‹ Wilfrid Laurier [microforme]Chapitre 10 sur 11 · CRE · texte numérisé non relu

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comme vous avez traité le peuple du Bas-Canada depuis les quarante dernières années, et, bientôt, dans tous ces territoires vous aurez le contentement, la paix et l'harmonie où règnent aujourd’hui la discorde, la haïne et la guerre, au grand détriment du pays.”

A la session suivante, c’est-à-dire après la rébellion et après l’exécution de Louis Riel, M. Laurier prit la parole sur la motion de censure proposée par M. Landry, déput: de Montmagny.

“Je prétends, disait-il,quele gouvernementreste convaincu de n'avoir reconnu leurs droits que de- vant la révolte, et nôn-pas devant leurs justes réclamations, et que (g 'est lui qui les a conduits à la | rébellion. Voilà mon opinion, telle que.je lai déjà exprimée ailleurs. Dans cette circonstance j'ai fait appel, comme je l'avais fait à tous les amis de la hberté, à tous ceux qui pendant vingtcinq ans ont senti battre leur cœur chaque fois qu’une lutte s’est engagée pour la liberté dans un coin de l’univers ; pour les Italiens lo”-qu'il ont délivré leur pays du joug de l'Autriche ; avec les Américains dans la lutte gigantesque qu'ils ont livrée pour conserver l’unité nationale ; avec les Mexicains dans. leurs efforts cocronnés de succes pour résister à la domination étrangère que l'émpereur des Français voulait leur imposer ; avec les Français eux-mêmes, dans leurs tentatives généreuses, quoique souvent mal dirigées,

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pour obtenir pour eux-mêmes la liberté et le gouvernement responsable ; avec les populations du Danube, lorsqu'elles voulurent se débarrass: » de l'oppression dégradante dés Turcs ; et lorsque enfin — enfin — une partie de nos compatriotes prirent les armes pour revendiquer des droits qu'on méconnaissait, des droits auxquels on rendit justice dès qu’on les revendiqua avec des balles. Ceux-là, est-ce que nous n’aurons aucune sympathie pour eux ?

‘“ Bien que ces hommes eussent tort ; bien que la rébellion dût être réprimée ; bien qu'il fût du devoir du gouveruement canadien d'affirmer son autorité et de venger la loi, je demande à tout ami de la liberté s’il ne sent pas dans son cœur quelque chose de plus fort que tous les raisonnements, qui lui dit que ces hommes sont excusables ? ”

La péroraison de ce grand discours revêt un.

tel caractère de mélancolie qu'il donne au langage de Laurier un nouveau degré de profondeur et d’éloquence. C’est en ces termes qu'il réclame l'amnistie pour les prisonniers métis :

‘ Mais aujourd’hui, pour ne pas parler de ceux qui ont perdu la vie, nos prisons sont remplies d'hommes qui désespérant de jamais obtenir

justice au moyen de la paix, cherchèrent à l'obtenir par la guerre, qui désespérant d’être jamais traités comme des hommes libres, entreprirent Le se.protéger eux-mêmes plutô: que d’être trai-

tés comme des esclaves. Ils ont beaucoup souffert, ils souffrent encore, leurs sacrifices ne resteront pas sans récompense. Leur chef est dans la tombe ; ils sont en prison, mais ils peuvent de là, voir que cette justice, cette liberté qu'ils ont demandée en vain, s’est enfin levée sur leur pays. Leur sort fait bien ressortir la vérité de l’invocation de Byron à la liberté, dans l'introduction au prisonnier de Chillon :

‘ Eternal Spirit of the chainless Mind !

Brightest in dungeons, Liberty, thou art !

For there thy habitation is the heart—

And why thy sons to fetters are consigned—

To fetters and the damp vault’s gloom—

Their country conquers with their martyrdom.”

. ** Oui, leur pays a triomphé avec leur martyre, Ils sont en prison aujourd’hui, mais les droits pour lesquels ils combattaient ont été reconnus. Nous n'avons pas encore le rapport de la commission, mais nous savons que plus de deux mille réclamations, que l’on avait si longtemps niées, ont enfin été réglées. Et il y à plus—plus encore. Le discours du trône nous dit que ces territoires vont enfin obtenir d’être représentés au parlement. La gauche de cette Chambre a longtemps combattu, mais en vain, pour obtenir justice. Elle ne pouvait venir alors, mais elle est venue après la guerre ; elle est venue comme la dernière conquête de cette insurrection. Je repète que leur pays a triomphé avec leur martyre, et, si nous considérons ce seul fait, il y

avait une raison suffisante, indépendamment de toutes les autres, pour montrer de la clémence à celui qui est mort et à ceux qui vivent.”

Ces quelques extraits font voir la supériorité de M. Laurier sur les orateurs des deux partis. Sur les questions les plus abstraites, il sait relever le débat par des considérations qui dénotent une haute culture et un dilettantisme réel. Il suffira de dire que cette supériorité s’est tellement affirmée qu'en 1887, lorsque M. Blake dut se retirer du combat, c’est à notre éminent compatriote qu'il confia le commandement de l’opposition libérale. |

Fatigué d’une lutte sans trève ni merci, miné par la maladie, M. Blake offrit sa démission comme chef du parti libéral vers la fin de la session (le 1887. A un caucus tenu vers le même temps, dans la chambre No 8, M. Laurier fut choisi comme /euder en remplacement de M.

Blake. La proposition fut faite par sir Richard

>artwright et elle fut appuyée par l’hon. M. Miils. Tous les libéraux appuyèrent ce choix, à une

exception près, celle de l’hon. M. Laurier lui-:

même. L'unanimité des libéraux anglais en cette circonstance est une réponse éloquente aux accusations de fanatisme et de bigoterie portées contre eux. L'opposition, par ce choix, a proclamé à la face du monde que, dans les rangs du . . ?

parti de la Réforme, le nom de la province d’où l'on sort, non plus que la nationalité ou la reli-

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gion d’un homme, ne sont jamais considérés comme un obstacle à son avancement.

‘ Ce fait seul, dit M. David, démontre non seulement la libéralité et l'esprit de justice des libéraux anglais, mais encore la popularité et le mérite de M. Laurier. Un grand parti qui renferme tant d'hommes de talent ne se serait pas incliné devant un Canadien-français médiocre, incapable de faire honneur à une position élevée.”

M. Laurier hésita longtemps avant d'accepter le poste de chef du parti libéral. ‘ Vous avez eu la bonté de me féliciter du choix fait de ma personne comme chef du parti libéral,” disait-il à ses amis de Mégantic, après la session de 1887. Je le déplore et vous tous aussi vous devez déplorer l'événement funeste qui a privé le parti des services de M. Blake. C’est une perte irréparable pour le Canada et pour le parti libéral. C’est avec répugnance que j'ai accepté cette place que je n'ai ni désirée, ni demandée, ni sollicitée. J'aurais préféré continuer à être un franc-tireur dans les rangs, prenant part au feu quand la lutte

s'échauffait.

‘“ Mais j'ai accepté sur les instances de mes amis, par devoir.

‘ J'ai accepté comme une charge d’honneur le poste le plus exposé.

“ Vous m'en félicitez comme Canadien-français.

“Je dois rendre cette justice à Sir Richard

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Cartwright, MM. Davies, Mills, qui avaient plus de titres que moi, qu'ils n'ont jamais songé que je n'étais pas de léur race ; ils oubliaient et ils ne pensaient: pas même à ces différences. Nous devons leur être reconnaissants d’un si beau désintéressement.

‘“ Je suis homme, et rien d’humain ne m'est étranger, dit la grande maxime latine.

‘“ Je suis libéral et comme tel, toutes nos différences de races et de religions n’ont aucune prise sur moi. Je défendrai les droits des Anglais comme ceux des Canadiens, sinon par la même inspiration, au moins avec le même enthousiasme,

“ Les appels aux préjugés, qu’ils viennent de Québec ou. d’'Ontario, sont toujours condamnables.

‘ Le flagorneur de la démocratie est aussi honteux que le sycophante de la royauté.

‘“ Le vrai patriote doit donner justice à chacun, comme justice est due.

‘# C’est là toute la carrière de l'honorable M. Blake.

‘ S'il avait un défaut, c'était celui des grandes âmes.”

Malgré toute sa modestie, c'est aujourd’hui l'opinion unanime de la Chambre que M. Laurier comme chef, a dépassé les espérances de ses plus enthousiastes partisans. L'opposition d'Ottawa s’est ralliée plus solidement que jamais autour

de son nouveau chef, qui s’est vraiment distin-

gué par la dignité et le tact qu’il a déployés durant les deux dernières sessions. On ne cesse de louer l’art avec lequel il a su disposer ses forces et l'énergie qu'il a mise dans la critique des fautes du gouvernement, sa supériorité sur tous les autres orateurs de la Chambre, et le programme magnifique qu'il a donné à son parti.

De fait, à l'heure présente les perspectives sont plus brillantes que jamais pour le parti libéral.

Sir John se fait vieux. La fatigue, la maladie, le forceront un jour ou l’autre à se retirer de la vie publique. Personne dans son parti ne pourrait lui succéder, si demain il venait à disparaitre. D'autre part, a-t-on jamais vu une opposition mieux disciplinée et plus aguerrie que celle commandée par Laurier ? Où sont de l’autre côté de la Chambre des hommes comme Blake, Cartwright, Mills, Davies, Langelier, Beausoleil, et. tant d’autres ?

On s'étonne, paraît-il, en certains quartiers de ce que le parti libéral, avec de tels chefs, et les nombreux amis qu’il compte au sein de la population, n'ait pas encore réussi à écraser le torysme dans ce pays. Quant à moi, je m'étonne davantage de ce qu’en dépit de la corruption éhontée pratiquée par ses adversaires, le parti libéral possède encore autant de vitalité et de vigueur. J'ai encore sous les yeux ce célèbre pamphlet publié en 1887, par un journal conservateur de cette ville et intitulé : LE MÉTIER DE MINISTRE.

La lecture des quelques passages suivants font connaître suffisamment les moyens monstrueux qu’un gouvernement tory peut employer pour se maintenir au pouvoir.

La Presse parlait alors ab mo pectore.

Je cite textuellement :

‘“ Le gouvernement responsable repose, à la

fois, sur la toute-puissance de l'opinion publique sur des élections libres et sur l'indépendance personnelle des membres du parlement vis-à-vis du pouvoir ministériel, dont les députés sont les électeurs et les juges. Supposons qu’un ensemble de circonstances, aïidées par de coupables manœuvres, aient altérées successivement toutes ces conditions du gouvernement libre. Dans un pays où il n’y a à peu près pas de gros capitaux en dehors de la caisse de l'Etat, un ministre a

entrepris d'acheter le corps électoral en gros et

en détail ; il a transformé l'octroi des travaux publics en prime réservée aux comtés bien pensants, et il possède un fonds secret pour payer individuellement les votes qui sont à vendre. Une armée d'entrepreneurs, tous choisis parmi les partisans, s’est enrichie avec la complicité du maître, sous la condition expresse ou tacite d'employer sa fortune et son influence à corrompre ou à intimider les électeurs. Une presse insuffisamment payée par sa clientèle et réduite, pour la majeure partie de ses organes. à vivre

des largesses du pouvoir, a reçu pour mot d'ordre

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de tromper systématiquement le pays, et de détruire dans les pays jusqu’à la notion du juste et de l’injuste, jusqu’à la conscience exacte du vrai et du faux. Toutes les mesures qui donnent lieu à une dépense publique comportent, pour les amis qu'on veut récompenser, une occasion de salaire ou de profit indirect. Toutes les fonctions de l'Etat, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, sont réservées à un parti et deviennent le prix de services politiques. Les sièges judiciaires eux-mêmes, bien que placés en dehors de la politique active, y sont rattachés contre le vœu de la loi, par une pratique qui tend à faire des plus hautes places de la magistrature une retraite pour les politiciens fatigués ou hors de service, La constitution qui a proclamé la forme fédérale et qui rend la province indépendante du pouvoir central, est anéantie en fait, par l’organisation du parti qui a englobé dans le même filet la province et l'Etat, et qui les exploite l’une et l’autre par la mise en pratique des mêmes procédés électoraux.”

Est-ce assez éloquent ? Cette peinture des mœurs politiques de nos adversaires est-elle assez fidèle ? Et, l’on s'étonne, qu’en présence d’une aussi douloureuse réalité où non-seulement l'honneur, mais aussi l’existence nationale sont si compromis, le parti libéral n'ait pas encore triomphé !

Avant de songer au triomphe, Cobden et

Bright travaillèrent énergiquement pendant de longues années à façonner l'opinion publique, et c'est ainsi qu'ils purent opérer la réforme la plus importante de notre siècle, au point de vue économique. Comme nous, ils eurent à lutter contre un pouvoir corrompu, contre des ministres prévaricateurs, mais après quelques années d'épreuves, leur programme reçut la sanction populaire et

et les gouvernements d'alors durent se soumettre

au vœu populaire.

Ici, au Canada, c’est le devoir des libéraux de lutter quand même en semant les idées et en prêchant les réformes. Comment songer un instant que le peuple, une fois instruit des méfaits du pouvoir actuel, ne brisera pas toute alliance avec lui pour donner son allégeance au parti des Laurier et des Blake ?

Quel est en effet le bilan du parti conservateur ? Il a provoqué deux rébellions en moins de vingt ans ; il a jeté dans le pays des germes de mécontentement tels qu’à l'heure présente tous les gouvernements des plus importantes provinces ont été arrachés des mains de ses amis pour être confiés à ses adversaires politiques ; il a si impunément violé la constitution qu’au bout de vingt ans le pacte fédéral est forcément remis en question ; il a accablé le peuple d'impôts sous prétexte de le protéger ; il a augmenté la dépense par millions d'une année à l’autre ; il a porté la dette publique à des proportions extravagantes ;

accumulé déficits sur déficits ; favorisé la spéculation sous ses pires formes ; distribué le domaine public à une poignée de favoris ; il a commis en un mot tous les abus, tous les crimes politiques qu'un parti puisse commettre, et ensuite, au moment de comparaître devant le peuple, il a jeté dans la balance électorale des millions de piastres pris dans le coffre public pour acheter à beaux deniers comptants le pardon et l’absolution de ses fautes |

En présence de cette sourde conspiration contre la stabilité des institutions fédérales, de cet attentat perpétuel contre la liberté électorale, de ce régime de centralisation et d’accaparement systématique, quel est le programme de l’honorable M. Laurier ?

Avant tout et pardessus tout, notre chef combat les préjugés dissolvants de races et de croyances. Il prêche la culture d’un esprit de fraternité et de nationalité canadienne, sur les bases de l’éternelle justice et de l'égalité des droits et sur les principes fondamentaux de la liberté civile et religieuse. De plus, il exige la mise en pratique de ces principes par les différentes majorités qui se trouvent dans les provinces, en y ajoutant la tolérance, la bienveillance et mieux la générosité de la part du fort à l'égard du faible. Voici maintenant les principaux articles de son programme :

Réforme du sénat ;

Réforme du service civil ;

Abolition de l’acte du cens électoral ;

Diminution de la dette publique ;

Diminution des impôts ;

Liberté commerciale :

Relations plus amicales avec la République Américaine ;

Respect de la Constitution ;

Autonomie des provinces ; + Réforme de la magistrature ;

Respect des minorités.

C’est là un programme de paix, d’harmonie et de prospérité ; seul il est capable d'assurer le maintien de la Confédération mise en danger par un régime qui a trop duré. Il porte en soi l’assurance du triomphe, car il est appuyé sur l'opinion publique affirmée par les représentants autorisés des provinces ! Comment, d’ailleurs, ce programme ne recevrait-il pas la sanction populaire, lorsqu'il est formulé par un chef comme Laurier, que tous les Canadiens admirent, honorent et respectent ? Les conservateurs eux-mêmes sont forcés de s’incliner devant les talents et le prestige de ce grand orateur. La presse anglaise et plrs particulièrement celle d’Ontario n’en parlent jamais sans un enthousiasme sincère.

En présence de son imposante stature, à la vue de son geste plein de noblesse et d’entrainement, en écoutant cette logique claire, hon-

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