‹ WeberChapitre 1 sur 9 · HENRI LAURENS, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

HENRI LAURENS, ÉDITEUR

6, RUE DE TOURNON (VIe)

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HAROLD B. LEE LIBRARï

RRIGHAM YOUNG UNIVERSITE lOVO.I

Carl-Maria von Weber naquit à Eutin, petite ville du Holstein, le 18 décembre 1786, du second mariage de Franz-Anton von Weber avec Genoveva von Brenner.

Weber (tisserand) est un nom roturier très répandu en Allemagne, mais Franz-Anton avait la particule, l'Empereur ayant conféré, pour services rendus à la cause catholique, le titre de Freiherr (baron) à Jean-Baptiste Weber (1550-1642), docteur in atroqiie jure, historien de la Haute-Autriche, à qui la famille du compositeur fait remonter son origine. Le titre et une partie des biens de Jean-Baptiste passèrent à son frère Jean-François-Xavier. Ce dernier avait le goût de la musique et des représentations théâtrales. Puis la trace de la famille disparaît jusqu'en 1738; mais on retrouve, à cette époque, la lignée des Weber en un certain Fridolin de Weber, intendant de la maison de Schônau et Wiesenthal. Il jouait du violon, chantait et touchait de l'orgue. De ses deux fils, l'aîné, Fridolin, fut le père de Constance Weber, la chanteuse qui devint la femme de Mozart et

de trois autres filles, toutes cantatrices; le cadet, Franz- Anton, né en 1734, fut celui de Weber.

Passionnés pour la musique l'un et l'autre, ils furent engagés par l'Électeur palatin Charles-Théodore, qui les appela à Mannheim où il formait une troupe d'opéra et un orchestre. Fridolin quitte bientôt la carrière musicale pour devenir conseiller privé et juge de district; Franz-Anton montre du goût pour l'état militaire, obtient le grade d'enseigne, est blessé à Rossbach, puis il se dégoûte du métier des armes et, grâce à la protection du commandant de la garde palatine, le général-major baron de Weichs, il entre comme surnuméraire à la perception des impôts d'Hildesheim. Le conseiller Fumetti, chef de cette administration, avait une jolie fille. Le bel officier tourne la tête à Thérèse Fumetti et l'épouse après la mort du père (1758).

Devenu riche par son mariage, en possession de la charge de son beau-père, il pouvait mener une vie tranquille dans la paisible petite cité ecclésiastique. Mais le démon de la musique le reprend; sa négligence à remplir ses devoirs administratifs fait scandale, et le princeévêque, Clément-Auguste, le congédie en 1767 avec une pension. Franz-Anton vécut à Hildesheim jusqu'en 1773. Sa femme lui avait donné huit enfants ; il en perdit trois, en bas âge. Dans chacun de ses fils il voyait la promesse d'un grand homme futur. Poussé par l'esprit d'aventure, il quitte Hildesheim, se produit en public comme joueur de viole. En 1778, on le trouve directeur de la scène à Lubeck, ayant mangé sa fortune.

L'année suivante, le prince-évêque de Lubeck-Eutin \ Frédéric-Auguste, le choisit pour kapellmeister. En 1782, la chapelle du prince est réduite et Franz-Anton admis à pension. Sa femme étant morte en 1783, il se remet en voyage. Ses deux aînés, Fridolin et Edmond, avaient appris, avec un professeur mecklembourgeois, les éléments de la musique. Pour cultiver leurs dispositions naturelles, il se rend à Vienne et leur donne comme maître Joseph Haydn.

Mais l'inflammable officier ne pouvait rester longtemps veuf. A Vienne, il sut plaire, lui quinquagénaire, à la fille de son hôte, Geneviève de Brenner, âgée de seize ans. Il l'épousa le 20 août 1785 et ramena sa jeune femme à Eutin. Il obtint cette fois le privilège de stadtmusikas (musicien de ville) ; c'est-à-dire que dans la contrée ne se pouvait donner concert ou danse sans qu'une rétribution lui fût versée. Toutefois sa fonction ne Fenrichit pas et même lui valut maintes contrariétés. Après avoir cédé sa pension pour une somme de 900 thaler, il quitta Eutin au printemps de 1787, c'est-à-dire t quelques mois à peine après la naissance deCarl-Maria. Au grand déplaisir de sa femme dont les principes moraux réprouvaient la vie de théâtre, il partait avec une troupe nomade dont ses fils musiciens, sa belle-fille, sa sœur Adélaïde et sa fille Josepha formaient le noyau. Sa pre-

1 L'évêque de Lubeck était en ce temps-là possesseur d'une principauté dite de Lubeck, avec Eutin pour chef-lieu. Cette principauté fut sécularisée en 1802 et attribuée alors au grand-duc d'Oldenbourg. Voir La région d' Eutin, dans Cités d'Allemagne, par Georges Servières, 1 vol. in-18, Paris, 1902. Fasquelle.

mière étape le mena à Hambourg, où il organisa sa troupe et se fît recevoir dans une loge de francs-maçons.

Cette vie errante, Franz-Anton la mena durant trois années. On sait qu'il se rendit à Trêves, séjourna à Mannheim et à Nuremberg. Pendant ce temps, la dolente et maladive Geneviève de Brenner donnait ses soins maternels à son cher Carl-Maria. Enfant débile, atteint d'une faiblesse dans le haut du fémur, Weber resta presque impotent pendant quatre ans. Inapte à prendre part aux jeux de son âge, tout au moins à ceux du plein air, il fréquentait, dans les coulisses, les enfants des acteurs et des musiciens. Les décors de théâtre bornaient son horizon, de sorte qu'il se trouva initié de bonne heure à toute la machinerie scénique. Sa mère y gagnait de le garder auprès d'elle ; elle s'attachait à former le cœur et l'esprit du jeune Carl-Maria.

Dans l'histoire d'un talent d'artiste, il est rare que Ton n'ait pas à signaler quelque obstacle opposé par la famille à la vocation qui se déclare. Habituellement, les parents cherchent à l'entraver au nom des traditions du nom, des préjugés bourgeois, de l'intérêt pécuniaire même de l'adolescent. Franz-Anton fit montre d'une sottise peut-être plus grave par les résultats qu'elle pouvait produire. L'idée fixe de ce père vaniteux était de faire de son fils un enfant-prodige, un nouveau Mozart.

Fridolin de Weber fut donc chargé d'apprendre à son jeune frère la musique et le violon. Il s'y prenait brutalement, sans succès; il aurait même tenu ce propos : « Cari, tu peux être tout ce que tu voudras, excepté mu-

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sicien! » Désespérant d'en faire un exécutant passable, on mit Garl-Maria à l'étude du dessin, de la peinture, de la gravure.

Avec sa troupe de comédiens, Franz-Anton parcourait successivement les petites villes de la Saxe et de la Bavière, Weimar, Erlangen, Nuremberg. En 1796, cette vie errante l'avait conduit à Hilburghausen. Pendant un séjour que la santé de sa femme le força de faire en cette ville, Franz-Anton eut occasion de se lier avec Jean- Pierre Heuschkel, kapellmeister du duc de Meiningen, qui s'intéressa au jeune Weber et proposa de lui enseigner le piano et l'harmonie.

Grâce aux leçons de Heuschkel, Weber apprit le rudiment, la technique du clavier et parvint à l'égal perfectionnement des deux mains. Il rendit plus tard, dans son autobiographie, justice à ce maître de ses jeunes années.

Le second fut Michel Haydn, qui dirigeait à Salzbourg une école de musique religieuse où Mozart avait étudié. En 4797, Franz- Anton était venu rejoindre sa troupe à Salzbourg. Weber apprit avec Michel Haydn le contrepoint et la fugue, ainsi qu'en témoigne sa première œuvre, six fughettes, dédiées à son frère Edmond, qui était marié et vivait à Cassel.

Peu de mois après, Weber a le malheur de perdre sa mère; une maladie de poitrine enlève la triste jeune femme qui léguera à l'artiste sa mélancolie, sa mysticité religieuse et le germe du mal dont il mourra prématurément. Weber adorait sa mère, il voyait en elle

un ange gardien et il l'oppose, dans ses souvenirs d'enfance, à son père qu'il aimait et estimait peu.

A la fin de 1798, Franz-Anton quitta Salzbourg pour Munich. Le prince Charles-Théodore, devenu souverain de la Bavière, ayant transporté dans sa capitale sa chapelle de Mannheim, l'ancien officier de la garde palatine espérait probablement obtenir sa protection pour son fils. Michel Haydn avait adressé le jeune Weber à un théoricien nommé Grâtz, qui le confia aux soins d'un de ses élèves, J. Népomucène Kalcher. En même temps, Carl-Maria suivait les leçons d'un certain Valliser, qui avait fait une carrière de chanteur en Italie sous le nom de Valesi. Le premier le familiarisa avec le contrepoint et l'écriture à quatre parties ; le second avec la musique vocale et le chant dramatique. Même dirigé par ces deux maîtres, Weber était encore bien novice dans la technique. Néanmoins, tout à son idée fixe de façonner un enfant-prodige, son père déclarait géniales ses premières œuvres et le poussait à écrire prématurément. Weber produisit alors quelques compositions instrumentales, une messe et un opéra sur un sujet bouffon, Le Pouvoir de £ Amour et du Vin.

En cherchant un éditeur pour les compositions précoces de son jeune fils, Franz-Anton entra en relations avec Aloys Sennefelder, l'inventeur de la lithographie, qui avait fait auparavant métier de pianiste et de chanteur. Mis en apprentissage chez Sennefelder, Carl-Maria se servit du nouveau procédé pour tirer sa deuxième œuvre : Six variations pour le piano sur un

thème original. Les autres compositions de cette époque, la messe et Topera, furent détruits d'une manière assez mystérieuse. Les manuscrits se trouvaient dans l'habitation de son maître Kalcher ; l'armoire qui les contenait brûla et l'enfant superstitieux vit dans cet accident comme une indication d'avoir à abandonner la musique. Il s'adonna dès lors entièrement à l'art de Sennefelder.

Les productions de Carl-Maria en musique et en lithographie n'avaient pas obtenu le succès immédiat qu'avait espéré l'amour-propre de Franz-Anton. Le père et le fils quittèrent donc Munich et, après un nouveau voyage, se fixèrent à Freiberg, en Saxe. Ce chef-lieu d'un district minier lui ayant paru propice pour l'exploitation du procédé nouveau que le jeune Weber avait même perfectionné, Franz-Anton se proposait d'y ouvrir un atelier lithographique. Mais bientôt cette besogne d'artisan répugna à Carl-Maria qui revint à la musique.

A Carlsbad, les Weber avaient fait la connaissance d'un chevalier de Steinberg, poète, comédien et directeur de la troupe dramatique de Freiberg, qui offrit au jeune compositeur un livret d'opéra de sa façon : Bas stiimme Waldmâdchen (la jeune fille muette delà forêt). Revenu à Freiberg après une tournée de concerts, Weber se mit à l'œuvre. Il eut bientôt achevé sa partition qui fut exécutée d'abord à Chemnitz, en octobre 1800, puis le 24 novembre à Freiberg.

Ici encore, Franz-Anton, dans sa hâte à forcer le succès, joua un mauvais tour à son fils. Non seulement, avant la représentation, il avait fait insérer dans les

journaux une note où il représentait celui-ci comme Télève favori de Haydn, sans dire s'il s'agissait de l'illustre compositeur Joseph Haydn, ou de son frère Michel, mais, après la première, il eut la maladresse d'engager, au nom de Fauteur, une polémique assez vive dans une gazette contre les autorités musicales du lieu, accusant la cabale et aussi l'incurie du cantor Fischer. Dans une petite ville, cette forfanterie et ce prurit de publicité ne pouvaient que produire un mauvais effet, rendre la position difficile au jeune musicien. Les Weber durent quitter Freiberg et retournèrent à Salzbourg où Carl- Maria retrouva son ancien maître. C'est là qu'il publia son op. 3 : Six pièces à quatre mains.

Dans l'été de 1802, Franz-Anton avait entrepris un voyage artistique dans l'Allemagne du Nord. Sou fils avait alors quinze ans, il était devenu bon pianiste. Leur tournée de concerts les ramena à Eutin où ils restèrent deux semaines et où Weber fut présenté au poète Henri Voss dont il mit en musique quelques poésies. A Hambourg, il avait écrit son premier lied : Die Kerze. Par Hilburghausen, Cobourg, ils revinrent à Augsbourg où le prince-évêque Clément-Auguste leur fit bon accueil, Edmond de Weber, qui était directeur du théâtre de cette ville, y fit jouer, en mars 1803, Peter Schmoll und seine Nachbarn (Pierre Schmoll et ses voisins) opéra de genre que Carl-Maria avait écrit l'année précédente sur un texte tiré d'un roman de Cramer. L'ouvrage n'eut pas de succès.

Dans ses pérégrinations, Weber avait lu beaucoup

d'œuvres musicales et d'écrits théoriques, notamment le traité de Kirnberger ; mais ces lectures le plongeaient dans un abîme de perplexités sur le style à adopter. Il sentit d'instinct ce qui lui manquait, car il tourna les yeux vers Vienne qui était alors un centre essentiellement musical.

Bien que le vieux maître fût alors sur son déclin, les leçons de J. Haydn auraient été peut-être plus profitables à Weber que celles de l'abbé Vogler à qui il fut présenté par Johann Gânsbacher, un officier de chasseurs tyroliens passionné pour la musique, dont il avait fait la connaissance et qui devint son ami intime, bien que plus âgé de huit ans. L'abbé consentit à prendre comme élève le protégé de Gânsbacher et Weber s'attacha aussitôt à lui.

Singulière figure que celle de ce Vogler, moins célèbre comme compositeur que comme pédagogue et théoricien ! Ancien chapelain et maître de chapelle à Mannheim (en 1777) de l'Électeur Charles-Théodore, il avait voyagé en France, en Angleterre, en Italie, en Grèce et visité l'Orient; il avait été kapellmeister de la Cour, à Stockholm (en 1786). De même que certain abbé du xvme siècle, « il dînait de l'église et soupait du théâtre ». Il avait écrit plusieurs opéras dont l'un, la Kermesse , eut l'honneur de faire fiasco à Paris, en 1783, et de nombreuses compositions religieuses. Il jouait fort bien de l'orgue (il avait même inventé un orgue portatif appelé orchestrion, qu'il emportait avec lui dans ses voyages), mais il n'était pas exempt de charlatanisme. Aussi rédigeait-il pour ses concerts d'orgue des pro-

grammes ainsi conçus : La Mort du duc Léopold, la Chute de Jéricho, le Jugement dernier, Bataille navale, etc.. Grâce à la double autorité que lui donnaient son savoir et sa dignité ecclésiastique, il avait un grand ascendant sur ses élèves.

Sur le conseil de l'abbé, Weber eut la sagesse de renoncer à écrire provisoirement des compositions importantes et de se consacrer, sous sa direction, à l'étude attentive des œuvres des grands maîtres. Ils les disséquaient ensemble sous le rapport de la construction, du développement des idées, des procédés employés ; par ce travail d'analyse, Weber s'efforçait d'acquérir les connaissances tecliniques qui lui manquaient. Pendant son séjour à Vienne, il fréquenta les musiciens en renom, Hummel dont il admirait fort le jeu, Salieri, Gyrowetz, et d'autres; il menait joyeuse vie avec les officiers et les jeunes artistes.

Cette existence se serait peut-être prolongée davantage si, à la demande du professeur Rhode qui le priait de lui adresser un sujet capable de faire un kapellmeister pour le théâtre national de Breslau, l'abbé Vogler n'avait désigné pour cet emploi son élève Weber.

Tout autre que Garl-Maria eût été intimidé à l'idée de prendre, à l'âge de dix-sept ans, la direction d'un orchestre dans un théâtre lyrique. Mais ce milieu n'était pas nouveau pour lui. Depuis son enfance, il avait vu de près les acteurs et les musiciens. Affronter la vanité des uns, la susceptibilité des autres, ne lui faisait pas peur... Malgré sa jeunesse, il parvint bientôt à

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obtenir leur confiance ; toutefois les innovations qu'il se permit (il imagina par exemple une disposition nouvelle, à l'orchestre, des instruments à vent) froissèrent quelques personnalités artistiques.

Heureusement pour lui, Weber rencontra aussi des appuis : le professeur Rhode, qui lui demanda sa collaboration, le commerçant Zahn pour lequel il écrivit la Bomanza siciliana pour flûte. F. -G. Berner, théoricien habile, organiste, pianiste et compositeur, lui donna des conseils, le prit sous sa protection et devait même lui sauver la vie. Un soir, abusé par l'obscurité, l'artiste avait bu à une bouteille d'eau-forte qu'il avait prise pour du vin. Berner le trouva chez lui inanimé, la gorge brûlée, et lui porta secours. Weber resta malade de cet accident pendant deux mois et faillit perdre la voix. Après quoi, n'ayant pas consenti à ratifier les réductions opérées en son absence dans le personnel de l'orchestre, il dut se démettre de son emploi.

Obligé de donner des leçons pour vivre et gravement endetté pour avoir voulu continuer à Breslau l'existence dissipée qu'il menait à Vienne, Weber se serait trouvé dans une situation très critique si, par une mélomane, Mlle de Bélonde, il n'avait fait la connaissance de la duchesse de Wurtemberg, épouse du duc Eugène, qui habitait le château de Carlsruhe en Silésie.

Ce prince magnifique venait de rebâtir son palais et d'y faire construire un théâtre. Il consentit à confier les fonctions de kapellmeister au jeune Weber et le recueillit à Carlsruhe, ainsi que Franz-Anton dont un essai manqué

de gravure sur cuivre venait d'obérer la situation, et sa sœur Adélaïde. Cette hospitalité de grand seigneur, Weber la payait en travaux pour la chapelle du prince. Les plus importants sont deux symphonies, en ut majeur Tune et l'autre, les seules que Weber ait écrites.

Admirablement accueilli chez des hôtes sympathiques et bienveillants, Weber aurait pu vivre là quelques heureuses années, comme Haydn chez le comte Esterhazy, si les désastres de la campagne de 1806 n'avaient ouvert les provinces orientales de la Prusse à l'invasion des armées françaises. Dès le mois de septembre, le duc Eugène de Wurtemberg avait été rappelé sous les drapeaux, comme général de cavalerie au service prussien. L'angoisse régnait au château de Carlsruhe. La chapelle étant désorganisée, son chef n'avait plus de raison d'être. Mais le duc Eugène avait eu Ja généreuse idée d'adresser Weber à son frère, Louis, qui l'accepta en qualité de secrétaire intime. Le 1er août, Weber, arrivé à Stuttgard après des étapes très lentes, prenait son service chez le duc Louis de Wurtemberg.

Il y avait, entre les deux frères, un contraste complet : le duc Eugène était un homme distingué, aux goûts élevés, épris d'art; le duc Louis un oisif vulgaire, porté à la débauche, dissipateur, toujours à court d'argent, peu scrupuleux sur les moyens de s'en procurer, obligé le plus souvent de faire appel à la bourse de leur frère, le roi Frédéric Ier. Comme il avait un train de maison important et dispendieux, les fonctions d'intendant de sa cassette ne constituaient pas une sinécure. L'occupation

principale du secrétaire consistait à faire patienter les créanciers du prince ou à expliquer à l'irascible souverain les besoins et les anxiétés de son maître.

Dans la société d'un prince débauché et de ses compagnons de plaisir, Weber continua l'existence frivole et dissipée en laquelle il se complaisait depuis son séjour à Vienne. Il eut une liaison avec une chanteuse du théâtre, Margarethe Lang, à qui est dédiée sa Polonaise en mi [? majeur.

Le séjour de Weber à Stuttgard ne fut pas sans produire d'heureux résultats au point de vue du développement intellectuel de l'artiste. Il y connut les rédacteurs du Morgenblatt^ dont l'un, Reinbeck, devint son collaborateur pour des lieder et le célèbre sculpteur Danecker. Le bibliothécaire Lehr l'introduisit à la Bibliothèque royale où il étudia de préférence les œuvres philosophiques de Kant, de Wolff et de Schelling et compléta son instruction littéraire. Le maître de chapelle de la Cour, Danzi, l'initia à l'art du chant et à la rythmique dans la musique instrumentale.

Chargé de l'éducation musicale des fillettes du duc Louis, Weber fut amené à composer plusieurs morceaux de piano faciles à quatre mains pour les petites princesses. Les Variations sur le thème de la romance italienne : Vien quà, Dorina bella ! le Momento capriccioso sont aussi de ce temps. Il élabora la cantate : Der erste Ton (Le Premier son), sur un poème relatif à la création de la musique que lui avait donné le critique Rochlitz. Avec la collaboration du librettiste Hiemer,

il transforma Bas Waldmàdchen en Sylvana et compléta sa petite partition d'intermèdes pour la comédie de Schiller, Tnrandot, à laquelle il donna pour prélude une Ouverture chinoise écrite en Silésie.

Tandis qu'on répétait Sylvana au théâtre, se produisit une catastrophe qui eut une influence capitale sur la destinée de Weber. De plus en plus obéré, son père, qui, en 1809, lui était arrivé avec ses deux chiens, tombait à sa charge. Vers la fin de Tannée, sur une somme assez importante que Weber, comme secrétaire du duc Louis, était chargé de faire parvenir à l'homme d'affaires du prince en Silésie, Franz-Anton s'était approprié cent florins pour acquitter une dette personnelle. Obligé de combler le déficit, l'artiste cherchait vainement à contracter un emprunt de mille florins. Un ancien domestique de Franz-Anton se fit fort d'obtenir à Weber le prêt qu'il sollicitait. Il sut persuader à un aubergiste nommé Hôner que son fils échapperait à la conscription s'il mettait à la disposition du secrétaire les mille florins. En effet, l'affectation à un emploi de la Cour conférait par elle-même la dispense du service militaire, privilège très appréciable à une époque où l'entrée du Wurtemberg dans la Confédération du Rhin le contraignait à fournir sans cesse des conscrits à Napoléon. Cette exemption était alors trop précieuse pour que certaines familles ne fussent pas disposées à l'acheter. Le prince et son entourage percevaient ainsi un impôt fructueux. L'aubergiste prêta donc la somme demandée, mais son fils n'en fut pas moins déclaré bon pour le ser-

vice. Indigné, le père déposa une plainte en escroquerie.

Le 9 février 1810, la répétition de Sylvana au théâtre fut interrompue par l'entrée des gendarmes qui se saisirent de Weber et le jetèrent en prison. Par rancune de quelques gamineries peu protocolaires, le roi affecta de lui imputer le fait de prévarication, bien que Weber fût resté étranger à Fescroquerie. L'enquête que Frédéric Ier conduisit lui-même découvrit les ramifications de l'affaire ; celle-ci menaçait de compromettre le duc Louis. Par crainte du scandale qui allait éclabousser sa famille, le souverain fit relâcher Weber, mais le bannit de son royaume, ainsi que son père... Pour un délit dont il était innocent, Carl-Maria avait passé seize jours en prison. Cette humiliante aventure lui inspira des réflexions salutaires; elle le mûrit subitement, et l'orienta vers la véritable vocation de sa vie.

Parmi les amis que Weber s'était faits à Stuttgard, plusieurs lui témoignèrent leur attachement lorsque, reconduit avec son père à la frontière du royaume, il vint se réfugier à Mannheim. Le kapellmeister Danzi lui donna des lettres de recommandation pour son homonyme le juriste Gottfried Weber, renommé comme théoricien musical, ainsi que pour le beau-frère de celui-ci, Alexandre de Dusch, qui jouait du violoncelle. Ces relations se changèrent bien vite en une intimité artistique. Les trois amis se consultaient sur leurs productions, se soutenaient dans les journaux, faisaient des excursions joyeuses dans la vallée du Neckar. C'est à Heidelberg

que Weber fit exécuter sa cantate : Le Premier son (2 avril 1810).

Mais il quitta bientôt Mannheim pour Darmstaclt où son ancien maître, l'abbé Vogler, dirigeait la chapelle du grand-duc Louis Ier, passionné pour la musique. Chez son professeur de composition, Weber retrouva son camarade de Vienne, Gànsbacher, avec lequel, depuis 1810, il entretint une correspondance assez suivie que Ton a publiée. Vogler avait aussi comme élève un jeune israëlite, Jacob-Liebmann Béer, fils d'un banquier de Berlin, et qui devint plus tard célèbre sous le nom de Meyerbeer. Bien que Weber, son aîné de cinq ans, ait été très lié avec ce condisciple, au point que, lorsqu'il se rendait à Berlin, il était toujours l'hôte de la famille Béer, nous ne possédons pas ses lettres à Meyerbeer.

En septembre, il se rendit à Francfort, à l'occasion de la prochaine représentation de Sylvana, revit l'actrice qu'il avait aimée à Stuttgard, Margarethe Lang, mais le charme était rompu. Il remarqua au contraire la jeune et gracieuse Carolina Brandt qui créa le rôle mimé de la muette dans son opéra. La première représentation eut lieu le 16 septembre, mais comme la célèbre Mme Blanchard avait annoncé pour ce jour-là une ascension aérostatique, tout le monde courut voir l'ascension; le théâtre se trouva vide et Sylvanarieul aucun succès.

Weber retourna à Francfort le 25 octobre pour y donner un concert. Il était écrit qu'il aurait toujours du malheur à cause des Français : ce jour-là, un brûle-

ment de marchandises anglaises, exécuté en vertu du terrible décret napoléonien du 12 septembre 1810, mettait la ville en révolution. L'autodafé fit déserter le concert... Weber revint à Darmstadt, et de là à Mannheim où il commença à écrire sa petite opérette turque Abu-Hassan sur un livret de Garl Hiemer, puis, s'étant brouillé avec l'orchestre de Mannheim pour des articles de journaux, il acheva à Darmstadt sa partition dont le grand-duc accepta la dédicace.

Successivement s'éloignèrent de Darmstadt les élèves favoris de l'abbé Vogler, Gànsbacher, puis Meyerbeer, enfin Weber qui reprit ses pérégrinations de pianiste virtuose. Il laissait à Mannheim son père âgé et débile, qui devait y mourir le 16 avril 1812. Peu de temps avant son départ, il fut pris un soir d'un accès de marasme qu'il a décrit en une page publiée par Louis Nohl dans ses Musikerbriefe : l'artiste revit les années d'épreuves et en savoure douloureusement l'amertune. Mais Weber n'était pas pessimiste ; sa nature élastique ne tardait pas à rebondir vers l'action et la mobilité de son caractère lui faisait vite oublier ses peines et ses déceptions.

Dans la nouvelle tournée de concerts qu'il entreprit au début de 1811, il visita Giessen, Francfort, Aschaffenbourg, Wurzbourg, Bamberg, Nuremberg. De là, il gagna Augsbourg et Munich où il arriva le 14 mars. Il y resta environ cinq mois et obtint presque aussitôt la faveur du roi. Exécuté le 5 avril, son concertino pour clarinette plut beaucoup au souverain qui lui commanda aussitôt d'autres compositions pour cet instrument.

Weber écrivit donc pour son interprète, le clarinettiste Baermann, deux nouveaux concertos, l'un en ut mineur (op. 73), l'autre en /& mineur (op. 74).

Le 21 mai, Abu-Hassan fut donné avec succès au Théâtre-Royal. Coupée par un voyage d'été en Suisse, la période du séjour de Weber à Munich fut très féconde en œuvres de tous genres, lieder, chœurs pour voix d'hommes, quatre morceaux de chant pour une pièce de Kotzebue : Der arme Minnesànger, un concerto de basson (op. 75), destiné à un virtuose de la Cour, des airs et des duos sur des textes italiens et dans la manière italienne, qu'il dédia à la reine Caroline de Bavière ; enfin il remania et réinstrumenta sous ce titre : Der Beherrscher der Geister son ancienne ouverture de Riïbezahl et la fit entendre à son concert d'adieu donné à Munich le 11 novembre.

Le 1er décembre, le virtuose reprit sa carrière nomade, en compagnie du clarinettiste Baermann. Les deux artistes se firent applaudir successivement à Prague, à Weimar, à Dresde et à Leipzig. Dans cette ville, Weber se lia avec le critique musical Rochlitz, fondateur et rédacteur de YAllgemeine Musikzeitung , avec lequel il entretint un commerce épistolaire et qui lui fournit le texte de son hymne : In der Ordnimg schaff't der Herr, puis avec d'autres écrivains qui le poussèrent à abandonner la carrière de pianiste pour la critique musicale. Weber songea alors à donner corps à l'idée qu'il avait eue depuis longtemps de raconter sa vie sous forme de roman, mais, après avoir tracé une esquisse

de son autobiographie : Tonkunstler's Erdenwallen, il renonça à la littérature.

Weber se rendit de là à Gotha, où régnait un prince mélomane, l'excentrique, mais très spirituel duc Auguste de Saxe-Cobourg-Gotha. Celui-ci avait comme Concertmeister le compositeur et violoniste Louis Spohr, avec lequel Weber joua à la Cour ses Variations sur un thème norvégien, pour piano et violon (op. 22). Weber était incomparable dans l'improvisation. Sa facilité, sa verve inventive étaient déjà renommées. Le duc en abusait et le mettait au supplice. Après un court séjour, Weber et Baermann partirent pour Dresde. A Weimar, Weber eut l'occasion de voir Gœthe qui le traita froidement, le poète Wieland qu'il trouva cordial, et Facteurauteur Wolff dont il devait, dix ans plus tard, devenir le collaborateur pour les intermèdes et chœurs de Preciosa.

Puis, Weber se dirigea vers Berlin où il venait tâter le terrain pour une représentation de sa chère Sylvana. Le personnel de l'Opéra le reçut mal tout d'abord. Il ne se rebuta pas, composa pour le Liedertafel de Zelter un chœur d'hommes sans accompagnement : Das Turnierbankett (exécuté le 23 juin 1812). Un autre chœur, Der Kriegseid, avec orchestre d'harmonie militaire, fut chanté au mois d'août suivant par les soldats de la brigade de Brandebourg. Le 10 juillet, l'Opéra de Berlin avait joué avec succès sa partition de Sylvana, retouchée pour la circonstance. A Berlin il écrivit plusieurs de ses meilleurs lieder dont un à six voix : Lenz erwacht. des

variations pour piano sur la romance de Joseph, de Méhul, enfin sa première sonate de piano (op. 24).

Rappelé par le duc de Gotha, Weber fut soumis par l'insatiable mélomane à un nouveau surmenage. Malgré les exigences de son hôte, il trouva le moyen d'achever son deuxième concerto de piano dont il lui offrit la dédicace, et d'écrire son hymne : In der Ordnung schafft derHerr, qui fut exécuté au Gewandhaiis de Leipzig le 1er janvier 1813.

Cette existence nomade et disp endieuse n'avait pas enrichi Weber. Il comptait se remettre en route et se rendre par Vienne en Italie, puis en France, quand il reçut des propositions pour l'emploi de chef d'orchestre au théâtre de Prague. Il vit dans une rémunération assurée et régulière le moyen d'acquitter les nombreuses dettes que son père avait contractées à Mannheim. Il accepta les offres du directeur Liebich : 2000 florins viennois d'appointements, un bénéfice de 1000 florins et 3 mois de congé par an, et partit pour la Bohême. Arrivé à Prague le 12 janvier, il y écrivit un original Rondo alFungarese pour basson et donna un concert le 6 mars.

Liebich entendait rendre de l'éclat à son théâtre qui, de 1780 à 1790, avait été le rival de l'Opéra de Vienne, et qui avait périclité depuis lors. Il fallait tout d'abord constituer une bonne troupe. Dans ce but, Weber se rendit à Vienne. Il y retrouva son ancien maître l'abbé Vogler, son compagnon de succès Baermann, Meyerbeer, noua des relations avec le comte Palfy, les compositeurs Moscheles et Hummel, le poète Castelli, donna

un concert clans la salle des Redoutes, puis revint à Prague préparer la réouverture du théâtre,

Cette organisation à remanier de fond en comble, la nécessité de s'occuper non seulement de la musique et de l'orchestre, mais de la régie et des décors, la difficulté de faire jouer ensemble des artistes nouveaux, inconnus les uns des autres, de diriger des chœurs formés de Tchèques dont il dut apprendre la langue, lui imposèrent d'énormes fatigues. Heureusement l'activité était naturelle à Weber ; il avait fait son apprentissage de kapellmeister pendant les quelques mois qu'il avait passés à Breslau et à Carlsruhe (Silésie). Le directeur Liebich, qui avait confiance en lui, le laissait agir en toute indépendance.

L'ouverture de l'Opéra allemand se fit le 9 septembre avec Fernand Cortez de Spontini, dont la Vestale fut jouée un peu plus tard. Weber mit en scène Don Giovanni, les Nozze di Figaro, la Clémence de Titus de Mozart, des opéras-comiques français de Cherubini, Méhul, Dalayrac, Nicolo, Boïeldieu, Fidelio de Beethoven et le Faust de Louis Spohr. Fidelio le mit en rapports artistiques avec Beethoven qu'il avait négligé ou méconnu jusque-là1. Le Faust de Spohr, bien que trop éloigné par le sujet du drame de Gœthe, l'intéressa par son côté romantique. Weber, qui, à Mannheim et à Darmstadt, s'était déjà essayé à la critique

1 II devait, quelque dix ans plus tard, monter Fidelio à Dresde où le rôle de Léonore fut joué par la Schrœder-Devrient. Il eut à cette occasion une correspondance très affectueuse avec Beethoven.

musicale, prit l'habitude de présenter lui-même, en des notes adressées aux journaux, les opéras qu'il dirigeait, d'en apprécier le caractère, les particularités musicales et les tendances artistiques.

Cette fréquentation du monde des coulisses ne fut pas sans influence sur la vie sentimentale de Weber. Il se prit d'une passion malheureuse pour une danseuse, Thérèse Brunetti, qui le désolait par sa légèreté, sa frivolité, sa gloutonnerie. Mais un amour chasse l'autre. Le 11 décembre 1813 arrivait à Prague Carolina Brandt, la mignonne chanteuse qui, trois ans plus tôt, avait créé le rôle de Sylvana à Francfort. Engagée par Weber, elle venait prendre possession de l'emploi des soubrettes et débuta dans Cendrillon. La pureté de ses mœurs, la régularité bourgeoise de sa vie ne pouvaient, par comparaison, que faire tort à la perverse et vulgaire Brunetti. Un petit accident survenu en scène obligea la Brandt à garder la chambre pendant quelques semaines. Le kapellmeister , par compassion et bonté d'âme, venait demander à la jeune artiste des nouvelles de son pied foulé. Il s'initiait ainsi à son existence et peu à peu, l'estime frayait à l'amour un chemin secret. Il y eut une période d'épreuve réciproque : la jeune fille croyait peu à la constance de l'inflammable Weber, l'exemple de la Brunetti, récemment abandonnée, lui faisait peur. De son côté, Carl-Maria la trouvait très fantasque et voulait s'assurer qu'elle était digne d'être épousée. Ils convinrent d'observer un délai de deux ans pour se donner le temps de la réflexion.

Malgré l'attrait qui le portait vers celle à laquelle il devait donner son nom, malgré les bontés paternelles du directeur Liebich, excellent homme adoré de son personnel, malgré les agréables relations qu'il avait nouées avec les poètes Cl. Brentano et L. Tieck (il espérait obtenir de ce dernier un poème d'opéra et Tieck l'engageait à traiter le sujet de Tannhaùser dont Brentano avait môme esquissé le scénario), Weber ne se plaisait pas à Prague. Les campagnes d'hiver surmenaient sa frêle santé ; il était obligé l'été d'aller aux eaux. Il regrettait le séjour de Berlin et la société des amis qu'il y avait laissés.

Il y retourna au mois d'août 1814. Il trouva la capitale prussienne dans l'exaltation des victoires remportées sur les Français par les armées alliées. La chute de Napoléon avait surexcité le sentiment national. Weber était venu à Berlin dans le but de faire reprendre Sylvana qui fut rejouée en effet au début de septembre, mais son jeune patriotisme prit feu à l'enthousiasme ambiant. Les chants de Th. Kœrner, le poète-soldat, tué en 1813, en vogue à ce moment, lui inspirèrent des mélodies chaleureuses, des chœurs bien rythmés, qui, au lendemain de la guerre de la Délivrance, allaient émouvoir tous les cœurs au delà du Rhin et rendre populaire le nom de Weber.

Au château de Grâfentonna où le duc de Gotha l'invita à venir passer quelques jours, lors de son retour à Prague, Weber écrivit tout d'abord la fanfare vocale dite : La Chasse de Lùtzow et le Chant de l'Épée. La

composition de Leyer and Schwert (Lyre et glaive) fut continuée et terminée à Prague à la fin de 1814.

Les morceaux les plus goûtés furent les chœurs à quatre voix d'hommes, mais plusieurs soli, par exemple, la Prière pendant la bataille , avec ses bouillonnements de doubles croches et d'arpèges descriptifs, sur lesquels plane une invocation dramatique au Dieu des combats, et Y Adieu à la vie comptent parmi les lieder de Weber les plus inspirés, les plus expressifs. A ces deux recueils (op. 41, 42) — soli et chœurs, — dédiés à la princesse royale de Prusse, le compositeur, en 1816, en ajouta, comme épilogue, un troisième, formé d'une longue pièce de chant à plusieurs mouvements, dans laquelle il a introduit et relié divers morceaux composés par le prince de Prusse Louis-Ferdinand, tué au combat de Saalfeld en 1806, aux mânes duquel Fœuvre est dédiée.

Weber fit entendre Leyer and Schwert à Prague le 6 janvier 1815. Chose curieuse, Fauteur de Lyre et Glaive était un vrai patriote, tandis que Garolina Brandt admirait Napoléon. Cette divergence de vues faisait naître entre eux des querelles. Pour d'autres raisons aussi, les malentendus et les froissements les éloignaient l'un de l'autre. Lina était très jalouse et elle avait, à son sujet, des emportements terribles. Dans le courant de Tannée 1815, Weber quitta Prague et se rendit à Munich ; c'est là qu'il apprit la nouvelle de la victoire remportée à Waterloo par les Anglais et les Prussiens. Weber sentit vibrer à nouveau en lui la fibre nationale et demanda à l'acteur Wohlbrùck les paroles de la can-

HENRIETTE SONNTAG

Créatrice du rôle cTEuryanthe

(Bibliothèque de l'Opéra).

tate : Kampf und Sieg (Combat et Victoire). Il commença à Técrire le 17 août ; l'ayant terminée en décembre, il la fit exécuter à son concert du 22. Inutile d'ajouter que cette œuvre patriotique fut acclamée.

Rentré à Prague au mois de septembre, Weber avait revu la Brandt dont il avait été séparé pendant plusieurs mois et avec laquelle il était en froid. A une réunion à la campagne, chez Liebich, toutes les querelles d'amoureux furent oubliées et le mariage convenu. Au début de 1816, Weber avait pris le parti de donner sa démission de chef d'orchestre. Au printemps, la partition de Kampf and Sieg étant gravée, il en adressa des exemplaires aux princes delà Sainte Alliance et la fit exécuter à Berlin le 18 juin 1816, jour anniversaire de la bataille de Waterloo. Il revint par Leipzig et Garlsbad où il rencontra le comte Witzthum qui lui offrit la place de directeur de la musique à l'Opéra allemand que Ton se proposait de créer à Dresde. Après avoir fait en octobre ses adieux au « papa Liebich », Weber se mit en route avec Carolina Brandt pour Berlin où elle était engagée. Leurs fiançailles furent célébrées en novembre 1816. Dans un an il devait l'épouser et elle quitterait le théâtre.

Ici se termine la première partie de la vie de Weber. Il a trente ans. Bien qu'il boite un peu en marchant et qu'il soit d'une santé débile, son physique n'est pas

aussi disgracié que la maladie le fera plus tard. Visage maigre aux pommettes saillantes, au grand nez busqué, yeux gris bleu à fleur de tête, surmontés d'épais sourcils sous un front vaste et bombé, la bouche sinueuse, un sourire tendre aux lèvres, aimable, enthousiaste, gracieux, il est d'abord sympathique. Le goût de l'élégance dans la toilette est inné chez lui ; il porte l'habit bleu à boutons d'or, ouvert sur une chemise à jabot, une cravate blanche piquée d'une épingle en diamant, le pantalon collant avec bottes à glands. Il a des manières aristocratiques. Mobile, dissipé, inconstant, il a toujours plu aux femmes. Il vient de conquérir une fiancée et une position artistique digne de son talent; il va créer l'Opéra allemand à Dresde, il va en tracer le modèle dans le FreischiUz.

Dès son arrivée, il se donne de tout cœur à l'œuvre dramatique qu'il entreprend : à côté de l'Opéra italien, dirigé par Morlacchi, subventionné par la Cour, fréquenté par le beau monde, — car Dresde est une des villes allemandes qui ont le plus subi les influences étrangères et Fart italien y a laissé des traces, — il s'agit de fonder et de faire vivre un théâtre de musique allemand.

Le nouveau kapellmeister avait pris ses fonctions le 13 janvier 1817. Le 30, il faisait jouer le Joseph de Méhul, opéra pour lequel Weber avait beaucoup d'admiration et qu'il commenta lui-même clans F Abendzeitunij , puis une série d'ouvrages de Boïeklieu, Grétry, Nicolo. Pour se faire comprendre des chanteurs, il avait dû tout d'abord étudier l'italien. Il s'occupa bientôt

d'engager des artistes allemands capables de tenir des rôles d'opéra; il forma des chœurs exercés, fît enseigner la mimique aux interprètes et remplaça la direction traditionnelle au cembalo par le bâton de mesure.

Introduit dans un cercle littéraire, le Liederkreis, il se lia avec ses futurs collaborateurs, l'avocat Frédéric Kind (l'auteur du livret du Freischûtz), et Helmina de Chézy, qui lui fournit celui à'Eiiryanthe. A ce moment, Fr. Kind avait à Dresde un certain renom comme poète. Présenté à Kind, dans Tété de 1816, par un musicien de la chambre, le compositeur lui avait demandé un livret d'opéra. Kind qui savait à peine ses notes, dit-il, hésita d'abord; mais, une fois établi à Dresde, Weber insista vivement pour obtenir un livret. Après avoir parcouru romans, récits, nouvelles, contes populaires, Kind proposa au musicien le sujet du FreischïUz, tiré du Gespenter-Buch d'Apel et Laun. Kind n'eut peut-être pas l'initiative de ce projet, car, lors de l'apparition du livre, en 1810, Weber l'avait lu un soir, au château de Neuburg sur le Neckar, avec son ami Al. de Dusch, qui en avait aussitôt tiré un scénario. Seulement Weber, qui cependant n'avait pas été heureux jusque-là dans le choix de ses livrets, se refroidit pour le conte fantastique et préféra terminer Abu-Hassan.

Commencé aussitôt, le travail du poète fut vite achevé. Il avait écrit précédemment une Fiancée du Chasseur et l'utilisa. Il en garda le titre, qui alterna bientôt avec le Coup d'épreuve. Ce dernier avait l'avantage de mieux définir la pièce. Le livret terminé dans

les premiers jours de mars 1817, les amis du poète et du musicien furent convoqués pour en entendre la lecture.

Les occupations de Weber étaient multiples ; il devait assurer la direction normale du répertoire, les études des ouvrages nouveaux, composer au besoin des intermèdes pour les pièces de théâtre ; mais, en outre, son inspiration devait s'employer au service des fêtes de la Cour, commémorer par des chants de circonstance ou des pièces instrumentales, les jubilés, mariages, jours de naissance et autres anniversaires intéressant la famille royale.

C'est ainsi qu'en 1817 il écrivit deux Krànze (littéralement: couronnes) pour ÏAnnentag, c'est-à-dire pour la fête de deux princesses appelées Anne et, pour le mariage de Tune d'elles, Anna-Caroline de Saxe, avec le grand-duc héritier de Toscane, une cantate italienne, YAccoglienza, qui fut exécutée le 15 novembre 1817.

F. Kind rima pour Weber les textes de la Jubel Cantate, composée pour quatuor vocal, chœur et orchestre à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'avènement au trône du roi de Saxe, et de Natter and Liebe^ cantate pour deux ténors, deux soprani et deux basses, écrite pour la fête d'Auguste et exécutée au château de Pillnitz le 3 août 1818.

Weber composa, pour la fête du roi, une messe qui lui valut une bague et 200 ducats, et une autre messe pour ses noces d'or. A l'ocasion du mariage du prince héritier Frédéric, on devait représenter un opéra

allemand dont Kind ferait les paroles et Weber la musique. Cet ouvrage devait s'appeler Alcindor. Weber s'était retiré à la campagne, àHosterwitz, près de Pillnitz, sur l'Elbe, pour y travailler. Pendant le congé du comte Witzthum, il fut décidé en baut lieu que l'opéra allemand ne serait pas donné et qu'il serait remplacé par un concert. Les morceaux écrits par Weber devinrent inutiles. Quelques-uns furent replacés dans ses ouvrages ultérieurs, notamment dans Oberon.

Les amis du Liederkreis, les artistes du théâtre, des musiciens de passage à Dresde, Louis Spohr, le père de Mendelssohn, le fils [de, Mozart, venaient visiter à Hosterwitz, le ménage Weber qui les recevait sans façon ; on prenait des bains, on canotait dans le fleuve, on faisait des excursions dans la charmante [campagne des environs de Dresde. Kind était ^prié d'y venir entendre les morceaux récemment écrits pour le Freischûtz. Lina les lisait au piano, ou le compositeur lui-même les fredonnait de sa voix ruinée par l'accident de Breslau, fatiguée par les quintes de toux. Les deux collaborateurs imaginaient d'autres opéras ; ils songeaient à une Ida Munster, avec mise en scène du tribunal de la Sainte - Vehme, à la tragédie du Cid.

Devenue la femme de Weber, le 4 novembre 1817, Carolina Brandt, qui s'était fait remarquer par des qualités de grâce et de gentillesse dans les rôles de Zerline, de Cendrillon, avait renoncé au théâtre. Elle se révéla femme d'intérieur, excellente ménagère comme le sont la plupart des actrices allemandes. Aimable, préve-

liante, dévouée, elle fit le bonheur de son mari et sut l'attacher à son foyer. Un an après le mariage (le 22 septembre 1818) naquit une fille dont le roi et la reine de Saxe acceptèrent d'être les parrains ; mais elle mourut au bout de quelques mois.

De l'année 1819 datent quelques-unes des compositions importantes de Weber, la messe en sol pour le jubilé de mariage du couple royal, le trio pour piano, flûte et violoncelle, des pièces de piano: le Rondo brillant, la célèbre Aufforderung zum Tanz, la Polonaise en mi majeur, plusieurs lieder. Le comte Brùhl, intendant général de la Cour prussienne, lui ayant demandé un plan d'opéra inédit pour l'ouverture du nouveau Schauspielhaas ^ Weber lui soumit le sujet du Freischùtz qui fut aussitôt agréé.

Weber avait traité tout d'abord la scène initiale du second acte, dite des deux cousines et toutes celles où paraît Annette. Dans ce personnage de jeune fille alerte, gaie, rieuse, il voyait l'image de sa chère Lina. Pendant qu'elle était encore engagée à Prague, il la tenait au courant des travaux de Kind, lui disait son enthousiasme pour le Freischùtz ; il lui en avait soumis le manuscrit. Maintenant, à ses côtés, il poursuivait la composition de son ouvrage, mais avec de longs intervalles. La partition du Freischùtz fut terminée le 13 mai 1820.

Dans cette même année 1820, si féconde et si remplie, Weber avait commencé sur un poème de Th. Hell, un opéra-comique intitulé les Trois Pinto, qui resta inachevé, et, sur la demande du comte Briihl, composé des

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