MESSIEURS
Il faut bien en croire le témoignage de ses yeux, mais il faut le témoignage de ses yeux pour le croire.
Nous sommes réunis ce soir, sur l'invitation d’un journaliste libéral qui nous reçoit ici, à Montréal, dans ses meubles et dans son immcuble, Oui, il ne faut rien moins que le témoignage de ses yeux pour croire à un fait si insolite dans la presse libérale de notre race en ce pays.
Ceux qui savent que, jusau’à la fondation de la Patrie par M. Beaugrand, la presse libérale n’a existé en cette ville qu’au muyen de sacrifices sans cesse renouvelés ; ceux qui se rappellent les saignées auxquelles il fallait recourir pour conserver la vie au Pays, au National, ceux-là s’étonnent au moins autant qu’ils se réjouissent du succès de M. Beaugrand ; il faudrait encore plus le remercier. Ila rendu au parti libéral un service signalé. Il a prouvé qu’il est possible, non seulement de publier, mais de publier avec profit pour soi-même, un journal libéral de langue française.
On avait cru jusqu'ici que, dans ce pays, où l’instruction est encure peu répandue, un journal de langue
française ne pouvait se maintenir qu'au moyeu de subventions officielles et de faveurs ministérielles ; et, comme le parti libéral a toujours combattu ces moyens, au pouvoir comme dans l’opposition, on avait cru que les journaux du parti ne pouvaient exister que par la
énérosité des amis de la cause, Encore une fois, M.
eaugrand a rendu un service signalé au parti libéral. Il a donné le coup de grâce à une notion humiliante: il a montré que dans la population elle-même se trouvent les ressources les ls profitables et les plus sûres du journalisme.
Le succès de M. Beaugrand dénote assurément des aptitudes spéciales et des talents administratifs de premier ordre.
Les temps cependant sont changés. Le journalisme libéral dans notre province a aujourd’hui plus de latitude, plus d’espace qu’il n’en avait à une époque encore tout près de nous. Je doute que M. Beaugrant lui-même, s’il avait publié le Pays ou le National, eût pu nous recevoir de la manière et dans les conditions qu'il nous reçoit ce soir.
L'étude de ces mutations sociales, qui rendent aujourd’hui possible un succès impossible il y a quel: ques années, aurait pu fournir un excellent sujet de conférence. Ce sujet m’eût entraîné dans le domaine le plus irritant et peut-être le plus délicat de la poli: tique. Si M. Beaugrand le permet, je le réserverai pour une autre occasion. Aujourd’hui, je me propose de sortir de la politique ; peut-être ne parviendrai-je pas à m’en éloigner beaucoup.
Je me propose de vous parler de la vie parlementaire. Je n’entends pas vous parler de la vie publi que ; celle-là est assez connue. Pendant les trois mois que dure la session, ce qui s’y fait, ce qui s’y dit est chaque jour publié, commenté, critiqué, approuvé, blâmé, par toutes les voix de la publicité moderne. Je n'aurais rien à dire sur ce sujet que tout le monde ne sache déjà. Mais il y a un autre aspect à la session ; il y a cet aspect intime que la presse dédaigne, qui ne peut être observé que sur les lieux et qui peut avoir aussi des enseignements ; c’est cet aspect que je veux mettre sous vos eux.
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Il n’est peut-être pas hors de propos, tout d’abord, de dire un mot de la capitale, C’est un sujet délicat}; je n'en voudrais pas dire du mal, mais il est difficile d'en dire du bien. Ottawa n’est pas une belle ville, et ne semble pas destinée à le devenir. Il s’y trouve cependant un endruit d’une grande beauté : c'est le site des palais législatifs, formé par un cap qui surgit du lit de la rivière, à quelque distance des chûtes que lesrécits de tous les voyageurs depuis Champlain ont rendues célèbres.
C'est là, cependant, lu seule beauté naturelle d'Ottawa. En arrière du cap, le sol s'enfonce et s'étend dans une plaine monotone, sous un horizon plat qu'aucune ligne ne vient briser.
Les palais législatifs sont de style gothique et au dire des connaisseurs, ils trouveraient place dans la meilleure architecture d'Europe. Ils sont certainement d'un admirable effet, soit qu’ils nous apparaissent inondés par l’éclatante lumière d’un soleil d'été, soit que vous les aperceviez dans une sombre nuit d'hiver, éclairés de l’intérieur par les flots de lumière qui s'échappent, en arabesques capricieuses, de leurs mille fenêtres ogivales.
Malgré leur inconstestable beauté, ces édifices sont mal adaptés à l’objet auquel ils étaient destinés. Le style gothique, admirable à l'extérieur, est toujours sombre et froid à l’intérieur ; ce style convenait mal à ungenre d’édifices où l’air et la lumière auraient dû circuler avec le moins d'obstacles possibles. Comme le disait M. Mackenzie, un jour, ces édifices eussent été parfaitement adaptés à un couvent de moines, mais jamais à une assemblée législative.
C’est là qu’une fois l’année se réunissent le Sénat et les Communes du Canada.
C’est toujours pour Ottawa une grande affaire que l'ouverture du parlement. Toute la population de la capitale est en émoi, mais elle n’a pas le monopole de l'émotion. La ville est envahie par une foule de curieux venus de toutes les parties du pays.
Les cérémonies officielles sont annoncées pour trois heures de l'après-midi. Dès onze heures du matin,
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la foule commence par faire irruption sur la place; àtrois heures elle a tout envahi. En 1879, dès dix heures du matin, les portes des galeries du Sénat étaient assiégées par une foule anxieuse de voir de près la princesse Louise.
Du reste, ces cérémonies d'ouverture ne manquent pas de grandeur, et elles sont certainement curieuses à observer.
Ces vieilles coutumes, ces solennités antiques, implantées d’un autre monde dans notre milieu démocratique et moderne, et qui relient le moyen-âge À notre époque contemporaine, vous ouvrent toutes les pages de l’histoire, depuis le jour où Guillaume le Conquérant débarqua sur les côtes d'Angleterre, jusqu’au jour où une princesse royale, issue du sang de Guillaume, vint prendre sa place dans ces vieilles cérémonies transportées par le conquérant de Normandie en Angleterre, importées d'Angleterre sur ce continent, au sein d’une population dont une grande partie se trouve elle-même détachée du pays qui fut le berceau de Guillaume le conquérant.
C’est dans la salle du Sénat que 3e rend le gouverneur. Cette salle est très belle. Elle est de mêmes dimensions et de même architecture que celle des Communes, mais les draperies et l’ameublement sont d’un excellent goût, et lui donnent un cachet qui manque complètement à la chambre des Commuues. Ce jour-là la salle du Sénat est resplendissante. Les dames sont admises sur le parquet ; elles y viennent en grande toilette ; les juges de la cour suprême y sont dans leurs robes écarlates bordées d’hermine; les ministres en habit galonné. Je n’admets pas cependant que ces robes éclatantes et ces habits galonnés soient à ma convenance. Je préfèrerais pour ces juges la robe de soie ordinaire, sévère, et qui ne manque pas de dignité. L’habit galonné peut convenir à Westminster ; mais dans ce pays démocratique, le simple habit noir est incontestablement d’un meilleur effet. J'ai déjà dit que la cérémonie est pour trois heures, et entre l'heure officielle ét l'heure pratique, les vieux sénateurs essaient quelque innocente /lirtation avec leurs gracieuses invitées.
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Enfin le gouverneur a pris siège sur le trône : il est arrivé au milieu d’acclamations enthousiastes qui ne font jamais défaut, Il désire la présence de ses
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Et pendant ce ui que font les fidèles Communes? N'ayant rien à faire, elles se livrent à un beau tapage.
Les hommes même les plus sérieux, même les Anglais, ne sont après tout que de grands enfants.
Rien ne ressemble à une école comme le Parlement. Rien ne ressemble à la rentrée des classes comme l'ouverture de la session. Malgré les dix mois de réclusion qui doivent s’en suivre, la rentrée des classes est un jour gai. Ilen est de même du jour d'ouverture de la session. La joie bruyante de nous revoir, les poignées de mains sans cesse renaïssantes, les plaisanteries plus ou moins spirituelles, tout cela se retrouve au Parlement, absolur ent comme à l’école, le juur d'ouverture.
Mais voici trois coups frappés à la porte de la salle. Le sergent d'armes va voir ce que c’est, tout comme s’il ne le savait pas d'avance. Il revient grave, solennel, annoncer à l’orateur qu’il y a, à la porte, un messager du Sénat. L'or ateur, non moins grave, non moins solennel, ré pond qu'on fasse entrer le messager.
Le messager Rs C’est l’huissier à la verge noire, le principal oflicier du Sénat. Il vient annoncer que le gouverneur-général désire la présence des Communes dans la salle du Sénat, Avant d'ouvrir! la bouche, il a fait neuf pas coupés par trois révérences ; ayant délivré son message, il refait à reculons neuf autres pas, coupés par trois autres révérences; puis il pirouette sur les talons et disparaît, invariablement accompagné de formidables battements de mains qui viennent de tous les côtés de la salle.
John Bull semble prendre un plaisir toujours nouveau À voir faire ces révérences par un homme payé pour les faire. La même remarque se répète chaque année: Well, it is worth the money.
Alors, comme de vrais moutards, les députés se précipitent à la salle du Sénat. Ce quitles préoccupe
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le moins cependant, c’est d'écouter le discours de Son Excellence. Ils laissent ce suin à l’Orateur qui, lui, s’en acquitte religieusement.
Je viens de dire Orateur en parlant du président de la Chambre des Communes. Je n’ignore pas la longue controverse qui a eu lieu dans la presse sur la manière de rendre en français le mot anglais Speaker,
Je n’ai pas l’intention de me mêler à cette controverse; je n’ai pas envie d’ajouter à la liste no mbreuse des zoïles auxquels notre pays a déjà donné naïssance, C’est prodigieux ce que nous avons de critiques littéraires, quand nous avons si peu de littérature!
Malgré tous les zoïles, je n’en persiste pas moins à traduire le mot Speaier par le mot Orateur. Traduire Speaker par président, cela rappelle ce que, jadis, au temps ou j'étais ici étudiant, l’on attribuait à un avocat éminent, qui, trouvant dans une lettre le mot by and-by, soutenait mordicus que cela voulait dire demain,
La raison que l’on donne pour traduire le mot Speaker par le mot président, c’est que ce serait un contre-sens de l’appeler Orateur, puisqu'il ne prend pas part aux débats, puisque ses fonctions sont de présider la chambre. On ne réfléchit pas que, si c'était un contre-sens en français de dire Orateur, ce serait également un contre-sens en anglais de dire Speaker. Les Anglaise ont dans leur langue l'équivalent absolu de notre mot président, c’est le mot president ; et s'ils ne s’en servent pas pour désigner celui qui préside la Chambre des Communes, il doit y avoir une raison pour cela.
J’ai remarqué que ces affectés de purisme qui persistent à appeler l’Orateur président sont générale ment de ceux qui font grand apparat de principes, et qui anathématisent systématiquement la France moderne.
J'en conclus que ceux-là doivent au moins avoir lu les bonsauteurs du siècle de Louis XIV. Ils savent qu’à toutes les pages il y est question du souverain de ce qui était alors le duché de Bavière et que cependant on ne le nomme jamais le duc, mais l'électeur de Bavière.
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Aux yeux de nos critiques, n’y aurait-il pas aussi un contre-sens à désigner le souverain d’un duché par ce titre d’électeur ? La raison en est que le souverain du. duché de Bavière était en même temps (lecteur du Saint Empire, et cette qualité l’emportait sur l’autre. Il y avait en Allemagne, sous l’ancienne organisation de l’Empire, une foule de principicules qui, comme le duc de Bavière, avait le titre d’électeur, et dont c'était le principal titre.
Ce titre d’électeur en imposait beaucoup dans l'Allemagne d'autrefois ; aujourd’hui encore le mot seul en impose, s’il faut en croire la bonne plaisanterie que Henry Labouchère a dernièrement essayée sur ces bons Allemands, et que ces bons Allemands, peu habitués à la plaisanterie, ont avalte sans s'en douter. Arrivant dans je ne sais plus quelle ville d'Allemagne le directeur du Zrulh, écriv.t na sistralement dans : régistre de l’hôtel : Henry Labouchère, électeur de Aiddlescæ.
Je ne sais si c'est par suite de réminiscences historiques, ou si c’est par suite d’une admiration exagtrée pour le régime parlementaire que M. de Bismarck ne concède toujours que d'une main parcimonieuse aux sujets du roi Guillaume, mais il est certain que ce titre d'électeur vaiut à M. Labouchère, une foule de petites douceurs, que les aubergistes du pays des milliards ne sont pas dans l’habitude de prodiguer aux voyageurs.
Siles Anglais donnent le titre d’orateur au président de leurs assemblées législatives, il y a aussi une bonne raison pour cela, c’est que le président de la Chambre est en même temps l'interprète auprès du souverain du corps qu'il préside. Il parle pour les députés. He is their speaker,
Ainsi, suspusez que nous sommes au lendemain d'une élection générale, La Chambre des Communes v’a pas encore d’orateur. Les députés se sont rendus à la salle du Sénat, pour entendre le discours d’ouverture, mais Son Excellente leur fait intimer qu'il ne juge pas à propos de faire connaître les causes pour lesquelles il a convoqué le parlement jusqu’à ce que les Mu aient élu un orateur.
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