CHAPITRE XÏI
Repentir et RécOûciliatiod.
Waverley était habitué à ne boire du vin qu'avec la plus grande modération. Il dormit donc profondément et ne s'évedla que fort tard le lendemain matin; sa mémoire lui retraça tout d'abord le souvenir pénible de la scène de la veille. Il sentait qu'il avait reçu un affront personnel, lui, gentilhomme, officier et portant le nom de Waverley! — Il est vrai que celui qui l'avait insulté était dans un état à ne pouvoir faire usage du peu de raison qu'il avait reçu du ciel ; sans doute que, s'il en demandait raison, il violerait les lois divines et humaines ; il pouvait arracher la vie à im jeune homme qui peut-être remplissait convenablement ses devoirs sociaux, il pouvait porter la désolation au sein de sa famille. — Il pouvait lui-même êlre viclimc de cette rencontre; cetle alternative, examinée de sano-froid et dans la solitude n'a rien
d'agréable, même pour le plus brave.
Toutes ces idées occupaient tour à tour son esprit; mais la première laissait l'impression
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la plus forle. 11 avait reçu un affront personnel; il éîait de la maison de Waverley, il était officier ! 11 n'y avait donc îmciine hésitation possible. Il descendit dans la salle du déjeuner, bien décidé à prendre congé de la famille de Bradwardine, et à écrire à l'un de ses camarades pour l'inviter à venir le joindre aune auberge à moitié cheminde Tully- Veolan et de la ville où ils étaient en garnison, afin de le charger, pour le laird de Balmawhapple, d'un message tel que les circonstances l'exigeaient. 11 trouva miss Rose occupée à préparer le thé et le café. La table était couverte de pain frais , de gâteaux, de biscuits et d'autres pâtisseries en farine de froment, d'orge et d'avoine, avec des œufs^ des jambon^ de renne , des gigots de mouton, du bœuf salé, du saumon fumé, de la marmelade, et de toutes les friandises qui forcèrent Johnson lui-même à mettre les déjeuners d'Ecosse au-dessus des déjeuners de tous les pays. Une grande soupière remplie de gruau et flanquée d'une cruche d'argent qui contenait un égal mélange de crème etde petit-lait, était la portion destinée au baron dans ce déjeuner. Mais miss Rose dit que son père était sorti de très grand matin, et qu'il
avait bien recommandé qu'on n éveillât pas son hôte.
Waverlej s'assit presque en silence, d'un air distrait et préoccupé , qui ne pouvait donner à miss Bradwardine une idée favorable de ses talens pour la conversation. Il répondit au hasard à deux ou trois questions qu'elle se hasarda à lui faire sur des sujets indifférc!is. Se trouvant presque repoussée dans ses efforts pour le bien accueillir, et surprise secrètement qu'un habit rouge ne couvrît pas des manières plus aimables, elle l'abandonna à sa rêverie, et le laissa s'amuser à maudire la grande ourse , constellation favorite du docteur Doubleit, comme la cause de tous les malheurs qui avaient déjà eu lieu, et de ceux qui pouvai^it encore arriver.
Tout à coup il tressaillit, et le sang lui monta au visage, en voyant, au traversdela croisée, le baronet le jeune Balmawhapple s(- tenant par le bras et en conversation animée. — M. Falconer a-t-il couché ici? demanda vivement Waverley à miss Rose.
Celle-ci , peu satisfaite de cette brusque question, la première qu'Edouard lui eût adressée , lui répondit négativement d'un
ton un peu sec, et la conversation tomba de nouveau.
En ce moment, M. Saunderson entra pour annoncer que son maître désirait parler au capitaine Waverley dans la pièce voisine. Edouard se leva aussitôt avec un battement de cœur un peu plus vif, mais il était causé parle doute et l'inquiétude, et la crainte n'y avait aucune part. 11 les trouva debout. Un air de satisfaction et de dig^nité régnait sur la figure du baron; mais la pâleur qui couvrait le visage toujours arrogant de Balmawbapple annonçait qu'il était en proie à la honte, à la mauvaise humeur, et peut-être à l'une et à l'autre. Le baron passa un bras sous celui de son compagnon, et parut ainsi s'avancer avec lui vers Edouard, mais dans le fait il le traînait. Il s'arrêta au milieu de l'appartement, et dit avec beaucoup de gravité : — Capitaine Waverley, mon jeune et estimable ami, M. Falconer de Balmawhapple , ayant égard à mon âge et à mon expérience qui n'est pas tout à fait à mépriser en tout ce qui regarde le point d'honneur, le duel ou la monoTnachie\ m'a chargé d'être son interprète pour vous exprimer le regret qu'il
(i) Combat singulier. Mot dérivé du grec.
éprouve en se rappelant certaines expressions qui lui sont échappées hier soir , pendant notre symposion ' , et qui ne pouvaient être que très désagréables pour vous, qui serves, quant h présent, le gouvernement actuel. 11 vous demande , Monsieur , de vouloir bien oublier ces solécismes contre les lois de la politesse, que sa raison plus saine désavoue maintenant, et d'accepter la main qu'il vous offre en signe d'amitié. Je puis vous assurer, capitaine Waverley, qu'il n'y a que la conviction d'être dans son tort, comme un brave chevalier français, M. le Bré ta illeur, me le disait un jour en pareille circonstance, et de plus le sentiment de votre mérite personnel, qui aient pu déterminer mon ami a cette démarche; car lui et toute sa famille sont et ont été , de temps immémorial, maçortia pectorUy pour me servir des expressions de Buchanan, c'est-à-dire une caste, une tribu hardie et belliqueuse.
Edouard se hâta d'accepter avec une politesse naturelle la main que Balmawhapple, ou, pour mieux dire,- que le baron lui présentait. 11 lui était impossible, dit-il, de se rappeler des paroles qu'un gentilhomme té-
(i) Festin.
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moignait le regret d'avoir prononcées, et il les attribuait volontiers à l'influence des libations trop répétées du banquet de la veille.
— C'est très bien dit , répondit le baron ; car sans contredit, si un homme est ebrius , ou pris de vin, accident qui, dans des jours de fête solennelle, pe«it arriver et arrive à un homme d'honneur, et qu'ayant la tète fraîche et saine, il rétracte les injures qu'il a dites quand elle était échauffée , on doit en conclure que vinum locatimi est ; ce qu'il a dit cesse de lui appartenir. Cependant je ne trouverais pas celte justification suffisante dans Xecixsà'unehrLOsuSy ou ivrogne d'habitude : car s'il plaît à un tel homme de passer la plus grande partie de son temps dans un état d'ivresse, il n'a pas le droit d'être dispensé de suivre les lois du code de la politesse, mais il doit apprendre à se comporter paisiblement et courtoisement, même quand il est sousrinfluenceduj.7i>wi</^i^7' bachique. — Mais à présent , songeons à déjeuner, et ne pensons plus à cette sotte affaire.
Je dois avouer, quelque conséquence qu'on en puisse tirer, qu'après une explication si satisfaisante, Edouard fit beaucoup plus d'honneur a l'excellent déjeuner de Rose * I- 9
que sou début ne l'avait annoncé. Bahnawhapple, au contraire, avait Tair morne et embarrassé. Waverley s'aperçut alors, pour la première fois, qu'il avait le bras en écharpe , ce qui semblait expliquer la manière gauche et contrainte dont il lui avait présenté la main. A une question que lui fît a ce sujet miss Bradwardine, il murmura quelques mots qui donnèrent à entendre que son cheval s'était abattu ; et paraissant désirer se débarrasser en même temps de ce sujet d'entretien et de la compagnie, il se leva aussitôt après le déjeuner, et salua la société. Refusant l'invitation du baron de rester jus qu'après le dîner, il remonta à cheval et retourna chez lui.
Waverley annonça l'intention où il était de partir d'assez bonne heure de Tullj-Veolan, pour aller coucher à la première poste; mais l'air de mortification sincère et profonde avec lequel le bon vieillard apprit ce projet, ne lui laissa pas la force d'y persister. A peine le baron eut-il obtenu de Waverley la promesse de prolonger de quelques jours sa visite, qu'il s'occupa des moyens de reculer l'époque de son départ, en détruisant les motifs qu'il supposait l'avoir porté à vou-
loir battre en retraite plus prompteinent.
— Capitaine Waverley , dit-il, je serais bien fâché que vous pussiez croire que j'autorise Tin tempérance par mon exemple ou par mes discours. Je ne disconviens pas que dans la fêle qui a eu lieu hier soir , quelques-uns de nos amis ne fussent, sinon complètement i^Tes, ebrii^ du moins ebrioli, épithète par laquelle les anciens désignaient ceux qui étaient entre deux vins, ou, comme le dit métaphoriquement votre phrase anglaise, à demi en pleine mer. Ne croyez pas que je veuille parler de vous, capitaine Waverley ; en jeune homme prudent, vous vous êtes abstenu de libations trop répétées. Ce reproche ne peut non plus me regarder : je me suis trouvé à la table de plusieurs grands généraux et maréchaux dans leurs festins solennels, mais j'ai toujours su porter mon vin discrètement , et vous avez sans doute remarqué hier , que pendant toute la soirée , je ne suis pas sorti des bornes d'une mo deste hilarité.
Il n'y avait pas moyen de refuser son assentiment à une déclaration si formelle faite par celui qui, sans contredit, en était le meilleur juge. Si pourtant Edouard eût
formé son opinion d'après ses propres souvenirs, il aurait prononcé que non seulement le baron était ehriolus , mais qu'il commençait à être ebrias , ou, traduit en bon français, qu'il était, sans comparaison, le plus ivre de la société, à l'exception peutêtre de son antagoniste le laird de Balmawhapple. Cependant ayant reçu le compliment qu'il attendait, ou plutôt qu'il demandait, sur sa sobriété , le baron continua : — Non, Monsieur, quoique je sois d'un 1res fort tempérament, j'abborre l'ivrognerie, et je déteste ceux qui ne boivent ie vin que gulœ causa, pour la satisfaction du gosier. Néanmoins je désapprouverais la loi de Pittacus de Mitylène, qui punissait doublement les crimes commis sous l'influence de Liber Paier , et je n'admets pas tout-a-fait les reproches que Pline le jeune lait aux buveurs, dans le quatorzième livre de son Historia naiuralis. Non, Monsieur, je distingue, j'établis des différences, et j'approuve le vin , tant qu'il ne fait qu'épwnouir le visage, ou recepto araico , comme le dit Horace.
^insi se termina l'apologie que le baron avait jngée nécessaire pour excuser son
excès d'hospitalité, et Ton croira aisément qu'Edouard s'était bien gardé de l'interronmpre pour le contredire ou pour exprimer son incrédulité.
Le baron invita ensuite son hôte à faire une promenade h cheval pendant la matinée, et ordonna à Davie Geilallev d'aller les attendre au dern path avec ses chiens Ban et Buscar. — En attendant la saison de la chasse, dit-il, je voudrais vous en donner quelque échantillon, et si Dieule veut, nous pouvons rencontrer un chevreuil : le chevreuil, capitaine Waverley , peut se chasser dans toutes les saisons, parce que cet animal n'est jamais dans ce qu'on appelle Vorgueil de graisse , et c'est pourquoi ii n'est jamais hors de saison , mais il est vrai que sa venaison ne vaut jamais celle du daim rouge ou fauvo, Cependant il servira à v^ous faire voir comment courent mes chiens, et c'est pourquoi ils nous suivront avec Davie Gellatley.
Waverley témoigna sa surprise de ce qu'il chargeait d'une commission semblable
(i) Les savans en cuisine ne sont pas de l'avis du baron de Bradwardine , et prétendent c[ue cette venaison est sèche et mauvaise , escepté en soupe et en tranches à l'écossaise.
Tanii Davie; mais le baron lui donna k entendre que ce pauvre innocent n'était ni fatuus , ni naturaUter idiota ^ comme on le dit en termes de palais dans les enquêtes sur la folie; mais qu'il était simplement un cerveau timbré^ qui exécutait très bien les commissions dont on le chargeait, pourvu qu'elles ne contrariassent pas son humeur, et qui savait se servir de sa folie pour se dispenser des autres. — Il nous a attachés à lui, continua le baron, en sauvant la vie de Rose au péril de la sienne; le coquin, depuis cette époque, mange notre pain et boit dans notre coupe. Il fait ce qu'il peut ou ce qu'il veut, ce qui est peut-être synonyme pour lui , si les soupçons de Saunderson et du bailli sont bien fondés.
Miss Bradwardine apprit alors à Waverley que le pauvre innocent était épris delà musique, qu'il était profondément ému par les chants mélancoliques, et qu'il était d'une gaieté folle en entendant des airs vifs et gais. Il était doué, sous ce rapport, d'une mémoire prodigieuse et meublée de diverses fragmens d'airs et de chansons dans tous les genres , qu'il appliquait souvent aux personnes et aux circonstances , avec beaucoup
d'adresse, pour faire passer une remontrance, une explication, ou un trait de satire. Davie était fort attaché aux personnes qui lui témoignaient de l'amitié, mais très sensible aux injures comme aux mauvais procédés; et lorsque l'occasion de s'en venger se présentait^ il était assez disposé à en profiter. Les gens du peuple, qui se jugent aussi sévèrement les uns les autres qu'ils jugent leurs supérieurs, avaient exprimé beaucoup de compassion pour le pauvre innocent lorsqu'il errait en haillons dans le village; mais depuis qu'ils l'avaient vu proprement vêtu, bien pourvu et devenu en quelque sorte un favori, ils s'étaient rappelé toutes les preuves de malice et de finesse qu'offraient les annales de sa vie, soit dans sa conduite^ soit dans ses reparties, et avaient charitablement appuyé sur cette fondation l'hypothèse que Davie Gellatley n'était fou qu'autant qu'il le fallait pour se dispenser de tout travail. Leur opinion n'était pas plus juste que celle des nègres qui , d'après les traits de malice malfaisante des singes, supposent qu'ils ont le don de la parole, mais qu'ils ne veulent pas en faire usage de peur qu'on ne les force à tra-
V ailier. Cette supposition était loul-à-fait imaginaire. Davie Gellalley était réellement ce qu'il paraissait, un cerveau timbré, incapable d'une occupation constante et régulière. Il avait assez de jugement pour ne pas être arcusé de démence, assez d'esprit naturel pour ne point passer pour idiot; quelque adresse pour la chasse, exercice dans lequel on a vu d'aussi grands fous que lui exceller, beaucoup de douceur et d'humanité pour les animaux qui lui étaient r.onfiés, un cœur affectueux, une mémoire prodigieuse, et de l'oreille pour la musique. On entendit en ce moment dans la cour les pas des chevaux et la voix de Davie qui chantait, en s'adressant aux deux grands lévriers :
Partez , limiers rapides , Parcourez les vallons ; , Franchissez les buissons
Et les ondes limpides !
Hàtez-vous de courir Où le riant bocage Paraît le mieux verdir ; Où le naissant herbage De rosée est couvert ; Où la noble fougère S'orne du plus beau vert; Où le coq de bruyère
Des montagnes descend
Pour boire la rosée
Que le matin répand ;
Où la fée avisée
Vient danser chaque nuit ,
Ne trouvant nul asile
Plus frais et plus tranquille
Que ce secret réduit.
Partez, limiers rapides ,
Parcourez les vallons ;
Franchissez les buissons '
Et les ondes limpides 1
— Ces vers appartiennenl-ils à votre ancienne poésie écossaise? demanda Waverley à miss Rose.
— Je ne le crois pas, lui répondit-elle : cette pauvre créature avait un frère; et le ciel, comme pour dédommager sa famille du malheur de Davie, avait doué ce frère d'un talent que les gens du hameau trouvaient extraordinaire. Un oncle lui avait donné l'éducation convenable pour en faire un ministre de l'Eglise d'Ecosse ; mais il ne put obtenir le moindre presbytère parce qu'il sortait de nos domaines. Il revint du collège, sans espoir et le cœur brisé de douleur, et il tomba en consomption. Mon père en prit soin jusqu'à sa mort, qui arriva avant qu'il eût terminé sa dix-neuvième année. Il jouait
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très bien delà flûte, et passait pour avoir de grandes dispositions pour la poésie. Il aimait beaucoup son frère, qui ne le quittait pas plus que son ombre , et nous pensons que c'est de lui que Davie a retenu beaucoup d'airset defragmensde chansons qui ne ressemblent en rien à celles de ces cantons. Lorsque quelqu'un lui demande qui lui apprit un de ces fragmens comme celui que vous venez d'entendre , il ne répond qu'en poussant de grands éclats de rire, ou en versant des larmes accompagnées de sanglots. Il n'a jamais donné d'autre explication; jamais on ne lui a entendu prononcer le nom de son frère depuis sa mort.
— Sûrement, dit Edouard, dont l'intérêt fut aisément excité par un récit qui avait quelque chose de romanesque, on pourrait en apprendre davantage en lui faisant des questions plus particulières.
— C'est possible, lui répondit Rose; mais mon père n'a jamais voulu permettre à qui que ce fût de mettre enjeu sa sensibilité en le questionnant sur cet objet.
Pendant cette conversation, le baron, h l'aide de Saunderson, était parvenu à mettre une paire de grandes bottes , et avait invité
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noire héros à le suivre; il descendit l'escalier en appuyant fortement du talon, et frappant du manche de son fouet de chasse les barreaux de la rampe. Il fredonnait , avec l'air d'im chasseur de Louis XIV :
Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. Holà ! oh! vite, vile, debout!