‹ Wilhelm MeisterChapitre 19 sur 66 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les deux amis étaient descendus, non sans peine, pour rejoindre les enfants, qui s'étaient campés à l'omlire au pied du rocher. Les pierres recueillies par Montai) et Félix furent déballées avec plus d'empressement peutêtre que les provisions de bouche. Félix était heureux de s'entendre donner par Montan les noms de chaque objet, et les fixait aussitôt dans sa mémoire. Il amena une dernière pierre et dit : « Comment s'appelle celle-ci? »

Montan la considéra avec surprise et dit : « Où l'as-tu trouvée? »

I6fe WILHELM MEISTER.

Fitz répondit vivement : « Je l'ai trouvée ; elle est du pays.

— Elle n'est pas du pays, » dit Montan. Félix était ravi de voir le savant eraharrassé.

« Je te donnerai un ducat, reprit Montan, si tu me conduis à l'endroit où tu l'as trouvée.

— C'est facile à gagner, répondit Fit» ; mais pas pour l'instant.

— Indique-moi au moins la place assez clairement pour que je puisse ne pas me tromper. Mais cela est impossible ; c'est une pierre de la croix, qui vient de Saint- Jacques-de-Gompostelle, et qu'un étranger aura perdue, si toutefois tu ne la lui as pas volée.

— Déposez votre ducat entre les mains de votre compagnon, et je vais vous dire d'où je tiens cette pierre. Dans les ruines de l'église de Saint- Joseph se trouve un autel également en ruine. Parmi les décombres des pierres supérieures, j'ai trouvé une assise de celles-ci, qui servent de fondement aux autres, et j'en ai retiré le plus que j'ai pu. Si l'on fouillait un peu, on en recueillerait assurément un grand nombre.

— Prends ta pièce d'or, répondit Montan, ta découverte la va'ut bien. On aime à voir là nature inanimée reproduire l'image d'un objet que l'on vénère. C'est une sibylle qui nous montre par avance ce qui est résolu de toute éternité et ce qui ne devra s'accomplir que dans les temps. C'est pour cela que les prêtres avaient posé leur autel sur un lit de ces pierres saintes et merveilleuses. »

Wilhelm, qui avait écouté leur conversation et avait remarqué que plusieurs dénominations et descriptions revenaient souvent d;ins le discours, pria dé nouveau Montan de lui donner quelqu s notions qui lui permissent de répondre aux questions de son ûls.

« Renonce à cette idée, répondit Montan . Il n'y a rien de plus dangereux qu'un maître qui n'en sait pas plus que ses élèves. Celui qui veut enseigner peut bien taire la meilleure part de sa science, mais il ne doit pas savoir à demi.

— Où trouve-t-on donc des maîtres si accomplis?

— Rien de plus facile.

— Où donc ? répondit Wilhelm d'un air d'incrédulité

— Dans l'endroit où se trouve la chose que tu veux apprendre. L'enseignement n'est complet que lorsqu'un vit ;u milieu de la science qu'on veut conuaître. Où apprendstu une langue étrangère mieux que dans le pays où on la parle, où ton oreille n'entend que cette langue et nulle autre ?

— Ainsi, ce serait sur lesmontagnesquetuserais arrivé à la connaissance des montagnes ?

— Assurément.

— Sans communiquer avec les hoinmés?

— Du moins pas avec d'autres q[ue ceux qui tiennent à la montagne. Là où des pygmées, attirés par des veines 1e métal, fouillent les montagnes, sillunnentlesentrailles de la terre et s'efforcent de résoudre les plus dif6ciles problèmes; c'est là que doit se Gter le penseur avide de savoir. Il voittiavailler, lutter, laisse faire et s'intéresse aux succès comme aux échecs. L'utile n'a qu'une importance partielle; pour bien être maître d'une science, il faut l'étudier pour elle-même. Mais, tandis que je te parle du suprême et dernier dejjré, que l'on n'atteint que rort tard et par une longue suite de découvertes, je vois ces enfants qui l'entendent tout autrement. L'enfant voudrait toutentreprendre, parce que ce qui est exécuté avec perfection lui semble facile. Tout commencement est difticile. Celapeut être vrai dans un certain sens; raais^ àu point

de vue absolu, on devrait plutôt dire : Tout commencement est facile et les derniers échelons sont les plus difficiles à franchir. »

Après quelques instants de réflexion, Wilhelm dit à Montan : «Serais-tu effectivementarrivéàcette conviction que nos facultés doivent se spécialiser dans l'instruction pratique comme elles le font dans l'éducation théorique ?

— A mon avis, il n'y arien de mieux, il n'y a pas autre chose à faire. Ce que l'homme veut produire doit se dégager de lui comme un second moi, et comment arriverait-il à ce résultat si le premier mo^ n'en était pas absolument pénétré ?

— On regarde cependant une instruction variée con me nécessaire et avantageuse.

— Elle peut l'être en effet, mais en son temps. La variété des connaissances prépare pour ainsi dire l'élément dans lequel doit se mouvoir l'homme spécialisé. Le siècle est aux spécialités; heureux celui qui l'a compris et qui agira dans ce sens à son avantage et à celui des autres. Pour certaines branches, la démonstration est facile et frappante. Travaille à devenir un excellent violoniste, et sois assuré que le maître de chapelle sera heureux de te donner dans son orchestre la place que tu mérites ; cultive dans ta personne un organe quelconque, et la société bienveillante ne tardera pas à te trouver l'emploi qui te convient. Mais brisons là ! Que celui qui ne croit pas à cela suive son chemin; il réussira peut-être, mais je maintiens qu'il est toujours et partout indispensable de commencer parle commencement. Rien de plus sage que de se consacrer à un métier. Pour les esprits bornés ce sera toujours un métier, pour les esprits élevés ce sera un art; et l'être le plus intelligent, en faisantune seule chose fera tout, ou, pour m'exprimer d'une façon moins para-

doxale. trouve dans cette chose unique qu'il fait bien l'image de toutce qui se fait bien. »

Cette conversation, dont nous n'avons donné que les principaux traits, se prolongea jusqu'au coucher du soleil. Cetadmirable spectaclefîtsongeraux voyageurs qu'ils n'avaient pas où passer la nuit.

(t Je vous trouverai bien un gîte, dit Fitz ; si vous voulez venir vous reposer chez un bon vieux charbonnier que je connais, vous serez les bienvenus. » Il les conduisit par des sentiers accidentés dans un endroit retiré.

Au milieu d'un petite clairière fumait la pile de charbon, à côté d'une hutte faite de branches de sapin, devant laquelle brillait un feu clair. On s'assit et on s'installa. Les enfants se mirent aussitôt à l'ouvrage avec la charbonnière, qui, avecunempressementhospitalier,fîtgriller des franches de pain qu'elle arrosa de beurre, friand régal poiii- les voyageurs affamés.

Tandis que les enfants jouaient à cache-cache dans les troncs de sapin, imitant les hurlements des loups et les aboiements des chiens avec une vérité qui eût fait trembler les plus courageux, nosdeux amis s'entretenaient de leur situation. Mais, parmi les singulières obligations des Renonçants, il s'en trouvait une qui leur défendait, dans le cas où ils se rencontreraient, de parler ni du passé ni de l'avenir ; ils ne devaient s'occuper que du présent.

Jarno, qui avait la tête remplie de ses études sur les mines, des connaissances et des aptitudes qui s'y rapportent, exposait à Wilhelm en grands détails etavec chaleur tous lesavantagesqu'il se promettait de tirerde cette industrie-, mais notre ami, qui n'avait jamais cherché la véritable richesse que dans le cœur humain, avait peine à comprendre Jarno, et finit par lui dire en souriant : « Tu le mets en contradiction avec toi-même, car tu commences

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àétudier, sur tes vieux jours, des choses auxquelles il faudrait être initié dès sa jeunesse.

— Tu te trompes, répondit Jarno ; j'ai été élevé chez un oncle, haut employé dans les mines .: j'ai grandi avec les enfants qui travaillaient au bocard ; je me suis promené avec eux sur le fossé de la mine dans de petits bateaux d'écorre, et c'est cela qui m'a ramené à ces choses au milieu desquelles je me retrouve à mon aise. Cette fumée de charbon doit te plaire moins qu'à moi, qui suis accoutumé dès mon enfance à respirercet encens. J'ai beaucoup essayé dans ma vie, et je suis toujours arrivé à me convaincre de ceci : la seule satisfaction de l'homme est dans l'habitude. La privation d'une chose désagréable nous est péniblesi nous sommes acroulumésàcette chose. J'ai lait une longue maladie à la suite d'une blessure qui ne voulait pas se guérir, et, lorsque je revins à la santé, je fus fort contrarié de ne plus voir le chirurgien me panser et déjeuner avec moi.

— J'aimerais cependant que mon fils prît du monde une idée plus juste et plus indépendante que celle que pourra lui donner un métier borné. On a beau circonscrire Fhomme, il finira toujours par observer son époque, et comment comprend ra-t-il ce qui s'y passe, s'il ne sait pas ee qui a précédé ? La boutique d'un épicier le remplira d'étonnement s'il n'a aucune idée des pays d'où sont venues ces indispensables raretés.

— Pourquoi tant de façon ? répondit Jarno; qu'il lise les gazettes comme les Philistins; qu'il prenne son café comme les vieilles femmes. Mais, si tu ne veux pas abandonner ton idée, et si tu liens absolument à donner à ton fils une éducation complète, je ne comprends pas que tu puisses être aveugle au point de ne pas voir qu'il y a là, tout près de uuus, une excellente maison d'éducation.

— Tout près de nous ? dit Wilhelm en secouant la tête.

— Oui, que vois-tu là?

— Où donc ?

— Au bout de ton nez. » Jarno lui désigna l'objet du doigt et s'écria impatienté : « Qu'est cela ?

— Cela ! une pile à charbon; mais qu'importe ?

— Bon ! enfin ! une pile à charbon I Gomment s'y prendon pour la construire ?

-— On entasse les bûches.

— Et, cela fait, que se passe-t-il ?

— A ce qu'il me semble, dit Wilhelm, tu veux me faire l'honneur de me convaincre, par la méthode socratique, que je suis complètement absurde et stupide.

— Nullement, rôpliquaJarno ; continue, mon ami, àme répondre exactement. Voyons : qu'arrive-t-il lorsque là masse de bois est entassée convenablement et de manière à laisser passer l'air ?

— Eh bien, on met le feu.

— Et, lorsque le feu est bien pris, lorsque la flamme sort par les ouvertures, comment fait-on ? est-ce qu'où le laisse aller ?

— Non pas ! on ferme bien vite le passage à la flamme avec du gazon, de la terre et du poussier, tout ce qu'où a sous la main.

— Pour éteindre le feu ?

— Non, poui le modérer,

— Et on ne lui laisse que juste assez d'air pour que la masse s'embrase, puis on bouche toutes les nuvertures; puis,' lorsque tout est éteint, carbonisé et relVoidi, on démolit la pile, on vend le charbon au fori^cron, iiu serrurier, auboulan^n'r, au cuisinier, et, l()rs{jiril a rendu sous cette forme agsez de services a la chrétienté, il est utilisé,

à l'état de cendres, par les blanchisseuses et les savonniers.

— Eh bien, ditWilhelmen riant, quel rôlejoues-tudans cette parabole ?

— C'est bien simple à deviner : je me regarde comme un vieux panier de bon charbon de hêtre, mais j'ai cette particularité de ne brûler que pour moi-même, ce qui me fait passer pour un original.

— Et moi, reprit Wilhelm, qu'est-ce que je suis ?

— Tu me fais l'effet, surtout maintenant, d'un bâton qui a la merveilleuse propriété de fleurir partout où on le plante, mais qui ne pousse pas de racines. Achève toimême la comparaison, et tu comprendras pourquoi un forestier, unjardinier, un charbonnier, un menuisier ou n'importe quel ouvrier ne pourra jamais rien faire de bon avec toi. »

Pendant cette conversation, Wilhelm tira de son sein, je ne sais pour quel usage, un objet qui ressemblait à la fois à un portefeuille et à une trousse, etqueMontan salua comme une vieille connaissance. Wilbelm lui dii qu'il portait toujours sur lui cette espèce de fétiche, dans l'idée superstitieuse que son sort dépendait de la possession de cet objet.

Nous ne pouvons encore confier à nos lecteurs ce que c'était que cet objet; mais nous devons dire qu'il fut le point de départ d'un entretien dont voici le résultat : Wilhelm avoua qu'il avait depuis longtemps le désir de se consacrer à une occupation spéciale, à un art vraiment utile, et qu'il le ferait si Montan pouvait obtenir des associés qu'on levât à son égard la plus gênante des prohibitions, celle qui défendait de rester plus de trois jours dans le même endroit, et qu'on lui permît de s'établir où cela lui semblerait le plus favorable pour l'accomplis-

Bernent de son but.Montan promit d'agiren conséquence, après avoir fait jurera Wilhelm de suivre incessamment le projet qu'il lui avait confié, et de s'en tenir fidèlement à la résolution qu'il venait de prendre.

Tout en causant de la sorte sur ces graves sujets, ils avaient quitté leur bivac, autour duquel s'était réunie peu à peu une société fort suspecte ; au lever du jour ils étaient arrivés à une clairière où ils aperçurent quelque gibier, ce qui réjouit fort le petit Félix. On se disposa à se séparer, car, du point où ils se trouvaient, les sentiers montaient dans différentes directions. On interrogea Fitz, qui parut troublé, et contre son habitude ne fit que des réponses embarrassées.

« Tu n'es qu'un vaurien, lui dit Jarno, tu connaissais tous les hommes qui nous entouraient cette nuit. C'étaient des bûcherons et des mineurs, soit; mais quant aux derniers, je les tiens pour des contrebandiers et des braconniers, et ce grand qui traçait des signes sur le sable, et que les autres paraissaient traiter avec respect, c'était assurément un chercheur de trésor avec qui tu es d'accord.

— Ce sont tous de braves gens, répondit Fitz; ils ont bien de la peine à vivre, et, si les pauvres diables se permettent parfois ce que défendent les autres, c'est pour avoir du pain. »

Le fait est qu'en voyant nos amis sur le point de se séparer, le petit fripon était devenu rêveur, il se demandait lesquels il devait suivre. Il calculait ses avantages : îe père et le fils prodiguaient l'argent, mais Jarno n'épcirgnaitpas l'or; il pensa que le mieux était de s'alta- ' Lier à ce dernier. Aussi, lorsque Jarno lui dit: «Je vais à Saint-Joseph, et je verrai bientôt si tu es honnête ; je chercherai la pierre de la croix, sous les ruines del'au-

tel ; » l'enfant ne laissa pas échapper l'occasion, et répondit: « Vous ne trouverez rien, et je n'en serai pas moins honnête; la pierrevient delà, mais j'en al ramassé tous les fragments, et je les ai transportés dans la montagne. C'est un objet fort précieux, sans lequel on ne peut découvrir aucun trésor. On m'en paye un petit morceau très-cher. Vous aviez raison, c'est à cette occasion que je me suis mis en rapport avec ce grand homme maijire. »

On fit un nouveau marché : Fiiz s'engagea vis-à-vis de Jarno à lui fournir, moyennant un second ducat, un beau morceau de ce minéral rare ; il les déconseilla d'aller visiter le château des Géants; mais comme Félix insistait, il recommanda au guide de ne pas laisser les voyageurs s'y engager trop avant, car on risquait de se perdre dans ces cavernes et ces crevasses tortueuses. On se sépara, et Fitz promit de se retrouver à l'heure indiquéede vaut le château des Géants.

Le guide marchait en avant, Wilhelm et Félix le suivaient; mais au bout de quelques instants Félix fil observer qu'il ne prenait pas le chemin indiqué par Fitz. Le guide répondit : « Je m'y connais mieux que lui; un ouragan a bouleversé cesjours derniers la forêt voisine,' les arbres renversés et entremêlés rendent le chemin impraticable ; suivez-moi, je vous mènerai où vous voulez aller. » Félix abrégeait la route en sautant de rocher en rocher, tout fier de sa science nouvelle, disant que maintenant il sauterait de granit en granit.

On montait toujours; enfin l'enfant s'arrêta devant une rangée de sombres colonnes renversées pêle-mêle, et le château des Géants apparut tout d'un coup. Sur un pic isolé s'élevaient des faisceaux de colonnes formant portes contrepoites, galeries contre galeries. Le guide re-

commanda aux voyageurs de oe pas s'égarer dans ce labyrinthe, et, remarquantsur une plate-forme d'où la vue s'étendait au loin, des traces de cendres laissées par ses devanciers, il se mit à allumer un feu pétillant. Tandis qu'il préparait, comme de coutume, un repas frugal, et que Wilhelm lui faisait différentes questions sur la contrée qu'on découvrait de cette hauteur et qu'il allait parcourir, Félix avait disparu ; il s'était sans doute perdu dans la grotte : on eut beau crier et siffler, il ne répondait ni ne reparaissait.

Wilhelm, qui, en sa qualité de pèlerin, était préparé à toufévénement, tira de sa gibecière un peloton de ficelle, l'attachasoigneusementet s'abandonna au SI conducteur, avec lequel il avait eu l'intention de guider son fils. Il avançait ainsi, faisant par intervalles retentir son sifflet. Au bout de quelque temps, un sifflement aigu sorti des profondeurs lui répondit, et Félix parut sur le bord d'une crevasse : « Es-tu seul ? dit l'enfant aussi bas que possible.

— Tout seul, répondit le père.

— Passe-moi un morceau de bois, un bâton, » ditl'eniant. Wilhelm lui donna ce qu'il demandait, et Félix disparut en criant à son père : « Ne laisse entrer personne dans la grotte 1 » Quelques instants après il revint chercher un bâton plus long et plus fort. Le père attendait avec anxiété l'explication de cette énigme. Enfin, l'enfant s'élança de la grotte, tenant une cassette pas plus grosse qu'un in-ociavo; elle était vieille et magnifique et semblait d'or émaillé.

« Gacbe-la, père, et ne la montre à personne, b Puis il raconta, comment, poussé par un sentiment secret, il s'était glissé dans celte fjrolte et était ainsi arrivé à une place éclairée par une faible lumière. Il s'y trouvait, di-

m WILHELM MBISTER.

sait-il, un grand coffre de fer qui n'était pas fenné, mais dont on ne pouvait qu'entr'ouvrir le lourd couvercle. C'était pour en venir à bout qu'il avait demandé le bâton afin de soulever le couvercle et de le maintenir ouvert; il avait trouvé le coffre vide, mais il avait découvert dans un coin la précieuse cassette. Ils se promirent de garder le plus profond secretà l'endroit de cette trouvaille.

Midi était passé ; ils avaient pris quelque nourriture; Fi tz n'était pas encore arrivé, mais Félix était inquiet, voulait quitter ce lieu où son trésor lui paraissait exposé à être revendiqué par les puissances terrestres ou souterraines. Les colonnes lui semblaient plus noires, les cavernes plus profondes. Il était sous le poids d'un secret, d'une propriété légitime ou illégitime, assurée ou incertaine. L'impatience le poussait à s'éloigner de cet endroit ; il espérait se débarrasser de ses inquiétudes en changeant de place.

Ils se dirigèrent vers les vastes domaines du grand propriétaire dont ils avaient entendu citer la richesse et l'originalité. Félix ne sautait plus comme il l'avait fait le matin; les voyageurs marchèrent tranquillement pendant plusieurs heures. De temps en temps l'enfant demandait à voir la cassette; son père, lui montrant le guide, lui faisait signe de rester tranquille. Il se mit alors à regretter l'absence de Fitz: tantôt il craignait de se voir en face du petit drôle, tantôt il sifflait pour lui donner le signal, puis se repentait de l'avoir ainsi appelé. Ces hésitations durèrent jusqu'au moment où l'on entendit dans l'éloignement le sifflet de Fitz. Il s'excusa de son absence au château des Géants en disant que Jarno l'avait retenu et

que les ravages causés par l'ouragan avaient retardé sa marche; puis il leur demanda ce qu'ils avaient fait dans les grottes et au milieu des colonnes du château, s'ils

s'étaient aventurés bien avant dans ce dédale. Félix lui débita une série de contes tantôt avec assurance, tantôt avec embarras ; il regardait son père en souriant, lui tirait le pan de son habit et faisait tout ce qu'il fallait pour laisser voir qu'il possédait et cachait quelque chose de mystérieux.

Ils étaient enfin arrivés sur une route carrossable qui devait les amener sans encombre au but de leur excursion, mais Fitz prétendit connaître un chemin plus court et meilleur; le guide refusa de les accompagner et continua à suivre la route droite et large. Les deux voyageurs se fièrent au petit vaurien et crurent avoir bien fait, car ils descendirent l'escarpement de la montagne à travers une forêt dehauts mélèzes qui, s'éclaircissantpeuà peu, finit par leur laisser voir, illuminée par un brillant soleil, la plus belle propriété qu'on puisse imaginer.

Un grand jardin de rapport se développait à leurs pieds; quoiqu'il fût parsemé de nombreux arbres fruitiers, on remarquait des divisions régulières qui partageaient le terrain, incliné dans toute son étendue, mais agréablement accidenté. Plusieurs habitations étaient éparses çà et là, de sorte que le jardin paraissait appartenir à différents propriétaires. L'enfant assura qu'il était exploité par un seul maître. Au delà de ce jardin se déroulait à perte de vue une campagne admirablement cultivée; on distinguait nettement les rivières et les lacs.

Ils étaient arrivés au bas de la montagne et se croyaient près de pénétrer dans le jardin, lorsque Wilhelm s'arrôta surpris, et Fitz ne put s'empêcher de sourire malicieusement : un fossé profond s'ouvrait devant eux au pied de la montagne, tandis que, de l'autre côté, s'élevait un mur, qu'ils n'avaient pu voir jusqu'alors; ce mur, es-

carp('^ pxtériouremenl, était au niveau du sol intérifur. Leurs regards seuls pouvaient pénétrer dans le jaidio.

« Nous avons encore un assez long détour à faire, dit Fitz, si nous voulons {.'agnerla route qui mène à la porte* mnis je connais une entrée qui nous abrégera le chemin. Les voûtes par lesquelles les eaux de pluie sont amenées dans les canaux du jardin s'ouvrent de ce côté; elles sont assez élevées el assez larges pour qu'on puisse y circuler comniodéinent. » Lorsque Félix entendit parler de voûte, il ne put résister au désir de passer par cette entrée. Wilbelm suivit les enfants, et ils descendirent tous trois les degrés, alors entièrement à sec, de ces conduits voûtés. Ils se trouvaient alternativement dans la lumière et dans l'obscurité, selon que le jour arrivait par les regards, ou qu'il était intercepté par des piliers et des murs. Ils étaient arrivés à une place assez large et unie ; ils avançaient lentement, lorsque tout à coup une détonation se fit entendre, et deux grilles de fer leur barrèrent le passage des deux côtés, non pas à tous les trois : Wilbelm et Félix seuls étaient prisonniers ; car, au moment où la détonation avait retenti, Fitz avait fait un bond en arrière, et la grille, en se refermant, n'avait pris que sa longue manche ; se débarrassant rapidement de sa jaquette, il s'était enfui sans tarder.

Les deux prisonniers étaient à peine remis de leur surprise, qu'ils entendirent des voix qui semblaient s'approcher lentement. Quelques instants après des hommes armés et portant des torches s'avancèrent vers les grilles, pour reconnaître la prise qu'ils venaient de faire. Ils demandèrent si l'on voulait se rendre de bonne volonté. « Il ne peut pas être ici question de se rendre, répondit Wilbelm, noussommesen votre pouvoir. Nousavoiis plutôt sujet de vous demander si vous comptez nous ôpar-

gner. Voiri la seule arme que nous ayons sur no as. » En disant cel;i, il passa à travers les barreaux son roiiteau fie chaise. La grille s'ouvrit aussitôt ; sans leur faire aucune violence, on conduisit les prisonniers plus avant sous la voûie, et, après avoir gravi un escalier tournant, ils se trouvèrent dans un lieu assez étrange : c'était une chambre propre et spacieuse, éclairée par de petites fenêtres ménagées à la hauteur de la corniche, et qui donnaient assez de jour malgré de forts barreaux de fer. La pièce était garnie de chaises, de lits et de tout ce qu'on peut demander dans une chambre d'auberge, et celui qui s'y trouvait paraissait ne manquer d'autre chose quedelaliberté.

Wilhelm s'était assis et réfléchissait à leur position; mais Félix, lorsqu'il fut revenu de son premier saisissement, entra dans une violente colère. Ces grandes murailles, ces hautes fenêtres, ces portes solides, cet emprisonnement, étaient choses nouvellespour lui. Il regardait autour de lui, courait de tous côtés, trépignait, pleurait, secouait les portes, les frappait du poing, et eût essayé de les rompre à coups de tête, si Wilhelm ne l'avait saisi et retenu de force.

«Accepte tout cela avec calme, mon fils, dit Wilhelm; la violence et l'impatience ne nous tireront pas de cette position. Le mystère s'éclaircira ; mais, ou je me trompe fort, ou nous ne sommes pas tombés en de mauvaises mains. Regarde ces inscriptions :

« Pour l'innocent, liberté et réparation ; pour l'égaré^ « pitié ; pour le coupable^ justice sévère, n Tout cela nous montre que c'est la nécessité et non pas la cruauté qui ont inspiré ces dispositions. L'homme n'a que trop de raisons desedéfierde l'bomme. Les malveillants sont nombreux, les malfaiteurs ne manquent pas, et, pour vivre en sûreté, ce n'est pas toujours assez d'être bienfaisant. »

n« WILHELM MEISTER.

Félix, qui s'était calmé, se jeta sur un des lits sans rien ajouter et sans rien répondre. Wilhelrn continua • « Que cet événement, si inattendu, le soit une preuve du haut degré de civilisation du siècle dans lequel tu es né. Quel chemin n'apas dû faire l'humanité pour arriver à être clé" mente envers le coupable, indulgente envers le criminel, humaine envers l'inhumain! C'étaient assurément des êtres de nature divine ceux qui, les premiers, enseignèrent ces principes, qui y consacrèrent leur vie, qui en rendirent l'application facile. Les hommes sont rarement capables du beau, ils le sont plus souvent du bien; et quel cas devons-nous faire de ceux qui cherchent à l'encourager au prix des plus grands sacrifices! »

Ces paroles consolatrices et instructives, qui se trouvaientparfaitementdansl'espritde ce lieu, furent perdues pour Félix : il était profondément endormi, plus beau et plus frais quejamais ; cette émotion, plus forte que celles qu'il avait jusqu'alors éprouvées, avait amené sur ses joues l'animation qui régnait dans son cœur. Son père le considérait avec complaisance, lorsqu'un jeune homme de bonne mine entra dans la chambre, et, après avoir observé quelque temps le prisonnierd'unair affable, l'interrogea surles circonstances qui lui avaient fait prendre ce chemin et l'avaient fait tomber dans ce piège. Wilhelm lui rapportala chose tout simplement, lui présenta quelques papiers qui pouvaient le faire connaître, et invoqua le témoignage du guide, qui ne devait pas tarder à arriver par la route ordinaire. L'affaire étant éclaircie, l'employé pria Wilhelm de le suivre. On ne put réveiller Félix, et les domestiques l'emportèrent sur son matelas comme on transporta jadis, à travers les airs, Ulysse assoupi.

Wilhelm suivit l'employé dans un beau pavillon, où on lui servit quelques rafraîchissements, tandis que le jeune

homme allait faire son rapport en bautlieu. Lorsque, en se réveillant, Félix aperçut une table couverte de fruits, de vins, de biscuits, et surtout qu'il vit des portes ouvertes, sa joie fut extrême. Il s'élance dehors, lil rentre, il croit avoir rêvé; en face de cette bonne chère, de cet aimable spectacle, la frayeur et les angoisses passées furent bientôt oubliées, comme un rêve pénible qui s'évanouit à la clarté du matin.

Le guide était arrivé. L'employé revint avec lui et un homme âgé, encore plus aimable que le premier. La chose s'expliqua de la façon suivante. Le maître de ce domaine, homme bienfaisant dans la plus noble acception du mot, puisqu'il encourageait tout autour de lui l'activité et la production, avaittiré de ses immenses pépinières de jeunes plants qu'il avait distribués gratuitement aux cultivateurs laborieux et soigneux ; aux cultivateurs négligents il les avait cédés à un certain prix, et à ceux qui désiraient en faire commerce, il les avait vendus à un taux modéré. Maisces deux dernièrescatégories voulaient avoir pour rien ce que les bons seuls devaient avoir gratis, et, comme on le leur refusait, ils cherchaient à dérober les plants et y avaient réussi. Cela indignait d'autant plus le propriétaire, que non-seulement on pillait les pépinières, mais que dans leur précipitation les voleurs les ravageaient. On découvrit qu'ils s'introduisaient par les conduites d'eau, et on avait établi ces grilles et cette arme à feu qui, partant d'elle-même, donnait l'éveil aux gardiens. Le petit Fitz s'était souvent montré dans le jardin, et il était tout naturel que, par malice, il eût t'ait suivre aux étrangers ce chemin qu'il avait découvert dans un fout autre but. On aurait bien voulu prendre le petit drôle; on garda du moins sa jaquette, qui pouvait aider à le faire retrouver.

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