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suaves, un coloris instrumental plus lluide <|ue dans le fantastique. Mendelssohn aurait-il évoqué musicalement les Elfes du Songe d'une Nuit d'été, Berlioz eût-il noté les chants et les danses des sylphes, les scherzi où voltige la Fée Mal), si Weber n'avait, avant eux, fait babiller et sautiller les esprits dociles à la voix de Puck?
Ujie autre remarque s'impose à propos à!Oberon. La partition décèle cette recherche de l'exotisme qui fait de Weber l'initiateur de la musique pittoresque. Gluck, dans un de ses ballets, emploie un thème russe. C'est un cas exceptionnel dans la musique d'opéra du xvnie siècle. Weber, dans Oberon, se sert au premier acte, pour la ronde des gardes du harem, d'un motif noté dans le Voyage en Arabie de Niebuhr ; il trouve la Danse turque du dernier finale dans YEssai sur la musique de Laborde, et les trois notes initiales de cette mélodie forment l'appel de cor qui résonne pour la première fois à la fin de la vision de Rezia. Pour ce conte d'Orient, l'artiste a recherché le coloris oriental, de même que, dans Preciosa, il avait employé la couleur espagnole, dans le Freischulz, pastiché une marche populaire bohème. Toute sa vie, et cela tient peut-être à son existence nomade, Weber aima l'exotisme en musique et nul n'a imité plus de musiques étrangères (italienne, française, russe, polonaise, anglaise, hongroise et chinoise), — Blaze de Bury l'a judicieusement observé, — que ce compositeur réputé si foncièrement allemand.
A en croire R. Wagner, il n'y eut jamais de musicien plus allemand que Weber; il le dit en termes lyriques sur la tombe où les cendres de Weber allaient être ensevelies : - - « Vois, maintenant l'Angleterre te rend justice, la France t'admire, mais seule l'Allemagne peut t'aimer; tu es sa chose, tu es un beau jour de son existence, une chaude goutte de son sang, une parcelle de son cœur. Qui donc nous blâmerait d'avoir voulu que ton corps devienne une parcelle de son sol, du sol de la chère patrie allemande? »
Certes Weber est de race allemande. Il est Allemand par ses aïeux, mais ses parents sont originaires de l'Allemagne du sud et de l'Autriche. Il naît à Eutin, mais c'est un pays du Holstein, c'est-à-dire à moitié danois, Ses voyages lui font visiter presque toute l'Allemagne, de Hambourg à Breslau et de Moorburg (sur le lac de Constance) à Berlin ; il n'en franchit les frontières que quatre ou cinq fois, ce qui est peu dans une existence aussi vagabonde que la sienne. Sa dernière excursion lui fait traverser la France pour aller vivre quatre mois en Angleterre. Mais il s'y trouve exilé; il y souffre du climat brumeux, il tend les bras vers les siens qu'il ne reverra plus... Il est allemand aussi par le tour de ses lieder, il l'est par son humour, il Test surtout par ses chants patriotiques qui enflammèrent l'ardeur nationale des Allemands régénérés après la guerre
de la Délivrance ; il Test plus encore par son Fretschûtz dans lequel il a su condenser l'essence même du caractère, du Gemuth allemand, l'exprimer sous la forme de mélodies populaires et faire vivre la fantasmagorie germanique.
Allemand par le caractère de son chef-d'œuvre, Weber Test aussi par son esthétique. Dès son arrivée à Dresde, en 1817, il écrivait dans 1 ] Abendzeitung : « Les Italiens et les Français se sont formé une conception de l'opéra dans laquelle ils se meuvent de-ci, de-là, satisfaits, mais non les Allemands... Où, chez les autres nations, tout est sacrifié à la jouissance sensuelle momentanée, l'Allemand entend créer une œuvre d'art d'ensemble en laquelle toutes les parties s'unissent harmonieusement en une beauté totale. Par suite, la disposition d'un bon ensemble est la première nécessité... »
Dans ces lignes assez vagues, les commentateurs allemands veulent voir le projet d'introduire au théâtre la synthèse des différents arts. Les rapports de Weber avecKind, sa correspondance avec Helmina de Chézy ont montré en effet qu'il avait cette intention et que, dans sa pensée, Euryanthe devait servir à réaliser « l'union des Arts-Sœurs1 ». Il aurait eu dès lors l'intuition de l'œuvre complexe dont l'édification laborieuse conduisit Wagner à la fondation de Bayreuth. Bien qu'il n'ait pu comme lui célébrer Exegi monumentum, il eut, aux yeux mêmes de son successeur, le mérite de créer un art allemand.
1 Kunst (art) est féminin, en allemand.
Weber est donc un précurseur de Wagner et le drame musical procède en partie de ses innovations dramatiques. Mais, outre ce continuateur génial, il a eu, toute une lignée de disciples. Ses œuvres théâtrales, le Freischutz surtout, ont servi de modèle à Marschner, à Lortzing, à Nicolaï, pour leurs opéras de demi-caractère, du moins dans l'emploi delà note populaire et humoristique. En dehors du théâtre, son romantisme, sa fantaisie impétueuse ont éveillé la fièvre d'un Chopin, d'un Schumann, d'un Liszt, au moins dans les formes renouvelées par lui, de la musique de piano. Des tempéraments plus calmes, ceux d'un Mendelssohn, d'un Hiller, d'un Stephen Heller, lui doivent, écrivait le pianiste Marmontel, « plus d'un contour de phrase, plus d'une construction de traits, brillants arpèges, développés ou brisés, accords stridents aux harmonies vigoureuses, aux timbres incisifs et mordants ».
Mais ce génie est-il aussi essentiellement germanique (jue ses compatriotes l'ont aftirmé ? Ont-ils le droit de le confisquer? Weber méprisait l'art italien, il haïssait la musique de Rossini et vitupérait Meyerbeer, son ami, pour avoir sacrifié à la mode du jour, et cependant il écrivait de Dresde à Gansbacher : « L'art n'a point de patrie; tout ce qui est beau doit nous être précieux, quels que soient le pays et le sol qui l'ont fait naître ! » S'il ne montra pas cet éclectisme à l'égard des opéras italiens, qui avaient d'ailleurs Morlacchi pour introducteur, il fut accueillant aux opéras-comiques français. Ce compositeur qui détestait la France, qui devait
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glorifier les défaites de Napoléon, dédiait au roi Jérôme de Westphalie son Ouverture à plusieurs instruments et six valses h Marie-Louise, impératrice des Français, donnait tous ses soins aux œuvres de Cherubini, de Méhul, de Nicolo, de Boïeldieu ; non content de les avoir montées, il en appréciait publiquement les mérites et les signalait dans la presse.
L'étude même qu'il en avait faite avait dû exercer une inlluence heureuse sur son talent. Peut-être y avaitil gagné des qualités de concision, de clarté, un sens de l'effet direct et dramatique, qui font trop souvent défaut à ses compatriotes. Dans son œuvre la plus romantique, le tableau de la Fonte des Balles, l'adaptation de la description musicale aux incidents de l'action fantastique est d'une précision extraordinaire. Chaque épisode est peint d'une touche brève, rapide, saisissante.... L'ardeur fougueuse du tempérament de Weber, la vivacité spirituelle de ses rythmes, la couleur et la légèreté de son instrumentation, étaient faites également pour conquérir le public français.
Weber, qui n'en méprisait pas le suffrage, n'eût pas refusé de composer un ouvrage nouveau pour notre Académie royale de musique. Ce n'est pas lui qui eût écrit dédaigneusement, comme Wagner: — « Qu'aurais-je fait d'un succès à Paris? » Au contraire, il se montra fort sensible à l'accueil bienveillant qu'il y reçut dans le monde musical et s'il s'indigna des procédés d'un Castil- Blaze qui s'appropriait sa musique et en tirait profit sans sa permission, c'est qu'il aurait voulu la présenter
lui-même dans son intégrité aux suffrages des Parisiens.
Bien que fondée sur le Freischûtz, la vogue soudaine de Weber avait passé le Rhin; la nouveauté de ses inspirations séduisit les nations étrangères dès qu'elle leur fut révélée. Je n'ai pas besoin d'insister sur les succès de Weber à Londres. En France, il y eut deux périodes dans la propagation de l'œuvre de Weber. La première va de 1824 à 1841. EUe débute par l'apparition du Freischûtz, introduit à FOdéon en 1824 par Gastil- Blaze, sous le masque de Robin des Bois. Successivement, plus ou moins défigurés, on entend au même théâtre, Preciosa, une partie d'Euryanthe , qui devait être mise en scène à l'Opéra en 1831 ; puis de 1829 à 1831, la troupe allemande de Rœckel vient donner aux Italiens des représentations d'ouvrages allemands et notamment de ceux de Weber, avec le concours de la Schrœder-Devrient. Bélanger traduit quelques lieder , Legouvé les morceaux de chant de Lyre et Glaive; enfin le Freischûtz entre à l'Opéra, accru d'un ballet et alourdi des récitatifs de Berlioz. Moins altéré dans l'adaptation de Caslil-Blaze qu'on ne l'a écrit, le Freischûtz créa chez nous le courant musical romantique. « De cette partition, toute bouleversée qu'elle fût, il s'exhalait un arôme sauvage » qui ravissait Berlioz et pour l'étrange fantasmagorie de l'opéra allemand, tout Paris délaissa les solennités monotones de la tragédie lyrique.
La singularité de la pièce de Kind exerça certainement une influence sur le choix des sujets traités par
les librettistes. Scribe met une histoire de revenant dans la Dame blanche, Mélesville une statue animée dans Zampa, Rossini s'éprend de la couleur alpestre el de la poésie allemande avec Guillaume Tell; Meyerbeer place Robert le Diable entre le mauvais génie, Bertram, qui est à la fois Caspar et Samiel, et Alice, son ange gardien, qui joue le rôle de la pieuse Agathe. Il introduit dans son œuvre une scène fantastique nocturne, mais, au lieu de faire apparaître un sanglier, des chasseurs et des chiens, comme il écrit pour l'Académie royale de musique, ce sont des ballerines qu'il dépouille du linceul des nonnes, pour leur faire jouer une scène de séduction.
Ce n'est pas seulement dans la poétique de l'opéra que les œuvres de Weber amenèrent une transformation. Elles infusèrent une vie plus intense aux récits, hachés d'accords plus stridents et moins prévus, fournirent aux musiciens une langue nouvelle, des allures scéniques plus rapides, plus nerveuses, des modulations plus neuves. Meyerbeer vit tout de suite le parti qu'il pourrait en tirer au point de vue dramatique et Robert le Diable témoigne de cette étude du style et des formes de Weber; mais l'auteur ne prit guère à son émule que des rythmes et des procédés d'instrumentation. Cette langue, Berlioz, fanatique admirateur du Freischùtz, l'emploiera. Le romantisme assez niais des Francs Juges s'inspire du romantisme allemand, et si neuves que soient les Huit scènes de Faust, Berlioz, en 1828, ne les aurait pas conçues aussi dégagées des influences
d'école, si Weber ne lui avait apporté la révélation d'un art nouveau. Quant à Hérold, il a peut-être un peu subi l'influence de Weber ; mais la comparaison classique entre l'auteur de Zampa et celui d' Euryanthe semble fondée plutôt sur leur ressemblance physique et sur leur fin prématurée que sur des analogies musicales. Les opéras de Weber eurent un renouveau de succès quand le Théâtre Lyrique les monta dans la période de 1855 à 1859. Sous les directions Perrin et Carvalho, on vit sur cette scène Robin des bois (1855), auquel, en 1866, devait être substitué, par des traducteurs nouveaux, le Freischùtz authentique ou à peu près; Obéron et Euryanthe (1857), Preciosa (1858), Abou Hassan (1859). Moins imbus que leurs prédécesseurs de l'influence italienne, les compositeurs français de la génération contemporaine trouvèrent dans Fœuvre de Weber des formules dramatiques et des recettes pour les scènes de féerie. L'auteur de Maître Wolfram, de la Statue, montre dès ce temps cette pratique assidue du style de Weber qui deviendra obsédante dans Sigurd. Gounod lui-même, pour créer le pauvre tableau symphonique du Rhône dans Mireille, fait appel aux procédés weberiens. Comme c'est aussi le temps où les œuvres de Weber faisaient fureur au concert, leurs élans passionnés, chaleureux, enfièvrent la musique des Lalo, des Saint-Saëns, des Bizet. A la fin même du xixe siècle, on verra un Chabrier s'inspirer, dans ses Pièces pittoresques pour piano, des caprices rythmiques de Weber, un d'Indy dépeindre les emportements d'un
Max Piccolomini et les tendresses d'une Tliecla avec des formes mélodiques en lesquelles le ressouvenir de Weber est encore accusé par la couleur de l'instrumentation.
C'est que, si Weber ne possède pas la nature harmonieuse d'un Mozart ou la profondeur d'un Beethoven, si même il n'égale pas L. Spohr, son contemporain, pour l'élégance harmonique, il est animé d'une flamme, enivré d'une sève de jeunesse qui le rend cher aux tempéraments jeunes et ardents. Ces dons naturels ont suppléé aux lacunes de son talent, plus instinctif que formé par la discipline scolastique.
On a dit de lui : « Weber, c'est le Freischùtz. » Sans doute, mais si le Freischùtz résume Weber, tout Weber n'est pas dans le Freischùtz. Il est bon de connaître ses autres œuvres. On aperçoit alors que rarement un musicien a projeté plus fidèlement son image dans sa musique. Maladif, nerveux, impressionnable, de cet état physique provient sa mélancolie, la teinte sentimentale ou l'accent fébrile de telle ou telle page de son œuvre. Son ardeur au plaisir, son insouciance, son humour enclin à la gaminerie se reflètent dans la verve, la légèreté bondissante, les caprices de ses rythmes. De son père, l'ancien officier, le gentilhomme vaniteux, il tient peut-être sa nature chevaleresque, son impétuosité juvénile et sa mobilité d'esprit; de sa mère, son fonds religieux, son mysticisme et « les principes qui furent les soutiens moraux de sa vie ». Ils s'affirmèrent dans
sa ferveur patriotique, dans la création du personnage de l'Ermite, dans les fortes scènes à'Euryanthe, dans la verdeur robuste des sonates, dans les chœurs d'hommes de Lyre et Glaive. Ces qualités natives se développèrent grâce à la vie de famille, à la conscience avec laquelle il remplit ses devoirs de kapellmeister.
Tendre époux, bon père, Weber fut dévoué aux siens jusqu'à l'héroïsme. Malade au point qu'il passa l'année 1824 presque sans pouvoir travailler, il accepte de composer pour l'Angleterre et d'y conduire un opéra nouveau. Ayant hâté sa fin par un long et pénible voyage, dont la fatigue s'accroît pour lui des répétitions, des concerts, des invitations dans le monde, il rassure sa femme par des lettres optimistes et enjouées, bien qu'il se sente perdu. Sa volonté, qu'il soumet docilement à la volonté divine, triomphe des défaillances de son tempérament, de ses crises de marasme, des affres de la phtisie et il meurt à trente-neuf ans, épuisé, après avoir donné l'exemple de l'énergie et de la virilité dans l'infortune.
Quant à son œuvre, si les créations grandioses d'un successeur génial l'ont momentanément éclipsée, elle est d'un art trop spontané, trop sincère, elle possède un don de vie trop intense pour périr. La devise inscrite dans l'écusson de la famille Weber, placé sur la maison du compositeur à Eutin, n'est-elle pas : Resurgam ?