‹ Waverly, ou, Il y a soixante ansChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Encore quelcjues mots sur le manoir et ses environs.

Apres avoir satisfait sa curiosité en contemplant pendant quelques minutes tout ce qui l'entourait, Waverley saisit l'énorme marteau de la grande porte, dont l'architrave portait la date de i594; mais il eut beau frapper, aucune réponse ne lui fut faite; vainement le bruit retentit au loin dans tous les appartemens, répété par l'écho des murs de la cour , derrière la maison , effrayant les pigeons dans leur vénérable rotonde, et mêmes les chiens du village plus éloigné,

(i) Aucune maison n'est particnlièiement décrite sous le nom de TuUy-Yeolan ; mais diverses anciennes maisons écossaises répondent a cette description. La maison de AVarrender surBumtsfield Links , et celle d'Old-Ravelston, qui appartiennent, la première a sir George Warrender , la seconde "a sir Aleie ndre Keith , ont fourni plusieurs traits du texte. La maison de Dean, près d'Edimbourg, a ausa» quelques points de ressemblance avec Tully-Veolan. Cependant on m'a dit que la maison de GrantuUv ressemble encore plus a la maison du baron de Bradwardine qu'aucune des autres.

qui s'étaient endormis chacun sur son fumier. Fatigué du fracas qu'il faisait et des inutiles réponses qu'il recevait, Edouard commençait à croire qu'il était arrivé au château d'Orgoglio, comme lorsque le prince Arthur victorieux y entra :

Mais en vain le château retentit de ses cris : Nulle voix ne répond à cette voix tonnante, Un silence de mort règne sous ces lambris , Et personne à ses yeux ici ne se présente.

Notre héros ayant presque l'espoir de rencontrer

« Un vieillard chargé d'ans , à la barbe de neige, »

qu'il pourrait interroger sur cette habitation déserte, fit un détour et s'approcha d'un petit guichet en chêne, bien garni de clous, qui était pratiqué dans le mur de la cour, à Tangle qu'il formait avec la maison. Cette porte, malgré son apparence de fortification, n'était fermée qu'avec un loquet. Edouard le leva, et entra dans un jardin qui lui présenta un coup d'œil agréable ^ La façade du

(l) On peut voir "a Ravelston un jardin semblable , qu'a judicieusement conservé le bon goût de mon parent et ami sir Alexandre Keitb , cbevaber-niarécbal d'Ecosse. Ce jardin, aussi bien que la maison^ est moins étendu que ne sont supposés l'être le jardin et la maison du baron de Bradwardine.

midi, couverte d'arbres fruitiers en espaliers et de plusieurs espèces d'arbres toujours verts, étendait son front irrégulier, mais vénérable , le long d'une terrasse , en partie pavée, en partie sablée, et bordée de fleurs et d'arbustes d'élite. Cette terrasse descendait dans le jardin proprement dit, par trois escaliers, l'un au centre et les deux autres à chaque extrémité. Elle était entourée d'un parapet de pierre avec une lourde balustrade ornée de distance en distance par de grotesques figures d'animaux accroupis, parmi lesquels l'ours favori se montrait plusieurs fois. Au milieu de la terrasse, entre une porte vitrée donnant dans la maison et l'escalier central, un énorme animal de cette espèce supportait , avec sa tête et ses pattes de devant, un large cadran solaire sur la circonférence duquel étaient gravées plus de diagrames que les connaissances mathématiques d'Edouard ne lui permettaient d'en déchif-»

frer.

Le jardin , qui paraissait entretenu avec le plus grand soin, était rempli d'arbres fruitiers, et offrait une profusion de fleurs et d'arbres verts, taillés en figures grotes-

WATERLIY. 147

ques. 11 était disposé en plusieurs terrasses qui se succédaient de rang en rang depuis le mur du côté de l'occident, jusqu'à un grand ruisseau dont l'eau paraissait douce et paisible , et qui servait de limite au jardin ; mais un peu plus loin, elle franchissait avec bruit une forte écluse , cause de sa tranquillité momentanée, et, au-delà de ce tropplein y elle formait une cascade dominée par une serre octogone sur le haut de laquelle était une girouette sous la forme d'un ours doré. Après cet exploit, le ruisseau, prenant son cours naturel, qui était rapide et impétueux, échappait aux yeux dans un vallon creux et boisé. Au milieu du taillis s'élevait une tour massive, en ruines, ancienne habitation des barons de Tully-Veolan. La rive opposée au jardin formait une prairie étroite ou un haugh comme on l'appelait, qui était une petite pelouse de lavoir ; et le terrain, plus en arrière, était couvert de vieux arbres.

Quelque agréable que fut ce jardin, on ne pouvait le comparer à ceux d'Alcine; — on y trouvait cependant les due donzelhtte garrule de ce paradis enchanté ; car, sur la pelouse, deux jeunes filles à jambes nues,

placées chacune dans une grande cuve, faisaient avec leurs pieds l'office d'une machine à laver, d'invention nouvelle; elles ne de-meurèrent pourtant pas, comme les nymphes d'Armide, pour saluer avec la mélodie de leur voix l'hôte qui s'approchait : alarmées a l'aspect d'un bel étranger snr l'autre rive, elles laissèrentretomber leurs vêtemens, ou , pour mieux dire , leur seul vêtement , pour couvrir leurs jambes que leur occupation mettait un peu trop en évidence : — Eh sirs ' / s'écrièrent-elles avec un accent qui tenait le milieu entre la modestie et la coquetterie; et elles se mirent à fuir, avec la rapidité du daim , de côtés difFérens.

Waverley commençait à désespérer de pouvoir pénétrer dans celte maison solitaire et comme enchantée , lorsqu'il vit un homme s'avancer dans une des allées du jardin où il était encore. Pensant que c'était le jardinier ou quelque domestique de la maison , Edouard descendit les escahers de la terrasse pour aller à sa rencontre ; mais, avant d'être parvenu assez près de lui pour pouvoir dis-

(i) Eh. sirs! eh messieurs! celte exclanialion est toute Je surprise: «lie ne s'adresse pas au monsieur. Nous disoDt en français , dans un autre seo* , oh dame ■' etc.

linguer ses traits, 11 fut frappé de la singularité de son aspect et de ses gestes. Quelquefois cet individu croisait ses mains sur sa tête comme un Jogue indien, dans une attitude de pénitence; quelquefois ses bras, tombant en ligne perpendiculaire, imitaient le mouvement d'un pendule, ou bien il les croisait rapidement sur sa poitrine en se frappant sous les épaules, comme le fait un cocher de fiacre pour suppléer au défaut d'exercice du fouet, quand par une belle gelée, ses chevaux restent dans l'inaction sur la place. Sa démarche n'était pas moins extraordinaire que ses gestes. Tantôt il marchait à cloche-pied, avec beaucoup de persévérance, d'abord sur le pied droit, qu'il laissait reposer ensuite pour en faire autant du gauche; tantôt, les rapprochant tous deux, il sautait à pieds joints. Son costume était antique et extravagant : il avait une espèce de jaquette grise avec des manches à paremens, qui étant tailladées, laissaient apercevoir une doublure écarlate. Les autres parties de son costume, sans même oublier ses souliers, étaient de la même couleur , et sa toque écarlate était fièrement surmontée d'une plume de dindon. Edouard, qu'il ne

150 WAVEKLEY.

paraissait pas avoir remarqué, s'aperçut bientôt que les traits de son visage confirmaient ce qu'avaient annoncé de loin son aspect et ses gestes. Ce n'était en apparence ni l'idiotisme ni la démence qui donnait cette expression vague, égarée et irrégulière, à une physionomie naturellement agréable; c'était quelque chose qui semblait un composé des deux, un mélange de la simplicité de l'idiot et de l'extravagance d'un cerveau fêlé ! Il se mit h chanter avec feu et non sans goût un fragment d'une vieille ballade écossaise ;

Quoi ! me tromper , amant volage, Dans le printemps, parmi les fleurs ; Mais l'hiver me rendra plus sage , Je saurai payer tes froideurs.

Reviens, reviens à ton araie , Reviens, reviens, et hâte-toi.

Pour punir celui qui m'oublie , Un autre amant aura ma foi *.

Ici, il leva les yeux, qu'il avait jusqu'alors tenus attachés sur ses pieds pour observer s'ils marquaient bien la mesure. Apercevant Edouard, il s'empressa d'ôter son

(i) C'est un véritable fragment d'une ancienne ballade avec md léger changement dans les deux derniers vers.

WAVERLET. 151

bonnet , et témoigna par des gestes grotesques sa surprise et son respect, enle saluant. Sans beaucoup espérer d'obtenir une réponse à aucune question raisonnable, Waverley lui demanda néanmoins si M. Bradwardine était chez lui, ou s!il pourrait parler à quelqu'un de ses domestiques. Ce bizzarre interlocuteur lui répondit, et

« Tous ses discours étaient en chants , »

comme l'aurait fait la sorcière de Thalabn :

Le chevalier, sur la montagne, Cherche le plaisir des chasseurs , Et sa dame dans la campagne Tresse une guirlande de fleuFS.

Dans le boudoir secret d'Hélène , La mousse couvre le plancher :

William vient lui conter sa peine...

Ob ne peut l'entendre marcher...

Cette chanson n'apprenait rien à Edouard, qui, répétant ses questions, reçut une réponse prononcée si vite et dans un dialecte si particulier, qu'il ne put saisir que le mot de sommelier, Waverley demanda donc à voirie sommelier. Cet homme alors, le re-~ gardant d'un air matois, lui fit un signe d'intelligence pour l'inviter à le suivre, et se

mita danser et a cabrioler dans l'allée en retournant sur ses pas. — « J'ai là un guide bien étrange, » pensa Waverley, « et qui ne ressemble pas mal aux clowns de Shakspeare : je ne suis pas trop prudent de le prendre pour pilote; mais de plus sages que moi ont été guidés par des fous ! » — Cependant ils arrivèrenj; au fond de l'allée; et là faisant un léger détour, ils entrèrent dans un petit parerre protégé contre les vents de l'est et du nord par une haie d'ifs très serrées. Edouard y trouva un vieillard occupé à bêcher la terre, et qui avait mis son habit bas. Son extérieur laissait douter si c'était un domestique du premier rang ou un jardinier. Son nez rubicond et sa chemise à jabot appartenaient à un homme de la première des deux professions ; mais son teint hâlé par le soleil et son tablier vert semblaient indiquer

Un second père Adam cultivant ce jardin.

Le majordome ( car c'était lui , sans contredit, le second officier de la baronnie, et même, en sa qualité de premier ministre de l'intérieur, il était au-dessus du bailli Macwheeble , dans son département de la

cuisine et de la cave), — le majordome mit sa bêche à l'écart, et passa promptemenl son habit en jetant un regard de colère sur le guide d'Edouard, sans doute parce qu'il avait introduit un étranger pendant qu'il était occupé à ces travaux pénibles et qu'il pouvait regarder comme dérogeant à sa dignité; après quoi il demanda à Edouard quels ordres il avait à lui donner. Waverley lui ayant dit son nom, et l'ayant informé qu'il désirait présenter ses devoirs à son maître , le vieillard prit un air de respect et d'importance : « Il pouvait prendre sur sa conscience de dire que Son Honneur aurait un très grand plaisir à le voir. M. Waverley ne voudrait-il pas accepter quelques rafraîchissemens après son voyage? Son Honneur était avec les gens qui abattaient la Sorcière-Noire, et il s'était fait accompagner par les deux jardiniers. — Il appuya avec emphase sur le mot deux. — Pendant ce temps, il s'amusait lui-même à mettre en ordre le parterre de miss Rose, afin d'être à portée de recevoir les ordres de Son Honneur, si besoin était. Il aimait beaucoup le jardinage, mais il avait bien peu de temps pour se livrer à cet amusement.

— Il ne peut, dans aucun cas, y travailler plus de deux jours la semaine , ajouta Tétrange conducteur d'Edouard.

Le majordome punit d'un regard sévère son interruption , et lui donnant le nom de Davie-Gellatley, lui commanda, d'un ton qui n'admettait point de réplique, d'aller chercher Son Honneur à la Sorcière-Noire ^ et de lui dire qu'un gentilhomme du sud était arrivé au manoir.

— Ce pauvre garçon est-il capable de remettre une lettre? demanda Edouard.

— Très fidèlement, Monsieur, aux personnes qu'il respecte. Je me hasarderais difficilement h lui confier un long message verbal..., quoiqu'il soit plus malin que fou!

Waverley remit ses lettres de créance à Gellatley , qui parut confirmer la dernière observation du sommelier, en lui faisant la grimace pendant qu'il tournait la tète d'un autre côté , et en donnant à ses traits le caractère et la figure grotesque que présente le godet d'une pipe d'Allemagne. Après quoi , prenant congé de Waverley avec un salut bizarre, il partit en dansant pour faire sa commission.

. — C'est un innocent ^ Monsieur , dit le

sommelier : il y en a dans presq-ue toutes les villes du pays; mais le nôtre est en grande faveur. Il travaillait comme un autre et assez bien ; mais il secourut à propos miss Rose , poursuivie par le nouveau taureau anglais du laird de Killancureit, et depuis ce temps-là nous l'appelons Davie Do-litlle ', et ma foi nous pourrions tout aussi bien l'appeler Davie Do-nothing% car depuis qu'il a revêtu cet élégant habit pour amuser Son Honneur et ma jeune maîtresse (les riches ont leurs caprices), il ne fait autre chose que de parcourir en dansant tous les coins et recoins de la ville ^ sans aulre peine que de tenir en bon état la ligne du laird, d'y mettre l'amorce, et peut-être de temps en tem[>s de pêcher lui-même un plat de truites. Mais voici miss Rose : et je me rends caution pour elle qu'elle sera charmée de voir quelqu'un de la famille de Waverley, dans la maison de sou père à Tully-Veolan.

Mais Rose Bradwardine a droits à trop d'égards de la part de son indigne historien , pour qu'il l'introduise à la fin d'un chapitre.

(i) Davie Fait peu de chose.

(a) Davie Fait rien.

En attendant, nous ferons observer an lecteur que Waverley avait appris , dans ce colloque, qu'en Ecosse une maison seule était appelée une ville ^ et un fou naturel un innocent K

Page 1