CHAPITRE XL
Le banquet.
Le dîner fut abondant et bien ordonné , selon les idées écossaises d'alors. Les convives j firent honneur. Le baron mangea comme un soldat affamé; le laird de Balmawhapple, comme un chasseur; Bullsegg
adversaires, les ecclésiastiques épisropaux, qui étaient généralenement des non-jureurs, étaient exposés k être foulés CmobhedJ, comme nous dirions aujourd'hui , ou populaces Crahbledjj comme on disait alors. On voulait par la leur faire expier leurs hérésies politiques. Mais, malgré le souvenir des persécutions de Charles IT et de son frère, qui pouvait exaspérer les presbytériens, on ne peut guère citer de plus grandes méchancetés que celles qu'on trouve dan» U texte.
de Killancnreit, comme un fermier; Waverley , comme un voyageur, et le bailli de Macwheeble , comme tous les quatre ensemble; mais, soit pour montrer par son altitude qu'il sentait qu'il était en présence de son patron, soit par véritable respect, il était assis sur le bord de sa chaise, placée à trois pieds de la table; et' pour entrer en communication avec son assiette, il avançait le corps en ligne oblique à partir du bas de l'épine du dos, de manière que le conv^ive en face de lui ne voyait que le sommet de sa perruque.
Cette position courbée eût été pénible pour tout autre, mais une longue habitude avait accoutumé le digne bailli à la prendre, soit qu'il marchât, soit qu'il fût assis, et elle n'avait plus rien de gênant pour lui. Lorsqu'il marchait, son tronc projeté en avant présentait sans doute d'une manière fort étrange la partie inférieure de son corps à ceux qui venaient après lui; mais comme ceux qui le suivaient étaient toujours ses inférieurs, — car M. Macwheeble avait une attention très scrupuleuse à céder le pas à , tous les autres, — il s'inquiétait fort peu qu'ils tirassent de cette circonstance la con- I. 8
séquence qu'il avait pour eux peu d*égards ou même du mépris : aussi quand il traversait la cour, soit en arrivant, soit en s'en allant , gauchement monté sur son vieux poney gris, il ressemblait assez à un chien tournant la broche, marchant sur ses pattes de derrière.
L'ecclésiastique non-conformiste était un vieillard dont l'air mélancolique inspirait l'intérêt et annonçait qu'il était du nombre de ceux qui avaient souffert la persécution pour leur conscience; il était un de ces prêtres qui ,
« Sans élre dépouillés, se dépouillaient eux-mêmes »
Aussi lorsque le baron ne pouvait l'entendre, le bailli avait coutume de railler quelquefois avec douceur M. Rubrick, et de lui reprocher d'avoir la conscience trop timorée. Nous sommes forcés de convenir que, quoique M. Macwheeble fût au fond du cœur tin sincère partisan de la famille exilée, il avait su toujours s'accommoder prudemment aux différentes vicissitudes des temps. Aussi Davie Gella tley disait un jour de lui que c'était un 1res brave homme, avant une conscience
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1res calnie et très paisible, — qui ne lui aidait jamais fait aucun mal.
Lorsqu'on eut desservi, le baronnet proposa la santé du roi, laissant poliment à la conscience de ses convives la liberté de boire a la santé du souverain de fait, ou à celle du souverain de droit. La conversation devint générale, el miss Bradwardine, qui avait fait les honneurs de la table avec beaucoup de grâce et de modestie, s'empressa de se retirer ; Tecclésiastique ne tarda pas à imiter son exemple. Le vin, qui justifiait les éloges du baron, circula rapidement à la ronde , et Waverîey obtint, non sans quelque dilliculté, le privilège de négliger quelquefois de remplir son verre. Enfin, comme il commençait h se faire tard, le baron fit un signe particulier à M. Sanders Saumîerson ou à Alexander ab Alexandra^ comme il Tappelait plaisamment : celui-ci ré|3ondit par un coup d'œil expressif, et sortit à Tinstant. Il rentra bientôt, sa grave physionomie déridée par un sourire solennel et mystérieux, et il plaça
(i) C'est a-dire, a Saunders ,fils de Saunders, comme Alexander ab Alexandra signifie Alexandre . fils d'Alexandre. Sauntier el SaadT sont des abréviations écossaises d' Alexandre.
respectueusement devant son maître une cassette, en bois de chêne, incrustée d'ornemens en cuivre d'un travail fort curieux. Le baron prit une petite cié, ouvrit la cassette, et en tira une coupe d*or, d'une forme antique et singulière; elle représentait un ours rampant. Le baron la considéra avec des yeux où se peignaient le respect, le plaisir et l'orgueil. Waverley se rappela involontairement le Tom Otter de Ben Jonson avec son taureau, son cheval et son chien, comme cet original nommait plaisamment les trois principales coupes de ses orgies; mais AL Bradwardine se tourna vers lui avec un air de complaisance, et le pria d'examiner ce curieux moiiumentde l'ancien temps.
— 11 représente, dit-il, les armes de notre famille. L'ours est rampant ^ parce qu'un savant héraut peint toujours l'animal dans sa position la plus noble, comme un cheval s aillisôant'; un lévrier courant; un animal carnivore., in actu ferociore'^ , dans une posture de voracité, déchirant et dévorant sa proie. Or, monsieur, nous tenoîis ce glorieux
'\j htvant les deux pieds de devant.
'i] Dans son acte le plus féroce.
support de notre écusson du PFappenbrief, ou concession d'armes , de Frédéric Barberousse, empereur d'Allemagne, qui l'octroya h un de mes ancêtres, Godmond Brad^vardine. C'était le cimier d'un Danois gigantesque qu'il tua en champ clos dans la Palestine , par suite d'une querelle sur la chasteté de l'épouse ou de la fille de l'empereur, la tradition ne dit pas précisément laquelle;
— et ainsi, comme dit Virgile,
Mutenius clypeos , Danaumque insignia nobis Aptemus * .'
— Quant à la coupe, capitaine Waverley, elle fut faite d'après les ordres de saint Dutach, abbé d'Aberbrothock, en reconnaissance des services que lui avait rendus un autre baron de Bradwardine, en défendant vaillamment les domaines de ce monastère contre certains nobles usurpateurs; c'est avec raison qu'on l'appelle le bienheureux ours de Bradwardine , quoique le vieux docteur Doubleit se plût à l'appeler en
r iant la grande ourse. Dans les temps où la religion catholique florissait, on croyait que cette coupe avait certaines vertus mystiques
(i ) Changeons nos boucliers , et prenons les armes des Grecs.
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et surnaturelles* Quoique je ne croie pas à ces anilia^ il est certain que cette coupe a toujours été regardée dans notre famille comme un héritage précieux et inaliénable, et l'on ne s'en sert que les jours de fête extraordinaire. Mais comme l'arrivée de l'héritier de sir Everard dans mon manoir en est une pour moi , je vais vider Tours à la santé et à la prospérité de l'antique et très honorable famille de Waverley.
Pendant celte longue harangue , le baron avait décanté une bouteille de Bordeaux couverte de toile d'araignée, et en avait rempli avec précaution sa coupe, qui tenait près d'une pinte d'Angleterre : la remettant ensuite k son sommelier pour qu'il la tînt soigneusement k angle parallèle k l'horizon , il avala dévotement tout ce que contenait le bienheureux ours de Bradwardine.
Edouard fut saisi d'épouvante et d'horreur en voyant l'animal faire la ronde, et pensa avec inquiétude au sens de la devise, très applicable en ce cas : Gare à Vours ! Cependant il vit clairement que comme aucun des convives ne se faisait un scrupule de lui rendre cet honneur extraordinaire , un refus de leur faire raison serait très mal
reçu; il prit donc la résolution de se soumettre à ce dernier acte de tyrannie, et de quitter ensuite la lable, s*il était possible : se confiant à la force de son tempérament , il fit raison à la compagnie en vidant a son lour le bienheureux ours ^ et il supporta cette rasade mieux qu'il n'aurait pu s'y attendre. Les autres convives, qui avaient employé leur temps d'une manière beancoup plus active, commencèrent à donner des signes de changement ;
« Le bon vin fit son bon office.
La glace de l'étiquette , l'orgueil de la naissance, commencèrent k céder à la bénigne influence de la bienveillante constellation^ et les titres cérémonieux que s'étaient donnés jusque Ik les trois dignitaires, furent remplacés par les trois abréviations fîuîiilières de Tully, Bailly et Killie. Ces deux derniers, quand l'ours eut fait quelques tours de table, se dirent quelques mots k l'oreille, et demandèrent la permission de proposer le coup de grâce ( proposition qui réjouit Edouard). Le cou de grâce, après quelques délais, fut enfin bu , et Waverlej en conclut que les orgies de Bacchus
étaient terminées pour ce soir. 11 ne s'était jamais plus trompé de sa vie.
Comme les hôtes du baron avaient laissé leurs chevaux h la Maison de change, c'est-à-dire à la petite auberge du village, !e baron aurait cru manquer aux lois delà politesse s'il ne les eût pas accompagnés jusqu'au bout de Tavenue. Waverley le suivit par le même motif, et pour respirer le bon air d'une soirée d'été, après de si copieuses libations. Mais lorsqu'ils furent arrivés chez la mère Macleary • , les lairds Balmawhapple et Killancureit déclarèrent qu'ils voulaient prouver leur reconnaissance 'de l'hospitalité qu'ils avaient reçue à Tully-Veolan , et qu'ils espéraient que leur noble voisin et son jeune hôte , le capitaine Waverley, leur feraient l'honneur de boire avec eux ce qu'ils appelèrent techniquement dehoch an domis y le coupdel'étrier ( e) en l'honneur de la poutre du toit du baron 2.
(i) Luckie Macleary. Ce mot de Luckle , que les traducteur» traduisent ordinairement par Lucie , est une expression tout écossaise , qui désigne une ferame ou un homme d'un âge avancé. — Luehy Minie , grand'mère , Luckie Dady , grand-père. — Gemot, dans le langage familier, ne désigne pas toujours une personne âgée. On le donne surtout aux femmes d'auberge, comme dans cette occa- *ion : — Luckie Macleary, la mère Macleary.
(2) En Angleterre et en France, on dit daus ce sens \efoyei\, the
Il faut remarquer que le bailli , sachant par expérience que la tète du jour, qui avait été jusque là aux frais de son patron, pourrait se terminer en partie à son compte, était monté sur son poney gris, affligé d'éparvin ; et moitié par gaieté, moitié par crainte d'avoir à payer son écot, il avait, à force de coups d'éperons, forcé le pauvre animal à prendre une sorte d'amble (car le trot était hors de question), et il était déjà loin du village. Les autres entrèrent ^ans la Maison de Change, Edouard se laissant conduire docilement; car son hôte lui avait dit à l'oreille qu'il commettrait un délit contre les lois de la table, leges con^^wiales , s'il faisait quelque objection. Il paraissait que la veuve Macleary s'attendait à cette visite, ce qui n'était pas étonnant, car c'était ainsi que se terminaient ordinairement tous les joyeux festins, non seulement à Tully-Veolan , mais dans presque toute l'Ecosse , il y a soixante ans.
Jireside. En Ecosse , c'est le roof-tree , la poutre principale du toit. La grande poutre d'une cabane d'Ecosse tend a assurer le» murs , qui manquent généralement de fondations. Sous cette poutre sont réunis tous les objets chers "a l'Highlander , ses enfans , avec s» vache et son poney, qui logent pêle-mêle , ou du moins séparé» par de minces planches , et quelquefois par un simple rideau, etc.
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Les convives , par ce moyen , s'acquittaient de leur reconnaissance envers leur hôte, encourageaient le commerce de sa Maison de Change, faisaient honneur au liea où leurs montures trouvaient un abri, et s'indemnisaient de la contrainte imposée par 1 hospitalité d'un particulier^ en passant ce que FalstafiP appelle les douceurs de la nuit dans la licence d'une taverne.
La mère Macleary, qui comptait sur la visite de ces illustres hôtes, avait eu soin de balayer sa maison, pour la première fois depuis quinze jours, et de donner à son feu de tourbe un degré de chaleur proportionné à l'humidité qui régnait, même en plein cœur d'été, dans sa hutte. Sa table de bois de sapin avait été nettoyée, et mise en équilibre au moyen d'un fragment de tourbe qui en soutenait un pied boiteux; elle avait placé quatre ou cinq tabourets d'une forme massive et grossière dans les endroits les plus favorables que pouvaient oflPrir les inégalités du plancher de terre. Elle avait en outre mis son toy blanc , son rokelay et ^on plaid écarlate, et elle attendait gravement la compagnie, qu'elle savait être composée de bonnes pratiques. Quand les con-
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vives furent assis sous les solives enfumées de l'unique apparlenient de la mère Macleary, tapissé d'épaisses toiles d'araignée, l'hôtesse, qui avait déjà pris les ordres du laird de Balmawhappie, parut avec un énorme pot d'étaiu , contenant au moins six pintes d'Angleterre, appelée familièrement une poule huppée , et qui, selon l'expression de la mère Macleary, « crèmait », c'est-àdire était plem jusqu'aux bofds d'un excellent bordeaux tiré à l'instant de la barrique. Il fut bientôt évident que le peu de raison que Yours n'avait pas dévoré serait becqueté par la poule ; mais la confusion qui paraissait régner fut favorable à la résolution qu'avait prise Edouard d'esquiver la coupe dans sa joyeuse tournée. Tous les autres parlaient à la fois, et avaient la langue épaisse, chacun jouant son rôle dans la conversation, sans le moindre égard pour son voisin. Le baron de Bradwardine chantait des chansons à boire françaises, et crachait des lambeaux de latin. Killancureit parlait sur un ton monotone des diverses manières de tailler un arbre ' . et d'a-
(i) On a censuré ceci comrue un anachronisme ; il faut avouer que l'agriculture n'était pas aussi a-vancée, il y a soixante ans.
gneaiix d'un an, et de brebis de deux^ans, et de vaches, et de bœufs, et de veaux, et d'une loi proposée pour établir un péage; tandis que Balmawhapple , d'une voix qui dominait celle des deux autres , vantait son cheval , ses faucons , et un lévrier nommé Whistler. Au milieu de ce tapage, le baron implora plusieurs fois le silence, et lorsque enfin un instinct de politesse le lui fit accorder un moment, il se hâta de demander l'attention de ses amis pour une ariette favorite du maréchal duc de Berwick. Alors, imitant aussi bien qu'il le pouvait, le ton et les manières d'un mousquetaire français, il commença aussitôt ;
Mon cœur volage, dit-elle , Ts'cst pas pour vous, garçon y
Est pour un homme de guerre Qui a barbe au menton ; Lon , Ion , laridon.
Qui porte chapeau à plume , ■ Soulier à rouge talon ,
Qui joue de la flûte,
Aussi du violon ;
Lon , lon , laridon * .
Balmawhapple , ne pouvant j tenir plus long-temps, éleva la voix en annonçant une
(t) Ces couplets sont cités tels par l'auteur en français.
chanson diablement bonne, scion ses propres termes, et composée par Gibby Gaethrougliwi't, le joueur de cornemuse de Cupar, et sans perdre de temps, il Fentonna :
Aux bruyères de Glenharchan * A Killybraid sur la montagne, Pour surprendre le coq faisan , J'ai fait jadis mainte campagne.
Le baron , dont la voix se perdait dans les accens plus sonores de Balmawhapple , renonça à lutter avec lui; mais il continuait à fredonner son lon^ Ion y laridoriy et à regarder avec dédain l'heureux rival qui le privait de l'attention de la compagnie. — BalmaAvhapple continua :
L'oisean partait-il du buisson, J'arrêtais son essor rapide ; Quand je revins à la maison , Mon havresac n'était pas vide.
Après avoir inutilement essayé de se rappeler le second couplet, il recommença le premier; et dans l'enthousiasme de son triomphe , il déclara qu'il y avait plus de sens dans ces vers-là que dans tous les derrydongs de France et du comté de Fife pardessus le marché. Le baron ne lui répondit
(i) Suum cuiqite. Ce fragment de ballade fut composé par André Mac-Donalil , l'ingénieux et nialheureui autcnr de Vimonda.
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qu'en prenant longuement une prise de tabac, et en le regardant avec l'expression du plus profond mépris. Mais ces nobles alliés, Vouj^s et la poule ^ avaient affranchi le jeune laird du respect que le baron lui inspirait habitueflement. Il s'écria que le vin de Bordeaux était une boisson insipide, et demanda de l'eau-de-vie à grands cris. On apporta cette liqueur, et le démon de la politique fut sans doute jaloux même de l'harmonie de ce concert hollandais, parce qu'il ue se mêlait pas une note de colère dans l'étrange pot-pourri des sons qu'il produisait. Inspiré par l'énergique liqueur, le laird de Balmawhapple, ne faisant plus attention aux signes et aux clins d'œil par lesquels le baron , par égard pour Edourd , l'avait empêché d'entamer une discussion politique, porta d'une voix de Stentor le toast suivant : — Au petit homme habillé de velours noir, qui fit si bien son service eaa 170:2 ! Puisse le cheval blanc se casser le cou sur une butte de sa façon !
Edouard, en ce moment, n'avait pas les idées assez^ nettes pour se rappeler que le roi Guillaume était mort des suites d'une chute, son cheval, dit-on, ayant bronché
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sur une taupinière; cepencLmt il se sentit disposé à prendre ombrage d'une santé qui, accompagnée du regard de Balmawhapple, semblait contenir une allusion particulière, injurieuse au gouvernement qu'il servait. Le baron le prévint, et sVmpara de la querelle : — En pareille affaire, dil~il, quels que soient mes principes , tanquam privatus j je vous déclare que je ne souffrirai pas que vous vous permettiez de dire un seul mot qui puisse blesser les sentimens honorables d'un gentilhomme que j'ai pour hôte. Si vous n'avez aucun égard pour les lois de la politesse, respectez du moins le serment militaire, le sacramentam jnilitare, qui lie tout officier à son drapeau : ouvrez Tite- Live; voyez ce qu'il dit de ces solda ts romains qui eurent le malheur de renoncer à leur serment de légionnaires, exiiere sacramentum militare. — Mais vous connaissez aussi peu l'histoire ancienne que l'urbanité moderne.
— Je ne suis point aussi ignorant que vous voulez bien le dire, s'écria Balmawhapple; je sais bien que vous faites allusion à la sainte Ligue et au Covenant; mais si tous les Whigs de l'enfer avaient....
Edouard et le baron prirent la parole en même temps, le dernier s'écriant ; — Taisez-vous, Monsieur; non-seulement vous prouvez voire ignorance , mais vous couvrez de honte vos compatriotes, et cela devant un étranger, devant un Anglais.
Waverley, de son côté, suppliait en même temps Bradwardine de lui permettre de .repousser une insulte qui paraissait lui être adressée personnellement ; mais la tête du baron était exaltée par le vin , la colère et le mépris, au-dessus de toute considération terrestre,
— Capitaine Waverley, lui dit-il, je vous prie de vous taire : partout ailleurs , vous êtes s uf juris y c'est-à-dire émancipé, ayant peut-être le droit de vous défendre vousmême; mais ici , sur mes terres, dans cette pauvre baronnie de Bradwardine, et sous ce toit qui est quasi mien, étant celui d'un tenancier qui ne l'occupe que par tacite réconduction , je suis pour vous in loco pareîiiis , et tenu de vous conserver sain et sauf. — Qunnt h vous, monsieur Falconer de Balmawhapple, que je ne vous voie plus vous écarter des voies des bonnes manières, je vous en avertis.
— Et je vous dis, moi , monsieur Cosme- Comyne Bradwardine de Bradwardine et de Tully-Veolan , répondit le chasseur avec un dédain marqué, que, si quelqu'un refuse de porter mon toast, je le traiterai comme un coq de bruyère , que ce soit un Anglais tondu, avec un ruban noir sur l'oreille, ou un homme qui déserte ses amis pour chercher les bonnes graces des rats de Hanovre.
Les rapières furent aussitôt tirées, et plusieurs bottes terribles portées de part et d'autre. Balmawhapple était jeune, agile, vigoureux; mais le baron maniait son arme avec plus d'adresse, et nul doute que, comme sir Toby Belch, il n'eût donné une sévère leçon h son antagoniste, s'il n'avait pas été sous Tinfluence de la grande ourse. Edouard s'élança pour séparer les deux combatlans; mais il fut arrêté par le corps du lairdKillancureit, étendu sur le plancher, et qui le fit trébucher. Comment, dans un moment aussi critique, Killancureit se trouvait-il dans cette posture? C'est ce qu'on n'a jamais pu savoir d'une manière bien précise. Quelques personnes pensaient qu'il avait voulu se cacher sous la table; mais il
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soutint que le pied lui avait glissé au moment où il s'armait d'un tabouret pour assommer Balmawhapple, afin de prévenir un malheur. Quoi qu'il en soit, si personne n'eût apporté des secours plus prompts que le sien et celai de Waverley, le sang eût certainement coulé; mais le cliquetis des armes, son bien connu dans la maison, frappa les oreilles de mistress Macleary, qui était tranquillement assise au-delà du hallam^y ou mur extérieur en terre, de sa chaumière, l'esprit occupé à additionner le montant del'écot, quoique ses yeux fussent fixés sur le livre de Boston, intitulé Crook of the lof. Elle accourut hardiment, en s'écriant d'une voix aigre: — Quoi! Vos Honneurs veulent-ils s'égorger ici pour discréditer la maison d'une pauvre veuve? Ne pouviez-vous choisir, dans tout le pays, mi autre endroit pour vous battre? — Et elle rendit cette remontrance plus efficace en jetant son plaid, avec beaucoup d'adresse, sur les armes des combaltans : les domestiques, qui heureusement avaient été passa-
(i ) C'est un mur destiné a protéger les chaumière» contre l'eutrée du ▼ent , (juand la porte est ouvert»'. (2) Houlette du sort.
blem en t sobres, entrèrent aussi, et à Taide d'Edouard et de Killancureit, ils vinrent à bout de séparer les deux champions furieux. Ce dernier emmena le laird de Balmawhapple, qui se ré.)andaiten blasphèmes, en imprécations et en menaces contre tous les Whigs, presbytériens, et fanatiques d'Ecosse ou d'Angleterre, depuis John O'Groat's jusqu'il Land's End', et ce ne fut pas sans peine qu'on parvint à le placer sur son cheval.
Notre héros, à l'aide de Saunderson, ramena le baron de Bradwardine dans son manoir; mais il ne put le déterminer à aller se mettre au lit, qu'après avoir entendu une longue et savante apologie de ce qui venait de se passer: tout ce qu'Edouard put y comprendre, c'est qu'il y était question des Centaures et des Lapithes,
(i) John O'Groat's. C'est le lieu le plus au nord rîe l'Ecosse , •lans le comté de Caithness. Land's End esta l'extremilé surl-oue»t «■le la Grande-Bretagne , dans le Comouailles.