‹ Wilheim MeisterChapitre 33 sur 90 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

En revenant chez lui, Wilhelm se mit à réfléchir sur sa position plus sérieusement qu'ilne l'avait faitjusqu'alors, et il était arrivé au logis avec la résolution de s'en arracher, lorsque l'aubergiste vint lui confier en grand mystère que mademoiselle Philine avait fait la conquête de l'écuyer du comte, qui, après avoir donné ses ordres au château, était revenu au galop, et était en train de faire un excellent souper dans la chambre de la demoiselle.

Au même instant, Mélina entra suivi d'un notaire ; il s se rendirent ensemble dans la chambre de Wilhelm, qui, après une courte hésitation, fît honneur à sa parole et compta à Mélina, contre une lettre de change, la somme detroiscentsthalers,que celui-ci remit aussitôtau notaire, et contre laquelle il reçut le titre de vente de tout le mobilier théâtral, qui devait lui être livré le lendemain matin.

A peine s'étaient-ils séparés, que Wilhelm entendit dans la maison des cris épouvantables. Il distingua le son d'une voix jeune, colère et menaçante, qui éilatait bruyamment au milieu de sanglots et de hurlements. Il entendit la voix descendre, passer devant sa chambre, et se perdre dans la cour.

Poussé par la curiosité, il descendit et trouva Frédéric en proie à une sorte de frénésie. L'enfant pleurait, grinçait des dents, trépignait, agitait ses poings fermés d'un air menaçant, et se tordait de rage et de colère; Mignon, debout en face de lui, le regardait avec surprise. L'aubergiste expliqua en quelques mots la cause de cette scène :

« Le pauvre garçon à son retour, ayant été bien reçu par Philine, s'était montré gai et content ; il ne faisait que

chanter et sauter, jusqu'au moment où récuyer eut fai( connaissance avec mademoiselle Philine. Frédéric, qui se trouvait dans l'état intermédiaire qui sépare l'enfance de la jeunesse, avait commencé à montrer son dépit, à battre les portes, à courir à travers la maison comme un fou; Philine lui avait ordonné de servir au souper, ce qui l'avait rendu encore plus mécontent et plus rebelle; à la fin, au lieu de poser un plat de ragoût sur la table, il l'avait laissé tomber entre mademoiselle et son convive, qui étaient assis fort près l'un de l'autre ; sur quoi l'écuyer lui avait appliqué une bonne paire de soufflets et l'avait jeté à la porte. »

Quant à l'hôte, il s'était empressé de nettoyer les deux personnes, dont les habits avaient fort souffert.

En apprenant le bon effet de sa vengeance, Frédéric se mit à rire aux éclats, tandis que les larmes coulaient encore le long de ses joues. Il se réjouit ainsi quelques instants de tout son cœur; mais l'affront que lui avait fait cet homme plus fort que lui lui revint à la mémoire, 'il se remit à sangloter et à menacer. Wilhelm considérait cette scène muet et pensif : il voyait ses propres et ses plus intimes sentiments reproduits en traits violents et exagérés. Lui aussi brûlait d'une jalousie invincible; lui aussi, si les bienséances ne l'avaient pas retenu, il aurait volontiers, pour satisfaire sa mauvaise humeur, maltraité l'objet aimé, provoqué son rival ; il aurait voulu exterminer ces gens qui ne paraissaient être là que pour le tourmenter.

Laertes, qui étaitaccouru etquiavait appris l'aventure, prit un plaisir malin à exciter la colère de Frédéric, qui soutenait en jurant qu'il n'avait jamais laissé tomber une insulte, que l'écuyer lui devait une satisfaction, et que, s'il s'y refusait, il se vengerait d'une autre manière.

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Laertes était là dans son élément. Il monta pour provoquer l'étranger au nom du jeune homme.

« C'est drôle, dit celui-ci; je ne me serais pas attendu ce soir à une pareille plaisanterie. »

Ils descendirent et Philine les suivit.

a Mon fils, dit l'écuyer à Frédéric, tu es un brave garçon, et je ne refuse pas de me battre avec toi; mais, comme l'inégalité de nos âges et de nos forces donne à la chose une tournure particulière, je propose, au lieu de toute autre arme, une paire de fleurets ; nous frotterons les boutons avec de la craie : celui qui marquera sur l'habit de l'autre la première botte ou les plus nombreuses sera proclamé vainqueur, et régalé par lui avec le meilleur vin qu'il sera possible de se procurer dans la ville.»

Laertes déclara la proposition acceptable ; Frédéric lui obéit comme à son maître. On apporta les fleurets. Philine se plaça sur une chaise, tira son tricot et considéra les deux combattants avec une grande tranquillité d'esprit.

L'écuyer, qui était maitre passé en l'art de l'escrime, eut la complaisance de ménager son adversaire et de se laisser faire plusieurs marques de craie sur son habit; sur quoi ils s'embrassèrent, et l'on apporta le vin. L'écuyer voulut connaître l'origine etl'histoire de Frédéric, qui lui reditle conte qu'il avaitsouvent répété et que nous ferons connaître une autre fois à nos lecteurs.

Ce duel acheva de peindre à l'àme de Wilbelm ses propres sentiments, car il ne pouvait se dissimuler qu'il aurait volontiers croisé lui-môme le fleuret ou plutôt l'épée contre l'écuyer, quoiqu'il eût bien vu que cet homme était beaucoup plus fort que lui à l'escrime. Cependant il n'accorda pas un regard à Philine, il s'abs-; tint de toute observation qui aurait pu trahir ses sentiments, et, après avoir bu quelques verres à la santé des

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combattants, ii courut à sa chambre, où mille pensées pénibles vinrent l'assiéger.

Il se rappelait le temps où son esprit s'élevait porté sur les ailes de l'espérance, où il nageait comme dans son élément au milieu des plus vives jouissances. Il voyait clairement qu'il était tombé dans une apathie vague, où il ne goûtait que du bout des lèvres ce que naguère il buvait à longs traits. Mais ce qu'il ne voyait pas clairement, c'était le penchant irrésistible dont la nature lui avait fait une loi, et que la marche des événements se plaisait à exciter sans jamais le satisfaire entièrement.

On ne doit donc pas s'étonner qu'en réfléchissant à sa position et en cherchant en lui-même les moyens d'en sortir, il fût tombé dans une extrême perplexité. Ce n'était pas assez que son amitié pour Laertes, son inclination pour Philine, son affection pour Mignon, l'enchaînassent plus longtemps qu'il n'était convenable à un lieu et à une société qui lui fournissait le moyen de satisfaire ses désirs comme à la dérobée, et, sans se désigner de but, de s'en revenir furtivement à ses anciens rêves : il se croyait assez de force pour rompre ces liens et partir promptement. Mais il venait de s'engager avec Mélina dans une affaire d'argent, il avait fait la connaissance de l'énigmatique vieillard, et il éprouvait un désir inexprimable de le déchiffrer. Après mille réflexions contradictoires, ii avait résolu de ne pas se laisser retenir même par ces dernières considérations : « Je partirai ! s'écriat-il ; je veux partir ! » Puis il se jeta sur un siège : il était fort ému. Mignon entra etlui demanda s'il voulait qu'elle lui roulât les cheveux ; elle marchait silencieusement et paraissait profondément affligée de ce qu'il l'eût si sèchement congCJiée le matin.

Rien n'est plus touchant qu'un amour qui se nourrit en

silence, qu'un dévouement qui se fortifie en secret et se manifeste enfin dans un instant propice à l'objet qui en avait été indigne. Le bouton longtemps et étroitement fermé allait éclore, et le cœur de Wilhelm ne pouvait pas être plus sympathique que dans ce moment.

Elle se tenait debout devant lui et voyait son trouble.

« Maître, dit-elle enfin, si tu es malheureux, que deviendra Mignon?

— Chère créature, lui dit-il en lui prenant les mains, tu es aussi une de mes douleurs ; il faut que je parte. »

Elle le regarda, vit briller dans ses yeux des larmes mal contenues, et se prosterna devant lui. Il lui tenait les mains, et elle posait sa tête sur les genoux de Wilhelm, sans dire un mot. Il joua avec ses cheveux d'une main amicale. Elle resta longtemps immobile ; enfln il aperçut en elle une sorte de tressaillement qui lui prit tout doucement d'abord, puis, toujours croissant, se répandit dans tous ses membres.

« Qu'as-tu, Mignon ? s'écria-t-il ; qu'as-tu ? »

Elle releva sa jolie tête et le regarda en posant la main sur son cœur avec un mouvement qui trahissait une vive douleur; il la souleva : elle tomba sur ses genoux; il la pressa contre lui et l'embrassa. Pas un serrement de main, pas un mouvement ne lui répondit. Elle se pressait toujours le cœur; tout d'un coup elle poussa un cri accompagné de mouvements convulsifs ; elle se redressa «t tomba par terre devant lui comme si toutes ses articulations se fussent brisées. C'était un spectacle affreux. « Mon enfant, s'écria-t-il en la relevant et en l'embrassant avec force, que t'arrive-t-il?» Le tressaillement persistait, ee communiquant du cœur aux membres ébranlés. Elle gisait affaissée dans ses bras. Il la pressait èur sa poitrine et la baignait de larmes. Tout d'un coup elle

parut se roidir, comme un être arrivé au suprême degrô de la douleur corporelle ; ses membres reprirent une nouvelle vivacité, et, comme un ressort qui se détend, elle se jeta à son cou; on aurait dit qu'un déchirement violent ébranlait tout son être; en ce moment un torrent de larmes coula desesyeuxferméssurlcsein deWilhelm. Il la tenait toujours embrassée. Elle pleura, et aucune langue ne pourrait exprimer la violence de ces larmes. Ses longs cheveux s'étaient dénoués et pendaient derrière elle ; tout son être semblait s'écouler irrésistiblement dans le torrent de ses larmes. Ses membres roidis redevinrent plus souples; son cœur s'épanchait, et dans le trouble du moment Wilbelm craignait qu'elle ne fondît dans ses bras et qu'il ne restât plus rien d'elle. Il la serrait toujours avec plus de force. «Mon enfant !s'écria-t-il, mon enfant! tu es à moi. Puisse ce mot te consoler ! tu es à moi, je te garderai, je ne t'abandonnerai pas! » Ses larmes coulaienttoujours. Enfin elle se redressa, une tendre sérénité brillait sur son visage : « Mon père, dit-elle, tu ne veux pas m'abandonner ? ne veux-tu pas être mon père? je suis ton enfant 1 »

Les accords de la harpe résonnaient doucement à la porte; le vieillard venait apporter ses plus doux chants, en sacrifice du soir, à son jeune ami, qui, tenant toujours plus étroitement son enfant dans ses bras, goûtait le plus pur et le plus ineffable bonheur.

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