‹ Wilheim MeisterChapitre 34 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Connais-lu le pays où les citrons mûrissent î Dans le feuillage sombre l'oranger d'or flamboie Un doux veut souffle di- ciel bleu ; Le myrte discret, le laurier superbe, s'y dressent.

Le connais-tu ?

C'est là, c'est là, O mon bien-aimé ! que je voudrais aller avec toi I

Connais-tu la maison ? Son toit repose sur des colonnes. La cliambre brille, la chambre resplendit, Lt les statues du marbre se dressent et me regardent: « Que t'a-t-onfait, à toi, pauvre ealaut î »

Les connais-tu ?

C'est là ! c'est là, O mon protecteur 1 que je voudrais aller avec toi !

Connais-tu la montagne et son sentier brumeux ? La mule y cherche une route à travers les nuages; Dans les cavernes habite la vieille race de dragons, Le rocher se précipite, et par-dessus lui torrent.

La connais tu?

C'est là ! c'est là 1 Que notre route nous conduit ; ô mon père, partons * l

Lorsque le leodemain matin Wilhelm chercha Mignon dans la maison, il ne la trouva pas, mais il apprit qu'elle était sortie de bonne heure avec Mélina, qui était venu

• Beethoven a mis cette pièce en musique conjointement avec cinq autres de Goethe, sous ce titre : Sechs Oesaetige von Goethe, op. 7à.

la prendre pour l'aider à transporter la garde-robe et le reste des accessoires du théâtre.

Au bout de quelques heures, il entendit de la musique à sa porte. Il crut d'abord que c'était le harpiste ; mais il reconnut les sons d'une guitare, et la voix qui chantait était la voix de Mignon. Il ouvrit la porte; Tenfant entra et chanta le lied que nous venons de rapporter.

L'air et l'expression plurent singulièrement à notre ami, quoiqu'il n'eût pas compris toutes les paroles. Il se fit répéteretexpliquerles strophes, les écrivit etles traduisit en allemand. Mais il neput imiter que de loin l'originalité des tournures; la naïveté enfantine de l'expression disparaissait lorsque la langue incorrecte devint régulière, et l'incohérence ordonnée. Rien ne pouvait se comparer au charme de la mélodie. ^

Elle commençait chaque strophe avec pompe et solennité, comme pour préparer l'attention à quelque chose d'extraordinaire. Au troisième vers, le chant devenait plus sourd et plus grave ; ces mots : le connais-tu ? elle les rendait avec une intention mystérieuse. Une aspiration irrésistible se trahissait lorsqu'elle disait : C'est là I c'est /à, que je voudrais aller avec toi! et elle savait moduler à chaque reprise le refrain de telle sorte, qu'il était d'abord suppliant et pressant, puis passionné et plein de promesses.

Après qu'elle eut fini le chant pour la seconde fois, elle restaun moment silencieuse, jeta sur Wilhelm un regard profond, et lui demanda : « Le connais-tu, ce pays?

— Je présume que c'est l'Italie, répondit-il ; où as-tu pris cette chanson ?

— L'Italie ! répéta Mignon pensive. Si tu vas en Italie, ernraène-moi, j'ai froid ici.

— Est-ce que tu y aurais déjà été, chère petite? » der manda Wilhelm.

L'enfant garda le silence, et on ne put tirer d'elle rien de plus.

Mélina qui survint examina la guitare, et fut satisfait de la trouver déjà si bien remise en état. Cet instrument faisait partie de son fonds de théâtre. Mignon la lui avait empruntée le matin, le harpiste l'avait montée aussitôt, et l'eofant montra dans cette occasion un talent qu'on avait été jusqu'alors loin de lui supposer.

Déjà Mélina avait pris possession de la garde-robe et de ses accessoires; quelques membres du conseil municipal lui promirent l'autorisation de donner des représentations dans la ville. Ce succès lui avait égayé le cœur et éclairci le visage. C'était un tout autre homme. Il était doux, poli envers tout le monde, prévenant même, et engageant. Jl se félicitait de pouvoir enGn occuper et engager pour quelque temps ses amis, restés jusqu'à présent dans la gêne et l'oisiveté. Il regrettait de n'être peut-être pas en état de payer, dans les commencements, selon leurs mérites les excellents sujets que la bonne fortune lui amenait, car il devait avant tout s'acquitter de la dette contractée envers un ami aussi généreux que Wilhelm.

« Je ne puis vous exprimer^ lui dit Mélina, quel service vous me rendez en me mettant à même de prendre la direction d'un théâtre. En effet, lorsque je vous rencontrai, je me trouvais dans une position fort étrange. Vous vous souvenez avec quelle vivacité, lors de notre premièrerencontre, je vous ai témoigné ma répugnance pour le théâtre ; mais, dès que je fus marié, je dus, par affection pour ma femme qui s'y promettait beaucoup de succès, chercher un engagement. Je n'en trouvai pas, du moins pas de fixe; par bonheur je rencontrai quelques négociants, qui dans des cas exceptionnels pouvaient avoir besoin de quelqu'un capable de tenir la plume, sachant le français et

ayantquelquesnolionsdecomptabilité. Cela alla bien pendant quelque temps; j'étais convenablement payé, je me remontai un peu, mes relations n'avaientrien que d'honorable. Mais les travaux exceptionnels de mon patron touchèrent à leur fin; il n'y avait pas à songer à un emploi fixe, ma femme aspirait d'autant plus au théâtre, et malheureusement à une époque où l'état de sa santé ne lui permettait pas d'espérer un brillant accueil de la part du public. Maintenant j'espère que l'établissement que je fonderai avec votre secours sera un bon début pour les miens ; c'est à vous que je serai redevable de mon bonheur futur, de quelque façon qu'il m& vienne. »

Wilhelm avait écouté avec plaisir, et les acteurs furent également satisfaits des déclarations du nouveau directeur ; ils se félicitaient tout bas de cet engagement si vite décidé, et se montraient disposés à accepter, pour le commencement, de faibles appointements, car la plupart considéraient ce qui leur était offert si inopinément comme un appoint sur lequel ils ne comptaient pas quelques instants auparavant. Mélina mit à profit ces dispositions, prit chacun d'eux à part, et, traitant celui-ci d'une façon, celui-là d'une autre, il les décida à signer sur-lechamp leurs contrats, sans qu'ils eussent réCéchi à leurs nouveaux engagements, et se croyant suffisamment garantis par la clause qui leur permettait de se retirer en donnant congé six semaines d'avance.

On allait rédiger ces conventions en bonne forme, et Mélina songeait déjà aux pièces qui devraient amorcer le public, lorsqu'un courrier vint annoncer à Técuyer l'arrivée de ses maîtres, et celui-ci fît aussitôt amener les chevaux de relais.

Au bout de quelques instants, un carrosse lourdement chargé s'arrêta devant la porte de l'auberge, et deux

LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. idl

laquais sautèrent du siège. Selon son habitude, Pbiline fut )a première à se montrer, et se plaça sous le portail.

« Qui êles-vous? dit en entrant la comtesse.

— Une comédienne, pour servir Votre Excellence, » répondit-elle; et la jeune espiègle, s'inclinant avec un visage modeste et d'un geste respectueux,baisala robe de la dame.

Le comte, qui vit autour de lui quelques personnes qui se donnaient également pour comédiens, s'enquit de la composition de la troupe, du dernier endroit où elle avait séjourné, ainsi que du directeur. « Si c'étaient des Français, dit-il à sa femme, nous pourrions procurer au prince un plaisir inattendu, et lui donner chez vous son divertissement favori.

— Il serait cependant possible, répliqua la comtesse, quoique ces gens ne soient malheureusement que des Allemands, de les faire jouer au château tant que le prince y sera. Ils ont sans doute quelque talent. Un théâtre est le meilleur moyen d'amuser une nombreuse société, et le baron pourra les dresser un peu. »

En disant cela, ils montèrent l'escalier, et Mélina vint se présenter en qualité de directeur.

a Réunissez vos gens, lui dit le comte, et amenez-lesmoi, afln que je voie ce que je pourrai en faire. Je veux aussi avoirla liste des pièces qu'ils sont en étatde jouer. »

Mélina sortit de la chambre en faisant une profonde révérence et revint quelques instants après avec ses acteurs ; ils se pressaient les uns contre les autres. Les uns se présentèrent mal par trop grand désir de plaire, les autres ne firent pas mieux à cause de leur mauvaise tenue. Philine témoigna un grand respect pour la comtesse, qui était extrêmement aimable et affectueuse. Pendant ce temps, le comte inspectait le reste de la troupe ; il s'informa de

l'emploi de chacun, en disant au directeur qu'il devait, avanJ: tout, tenir à la spécialité des emplois, avis que celui-ci reçut avec la plus grande humilité.

Le comte indiqua à chaque sujet les études qu'il avait à approfondir, ce qu'il avait à modifier dans sa personne et dans sa tenue; il leur fit voir avec clarté ce en quoi pèchent toujours les Allemands, et montra des connaissancessi exceptionnelles, qu'ils restaient interdits devant un connaisseur si éclairé, un si noble protecteur, et osaient à peine respirer.

« Quel est cet homme dans ce coin? » demanda le comte en montrant un sujet qui ne lui avait pas encore été présenté; et un maigre personnage s'approcha, vêtu d'un habit râpé et garni de pièces aux coudes; une pitoyable perruque couvrait la tête de l'humble client.

Cethomme, dont nous avons fait la connaissance dans le livre précédent comme favori de Philine, jouait habituellement les pédants, les magisters, les poètes, et généralement les rôles où l'on reçoit les coups de bâtons et des cruches d'eau sur la tête. Il avait fini par y contracter une certaine humilité rampante, ridicule et timide, etson bégayement qui convenait à ses rôles ne manquait jamais de faire rire le spectateur, ce qui le rendait fort utile aux troupes dont il faisait partie, d'autant plus qu'il était du reste fort serviable et complaisant. Il s'approcha du comte à sa manière, s'inclina et répondit à chaque question de la même façon qu'il avait coutume d'agir et de parler en scène. Le comte le considéra quelques instants avec une attention bienveillante, puis il s'écria en se tournant vers la comtesse :

(I Mon enfant, regarde bien cet homme : je réponds que c'est un grand comédien, ou qu'il peut le devenir. »

L'homme fit dans toute la sincérité de son cœur une si

stupide révérence, que le comte éclata de rire en le voyant faire et s'écria :

« A merveille ! excellent ! Je jure que cet homme peut jouer tout ce qu'il veut ; c'est grand dommage qu'on ne l'ait pas mieux employé jusqu'à présent. »

Cette préférence marquée était blessante pour les autres ; Mélina seul n'y trouva rien d'humiliant. Tl donna même complètement raison au comte, et répondit du ton le plus respectueux :

«Hélas ! oui, il n'a manqué à celui-là et à la plupart de nous autres que les encouragements d'un connaisseur tel que celui que nous trouvons aujourd'hui dans Votre Excellence.

— Est-ce là toute ia troupe ? demanda le comte.

— Il y a pour l'instant plusieurs membres absents, répondit le prudent Mélina ; et, surtout si nous trouvons quelque appui, il nous sera facile de nous compléter promptement dans le voisinage. »

Cependant Philine dit à la comtesse : « Il y a encore là haut un très-beau jeune homme qui remplirait certainement à merveille les rôles de premier amoureux.

— Pourquoi ne se montre-t-il pas? répliqua la comtesse.

— Je vais le chercher, » s'écria Philine en sortant à la hâte.

Elle trouva Wilhelm encore occupé de Mignon, et l'engagea à descendre. Il la suivit d'assez mauvaise volonté; cependant la curiosité le poussait, car, lorsqu'on lui eut annoncé de quels personnages il s'agissait, il sentit un vif désir de les connaître de plus près.

Il entra dans la chambre, et ses yeux rencontrèrent tout d'abord ceux de la comtesse qui s'étaient dirigés vers lui. Philine le conduisit devant la dame, tandis que le comte s'entretenait avec les autres. Wilhelm s'inclina

IIO WILHELM MEISTER.

respectueusement et répondit, non sans quelque trouble, aux questions que lui fit la charmante dame. Sa beauté, sa jeunesse, ses grâces, ses manières affables et élégantes, firent sur lui la plus agréable impression, d'autant plus que ses paroles et gestes étaient accompagnés d'une certaine réserve, on pourrait même dire d'une sorte d'embarras. Il fut aussi présenté au comte, qui fît peu attention à lui, mais conduisit sa femme dans l'embrasure d'une croisée, où il parut la consulter. On put observer que l'opinion de la comtesse concordait parfaitement avec celle de son mari, et qu'elle semblait le prier avec instance et l'affermir dans ses résolutions. Bientôt il se tourna vers la troupe et dit :

« Pour l'instant je ne puis m'arrêter, mais je vous enverrai un de mes amis ; et, si vous me proposez des conditions acceptables et me promettez de faire tous vos efforts, je suis disposé à vous faire jouer au château. »

Ces paroles causèrent à tous une très-grande satisfaction, et Philine baisa avec vivacité les mains de la comtesse.

0 Prends patience, petite, lui dit la dame en caressant les joues de la jeune étourdie ; prends patience; lorsque tu viendras chez moi, je tiendrai ma promesse : mais il faut que tu t'habilles un peu mieux. »

Philine s'excusa sur ce qu'elle ne pouvait guère dépenser pour sa garde-robe ; aussitôt la comtesse dit à sa femme de chambre de donner un chapeau anglais et un châle de soie qu'on pouvait retirer facilement des ses malles. La dame en para elle-même Philine, qui continua fort gentiment son rôle avec un air de candeur et de naïveté enfantine.

, Le comte présenta enfin la main à sa femme pour l'emmener. Eu partant, elle salua amicalement toute la

société, et se tourna encore une fois vers Wilhcim et lui dit de l'air le plus aimable :

a Nous nous reverrons bientôt. »

Une si belle perspective entbousiasma la troupe; chacun donna un libre cours à ses projets, à ses espérances, àson imagination, parlades rôles qu'il voulaitjouer, des succès qu'il obtiendrait. Mélina combinait les moyens de donner bien vite quelques représentations aûn de gagner un peu d'argent des habitants de la petite ville, et de mettre sa troupe en haleine, tandis que les autres se rendirent à la cuisine, où ils donnèrent l'ordre de préparer un dîner moins frugal qu'à l'ordinaire.

f CHAPITRE II

Quelques jours après le baron arriva, et Mélina ne le vit pas sans inquiétude ; le comte l'avait annoncé comme un connaisseur, il y avait à craindre qu'il ne découvrît le côté faible de ce petit groupe, et qu'il ne s'aperçût qu'il avait devant lui une troupe non encore formée, ne possédant pas une seule pièce convenablement montée. Mais le directeur et ses acteurs furent bien vite rassurés, car ils trouvèrent dans le baron un homme qui professait le plus grand enthousiasme pour le théâtre national, et pour qui tous les comédiens et toutes les troupes étaient les bienvenus. Il les salua tous avec solennité, se félicita de rencontrer d'une façon aussi inattendue une troupe allemande, de se mettre en rapport avec elle, et d'introduire les muses nationales dans le château de son parent.

Puis il tira de sa poche un cahier, dans lequel Mélina espérait trouver le projet du traité : mais c'était tout autre chose. Le baron les pria de lui prêter leur attention pour entendre un drame qu'il avait composé et qu'il désirait

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voir jouer par eux. Ils formèrent le cercle, trop heureux de pouvoir s'assurer à si peu de frais les bonnes grâces d'un homme indispensable, quoique l'épaisseur du cahier leur promit une séance démesurément longue. C'est ce qui eut lieu en effet, car la pièce était en cinq actes, et les actes, de ceux qui ne finissent jamais.

Le héros était un homme de haut rang, vertueux, bienfaisant et avec cela persécuté et méconnu, mais finissant par triompher de ses ennemis que la justice du poëte aurait sévèrement châtiés si le vainqueur ne s'était pas empressé de leur accorder leur pardon.

Pendant celte lecture, chaque auditeur eut le loisir de penser à lui-même, de s'élever tout doucement de l'humilité où il était plongé tout à l'heure à une heureuse satisfaction, du haut de laquelle il contemplait dans l'a- Tenir les plus agréables perspectives. Ceux qui ne voyaient pas dans cette pièce de rôle favorable pour eux la trouvèrent détestable et tinrent intérieurement le baron pour un pauvre dramaturge ; les autres comblaient d'éloges, à la grande satisfaction de l'auteur, les passages où ils espéraient être applaudis. t^t^

Les questions d'argent furent vite réglées. Mélina sut traiter avec le baron à son avantage, et tenir le contrat secret aux autres comédiens. Mélina parla en passant de Wilhelm au baron, lui assura qu'il étaiten état de remplir les fonctions de poëte du théâtre, et qu'il n'était inéme pas mauvais acteur. Le baron fit aussitôt connaissance avec lui en le traitant de collègue; "Wilhelm exhiba quelques petites pièces qu'un hasard avait sauvées, avec quelques autres reliques, lejour oùil avait jeté ses œuvres au feu. Le baron loua beaucoup ses vers et sa manière de les dire, et il convint qu'il viendrait avec la troupe au château; et, en. prenant congé, il promit à tous excellent accueil,

logement commode, bonne nourriture, succès et présents ; Mélina y ajouta l'assurance d'une gratification déterminée.

On peut juger de la bonne humeur que cette visite mit dans la société, qui, au lieu d'une position pénible et incertaine, voyait tout d'un coup devant elle honneur et bien-être. Ils voulurent jouir d'avance de leur bonne fortune, et chacun considéra comme inconvenant de garder un seul sou dans sa poche.

Cependant Wilhelm se consultait pour savoir s'il suivrait la troupe au château, et trouva pour plus d'une raison qu'il était prudent de le faire. Mélina comptait, au moyen de cet engagement inattendu, rembourser sa dette, au moins en parlie, et notre ami, qui cherchait à approfondir la connaissance des hommes, ne voulait pas perdre cette occasion de voir de près le grand monde, où il espérait trouver de nombreux éclaircissements sur la vie, sur lui-même et sur l'art. De plus, il n'osait pas s'avouer combien il était désireux de se retrouver auprès de la belle comtesse. Il cherchait plutôt à se persuader qu'il tirerait un grand avantage de la connaissance plus intime de la haute et de la riche société. Il fît ses réflexions sur la comtesse, le baron, l'aisance, l'élégance, la grâce de leurs manières; et, comme il se trouvait seul, il s'écria avec enthousiasme :

« Trois fois heureux les hommes que leur naissance élève dès l'origine au-dessus des classes inférieures de l'humanité ! Ceux qui n'ont pas à traverser ces situations où tant d'hommes distingués usent leur vie entière, qui ne s'y arrêtent pas même en voyageurs rapides ! Du haut de ce sommet élevé, leur coup d'œil doit être vaste et juste, et facile chaque pas de leurvie. Dès leur naissance ils sont comme placés ensemble sur un navire, pour se

servir du vent favorable et s'abriter du vent contraire pendant la traversée que nous devons tous faire, tandis que les autres, nageant isolément, s'épuisent, profitent peu des souffles propices, et voient bientôt leurs forces affaiblies succomber au milieu de la tempête. Que de commodités, que de facilités donne un ricbo patrimoine ! Comme il prospère sûrement, un commerce basé sur un bon capital qui erapêcbe qu'une entreprise manquée n'amène une inactivité funeste ! Qui peut mieux juger du mérite et de la futilité des biens terrestres que celui qui a été en état d'en jouir depuis son enfance ? Qui peut diriger de meilleure heure ses facultés intellectuelles vers le nécessaire, l'utile, le vrai, que celui qui a été à même de reconnaître ses erreurs à un âge où il lui restait encore assez de force pour recommencer une nouvelle vie? »

C'est ainsi que notre ami assignait le bonheur à ceux qui vivent dans les hautes régions, ainsi qu'à ceux qui peuvent se rapprocher de celte sphère, puiser à cette source, et bénissait son boQ génie qui allait lui faire gravir ces degrés.

Cependant Mélina, après s'être longtemps cassé la tête à chercher, à distribuer sa troupe en emplois selon le désir du comte et suivant sa propre conviction, et à assigner à chaque membre de sa troupe sa spécialité, dut se trouver très-heureux, lorsqu'on en vint à l'exécution, de trouver son petit personnel disposé à se charger de tel ou tel rôle que la nécessité lui imposait. Laertes, pour la forme, prit l'emploi de jeune premier ; Philine celui de soubrette ; les deux jeunes filles se partagèrent les ingénues et les amantes passionnées ; le vieux ne pouvait que perdre à être changé, et Mélina crut pouvoir se charger des cavaliers ; madame Mélina, à son grand regret, se vit condamnée aux rôles de jeunes femmes et de

mères sensibles; et, comme dansle^ièces modernes on ne voit guère de pédants, et que les poètes, lorsqu'il s'y en trouve, ne sont pas ridicules, le favori du comte dut jouer les ministres et les présidents, qui sont généralement présentés au théâtre comme des scélérats fort malflNiités au cinquième acte. Dans ses rôles de gentilshommes et de chambellans, Mélina supportait volontiers les injures que lui adressaient, dans mainte pièce favorite, de loyaux Allemands, parce qu'il trouvait là l'occasion de s'habiller avec élégance et de se donner des airs de grand seigneur qu'il croyait posséder à la perfection.

Une foule d'acteurs, venus de différentes contrées, ne tardèrent pas à se présenter successivement au directeur, qui les enrôla sans sérieux examen, mais aussi les engagea sans appointements sérieux.

Wilhelm, que Mélinaavait voulu plusieurs fois, maisen vain, persuader d'accepter un rôle d'amoureux, se mit de tout son cœur au service de l'entreprise ; quoique notre nouveau directeur ne lui sûtaucungré de ses efforts, car il croyait avoir acquis avec sa dignité toutes les facultés nécessaires à la direction. Une de ses occupations favorites était de faire des coupures au moyen desquelles il rédui- ;sait chaque pièce à la longueur convenable, sans se préoccuper d'aucune autre considération . Il attira une grande afflueuce, le public se montrait très-satisfait, et les habitants les plus difficiles afOrmaient que le théâtre de la capitale était loin d'être aussi bien monté que celui-ci.

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