait remplacé le ressenti-
ment et le mépris, miss Vernon se jeta au-devant de moi. — Arrêtez ! s'ecria-t-elle. Quelque juste que soit votre indignation, vous ne connaissez pas la moitié des secrets de cette dangereuse prison. Jetant autour d'elle un regard d'inquiétude, elle ajouta à voix ba.sse ■ Un charme défend sa vie. Vous ne pouvez l'attaquer sans mettre d'autres existences en perd, sans provoquer une plus vaste destruction. Cela mis de côte, dans quelque instant de justice il auraitsubi son châtiment, ne fût-ce que de cette faible main. Je vous ai dit, ajouta telle en me ramenant à ma chaise : « Je n'ai pas besoin dé consolateur » ; je vous dis maintenant : a Je n'ai pas besoin de vengeur. »
Alors je m'assis machinalement, réfléchissant aux paroles de miss Vernon, et songeant aussi à ce que j'avais oublié dans le premier feu de l'indignation : je n'avais aucun titre pour me constituer son champion. Elle garda un instant le silence pour que nous pussions nouscalmer, puis s'adressant à moi avec plus de calme. —Je vuus ai déjà dit que Rashleigh se trouve intéressé dans un mystère dangereux ; tout perfide qu'il est, quoiqu'il sache que je connais toutes ses infamies, je ne puis... je n'ose rompre ouvertement avec lui, ni le braver. Vous-même, monsieur Osbaldistone, il faut user de patience avec lui, déjouer ses artifices par la prudence, non par la force, et surtout éviter des scènes telles que celle d'hier, qui ne peuvent que lui assurer de redoutables avantages sur vous. C'est l'avis qne je voulais vous donner, et pour lequel je désirais vousentretenir; j'ai poussé mes confidences plus loin que je ne voulais.
Je l'assurai que sa confiance était bien placée. — Je n'en doute pas, répondit-elle ; il y a dans votre physionomie et dans vos manières quelque chose qui révèM et appelle la franchise. Continuons d'être amis. Vous ne devez pas craindre, ajouta-t-elle en riant et en rougissant un peu, mais d'une voix libre et dégagée, que cette amitié ne soit pour nous, comme disent les poètes, qu'un nom spécieux qui cache un autre sentiment. Je pense et j'agis moins en femme que comme les êtres au milieu desquels j'ai toujours vécu. D'ailleurs, le fatal voile m'a enveloppée dès mon berceau, car, croyez-le bien, jamais je n'ai accepté l'horrible condition qui peut m'en débarrasser. Le temps n'est pas arrivé de faire connaître mes résolutions, et je veux conserver la libre jouissance de la terre et de l'air, aussi longtemps que Dieu le permettra- Or, maintenant que le passage de Dante est bien expliqué, allez, je vous prie, voir ce qu'il est advenu des chasseurs di; blaireau ; ma tête est trop souffrante pour que je puisse être de la partie.
Je quittai la bibliothèque, mais non pour rejoindre les chasseurs. Je sentis le besoin d'une |)roraenade solitaire pour calmer mes esprits avant de me retrouver devant Rashleigh, dont les calculs infâmes m'avaient été dévoilés d'une manière si frappante. Dans la famille Dnbourg, qui était de la religion réformée, j'avais souvent entendu parler de prêtres catholiques qui avaient violé les droits de ramitié, de l'hospitalité, les liens les plus sacrés, pour satisfaire les passions proscrites par les règles de leur ordre. Mais le dessein prémédité d'entreprendre l'éducaiion d'une orpheline de noble naissance, d'une alliée de sa famille, pour arriver au déshonneur de la pauvre fille, ce dessein, révélé par la victime désignée avec toute la chaleur d'une vertueuse indignation , ce dessein me paraissait encore plus atroce que les plus affreux récits qu'on m'avait faits à Bordeaux ; et je sentais qu'en me retrouvant avec Rashleigh, il me serait bien difficile de dissimuler l'horreur qu'il m'inspirait Cependant il fallait absolument me contenir, non-seulement à cause des mystérieuses raisons que m'avait données Diana, mais encore parce que je n'avais pas de motif ostensible de chercher querelle à son ennemi. Je résolus donc d'imiter autant que possible la dissimulation de Rashleigh, pour le reste de mon séjour dans la famille; et je me promis, quand il partirait pour Loiulres, de ounner à Owen une idée de son caractère, afin que ce fidèle commis pût veiller sur les intérêts de mon père. L'avarice ou l'ambition, pensais-je, sont ici le principal mobile ; une âme comme celle de Rashleigh ne se laisserait point entraîner par un vulgaire libertinage. L'énergie de son caractère, son aptitude à se parer des meilleurs dehors pouvaient lui attirer la plus entière confiance, et certes la bonne foi ou la reconnaissance ne l'empêcheraient pas d'en abuser. Pour le démasquer, la tâche était difficile, surtout dans ma position, puisque la méfiance que je voudrais inspirer pourrait être attribuée à la jalousie de position. Cependant je pensais qu'il fallait absolument écrire dans ce sens à Owen qui, de son côté, homme prudent et circonspect, saurait user convenablement de mes indications sur le caractère de Rashleigh. J'écrivis donc cette lettre, et l'envoyai à la poste par la premiere occasion. Quand je revis Rashleigh, nous parûmi^sl'un et l'autre disposes à éviter tout prétexte de discussion. Il se doutait probablement que ma conférence avec miss Vernon ne lui avait pas été favurable, quoiqu'il ne pût savoir qu'elle m'avait tout révélé. Nous nous tînmes donc l'un et l'autre sur la reserve, ne causant que de sujets indifférents. Rashleigh ne resta que peu de jours à Osbaldistone-Hall, et j'eus le temps d'observer deux circonstan.es frappantes. La première était la facilité presque inconcevable avec laquelle son esprit puissaut et actif saisit et coordonna les éléments de la nouvelle profession qu'il étudiait avec ardeur, faisant
ROB-ROY
quelquefois parade de ses progrès, comme pour me montrer combien était léger pour lui ce fardeau que, je ni'étaisjugé incapable de porter. La seconde particularilé était que, miss Vernon disant tonlle mal pnssible de Rashieigh, ils avaient des entrevues secrètes et fort longues, bien que devant tout le monde ils ne parussent pas plus in- Inies qu'à l'ordinaire.
Au départ de Rashieigh, son père lui dit adieu avec indifférence, ses frères avec la joie mal dissimulée d'écoliers qui voient partir leur maître d'étude, et n'osent exprimer le plaisir qu'ils épiouveni, et moi, avec une froide politesse. Quand il s'approcha de miss Vernon, et voulut effleurer sa joue, elle recula dédaigneuse, mais elle dit en lui tendant la main : — Adieu, Rashieigh; le ciel vous récompense du bien que vous avez fait, et vous pardonne le mal que vous avez voulu faire! —Amen! ma jolie cousine, n'prit-il d'un air cafard qu'il avait pris, je crois, au pensionnat de Saint-Omer. Heureux celui dont les bonnes intentions ont porté des fiuits, et dont les mauvaises pensées sont mortes eu fleur!
11 partit en prononçant ces mots. — Le parfait hypocrite ! me dit miss Vernon quand la porte se fut fermée sur lui... Combien ce que nous méprisons, ce que nous détestons le plus, peut ressembler par l'extérieur à ce que nous vénérons du fond de noire cœur.
J'avais chargé Rashieigh d'une lettre pour mon père, et aussi de quelques mots pour Owen, outre l'envoi dont j'ai déjà parlé et que j'avais jugé plus sûr de faire parvenir par une autre direction. Dans ces épiires, il eût été naturel de faire connaître à mon père et à mon ami que dans ma position actuelle je devais apprendie la chasse et la fauconnerie, mais oublier parmi les palefreniers et les valets d'écurie les coniiaishancesou les bonnes manières que j'avais acquises. J'aurais dû aussi leur dire quel dégoût et quel ennui j'éprouvais au milieu de pareils êtres; me plaindre des habitudes d'intempérance de la famille, de la mauvaise humeur même avec laquelle sir Hildebrand voyait ma sobriété. Ce dernier point aurait aisément alarmé mon père, homme très sobre lui-même. Parler ainsi, c'eût été ra'ouvrirles portes de ma prison, ou au moins amener un changement de résidence. Je disdonc, mou cher Tresham, qu'en cousidéranl combien un séjour prolongé à Osbaldistone-Hall était désagréable pour un jeune homme de mon âge et de mes habitudes, il eût pain naturel que je tisse sentir à mon père tous ces inconvénients, pour obtenir de quitter la maison de mou oncle. Et cependant je n'eu dis pas un seul mot dans mes lettres à mon père et à Owen. Osbaldistone-Hall eût été Athènes dans son ancienne splendeur littéraire, habitée par ses sages, ses poètes et ses héros, que je n'aurais pas montre moins de disposition à le quitter.
Si vous avez conservé quelque chose du feu de la jeunesse, Tresham, mon silence vous paraîtra facile à expliquer. La souveraine beauté de miss Vernon, qu'elle-même semblait ne pas connaître, sa position singulière et mystérieuse, son courage en face du malheur à venir, ses manières trop franches pourson sexe, mais franches par innocence, et par-dessus tout la bienveillante et flatteuse distinction qu'elle faisait en ma faveur : tout se réunissait pour exciter ma curiosité, éveiller mon imagination, et flatter ma vanité. Je n'osais, toutefois, m'avouer à moi-même le profond intérêt que m'inspirait miss Vernon ou la part immense qu'elle avait dans mes pensée:^. Lire, marcher, chevaucher, se reposer ensemble ! Les éludes qu'elle avait interrompues lors de sa brouille avec Rashieigh, elle les reprit sons k-s auspices d'un maître dont les vues étaient pins pures, quoique ses talents lussent plus bornés. Eu effet, j'étais incapable de l'aider dans quelques études profondes qu'elle avait commencées avec Rashieigh, et qui me semblaient convenir mieux a un hoiumed'Eglise qu'à une jeune lumme. El je ne |iuis même concevoir pourquoi il avait engagé Diaua dans le labyrinthe inextricable lie subtilités qu'on est convenu d'appeler Philosophie, et dans les sciences aussi abstiailes, quoique plus certaines, desmithématiques et (le lastronomie ; peul-etre voulait-il par là effacer dans l'esprit de son élevé les dift'ereaces de nature et de position sociale entre leâsexes,el l'habituer aux subtilités de raisounemeiU dont il pourrail se servir plus tard pour donner au mal l'apparence du Inen. Dans le même esprit, quoique avec une intention pertide moins divsimulée, il avail encourage miss Vernon à mépiiser ceseoiivcnanciS doiil les femmes .■.'eiitouient comme d'un lempart dans la Société moderne. 11 est vrai que, privée de la coriipij;iiie de per- 8oiiiii:n de son sexe, elle ne pouvait apprendre les règles de la bieu- Béariei: ni par des leçons, ni par des exemples; cependant telle était la reserve naturelle et la délicatesse de :on esprit à discerner le mal ei le hum, qu'elle n'eûi puiiil alopté d'elle-iuème cjs manières libres et cavalières ipii m: causèrent tant de sur|)iiso au premii.'r abonl, SI ou ne lui eût donne à croire que le mépris d.;s convenances vulgaires annon(;ait à la fois la supériorité d'eapnt et la mccurite de I innocence. S. in infime maître avait sans doute ses vues. Mais pour ce crime et pour tous le.i autres, il a répondu depuis longtemps devant un Iriliunal supérieur à celui des huuiuies.
Outre qu'elle possédait les elements de toutes les sciences abstraites, je la trouvai assez avancej dan.i la connaissance des langues vivantes et de la littérature ancienne et mudorne. Si l'on ne sav.iii <jue les grands lulcnlâ vont souvent le plus loin quand ils semblent
avoir le moins de secours, on concevrait à peine combien les l>rogrès de miss Vernon avaient été rapides ; et ils paraissaient encore |ilus extraordinaires quand on coni[iarait l'instruction qu'elle avait puisée dans les livres, à sa complète ignorance du monde. On eût dit qu'elle voyait et connaissait tout, sauf ce qui se pas.sail autour d'elle ; et je crois que c'était cette ignorance même sur les sujets les plus simples, contrastant vivement avec ses connaissances élevées, qui donnait à sa conversation un attrait si puissant. L'attention se portait naturellement sur tout ce qu'elle disait ou faisait, parce qu'il était impossible de prévoir si cequ'elle allait dire ou faire montrerait la plusmerveilleuse sagacité ou la plus grande simplesse- Le danger que courait un jeune homme de mon âge, dans une continuelle intiuiité avec une personne si aimable et si intéressante, sera facilement compris de ceux qui se rappelleront ce qu'ils sentaient autrefois.