POUR LES OEUVRES COMPLÈTES
Faut-il fionc démêler le tissu de mes fautes Shakspeabe. Richard IIj acte IV.
Ayant entrepris de donner, sous forme d'instruction, l'histoire des compositions offertes au public avec des notes , l'auteur , sous le nom duquel elles sont aujourd'hui réunies pour la première fois , sent bien qu'il a la tâche délicate de parler de lui et de ses affaires personnelles , plus qu'il ne serait peutêtre gracieux ou prudent de le faire. En se présentant ainsi au pubhc , il peut craindre de ressembler à la femme muette du Recueil des bons mots ,. dont le mari , après avoir dépensé la moitié de sa fortune pour obtenir la guérison de son infirmité , aurait volontiers donné l'autre moitié pour la rendre aussi muette qu'auparavant. Mais c'est un risque inséparable de l'entreprise de l'auteur, et tout ce qu'il peut promettre , c'est d'être aussi peu égotiste que la situation le lui permettra. C'est peut-être un mauvais signe de l'envie de tenir parole , lorsque après s'être introduit à la troisième personne du singuher, il l'abandonne dès le second paragraphe pour se servir de la première ; mais la modestie apparente de l'emploi de la troisième personne ne lui semble pas compenser suffisamment l'inconvénient qu'il
entraîne iiiévitablement au bout de quelques pages, c'est-à-dire la raideur et l'affectation qu'on retrouve, à un degré plus ou moins sensible, dans tous les ouvrages où l'auteur parle à la troisième personne , depuis les Commentaires de César jusqu'à V Autobiographie d' Alex andre-le- Correcteur.
Il me faudrait remonter jusqu'aux premières années de ma vie pour retrouver mes premiers essais comme conteur ^ mais je crois que quelques-uns de mes camarades d'école peuvent encore attester que j'avais déjà une réputation distinguée dans ce genre de talent , lorsque leur approbation dédommageait le futui' romancier des reproches et des punitions qu'il s'attirait pour ne rien faire et empêcher les autres de travailler pendant les heures qu'il eût fallu consacrer à nos devoirs. Le principal amusement de mes récréations était de m'échapper avec un ami de mon âge , et qui avait les mêmes goûts que moi , pour nous raconter l'un à l'autre toutes les aventures que nous pouvions imaginer. Nous faisions ainsi , chacun à notre tour , d'interminables contes de chevalerie , de batailles et d'enchantemens , que nous continuions un autre jour ou à la première occasion , sans jamais penser à les concluje. Comme nous observions un secret inviolable sur le sujet de ces entretiens , ils avaient tout le charme d'un plaisir caché. Nous choisissions ordinau^ement pour ces longues promenades les environs sohtaires d'Arthur's-Seat , de Salisbury-Crags . de Braid-ffills , et autres lieux semblables , dans le voisinage d'Edimbourg ; le souvenir de ces heueuses récréations forme encore une sorte à^oa^ia
dans le pèlerinage de ma vie passée. J'ajouterai que mon ami vit encore , dans un état de fortune élevé , mais trop occupé de ses importantes fonctions pour me remercier, si je le dési^^nais plus clairement comme le confident de mes secrets d'enfant.
A l'époque où la jeunesse , succédant à l'enfance , demandait des études plus sérieuses et des soins plus graves , une longue maladie me rappela dans Je royaume des fictions comme par une sorte de fatalité. Mon indisposition provint , au moins en partie , delà rupture d'un vaisseau dans la poitrine; le repos le plus absolu et le silence me furent sévèrement prescrits. Je restai au lit plusieurs semaines, condamné à dire à peine quelques mots à voix basse, à ne manger qu'une ou deux cuillerées de riz bouilli, et à n'avoir pour couverture qu'une légère courtepointe. Quand le lecteur saura que j'étais alors dans ma quinzième année , dans la force de la croissance, que j'avais toute l'ardeur, tout l'appétit, toute l'impatience de cet âge , et que par conséquent je souffrais cruellement de ce régime rigoureux , que des rechutes répétées rendaient indispensable , il ne sera pas surpris qu'on m'ait abandonné à ma discrétion en fait de lecture , seul amusement qui me fut permis , et encore moins que j'aie abusé de cette facilité de disposer seul ou presque seul de tout mon temps.
Il y avait alors à Edimbourg un cabinet de lecture , fondé , je crois , par le célèbre Allan Ramsay ; ce cabinet , qui contenait une collection nombreuse de livres de toute espèce , était surtout , comme on devait s'y attendre , très riche en romans. Il y en
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avait de toute espèce , depuis les romans de chevalerie et les lourds in-folio de Gyrus et de Gassandre, jusqu'aux ouvrages modernes les plus estimés. Je me lançai sur ce vaste océan de lecture sans boussole ni pilote ; et , à moins que quelqu'un n'eût la charité de faire avec moi une partie d'échecs , il m'était permis de ne faire que lire du matin au soir. Par une indujgence mal entendue peut-être, mais bien naturelle , on me laissait choisir à mon gré mes sujets d'étude , comme on passe aux enfans leurs caprices pour les empêcher de mal faire. N'ayant pas d'autre moyen de satisfaire mon goût et mon appétit, je devins . pour me dédommager , un glouton délivres. Je dévorai, je crois, tous les romans , toutes les vieilles pièces de théâtre et tous les poèmes épiques de cette collection formidable , amassant ainsi , sans doute sans le savoir , de nombreux matériaux pour les travaux qui m'ont ensuite tellement occupé.
Gependant je n'abusai pas sous tousles rapports de la licence qui m'était accordée. Une connaissance des spécieux prodiges de la fiction amena la satiété, et je commençai peu à peu à chercher dans les histoires, les mémoires et les voyages, des évènemens presque aussi merveilleux que ceux qui étaient le produit de l'imagination , avec le mérite de plus d'être vrais , du moins en grande partie. Après deux ans que je passai ainsi, abandonné à mon libre arbitre , j'allai passer quelque temps à la campagne , où j'aurai s encore été bieii seul sans le secours d'une bonne quoique antique bibliothèque. Je ne puis mieux comparer mes irréguhères et vagues études
de cette époque qu'à celle de "Waveiley dans une situation semblable. C'est avec mes propres souvenirs que j'ai tracé ce passage du roman (chapitre m). Je ine hâte de dire que l'analogie entre le héros et moi ne s'étend pas plus loin.
Enfin , le temps , en s'écoulant , me rendit heureusement une santé consolidée et même un degré de force personnelle que je n'avais jamais espéré ou attendu. Les études sévères qu'exigeait la profession à laquelle je me destinais occupèrent alors la plus grande partie de mon temps , et j'en consacrais les intervalles, avec quelques, amis qui entraient comme moi dans le monde , aux amusemens ordinaires delà jeunesse. J'étais dans une situation qui rendait indispensable un travail sérieux ; car , si je ne possédais aucun de ces avantages particuliers qui peuvent faire espérer un avancement rapide dcms le barreau , je ne voyais pas non plus devant moi d'obstacle extraordinaire qui dut arrêter ma marche : je devais donc raisonnablement m'attendre à réussir suivant le plus ou moins de peine que je prendrais pour me distinguer comme avocat plaidant/
Il serait étranger au but de cette introduction de raconter en détail comment le succès de quelques ballades eut pour effet de changer tout l'avenir de ma vie, et de convertir un avocat de quelques années de stage en un adepte de la littérature. Il suffira de dire que j'étais entré depuis plusieurs armées dans cette nouvelle carrière, avant que je songeasse sérieusement à essayer un ouvrage d'imagination en prose; déjà toutefois deux ou trois de mes essais poétiques pouvaient passer pour des romans en vers.
Cependant dès cet époque ( hélas ! il y a trente ans , j'avais conçu l'idée ambitieuse de composer un roman de chevalerie , qui devait être dans le genre du Château d'Otrante ( i) ;, où je voulais placer maint héros du pays frontière entre l'xVugleterre et l'Ecosse, avec des aventures merveilleui.es. J'ai trouvé, par hasard , au milieu de vieux papiers , un chapitre de cet ouvrage projeté, et je le donne parmi les appendices de cette aouveile édition, sous len** i (2), pensant qu'il pourra paraître curieux à quelques lecteurs, comme le premier essai de composition romanesque d'un auteur cjui , depuis , a tant écrit dans ce genre. Et, à cette occasion, ceux qui se plaignent , non sans raison , du nombre multiplié des romaiîs qui ont suivi Pf^m'erle/ , peuvent remercier leur étoile de l'avoir échappé belle : car cette inondation , qui faillit commencer dès la première année du siècle^ n'eut lieu que quinze ans plus tard.
Quoique je n'aie jamais repris ce'sujet, je n'abandonxîai pas l'idée de faire un roman en prose ; mais je résolus de choisir un autre génie.
La. description des paysages pittoresques et des mœurs locales des Hii^hlands (3) , due à mes souvenirs de jeunesse, contribua surtout au succès de la Dame du Lac , et cet accueil favorable m'inspira le projet de reproduire en prose quelques essais du
(i) D'Horace Walpolc.
(^2} Le lecteur troiivcr.i les appendices a la Çin ilu quatrième volume.
;3; On appelle ainsi les montagnes d'Ecosse, ce mot s'^niHant .( hautes-terres. <)
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même genre. J'avais beaucoup parcouru les Highlands dans un temps où ces montagnes étaient bien moins accessibles et moins visitées qu'aujourd'hui. Je connaissais plusieurs de ces vieux combattans de 1745, qui, comme la plupart des vieux guerriers, aimaient à recommencer leurs batailles en récit, lorsqu'ils trouvaient un auditeur attentif comme moi. Je pensai naturellement que les anciennes traditions et le courage d'im peuple qui , dans lin siècle et un pays civilisés , conservait encore une si vive empreinte des mœurs antiques , devaient offrir un sujet piécieux au romancier , s'il n'avait pas la maladresse de le gâter en le traitant. Ce fut avec ces idées que j'écrivis en i8o5à peu près un tiers du premier volume de Waverley^ L'ouvrage fut annoncé , comme devant être publie par feu M. John Ballantyne , libraire à Edimbourg , sus le titre de VVaverlej ou II y a cinquante ans (que j'ai remplacé depuis par II y a soixante ans , pour faire correspondre plus exactement la date de la publication avec l'époque des scènes racontées). J'en étais, je crois, au septième chapitre, lorsque je montrai mon ouvrage à un criticjue de mes amis , dont l'opinion ne fut pas favorable. J'avais alors une certaine réputation comme poète , et je ne voulais pas risquer de la perdre en essayant un nouveau genre de composition; je mis donc de côté l'ouvrage commencé, sans réplique et sans regret. Je dois ajouter que , si l'arrêt porté par mon ami a depuis été cassé par le pubhc , auquel j'en ai appelé , on ne saurait en accuser son bon goût ; car , dans l'essai soumis à sa critique , j'en étais resté au
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départ de mon héros pour l'Ecosse , et , par conséquent je n'avais pas encore entamé cette partie du roman qui a paru finalement la plus intéressante.
Quoi qu'il en soit, j'enfermai alors mon manuscrit dans le tiroir d'un vieux pupitre, qui, lorsque j'allai pour la première fois habiter Abbotsford en iSii , fut relégué et entièrement oublié dans un grenier- Je songeais bien quelquefois, au milieu d'autres travaux littéraires, à continuer mon roman ; mais ne pouvant retrouver ce que j'en avais déjà écrit* après l'avoir vainement cherché dans les meubles qui étaient sous ma main, j'avais la paresse de ne pas le récrire de mémoire, et je pensai à tout autre chose.
Deux circonstances, entre autres, me rappelèrent mon manuscrit perdu. La première fut la réputation bien méritée de miss Edge worth , dont les romans ii'landais ont beaucoup contribué à faire connaître aux Anglais le caractère aimable et le bon cœur de leurs voisins d'Irlande, de sorte qu'on peut dire avec vérité, qu'elle a plus fait peut-être pour compléter l'Uniondes royaumes, que tous les actes législatifs qui en ont été la suite. Sans avoir la prétention d'é- ^aleiV humeur de mon amie, le pathétique et le tact admirable qui distinguent les ouvrages de ce beau talent, je compris qu'on pouvait faire pour l'Ecosse quelque chose de semblable à ce que miss Edgeworth avait si heureusement fait pour l'Irlande , quelque chose qui pût présenter mes compatriotes à leurs concitoyens d'Angleterre plus favorablement qu'ils n'avaient jusqu'ici paru à leurs yeux, et contribuer à faire apprécier leurs vertus, comme àinâpiier quelque indulgence pour leurs faiblesses. Je
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pensai aussi que ce qui me manquait en talent pou„ vait être suppléé par ma connaissance intime du sujet; car j'avais parcouru presque toute l'Ecosse, Highlands et Lowlands (i) , fréquentant librement depuis mon enfance les vieillards et les jeunes gens de toutes les classes, le pair d'Ecosse et le laboureur. Ces idées me revenaient sans cesse à l'esprit et formaient une des subdivisions ambitieuses de ma théorie, quelque loin que j'aie pu en rester dans la pratique.
Mais ce ne furent pas seulement les triomphes de miss Edgeworth qui stimulèrent mon émulation, et qui me reprochaient mon indolence : le hasard me fit entreprendre un travail d'essai qui me fit espérer que je pourrais, à mon tour, prendre rang, avec quelque succès, parmi les romanciers.
En 1 807 — 8, je devins, à la sollicitation du libraire John Murray, d'Albemarle-Street, l'éditeur de quelques œuvres posthumes de M. Joseph Strutt, distingué comme artiste et comme autiquaire. Parmi ces manuscrits était un roman non terminé intitulé : Queen-Hoo-Hall , destiné à peindre les mœurs, les usages et le langage du règne de Henri \'I. M. Strutt s'était parfaitement familiarisé avec son sujet en compilant son laborieux ouvrage de Horda Angel Cynnan, ses Antiquités royales et ecclésiastiques , et son Essai sur les exercices et passe-temps du peuple anglais. Il avait donc, comme antiquaire , acquis plus de connaissances et amassé plus de matériaux qu'il n'en fallait pour sa composition projetée ; et
(i) Ce dernier mot signifie les plaines ou basses- terres.
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quoique son manuscrit portât les marques dda précipitation et du défaut de liaison, inséparables d'un premier jet, l'auteur y avait fait preuve, à mon avis, d'une imagination vive et puissante.
Ce roman n'était pas fini, et je crus devoir, comme éditeur, y ajouter un denouement rapide et simple, tel que pouvait le comporter le plan qu'avait tracé M. Strutt. Je donne encore ce dénouement dans les appendices (voir appendice n. 2) , pour la même raison qui m'a fait offrir au lecteur le précédent fragment. C'était pour moi un nouveau pas vers un projet de roman; et l'objet de cette introduction est en gTande partie d'en conserver les traces. Queen- Hoo-Hall ne reçut pas toutefois un accueil très favorable. Je crus en deviner la raison , et je pensai que notre savant auteur, en donnant à son style une teinte trop prononcée du vieux temps, et en étalant avec trop de complaisance ses connaissances d'antiquaire, avait créé lui-même un obstacle à son succès. Un ouvrage destiné seulement à amuser doit être écrit dans un style facile, intelligible; si, cojnme il arrive quelquefois dans Queen-Hoo-Hall , l'auteur s'adresse exclusivement à l'antiquaire, il s'expose à recevoir de la généralité de ses lecteurs le reproche que Mungo , dans le Cadenas , fait à la musique mauritanienne : «< — Que signifie d'entendre, si moi ne comprendre pas ? »
Je crus possible d'éviter cette erreur, et, en ren dant un ouvrage de ce gem e moins sérieux et plus accessible à l'intelligence générale , d'échapper à recueil où mon prédécesseur avait fait naufrage. Mais, d'uD autre côté, l'accueil assez froid fait au
romaD de M. Strutt me détrompa sui' l'intérêt que j'avais supposé aux mœurs du moyen-age, et me fit penser qu'un roman fondé sur un sujet écossais, et sur des évènemens plus modernes, aurait une meilleure chance de succès qu'un conte de chevalerie. Mes idées furent donc encore une fois ramenées vers le roman que j'avais commencé, et le hasard me rendit enfin mes feuilles égarées.
J'eus besoin, pour un de mes hôtes, de quelques ustensiles de pêche, et je me rappelai alors le vieux pupitre dont j'ai parlé, qui me servait d'ordinaire à serrer ces objets. Je le découvris , non sans peine , dans mon grenier , et , au milieu des Ugnes et des amorces que je cherchais, je retrouvai mon manuscrit perdu depuis long-temps. Je me mis immédiatement à l'ouvrage pour le finir sur le plan original, qui ne méritait guère, je dois l'avouer ici franchement, le succès qu'obtint le roman. Je ne puis même pas m'attribuer le mérite d'avoir tracé aucun plan de l'ouvrage, tant je mis peu de soin à en composer l'ensemble. Les aventures de Waverley dans ses excursions avec le Cateran montagnard Bean Lean ne sont pas conduites avec beaucoup d'art ; mais j'avais seulement cherché un cadre pour introduire quelques descriptions de paysages et de mœurs, auxquelles l'exactitude et la réalité prêtèrent un intérêt que les talens de l'auteur n'auraient pu leur donner seuls. Quoiqu'on ait pu dans mes autres romans m'accuser quelcjuefois d'être sujet à caution, je ne m'en rappelle aucun où j'aie tant abusé de cette licence que dans le premier.
Entre autres bruits dénués de fondement qui ont
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couru au sujet de ces ouvrages, on a dit que le ma-» nusci it de Wm<erley avait été offert à un très bas prix à plusieurs libraires de Londres, pendant qu'il était sous presse. Il n'en est rien. MM. Constable et Cadell, qui ont publié l'ouvrage, en avaient seuls pris connaissance, et, pendant l'impression, ils offrirent à l'auteur une somme considérable, qu'il refusa parce qu'il ne voulait pas se défaire de son manuscrit.
L'introduction séparée, mise en tète de TVaverley dcms cette édition, révèle la source qui m'a fourni le sujet, et les faits particuliers sur lesquels il est fondé: je n'ai pas à m'en occuper ici.
TVaverley fut publié en \'6\[\^ sans nom d'auteur, et l'ouvrage fut ainsi abandonné à son propre sort pour faire son chemin dans le monde, sans aucmie des recommandations ordinaires. Son succès fut d'abord assez lent; mais, au bout des deux ou trois premiers mois, il s'accrut à un degré qui aurait surjDassé l'atientede l'auteur, lors même qu'il se serait flatté de bien plus d'espoir qu'il n'en eut jamais.
On se donna beaucoup de mouvement pour apprendre le nom de l'auteur ; mais on ne put obtenir sur ce point aucune information certaine. Je vais expHquer ici le motif qui me fit, dans l'origine, désirer de garder l'anonyme. Je sentais que je faisais sur le goût du public une expérience qui pouvait très probablement ne pas réussir, et je ne voulais pas prendre sur moi le risque personnel d'une chute ; je m'entourai donc de précautions pour assurer mon secret. C'était M. James Ballantyne, mon ancien ami et camarade d'école, jqui imprimait mes romans; il s'était chargé de correspojidre exclusivement avec
moi, et je profitai ainsi en même temps de son habileté dans sa profession et de ses talens comme critique. Le manuscrit original ou, coinnie on l'appelle en termes techniques, « la copie, » était transcrit , sous ses yeux, par des personnes de confiance; et tjuoique, pendant les nombreuses années que durèrent ces précautions, on ait été obligé d'employer des copistes différens , aucun n'a jamais trahi le secret. On tirait constamment une double épreuve. L'une m*était adressée par M. Ballantyne; je la lui renvoyais avec mes corrections, qu'il transcrivait luimême sur l'autre pour les imprimeurs, et les feuilles que j'avais corrigées n'entraient jamais dans l'ateUer. Je ni}s en défaut par ce moyen la curiosité de ceux qui pouvaient pousser leurs recherches jusqu'aux détails les plus minutieux.
Ma raison pour vouloir d'abord rester inconnu quaiid l'accueil réservé à TVa<^erley était douteux , paraîtra, je pense, assez naturelle ; mais on pourra trouver plus difficile d'expliquer l'obstination de mon incognito, lorsque les éditions qui se succédèrent rapidement au nombre de onze à douze mille exemplaires, eurent prouvé le succès de l'ouvrage. Je regrette de ne pouvoir donner de réponse satisfaisante sur ce point. J'ai déjà dit, dans l'introduction des Clironiques de la Canongate, que je n'avais guère de meilleure raison à alléguer que celle de Shylock : « Tel était mon caprice du moment. » Peut-être voudra-t-on bien observer toutefois que 1<^ désir de faire parler de soi dans le monde , ce premier besoin d'aspirer à une réputation personnelle, n'agissait plus sur moi. J'avais déjà assez de
renommée littéraire, méritée ou non, pour conten ter un esprit plus ambitieux que le mien, et, dans cette nouvelle lutte , le danger de perdre ce que j'avais acquis pouvait l'emporter sur la chance de gagner davantage. Je n'étais ~pas non plus poussé par aucun de ces motifs qui, à une époque moins avancée de la vie, amaient sans doute eu de l'influence sur moi. Mes liaisons d'amitié étaient formées,— ma place dans la société était fixée, — j'avais atteint la moitié de ma course ; mon rang dans le monde, supérieur peut-être à mon mérite , était certainement égal à mes désirs ; et les plus brillans succès littéraires ne pouvaient plus guère apporter de changement ou d'amélioration dans ma position personnelle.
Je n'étais donc pas excité par l'ambition , aiguillon ordmaire en pareille occasion : j'espère cependant qu'on ne m'accusera pas d'une coupable ingratitude ou d'une indifférence déplacée envers le public qui m'honorait de son indulgence. Ma reconnaissance pour ses faveurs n'était pas moindre , parce que je ne la proclamais pas ; — comme l'aînant qui porte dans son sein le gage qu'il a obtenu de sa maitresse, en est aussi fier, quoiqu'il s'en montre moins vain , que celui qui le déploie à tous les yeux. Loin d'être jamais tombé dans cette apathie, j'ai rarement éprouvé mie satisfaction plus vive que lorsque , à mon retour d'un voyage de plaisir, je trouvai "Waver ley dans l'éclat de la popularité , et la curiosité pubhque eu pleine activité pour découvrir le nom de Fauteur. La douce assurance que j'avais de l'approbation générale ressem-
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blait à la propriété d'un trésor caché , qui n'est pas moins piécieux pour son maître que si le monde entier l'en savait possesseur. Je trouvais un autre avantage dans le secret que je gardais. Je pouvais paraître sur la scène , ou m'en retirer à mon gré , sans attirer sur moi l'attention autrement que par des conjectures. D'ailleurs , comme auteur connu dans mie autre branche de littérature, j'aurais pu , en attachant mon nom à ces romans , être accusé d'abuser trop souvent de la patience des lecteurs ; mais Tauteur de TJ^auerley était, sous ce rapport, aussi invulnérable aux traits de la critique , que l'ombre à' Hamlet aux coups de îa pertuisane de Marcellus. Sans doute la curiosité du public, stimulée par Texistence d'un secret , et ranimée par les discussions que ce sujet excitait de temps en temps, a beaucoup contribué à maintenir un intérêt soutenu en faveur de ces publications fréquentes. Chaque nouveau roman, cjuoique inférieur peut-être aux précédens sous d'autres rapports , semblait pouvoir offrir quelque moyen de déchirer les voiles du mystère dont l'auteur s'enveloppait.
Me soupçonnera-t-on d'affectation , si je compte parmi les motifs de mon silence un désir secret d'éviter des discussions personnelles sur mes travaux littéraires? Il est toujours dangereux pour un auteur de se trouver sans cesse au miUeu de ceux qui font de ses écrits un sujet fréquent et ordinaire de conversation, et dont le jugement est nécessai- 'rement partial quand il s'agit d'ouvrages composés dans leur propre cerc'e. L'habitude d'importance que cela donne ne peut que nuire beaucoup à un
bon esprit ; car si la coupe de la flatterie ne réduit pas, comme celle de Circé , les hommes au niveau des brutes, elle ne peut manquer, quand on y boit avec une ardeur imprudente , de rabaisser au rang des sotsl'liomme le meilleur et le plus habile. Le masque que je portais me garantissait en quelque sorte de ce danger : et mon amour-propre pouvait ainsi suivre son cours naturel , sans être accru par la partialité de mes amis ou l'adulation des flatteurs.
Si l'on me demande d'autres raisons du parti dans lequel j'ai si long-temps persisté , je ne puis que recourir à l'explication que m'a suggérée un critique aussi bienveillant qu'ingénieux , en répétant avec lui que l'organisation intellectuelle du romancier doit être caractérisée , pour employer les termes cranologiques, par un développement de la bosse du mystère î Je serais assez porté à me soupçonner quelque disposition de cette nature; car, du moment où j'ai vu la curiosité publique vivement excitée sur ce point , j'ai éprouvé , à la mettre en défaut, une satisfaction secrète dont je ne saurais guère rendre compte , quand je considère le peu d'importance de cette petite manœuvre.
Mon désii de garder l'incognito , comme auteur de ces romans , m'a mis plus d'une fois dans une situation assez embarrassante vis-à-vis de ceux de mes amis à qui l'intimité permettait de me poser la question en ternies directs. Je n'avais alors à choisir qu'entre trois partis. Il fallait ou livrer mon secret, — ou faire une réponse équivoque, — ou enfin^ nie renfermer dans une dénégation absolue.
Livrer mon secret était un sacrifice que je ne croyais à personne le droit d'exiger de moi , puisque j'y étais le seul intéressé ; une réponse équivoque m'aurait exposé aux soupçons iiumilians de n'être pas fâché de m'attribuer un mérite ( s'il y en avait dans ces ouvrages) que je n'osais pas réclamer hautement; ou ceux qui auraient eu de moi une opinion plus juste auraient pris une pareille réponse pour un aveu indirect. Je me crus donc autorisé , comme un accusé en présence de ses juges , à ne pas donner mon propre témoignage pour aider à me convaincre , et à nier fermement tout ce qui ne pouvait pas être prouvé contre moi. J'avais toutefois l'habitude d'ajouter à ma dénégation que, si j'avais été l'auteur de ces ouvrages, j'aurais cru avoir le droit positif de protéger mon secret en refusant mon propre témoignage , quand on le demanderait pour arriver à une découverte que je voudrais éviter.
La vérité est que je n'ai jamais prétendu ou espéré cacher ma qualité de père de ces romans à mes amis particuliers. Les anecdotes racontées , les tournures de phrases employées et les opinions exprimées dans ces ouvrages offraient nécessairement des coïncidences trop nombreuses avec la conversation habituelle de l'auteur dans le commerce de la vie privée , pour laisser à aucune de mes connaissances intimes aucun doute sur l'identité de leur ami avec l'auteur de Waverlev ; et tous , je le crois , eu étaient moralement convaincus. l\Jais tant que je gardais moi-même le silence, leur opinion ne pouvait guère avoir plus de poids aux yeux du monde
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que celle des autres ; leurs raisonnemens pouvaient être taxés de partialité , ou combattus par des argumens contraires ; enfin , la question était moins si je serais généralement reconnu comme l'auteur de ces romans , malgré ma dénégation , que si mon propre aveu de paternité , en me supposant décidé à le faire , suffirait pour me mettre en possession de ce titre.
On m'a souvent questionne' sur certains cas supposés où j'aurais été, disait-on, sur le point d'être découvert ; mais comme je maintenais ma position avec l'aplomb d'un homme qui manie depuis trente ans les questions ardues de la loi , je ne me rappelle pas m'ètre jamais laisser troubler ou confondre à ce sujet. Dans les Coiwersations de lord Byron, publiées par le capitaine Ned^^'A•n , celui-ci raconte qu'ayant un jour demandé à mon noble et illustre ami s'il était sur que ces romans fussent de sir Walter Scott, lord Byron lui avait répondu : <f Scott s'est à peu " près avoué l'auteur de Waverley devant moi , " dans la boutique de Murray. Je lui parlais de ce <» roman , et je regrettais que son auteur n'en eût « pas fait remonter l'époque plus près de la révo- « lution. — Scott, qui n'était nullement sur ses « gardes , répondit : [ — Oui sans doute j'aurais pu
" le faire, mais , il s'arrêta tout à coup. Il était
« inutile de chercher à revenir sur le mot qui venait « de lui échapper ; il parut confus , et se tira d'em- « barras par une retraite précipitée. » Je n'ai aucun souvenir de cette scène, et j'aurais été , je crois , beaucoup plus disposé à en rire qu'à en éprouver de la confusion , car je n'aurais certainement jamais
espéré en pareil cas , faire prendre le change à lord Byrou. Je savais d'ailleurs, par la manière dont il s'exprimait constamment à ce sujet, que son opinion était arrêtée , et que toutes mes dénégations ne lui auraient paru qu'une affectation ridicule. Je ne veux pas dire que cette scène n'ait pas eu lieu , mais seulement qu'il serait difficile qu'elle se fût passée exactement comme elle est racontée , sans me laisser quelque souvenir positif. Dans un autre passage du même volume , le capitaine Medwyn rapporte que lord Byron aurait attribué mon désir de ne pas m'avouer l'auteur de Waverlet à la crainte du déplaisir que l'ouvrage aurait pu causer à la famille régnante. Tout ce que je puis dire, c'est que c'eût été la dernière de mes craintes, comme la dédicace de cette nouvelle édition le prouve suffisamment Les victimes de cette malheureuse époque ont été , sous le dernier roi et sous notre gracieux monarque, honorées d'une noble pitié et d'une généreuse protection ; et la magnanimité de la famille régnante peut bien pardonner aux autres d'accorder un soupir qu'elle ne refuse pas eUeméme à la mémoire de braves adversaires qui , sans jamais connaître la haine, n'ont suivi que l'impulsion de l'honneur.
Tandis que mes amis particuliers n'hésitaient pas à m'attribuer la propriété littéraire de ces romans , des critiques distingués s'occupaient avec une patiente persévérance à rechercher les traits caractéristiques qui pourraient en trahir l'origine. Un écrivain, entre autres , égalemen: remarquable par la bienveillance de sa politesse et la finesse de ses
raisonnemens , montra^ dans ses recherches (i)ç non seulement un grand talent d'investigation eiiLacte , mais encore un excellent ton de critique , digne d'un sujet beaucoup plus important ; et il convertit sans doute à sou opinion presque tous ceux qui jugeaient ce fait digne de leur attention. Je ne pouvais me plaindre de pareilles tentatives , quoiqu'elles missent en grand péril mon incognito. J'avais défié le public à une partie de cache-cache, et si je me laissais surprendre dans ma cachette. je devais subir la honte de ma maladresse. f
Il circula naturellement bien des supposition.^ diverses , fondées tantôt sur le rapport inexact de circonstances qui avaient pu être en partie vraies . tantôt sur des iucidens qui n'avaient aucun rapport à la question , d'autres encore furent dues à l'invention mensongère de quelques importims, qui s'imaginaient peut-être que le moyen le plus faeile de forcer l'auteur à se découvrir lui-même , était d'imputer son silence à quelque motif peu honorable.
On doit croire que cette espèce d'inquisition fut traitée par le principal intéressé avec tout le mépris qu'elle méritait , mais parmi les bruits qui se répandirent , il y en eut un qui , tout aussi peu fondé en fait que les autres , était néanmoins assez près de la pi*obabihté, et amait pu même se réaliser en partie.
Je veux parler de la supposition qui attribua la plupart de ces romans , sinon tous , à mon frère , feu Thomas Scott, officier du 70^ régiment, alors
(i) Letti-e; sv.r VJuiejir de Wavtrley, Rodwellet Martin , Lo»- ■Ires, 1822.
en Canada. Ceux qui l'ont connu conviendront qu'avec un talent au moins égala celui de son frère aîné, il avait une verve d'humour, une con7iaissance profonde du cœur humain et de la société , qui le rendaient un des hommes les plus recherchés dans un salon , et qu'il ne lui manquait que l'habitude de la composition pour devenir également heureux comme écrivain. J'en étais si persuadé que je le pressai vivement d'en faire l'essai , en lui offrant de corriger les épreuves de ses ouvrages et d'en surveiller l'impression. M. Thomas Scott paraissait disposé à se rendre à mon désir et avait même choisi un sujet et un héros. Ce héros, nous l'avions connu, mon frère et moi , dans les jeux de nos premières années , où il avait montré quelques traits de caractère fortement prononcés. M. Thomas Scott voulait faire émigrer son jeune héros en Amérique, et le montrer supportant les fatigues et bravant les dangers du Nouveau-Monde avec cette même intrépidité qu'il avait fait voir dans so a pays dès l'enfance. 3ion frère aurait eu probablement un grand succès , familiarisé comme il l'était avec les mœuis des Indiens, de? vieux colons français du Canada, et des Brûlés ou habitans des bois, ayant enfin pu voir de près ce qu'il aurait eu, j'en suis sur, le talent de reproduire avec bonheur. En un mot , je crois que mon frère aurait pu se faire un nom distingué dans cette même carrière où 31. Cooper a , depuis . obtenu tant de triomphes. Mais 31. Thomas Scott était déjà réduit à un état de santé qui le rendait tout-à-fait incapable de travaux littéraires, lors même qu'il aurait eu la pa-
tience de les entreprendre. Il n'écrivit jamais, je crois , une seule ligue de l'ouvrage projeté , et il ne me reste que le triste plaisir de rapporter dans l'Appendice n° 3 la simple anecdote sur laquelle il devait le fonder.
Je puis ajouter à cela que le bruit général qui désigna mon frère comme ayant au moins participé à la composition de ces romans, acquit sans doute de la consistance par diverses circonstances que nos rapports intimes rendent faciles à supposer : je me rappelle , entre autres , que , par suite de quelques affaires de famille , j'avais souvent occasion de lui faire passer des sommes assez considérables. D'ailleurs , lorsque mon frère voyait quelques personnes par trop curieuses là-dessus, il était homme à s'amuser de leur crédulité.
Je dois dire ici que , tandis que la paternité' de ces romans était de temps en temps vivement controversée en Angleterre, les libraires étrangers , sans en faire l'objet d'un doute, attachaient mon nom à chacun de ces ouvrages, et , en outre , à quelques autres sur lesquels je n'avais aucun droit.
Les volumes auxquels ces pages servent de préface ont donc pour seul et unique auteur celui qui les a aujourd'hui reconnus , excepté , bien entendu , les citations avouées et quelques involontaires plagiats, presque inévitables pour quiconque a beaucoup écrit. Les manuscrits originaux existent tous encore et sont ( horresco referens ) entièrement de ma propre main ; seulement , pendant les années 1 8 1 8 et 1 8 1 9 , attaqué d'une maladie grave, je fus obligé d'emprunter le secours d'un ami qui me servit de secrétaire.
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Il y avait , je crois , au moins vingt personnes qu'une confiance nécessaire , ou quelquefois le hasard , avaient rendues deposit lires de mon secret , et je le remercie delà fidélité qu'elles ont mise à le garder jusqu'au moment où le dérangement des affaires denies éditeurs , MM. Constable et compagnie , en amenant la communication forcée de leurs livres de compte , rendit le mystère désormais impossible. Ces particularités , relatives à l'aveu public de ma paternité romancière , ont été rapportées dans l'Introduction des Chroniques de la Canongate.
L'avertissement préliminaire a donné l'esquisse du plan de cette nouvelle édition. J'ai quelcjue raison de craindre que les notes qui accompagnent chaque ouvrage ne paraissent trop étrangères aux sujets des romans ou trop personnelles à l'auteur. Mon excuse est que leurs publication devait être posthume ; et d'ailleurs , on peut permettre aux vieillards de parler longuement , puisque l'ordre de la nature ne leur laisse plus qu'un temps bien court pour le faire? En préparant cette édition, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour expliquer l'origine de mes matériaux , et l'usage que j'en ai fait. Il est probable que je ne reverrai plus, ou même que je ne reliiai jamais ces ouvrages. J'ai donc préféré risquer d'être un peu prolixe dans mes nouveaux éclaircissemens , ajoutés à cette édition , plutôt que d'encourir le reproche de n'avoir fourni au lecteur que des renseignemens vagues et trop généraux. Il me reste à subir une épreuve : le public est comme un enfant à qui Ton fait voir une montre , trouvera-t-il , après avoir i assassié sa vue de la boîte extérieure , quelque