CHAPITRE X
Rose Bradwardine et son père.
Mrss Rose Bradwardine n'avait que dixsept ans. Cependant aux dernières courses de chevaux de la ville de^''^'^, sa santé ayant été proposée avec celle d'autres beautés , le lalrd de Bumperquaigh, porteur de santés ,
(i) J'ignore depuis quand est tombée en désuétude l'ancienne coutume anglaise d'entretenir des fous. Swift a fait l'épitaphe du fou du comte de Suffolk :
« Whose name was Dickie Pearce. »
m Dont le nom était Richard Pearce. »
En Ecosse , cet usage subsista jusqu'à la fin du dernier siècle. Oa conserve au château de Glammis le costume d'un de ces bouffons , très élégant , et orné de nombre de clocbettes. Il n'y a pas plus de trente ans qu'il y avait un fou près du buffet d'un grand seigneur d'Ecosse. Il se mêlait quelquefois a la conversation ; mais il poussa la plaisanterie trop loin en faisant des propositions a une des jeunes demoiselles de la famille , et en faisant publier les bans de leur mariage dans l'église.
et croupier perpétuel du club de Bautherwhillery , ne dit pas seulement encore ! à cette proposition en vidant un verre contenant une pinte de bordeaux, mais, avant de faire la libation ^ il nomma la divinité à qui s'adressait cet hommage, la Rose de Tully- T eolan. Dans cette séance joyeuse , trois acclamations furent poussées par tous ceux des membres présens de cette respectable société à qui le vin avait laissé la force d'élever la voix. Bien plus , on m'a assuré que ceux qui s'étaient endormis applaudirent en ronflant; et que, quoique, grâce à de fortes libations et à de faibles cerveaux , deux ou trois buveurs fussent étendus sur le plancher , ceux-là même , déchus comme ils l'étaient de leur haut rang, et se vautrant, — je ne pousserai pas plus loin la parodie, — firent entendre quelques sons inarticulés, pour exprimer leur î\ssenliment.
Des applaudissemens si «.inanimés ne pouvaient être arrachés que par un mérite reconnu ; non seulement miss Rose en était digne, mais elle méritait le suffrage de personnes beaucoup plus raisonnables que celles qu'aurait pu fournir le club de Bautherwhillery, même avant la discussion du pre-
inier magnum. C'était en effet une très jolie fille en fait de beauté écossaise, c'est-àdire avec une abondance de cheveux or-pâle, et la peau blanche comme la neige de ses montagnes. Cependant son visage n'était ni pâle ni mélancolique ; sa physionomie , comme son caractère, avait une expression de vivacité; son teint, sans être très fleuri^ était si pur qu'il semblait transparent, et l'émotion la pins légère appelait la rougeur sur son visage et son cou. Sa taille, un peu au-dessous de la moyenne, était remarquable par son élégance, et tous ses mouvemens étaient pleins de légèreté, d'aisance et de grâce. Elle vint d'un autre côté du jardin pourrccevoir le capitaine Waverley, qu'elle aborda d'une manière qui tenait le milieu entre la timidité et la politesse.
Après les premiers complimens, elle apprit à Edouard que la Sorcière-Noire , qui l'avait un peu embarrassé dans le compte que le sommelier lui avait rendu de l'occupation actuelle de son maître, n'avait ni chat noir, ni manche à balai , mais que c'était tout simplement une portion d'un taillis de chênes qu'on devait couper ce jour-là. Elle lui offrit poliment , mais avec une sorte de
retenue timide, de le conduire à cet endroit, qui, à ce qu'il paraît, n'était pas très éloigné; mais ils furent prévenus par l'arrivée du baron de Bradwardine en personne. Averti par Davie Gellatley, et
« Tout occupé de soins hospitaliers , »
il accourait à grands pas avec une vitesse qui rappela à Edouard les bottes de sept lieues du conte des fées. C'était un homme de grande taille, maigre, taillé en athlète, avancé en âge , et qui avait des cheveux blancs; mais tous ses muscles , grâce à un exercice constant, avaient conservé la force d'une corde à (buet. Son costmne était négligé, et semblait appartenir à un Français plutôt qu'à un Anglais de cette époque. A ses traits durs , à sa taille droite et raide , on l'aurait pris pour un officier des Cent-Suisses, qui, ayant vécu quelque temps à Paris, aurait copié le costume, mais non l'aisance ou les manières des habilans cette ville. A dire vrai , son langage et ses habitudes étaient aussi étranges que son extérieur.
D'après le goût qu'il avait montré pour l'étude, ou peut-être par un système d'éducalion généralement adopté en Ecosse pour
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les jeunes gens de qualité, on Tavail destiné au barreau; mais les princiipes politiquesde sa famille ne lui permettant pas d'espérer de pouvoir s'élever dans celte profession , M. Bradwardine avait voyagé plusieurs années , et avait même fait avec distinction plusieurs campagnes au service d'une puissance étrangère. Après son démêlé avec les tribunaux, en lyiS , pour crime de haute trahison, il avait vécu dans la retraite, se bornant presque entièrement à voir ceux de ses voisins dont les principes étaient les mêmes que les siens. Cette alliance de la pédanterie du légiste et de la fierté militaire du guerrier , pourra rappeler a plus d'un membre zélé de la garde volontaire de nos jours, le temps où la robe de nos avocats était souvent endossée par-dessus un brillant uniforme. Ajoutez à cela les préjugés puisés dans l'ancienneté de sa famille et dans ses opinions politiques, fortifiés par l'habitude d'une autorité exercée dans la solitude; car, dans les limites de ses domainésà demi cultivés, elle était incontestable et incontestée. Aussi avait-il coutume de dire que les terres de Bradwardine, de Tully-Veolan et autres, avaient été érigées en baronnie franche par
une charte de David P% cum liberalipotestate habendi curias etjusticias ^ cumfossd etfurcâj et saka et soka, et thol et theam, et infang-ihief et outfang-thiefy swe hancbhabendy sive bak-barand' ^ — mots cabalistiques dont peu de personnes pouvaient expliquer le sens particulier , mais qui signifiaient, en somme , que le baron de Bradwardine pouvait, en cas de délit, emprisonner, juger et faire exécuter ses vassaux, selon son bon plaisir. Comme Jacques I*"" cependant, celui qui jouissait alors de ce pouvoir aimait mieux parler de sa prérogative qu'en faire usage. Excepté l'emprisonnement de deux braconniers dans le cachot de la vieille tour deTully-Veolan, oii ils furent cruellement effrayés par les revenans et presque dévorés par les rats, et la mise au jougs (ou pilori écossais) d'une vieille femme qui s'était permis de dire que Gellatîey n'était pas le seul fou qu'il y eût dans la maison du laird , je ne sache pas que le baron eût jamais été accusé d'abuser de ses grands pouvoirs. Cependant l'idée d'en être investi donnait une nouvelle importance à ses discours et à ses manières.
( i) Droit de haute et basse justice , de geôle , de pilori .
A la façon dont il accueillit Waverley, on s'aperçut que le plaisir sincère qu'il éprouvait en voyant le neveu de son ami avait un peu troublé la dignité raide et empesée du baron de Bradwardine ; car les larmes vinrent aux yeux du vieillard, lorsque , ayant d'abord serré cordialement la main d'Edouard a la manière anglaise, il l'embrassa à la mode française, tandis que l'étreinte de sa main, et le nuage de tabac d'Ecosse que fit voler son accolade , rendaient également humides les yeux de son hôte. — Sur l'honneur d'ungentilhomme! je rajeunis en vous voyant ici, monsieur Waverley. Je reconnais en vous un digne rejeton de l'antique souche de Waverley-Honour; Spes altera ! comme dit Maron. Et vous avez un air de famille, capitaine Waverley, pas encore aussi imposant que mon vieil ami sir Everard, — mais cela viendra avec le temps y comme le disait une de mes connaissances de Hollande, le baron Kikkitbroeck, en parlant de la sagesse de madame son épouse, — Vous avez donc pris la cocarde? — C'est bien, très-bien; — j'aurais pourtant voulu qu'elle fût d'une autre couleur, et j'aurais cru que mon ami sir Everard aurait pensé de même. Mais n'en
parlons plus; je suis vieux, et les temps sont changés! — Et comment se portent le digne chevalier baronnet et la belle miss Rachel ? — Vous riez, jeune homme! Oui, c'était la belle miss Rachel , en l'an de grâce 1716; mais le temps s'écoule, et singula prœdantur anni; c'est une vérité incontestable. Je vous le répèle, vous êtes le bienvenu, le très bienvenu dans ma pauvre demeure de Tully- Veolan. — Ma chère Rose, cours à la maison, et veille à ce qu'Alexandre Saunderson nous donne de ce vieux vin de Château- Margot que j'expédiai de Bordeaux à Dundee en 1715.
Rose s'éloigna d'un pas presque grave , jusqu'à ce qu'elle eût tourné le coin de la première allée, et courut ensuite avec la légèreté d'une fée , afin de pouvoir, après s'être acquittée de la commission de son père, songei à sa toilette, et mettre en évidence tous ses petits atours; occupation pour laquelle l'approche du diner ne lui laissait que fort peu de temps.
— Capitaine, dit le baron, vous ne trouverez point ici le luxe des tables d'Angleterre, ni les epulce lautiores du château de Waverley. Je dis epidœ et non prandium ^
parce que le prandium n'est qne pour le peuple; Suétone Ta dit ; Epulœ ad senatuTUj prandium verd ad populum attinet,mais j'espère que vous serez content de mon vin de Bordeaux ; c'est des deux oreilles , comme disait le capitaine Vinsauf. — Il est de première qualité , vinuni primœ notœ , ainsi que l'a proclamé le principal de Saint- André. Encore une fois, je suis enchanté, capitaine Waverlej, que vous soyez ici pour goûter le meilleur vin de ma cave.
Ce discours, avec des interjections qui y servaient de réponse, continua depuis l'allée où ils s'étaient rencontrés, jusqu'à la porte de la maison, où ils furent reçus par quatre à cinq domestiques en antique livrée, ayant à leur tête le majordome Alexandre Saunderson, en grand costume, et n'ofiPrant plus sur sa personne aucune souillure occasionée par les travaux du jardinage. Il les introduisit
Dans un vieux vestibule orné de tontes parts De piques , de carquois , de cuirasses , de dards ,
avec toutes les cérémonies d'usage; mais, avec une bienveillance encore plus réelle, le baron^ sans s'arrêter dans aucun des appar-
temens intermédiaires, par lesquels il fit passer Edouard , le conduisit dans la grande salle à manger, boisée en chêne noir et ornée des portraits de ses ancêtres. Le couvert était mis pour six personnes; un buffet de forme antique était chargé de l'ancienne et massive vaisselle plate de la maison deBradwardine. On entendit le son d'nne cloche du côté de l'entrée de l'avenue, parce qu'un vieillard , qui remplissait les fonctions de portier les jours de gala , ayant appris l'arrivée de Waverley , s'était empressé de se rendre à son poste, et annonçait en ce moment l'arrivée d'autres convives.
— C'étaient, comme le baron l'assura à son jeune ami, de trts estimables personnes. — Il y av^ait lejeunclairdde Balmawhapple, surnommé Falconer, de la famille de Glenfarquhar, grand amateur de la chasse, gaudet equis etcanibus ; du reste, jeunehomme très réservé. 11 y avait aussi le laird de Killancureit, dévouant tous ses loisirs à l'agriculture théorique et pratique; se vantant de posséder un taureau d'une beauté incomparable, venant du comté de Devon, laDumnonie desRomains, s'il fallàiten croire Robert de Cirencester; comme vous pouvez en
juger d'après ses goûts, ajouta le baron , il n'est que d'extraction agricole , Serifahit odorem testa diii - — et, soit dit entre nous , je crois que son grand-père venait du mauvais côté de la frontière; on l'appelait Bullsegg : il arriva ici pour être maître d'hôtel^ bailli, receveur de rentes, ou quelque chose de sembluble, auprès du dernier Girnigo de Killancureit, qui mourut d'une atrophie.
Après la mort de son maître, Monsieur, — * vous aurez de la peine h concevoir un tel sca dale, — comme ce Bullsegg était bien fait et de bonne mine, il épousa la douairière, encore jeune et amoureuse , et devint possesseur du domaine dévolu à cette malheureuse fesame en vertu (!e son contrat de mariage avec son défunt mari : ce fut en contradiction directe d'une substitution qui n'avait pas été enregis'rée, et au préjudice de la chair et du sang du testateur , en la personne de son héritier naturel, son cousin au septième degré , Girnigo de Tipperhewit , dont la famille fut tellement ruinée par le procès qui s'ensuivit , que celui qui la repréeente aujourd'hui est réduit à servir comme simple soldat dans la garde noire montagnarde. Mais ce gentilhomme, M. Bull-
segg de Killancurelt, a de bon sang dans ses veines du côté de sa mère et de sa grand'mère, issues l'une et l'autre de la famille de Pickletillim; il sait se tenir à sa place , et il est généralement aimé et estimé; à Dieu ne plaise, capitaine Waverley, que nous, dont les familles sont irréprochables, nous cherchions à l'humilier! I! peut se faire que dans neuf ou dix générations , ses descendans puissent marcher de pair avec les bonnes familles du pays. Rang et no lesse sont les derniers mots qui doivent se trouver dans la bouche de personnes qui, comme nous, sont d'une race sans trche. — Tix ea nostra voco, comme dit Nason. — Nous aurons encore un ecclésiastique de la véritable (quoique persécutée) Eglise épiscopale d'Ecosse. Il fut confesseur dans sa ca use, après l'année 1 7 1 5, lorsqu'une populace de Whigs détruisit sa chapelle, déchira son surplis, et pilla sa maison on lui vola quatre cuillers d'argent, sans épargner son garde-manger , et deux barils, l'un de bière simple, l'autre de bière double, et de plus deux bouteilles d'eau-de-vie'. Mon baron-bailli et agent,
(i) Après la révolution de 1688, et dans certaines occasions où les prssbytériens avaient été extraonlinairement excités contre leurs
168 WAVER LEY.
M. Duncan Macwheeble , sera noire quatrième convive. L'incertitude de l'ancienne orthographe rend douteux s'il appartient au elan de Wheedle ou de Quibble , mais l'un et l'autre ont produit d'habiles jurisconsultes.
Pendant qu'il lui peignait ses convives ainsi , Ils entraient ; le diner bientôt parut aussi.