‹ Waverly, ou, Il y a soixante ansChapitre 24 sur 24 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ArriTée inattendue d'un allié.

Le baron rentra à l'heure du dîner, ayant presque entièrement recouvré son calme et sa bonne humeur. Non-seuîement il confirma la vérité de tous les récits que Rose et le bailli avaient faits à Edouard, mais il y ajouta d'après sa propre expérience plusieurs anecdotes sur l'état des montagnes et de leurs habitans. Il déclara qu'en général les Chefs étaient de haute naissance et pleins d'honneur; que leur moindre parole était

H* tibi ernnt artes , pacisque imponere morem . Parcere subjectls et debellare superbos.

En eflet, l'impôt du Z//rtcA-mfliZ était , avant 174^, ievé par plusieurs chefs de haut rang, (jui , en agissant ainsi , prétendaient ne faire que prêter aux lois l'aide de leurs armes . et donner une protection qu'on n'eût pu obtenir des magistrats dans l'état de trouble du pays. J'ai vu des mémoires de Mac-Pherson de CJimy, clief «le cet ancien clan , par lesquels il appert qu'il levait des sommes considérables qui lui étaient volontiers payées par quelques-uns de ses plus riches voisins. Un gentilhomme de ce clan entendant un prédicateur prêcher sur le crime du vol , l'interrompit pour lui dire qu'il pouvait laisser le soin de ces doctrines a Cluny Mac-Pherson. dont 1» clavmore arrêterait le vol bien mieux que tous les sermons de tous les ntinislres du svnode.

une loi pour tout ce qui composait leur sepV ou clan. Cependant, ajonta-t-ii, il ne leur convient pas de prétendre, comme on en a vu des exemples récens , que \e\xv prosapiciy ou lignage, qui repose pour la plus grande partie sur les vaines et partiales ballades de leurs Sennachies ou Bardes ^ puisse être mis en parallèle avec l'évidence des anciennes chartes et des edits royaux octroyés jadis à des maisons distinguées des Basv«»es-Terres, par div-ers monarques d'Ecosse. Hé bien! telle est leur outrecuidance et leur présomption, qu'ils osent rabaisser ceux qui possèdent de tels titres , comme s'ils tenaient leur domaine dans une peau de mouton.

Cette remarque, soit dit en passant, expliquait assez bien les causes de la querelle du baron avec son ancien allié des Highlands M, Bradwardine entra dans des détails si curieux et si inîéressans sur les mœurs, les coutumes et les usages de celte race patriarcale; que la curiosité d'Edouard s'enflammant , il demanda au baron s'il ne serai i pas possible d'aller faire sans danger une excursion dans les montagnes voisines, dont

(r) Sept on clan signifient égalemenl une tribu . une peuplade.

les hautes el sombres barrières avaient déjà fait naître en lui le désir d'y pénétrer plus avant. Le baron répondit à son hôte que rien i5e serait plus facile, pourvu que sa querelle fiU terminée^ parce qu'il lui donnerait alors lui-même des lettres de recommandation pour les principaux chefs, qui s'empresseraient de le recevoir avec courtoisie et hospitalité.

Il s'entretenait eiicore sur ce sujet, lorsque Saunderson ouvrit tout à coup la porte de l'appartement , et y fit entrer un Montagnard complètement armé et équipé. Si , lors de cette apparition martiale, Saunderson n'avait pas rempli, avec toute sa gravité ordinaire, les fonctions du grand-maitre des cérémonies, et que le baron et sa fille n'eussent pas conservé le plus erand calme, Waverley aurait certainement cru voir paraître un ennemi. Quoiqu'il en soit, il ne put s'empêcher de tressaillir, parce que c'était la première fois qu'il voyait un 'Slon. tagnard écossais dans son costume national. Ce Gael était un jeune homme de petite taille, robuste, ayant le teint brun; et les amples replis de son plaid ajoutaient à l'air de vigueur qu'annonçait toute sa personne.

266 wa>te:rley.

Son kilt, ouj'jpon court, laissait à découvert ses jambes bien faites et nerveuses. Sa bourse en peau de chèvre était suspendue devant lui , flanquée de ses armes orSinaires , le dirk et un pistolet d'acier. Son bonnet était surmonté d'une plume courte qui indiquait ses prétentions à être traité comme un Duinhewassel , espèce de gentilhomme- Sa claymore battait sur sa cuisse; une large était passée sur son épaule, et il tenait en main un long fusil de chasse espagnol; de l'autre il ôta sa toque. Le baron, qui connaissait les coutumes des Montagnards , et la manière dont il convenait de leur parler, lui dit sur-le-champ, avec un air de dignité, mais sans se lever, et, comme le pensa Edouard, à peu près en prince recevant un ambassadeur : — Soyezle bienvenu, Evan Dhu Mac-Combich : quelles nouvelles m 'apportez- vous de Fergus Mac-Ivor Vich Ian Yohr?

— Fergus Mac-Ivor Vich Ian ^ ohr, répondît l'ambassadeur en bon anglais, présente ses civilités au baron de Bradwardine de Tully-Veolan. 11 est fâché qu'un épais nuage se soit placé entre vous et lui ^ nuage qui vous a emp)éché de voir et de considérer

les alliances qui ont existé jadis entre vos maisons et vos ancêtres. Il demande que ce nuage se dissipe, et que les rapports entre le clan Ivor et la maison de Bradwardine redeviennent ce qu'ils étaient autrefois quand un œuf était placé entre eux au lieu de pierre à fusil, et qu'ils tenaient le couteau de table au lieu de sabre; il espère que vous direz comme lui que tous êtes fâcbé de ce nuage, et désormais personne ne demandera si ce nuage est monté de la plaine à la montagne, ou descendu de la montagne à la plaine: car ceuxlà n'ont jamais frappé avec le fourreau qui n'ont jamais reçu avec l'épée ; et malheur a qui voudrait perdre un ami à cause du nuage orageux d'une matinée de printemps!

Le baron de Bradwardine répondit avec la dignité convenable , qu'il connaissait le chef du clan Ivor pour un véritable ami du Roiy et qu'il était fâché qu'il eût existé un nuage entre lui et un gentilhomme professant de si bons principes, car, ajouta-t-il, lorsque les hommes s'unissent ensemble , bien faible est celui qui n'a pas de frère.

Tout cela paraissait très satisfaisant; le baron, pour solenniser d'une manière convenable le rétablissement de la paix entre les

deux augustes personnages, fit apporter un flacon d'usquebaugh dont ilremplit un verre pour boire à la santé et à la prospérité de Mac-Ivor de Glennaquoich. L'ambassadeur celte s'empressa de répondre à cette marque de courtoisie, se versa à son tour une rasade de cette liqueur généreuse , et l'assaisonna d'heureux souhaits pour la famille de Bradwardine.

Après cette ratification des préliminaires du traité de paix, le plénipotentiaire se retira pour conférer avec Macwheeble sur certains articles secondaires dont on ne croyait pas nécessaire d'ennuyer le baron. Il est probable qu'ils avaient rapport à l'interruption du paiement des subsides, et il paraît que le bailli trouva le moyen de satisfaire leur allié sans que son maître pût avoir le moindre soupçon que sa dignité était compromise. Bu moins est-il certain qu'après que les plénipotentiaires eurent bu, par petits verres, une bouteille d'eau-de-vie, qui ne fit pas plus d'effet sur deux corps aussi bien préparés, que si on l'eût versée sur les deux ours placés sur la porte de l'avenue, Evan Dhu Mac- Combich se fit rendre compte de toutes les circonstances concernant le vol de la nuit

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précédente, et annonça son intention de se mettre sur-le-champ à la poursuite des bestiaux qu'il assura ne devoir pas être bien loin. — Ilsont cassé Vos, ajoula-t-il,mais ils n'ont pas eu le temps d'en sucer la moelle.

Notre héros, qui avait suivi Evan Dhu dans ses perquisitions, fut tout étonné de l'adresse avee laquelle il prenait des informations, et de l'intelligence qu'il montrait en tirant des conclusions. Evan Dhu, de son côté, était évidemment flatté de Fatteution deWaverley, de l'intérêt qu'il semblait trouver à cette enquête , et de la curiosité qu'il montrait sur les mœurs et les sites des Highlands. Sans autre cérémonie, il invita Edouard à Taccompagner dans une petite pix)menade de douze à quinze milles dans les montagnes, pour reconnaître l'endroit où les bestiaux avaient été conduits. — Si c'est celui que je suppose , ajouta-t-il , vous n'en avez jamais vu un pareil dans toute votre vie, et vous n'en verrez jamais, à moins que ce ne soit moi ou un des nôtres qui vous y conduise. • *

Notre héros sentit sa curiosité enflammée par ridée de visiter l'antre d'un Cacus des Highlands ; cependant il ne négligea pas de

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s'informer's'il pouvait se fier à son guide. Le baron lui dil qu'on ne lui aurait pas fait cette invitation s'il y avait eu le moindre danger à courir, qu'il n'avait rien à craindre qu'un peu de fatigue; et comme Evan lui proposait de passer, en revenant, une journée chez son chef, où il était sûr d'être bien accueilli et bien traité, il ne paraissait y avoir rien de bien formidable dans la tâche qu'elle entreprenait. Rose, il est vrai, devint pâle quand elle en entendit parier ; mais son père, qui aimait l'ardeur curieuse de son jeun<î ami, S'j garda bien de la refroidir en lui pariant de dangers qui n'existaient réellement pas. On remplit un havre-sac de tout ce qui était nécessaire pour cette courte expédition; une espèce de sous-garde-chasse le porta sur sesépaules, et notre héros, un fusil de chasse à la main , se mit en route avec son nouvel ami Evan Dhu ; ils étaient accompagnés du garde-chasse dont nous venons de parler, et de deux autres Montagnards, qui étaient à la suite d'Evan : l'un d'eux portait une longue carai3!ne, etTautre^avait sur son épaule une hache au bout d'un bâton, arme qu'on appelait hache d'armes du Lochaber'.

i; La garde municipale d'Edimbourg portait encore, il ya

WAVERLEY. 2 i 1

Evan, répondant à une question d'PIdouard, lui fit entendre que cette escorte martiale n'était nullement nécessaire à sa sûreté. Il ne l'avait prise, dit-il en ajustant son plaid avec un air de dignité, que pour pt^raître décemment à Tully-Veolan, et d'une manière digne du frère de lait de Vich lan Vohr. — Ah! ajouta-t-il, je voudrais que vous autres duinhewassel saxons (gentilshommes anglais) vous puissiez voir notre chef avec sa queue!

— Avec sa queue l répéta Edouard d'un ton de surprise.

— Oui, c'est-à-dire avec sa suite ordinaire quand il visite un chef de son rang. Il y a, continua-t-il en s'arrètantet se redressant d'un air de fierté, pendant qu'il comptait sur ses doigts les divers officiers de la maison de son chef, — il y a son Hanchman , ou l'homme qui est sou bras droit'; son Barde

(juelque temps, la hache du Lochaber dans ses eipéditions officielles. Il y avait au dos de la hache un crochet dont se servaient les anciens Montagnards pour s'aider a escalader les mui-s , en fixant le crochet au mur, et en se soulevant a l'aide du manche. Cette arme, si commune en Ecosse , fut , dit- on, apportée de la Scandinavie.

(i) Le Hanchman ou Henchman est une espèce de secrétaire qui suit son Chef cpmme son ombre ^ et se tient a sa hanche a sa table . prêt "a eiécuter tous ses ordres. Cette fonction est cjnehjuefois le partage du frère de lait. On donnait aussi ce nom au page de confiance ou au chef des gardes d'un seigneur.

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OU poète'; son Bladier^ ou orateur pour haranguer les grands personnages auxquels il rend visite; son Gillymore^ ou écuyer chargé de porter son sabre , sa targe et son fusil; son Gilly'-Casjliuch, qui porte le chef sur son dos quand il faut traverser des ruisseaux et des rivières ; son Gilly-Comsirian, qui conduit son cheval par la bride dans les sentiers difficiles et escarpés; son Gillf- Trushharnishy à qui est confié son havresac ; ensuite son Piper y joueur de cornemuse, et le Gilly du Piper''. Il y a enfin, de plus, une douzaine de jeunes gens qui n'ont rien à faire qu'à porter le ceinturon, à suivre le laird, et h se tenir toujours prêts à exécutet les ordres de Son Honneur.

— Est-ce que votre chef entretient régulièrement tout ce monde ?

(i) Le barde est le généalogiste de la famille, quelquefois le pré cepteur du jeune laird , chargé de coraposeï- des chants de gloire fnfin le poète lauréat du clan.

(2) l^e mot Bladierv'xent ^Toh3\i\emer\\,Ae Bladai-iej mot écossais signifiant « jactance » , parce que cet officier devait faire sonner bien haut l'inipoitance de son maître.

(3) Le mot 5^i7/j- signifie un page, un valet, et more, ^and. Cet adjectif ennoblit ici le mol entier ^i/(/7nore. Les autres officiers sont suffisamment définis par le teite.

(4) Le piper, qui se disait gentilhomme, ne portait pas lui-même son instrument; , et s'en débarassait dès qu'il en avait joué; il avait

'donc un page , un gilly, pour porter la cornemuse {bagpipe).

— Tout ce monde , dites-vous? Oui, et mainte autre tête qui ne saurait où s'abriter, sans la grande grange de Glennaquoich !

Chemin faisant , Evan fit paraître la route moins longue, en continuant à parler de la grandeur du chef, en paix comme en guerre, jusqu'à ce qu'ils fussent plus près de ces immenses montagnes qu'Edouard n'avait fait qu'apercevoir de loin. La nuit s'approchait lorsqu'ils entrèrent dans un de ces défilés etïVayans qui servent de communication entre le pays des montagneset celui des plaines; îc sentier, extrêmement raboteux et escarpé, côtoyait un précipice séparant deux énormes rochers,et suivait le passage qu'un torrent écumeux, qui grondait plus bas, semblait s'être creusé pendant le cours des siècles. Les derniers rayons du soleil couchant tombaient sur les eaux dans leur sombre lit, et les montraient en partie, irritées par cent rocs et brisées par cent chutes. Le sentier descendait vers le torrent par une pente très raide , et Ton y voyait çh et là une pointe de granit , ou un arbre rabougri qui implantait 'ses racines dans les crevasses du rocher. A main droite, ia montagne s'élevait au-dessus du sentier

de manière h èlre également inaccessible; mais celle qui était en face offrait un rideau de taillis, au milieu duquel croissaient quelques pins,

— C'est ici, dit Evan, le défilé de Bally- Brough. Dans les temps reculés, dix Montagnards du clan de Donnochie y tinrent bon contre un corps de cent bommes des Basses-Terres; on distingue encore l'en- ,droit où furent enterrés les morts : c'est dans ce petit corrie ou enfoncement qui est de l'autre côté de l'eau ; si vous avez bonne vue, vous pouvez apercevoir comme des taches vertes sur la bruyère. Tenez, regardez, voilà un earn , à qui vos gens du midi donnent le nom d'aigle. — Vous n'avez pas de pareils oiseaux en Angleterre. — Il va chercber son souper dans les domaines du laird de Bradwardine, mais je vais lui envoyer un lingot de plomb.

11 tira un coup de fusil, mais il manqua le superbe monarque des tribus ailées, qui, sans témoigner la moindre frayeur de la tentative faite contre lui, continua son vol majestueux vers le sud.

Un millier d'oiseaux de proie, faucons, éperviers, corbeaux et corneilles, effrayés

par l'explosion , quittèrent brusquement la retraite qu'ils avaient choisie pour y passer la nuit, et remplirent les airs de cris rauques et discordans que l'écho renvoyait mêlés au mugissement des torrens. Evan, un peu confus d'avoir manqué son coup , quand il voulait donner une preuve d'adresse, cacha sa confusion en se mettant à siffler un pibroch , rechargea son arme , et avança en silence dans le déhlé.

Il aboutissait à un vallon étroit entre deux montagnes très élevées et couvertes de bruyères ; ils avaient toujours le torrent pour compagnon , et ils furent obligés de le traverser quelquefois dans ses détours.

Evan ofirait alors le secours de ses satellites à Edouard, pour le porter sur leurs épaules, mais notre héros, qui avait toujours été assez bon piéton, refusa chaque fois son offre, et il gagna évidemment dans l'opinion de son guide, en prouvant qu'il ne craignait pas de se mouiller les pieds; il voulait d'ailleurs, sans affectation, faire revenir Evan de l'opinion qu'il semblait avoir conçue des habitans des Basses-Terres , et parti culi,èrement des Anglais qu'il regardait comme des efféminés.

A travers la gorge de ce vallon, ils parvinrentjusqu'àun marécage noir, d'une étendue efiFrayante, parsemé de grands trous creusés pour en tirer de la tourbe , qu ils traversèrent avec beaucoup de difliculté et quelque danger, par des sentiers qui n'étaient praticables que pour des Montagnards. Ces sentiers, ou plutôt la portion de terre plus solide sur laquelle nos voyageurs marchaient, tantôt à pied sec, tantôt dans l'eau et la fange, étaient raboteux, rompus, et, en bien des endroits, coupés par des fondrières et peu sûrs. Quelquefois même le terrain était si mauvais qu'ils étaient obligés de sauter d'une butte sur une autra^ l'espace qui les séparait ne pouvant supporter le poids du corps humain. Ce n'était qu'un jeu pour les Montagnards, qui avaient un pas vraiment élastique, et qui portaient des brogues à semelles minces, convenables à de tels chemins; mais Edouard commença à trouver que cet exercice, auquel il n'était pas accoutumé, était plus fatiguant qu'il ne s'y était attendu.

Un long crépuscule les éclairait a travers ce marécage serbonien , mais il les abandonna presque entièrement au pied d'une

montagne escarpée et pierreuse qu'il leur restait à gravir; la nuit n'était pas cependant très profonde, et le temps était agréable. Waverley appela à son secours son énergie morale pour supporter la fatigue, et continua à marcher d'un pied ferme; mais il enviait en secret la vigueur de ces adroits Montagnards, qui ne donnaient pas le moindre signe de lassitude, et marchaient toujours d'un pas rapide et allongé, ou plutôt du même trot. Selon son calcul, ils avaient déjà fait environ quinze milles. Après avoir gravi cette montagne, et en descendant de l'autre côté vers un bois touffu , Evan Dhu eut une conférence avec ses deux satellites montagnards. Le résultat en fut que le bagage d'Edouard passa des épaules du garde-chasse sur celles d'un des Gillies, et le premier fut envoyé avec l'autre Montagnard d'un côté différent de celui vers lequel s'avançaient les trois autres voyageurs. Waverley demanda le motif de cette séparation : Evan lui répondit qu'il fallait que le garde-chasse allât passer la nuit dans un hameau éloigné d'environ trois milles ; car, à moins que ce ne fût un ami très particulier , Donald Bean Lean , le digne per-

sonnage qu'on supposait le détenteur du bétail, ne se souciait pas que des étrangers s'approchassent de sa retraite. Cette raison semblait juste , et elle suffit pour bannir de l'esprit d'Edouard quelques soupçons qu'il n'avait pu s'empêcher de concevoir en se voyant à une telle heure et dans un tel lieu, séparé de son seul compagnon des Basses- Terres. Evan ajouta sur-le-champ qu'il ferait mieux d'aller lui-même en avant, pour annoncer leur arrivée à Donald Bean Lean, attendu que la vue d'un sidier roy (soldat rouge ) pourrait lui causer une surprise désagréable. Sans attendre de réponse, il partit en trottant (style de course de chevaux), et disparut en un moment.

Waverleyfut laissé à ses réflexions, car son nouveau guide, celui qui était armé de la hache d'armes, savait à peine quelques mots d'anglais. Ils traversaient un bois de pins très épais, et qui semblait sans fin, et, par conséquent, il était impossible, dans l'obscurité qui les enveloppait, de distinguer le chemin, Le Montagnard semblait pourtant le trouver par instinct, sans hésiter un moment, et Edouard le suivait d'aussi près qu'il le pouvait.

Après avoir marché assez long-temps en silence , il ne put s'empêcher de demander s'ils étaient bien loin <1li but de leur voyage.

— La caverne était à trois ou quatre milles, répondit le Montagnard; mais le Duùi hew asô el é[i\nt un peu fatigué, Donald devrait — pourrait — voudrait bien envoyer le curragh.

Cette réponse n'apprenait pas grand* chose à Edouard. Le curragh qui Uii était promis pouvait être un homme , un cheval , une charrette, une chaise de poste; mais il ne put tirer de l'homme à la hache d'armes que les mots: — Aich^ ay ^ ta curragh.

Edouard ne tarda pas à comprendre ce qu'il voulait dire, quand, en sortant du bois, il se trouva sur les bords d'une large rivière ou d'un lac. Là son conducteur lui donna à entendre qu'ils devaient s'asseoir et attendre quelques instans. La lune, qui se levait alors , lui découvrit indistinctement la vaste étendue d'eau qui était devant lui, et les formes fantastiques et confuses des montagnes qui paraissaient l'environner. L'air Irais, mais doux, d'une nuit d'été, rafraî-

( i) Oui , oui , le curmi^h.

chit Wavcrley après la marche rapide et pénible qu'il venait de faire, et il respirait avec délices le parfum des fleurs du bouleau», baignées par la rosée.

11 eut alors tout le temps de réfléchir à sa position tout-à-fait romanesque. Il était assis sur les bords d'un lac inconnu, sous la direction d'un sauvage dont il n'entendait point la langue, pour aller visiter la caverne de quelque fameux proscrit, un Robin iîood peut-être, ou un Adam de Gordon ; la nuit était déjà avancée ; il avait bravé force difficulté et fatigues,* son domestique avait été séparé de lui; son guide l'avait laissé : que d'incidens propres à exercer une imagination romanesque, le tout relevé encore par un sentiment solennel, au moins d'incertitude, sinon de crainte! La seule circonstance qui s'accordait mal avec le reste, était la cause de son voyage, — les vaches du baron ! Cet incident posaïque fut rejeté par Edouard dans l'arrière-plan du tableau.

Pendant qu'il s'égarait ainsi dans les

( i) Ce u'est pas le bouleau pleureur^ espèce la plus commune dans les Highlands , mais le boideau aux feuilles cotonneuses des Lowlands , qui répand ce parfum.

rêves de son imagination, son compagnon le toucha doucement, et étendant le bras presque en ligne droite vers l'autre ligne du lac, il lui dit : — Von s ta coveK Waverley vit briller dans la direction indiquée un petit point lumineux, qui augmentant peu à peu d éclat et de volume, semblait voltiger comme un météore à l'extrémité de l'horizon. Pendant qu'il regardait ce phénomène, il entendit dans le lointain un biuit de rames. Ce bruit augmenta de plus en plus, et bientôt un coup de sifflet perçant se fit entendre du même côté. Son ami à la hache répondit aussitôt à ce signal de la même manière; et enfin une barque, conduite par quatre ou cinq Montagnards, entra dans une petite crique sur le bord de laquelle Edouard était assis. Il se leva avec son compagnon pour aller à leur rencontre. Deux vigoureux Montagnards le portèrent dans la barque avec une attention olFicieuse, et dès qu'il y fut assis, ils reprirent leurs rames, et commencèrent h traverser le lac avec une grande rapidité.

(i) Voilà la caverne.

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