INTRODUCTION L'HOMME WILFRID LAURIER
Grand, droit, mince et maigre ; figure pâle et maladive, cheveux châtains, abondants et à demi bouclés ; physionomie douce et sérieuse qu’un certain air de mélancolie rend sympathique ; manièressimples, délicates et réservées qui commandent le respect ; voix douce et sonore.
Caractère élevé, paisible, franc et indépendant, nature d'élite portée vers le beau et le bien, aimant la justice et la vérité.
Esprit droit, large et lumineux, jugement sain. calme et profond, imagination suffisante, mémoire excellente.
L’orateur parlementaire le plus remarquable que possède, à l'heure qu’il est, le Bas-Canada. D’autres peuvent avoir une éloquence plus brillante, plus
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imagée et plus entraînante ; il n’a ni la voix, ni le geste, ni la passion du tribun ; son tempérament ‘ comme sa nature se refusent à ces mouvements impétueux, à ces inspirations énergiques que l’on remarque chez certains hommes. Iln’a pas l'énergie de Frtchette, la chaleur de Chapleau et la parole nerveuse et fleurie de Chauveau, mais il a plus que nos orateurs distingués le ton, la méthode, l'élévation d'idées, la justesse de raisonnement, lafpureté de diction et l’élé-
gance de langage qui constituent l’orateur parlementaire. è
On compare souvent l’éloquence au torrent qui se précipite avec fracas, ou au gazouillement du ruisseau qui coule à travers des prés fleuris.
La parole de M. Laurier ne ressemble ni à l’un ni à l’autre ; on pourrait plutôt la comparer aux eaux pures et limpides des grands fleuves qui arrosent notre pays.
L'équilibre des facultés intellectuelles de M. Laurier produit chez lui cette parole mesurée qui le distingue et sied au parlement.
Son éloquence vient plutôt de l'esprit que du cœur ; sa raison ne se laisse jamais égarer par l’imagination ou la sensibilité. Aussi, rarement il touchera les cœurs, mais il convaincra les esprits et sera l’orateur favori d’un auditoire instruit.
Laurier a l'esprit philosophique nécessaire à l’orateur ; il ne parle pas une heure sur une virgule comme certains avocats, et ne se perd pas dans les nuages à la façon des poètes ; non, d’un coup d’œil, il embrasse tous les côtés d’une question, y découvre le principe dominant et en tire une suite de raisonnements qui s’enchaînent, d'arguments serrés dont il tempère la sècheresse par des pensées nobles, des réflexions saisis-
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gantes. Toujours maître de sa pensée, il ne dit que ce qu'il veut, et il le dit sans efforts d'esprit, de voix ou de geste, sans jamais hésiter. Sa parole est si simple, si naturelle, son débit si facile, ses pensées si vraies, qu'il semble qu’on pourrait tous en faire autant. C’est précisement le mérite des grands orateurs, de M. Thiers par exemple, de paraître dire ce que tout le monde croit avoir déjà dit ou pensé.
On n'arrive pas à cette perfection sans étude ; traiter des questions difficiles, de manière à les faire comprendre de tout le monde, demande une lucidité, une pénétration d'esprit que peu d’hommes possèdent, et une grande puissance de raisonnement.
M. Laurier a l’avantage d’être né orateur, mais il a le mérite d’avoir cultivé ce don magnifique de la nature et de l’avoir respecté, d’avoir compris que l'orateur doit être un honnête homme, un homme de bien.
On s'aperçoit en l’écoutant que la parole chez lui est l'écho d’une âme convaincue, d’un esprit droit et d’un cœur bien fait. Et cette impressiun qu’il produit sur son auditoire constitue la plus grande et la meilleure partie de sa force et de son mérite.
M. Laurier est né le vingt novembre mil huit cent quarante-un, à St-Lin, paroisse paisible et modeste qui pensait peu, alors surtout, à produire des orateurs et des hommes d'Etat. Il est fils de M. Carolus Laurier, arpenteur. Il entra au collège de l'Assomption en 1854 et y manifesta de bonne ,heure ses aptitudes littéraires rt oratoires. C’était l’orateur populaire du collège, et le rédacteur des adresses de circonstance.
Laurier était un bon élève, sérieux et bienveillant, estimé de ses maîtres et de ses camarades, et remar-
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quable dès ce temps-là par cette politesse et cette délicatesse qui le caractérisent. Il obéissait généralement au règlement, mais il se fit punir quelquefois pour être allé sans permissivun entendre plaider à la Cour du village ou écouter des orateurs politiques. Sa vocation s’affirmait en dépit du règlement.
Ses études finies, il vint à Montréal étudier le droit sous M. Rodolphe Laflamme, député de Jacques- Cartier. Sa vie d'étudiant ne fut pas orageuse et dissipée comme celle de beaucoup de jeunes yens qui s’imaginent, qu’une fois sorti du collège, il ne leur reste plus rien à apprendre.
I! fut admis au Barreau en 1864 et pratiqua deux ans à Montréal. C'était le temps où tout le monde se mettait avocat, où le talent ne suffisait pas pour faire son chemin rapidement. Laurier d’ailleurs commença bientôt à sentir les atteintes de la maladie qui inspira pendant longtemps des craintes à ses amis. Ces raisons l’engagèrent à quitter la ville en LS66 pour aller s'établir à Arthabaska et prendre la rédaction du Défricheur à la place de M.J.-B.-Eric Dorion, ‘l'Enfant terrible,” qui venait de mourir.
Le Défricheur cessait de paraître quelques mois après, et Laurier avait le bon esprit de se livrer exclugivement à sa profession. Ilse fit en peu de temps une réputation d'avocat qui lui donna de l'argent et s’acquit une popularité qui le faisait élire pour la Chambre lucale en 1871 par une majorité de 1000 voix contre M. Hemming.
On se rappelle l’effet que produisit sa parole au Parlement, et les applaudissements qu’elle souleva même parmi ses adversaires. On couvrit de fleurs les débuts du jeune orateur, et vn salua de tous côtés cette étoile naissante.
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Aux dernières élections générales pour la chambre fédérale, il s’est présenté contre M. Tessier et a réussi à se faire élire
Appelé à seconder l’adresse en réponse au discours du Trône, il se plaça du premier coup au premier rang des orateurs du parlement fédéral. Tla peutêtre trop cédé en cette circonstance au désir de plaire à la majorité de la Chambre, en exprimant des idées qui ne s'accordent pas tout-à-fait avec l'opinion qu'il a souvent exprimée en faveur de l'indépendance.
Les députés anglais n’eurent qu’une voix pour louer le talent de M. Laurier, mais ils furent bien plus émerveillés quand ils l’entendirent prononcer en anglais son magnifique discours contre l'expulsion de Riel. M. Laurier a déployé avec éclat dans ce discours la justesse de raisonnement, la puissance de -dialectique et toutes ces éminentes qualités oratoires que nous avons signalées.
M. Laurier parle l'anglais aussi faollethqnt que le français ; c’est un avantage précieux destiné à lui donner üno influence considérable dans une champre presque toute anglaise.
Laurier est donc l’un des hommes les plus remarquables que l’avenir nous réserve. Le Bas-Canada a raison de compter sur lui, il ne trompera pas les espérances patriotiques que ses débuts éclatants ont fait naître, car Son caractère est au niveau de son intelli-
gence.
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