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CHAPITRE V

En se rendant au château, notre ami fut sut pris de ne rien trouver qui ressemblât à un ancien jardin ou à un parc moderne; des arbres fruitiers bien alignés, des champs de légumes, des planches d'herbes médicinales, enfin tout ce qui est considéré comme utile couvrait la plaine. Une place ombragée de hauts tilleuls servait de péristyle à l'important édifice; une longue allée se reliant à cette place permettait de se promener au frais à chaque heure du jour. En entrant dans le château, il vit les murs du vestibule tapissés d'une façon toute partjculiére. De grands tableaux géographiques représentant les quatre parties du monde frappèrent ses yeux. Les parois de l'escalier contenaient les dessins des différents États, et, lorsqu'il pénétra dans la grande salle, il se trouva environné de vues des villes les plus remarquables encadrées de paysages représentant les contrées où elles se trouvaient situées, et tout cela disposé avec tant d'art, que les détails ressortaient nettement sans cependant que l'enchaînement de l'ensemble en souffrît.

Le maître de la maison, petit homme vif, d'un certain âge, souhaita la bienvenue à son hôte, et, sans autre préambule, lui demanda, en lui montrant les murailles, si par hasard il ne connaissait pas quelqu'une de ces villes, ou s'il n'y avait pas séjourné. Notre ami put parler pertinemment de plusieurs, et faire voir que non-seulement il avait vu les endroits, mais qu'il avait pu en observer les particularités.

Le maître sonna et donna l'ordre de préparer une chambre pour les deux voyageurs et de les faire souper j ce qui fut aussitôt exécuté.

En passant dans une grande salle du rez-de-chanssée, ils rencontrèrent deux dames, dont l'une dit à Willielm, d'an air aimable : « Vous trouverez ici une société peu nombreuse, mais cboisie ; moi, la plus jeune nièce liu maître de la maison, je m'appelle Hersilie ; ma sœur aînée, que voici, se nomme Juliette; puis mon oncle et mon cousin, et enfln les deux employés que vous connaissez déjà ; ce sont les amis de la maison, et ils sont dignes delaconfiancedont ils jouissent. Asseyons-nous.» Les deux dames mirent Wilhelm entre elles ; les employés s'établirent aux deux bouts, et Félix de l'autre côlé, en face d'Hersilie, qu'il ne quitta pas des yeux.

On s'entretint d'abord de sujets iudifl'ôrents, puis Hersilie saisitl'occasion de dire : «Pour que notre hôte puisse se mettre plus facilement au courant de notre conversation, je dois l'avertir qu'on lit beaucoup chez nous, etque le basard, la variété dos goûts et l'esprit de cuntradictiou nous ont fait prendre parti pour différentes littératures. Mon oncle est pour les Italiens, mademoiselle ne trouve pas mauvais qu'on la prenne pour une Anglaise accomplie, moi je tiens pour les Français, à condition qu'ils soient gais et aimables. Papa bailli se complaît dans les antiquités germaniques, et le fils porte naturellement ses préférences sur la nouvelle et la jeune littérature allemande. Maintenant jugez-nous, prenez part à la discussion, approuvez ou discutez; votre opinion sera toujours la bienveuue. » En effet, la conversation s'anima et roula sur ce sujet.

Cependant Hersilie n'avait point laissé de remarquer les regards étincelants que lui lançait Félix; elle en était à la l'ois surprise et Oattée, et lui envoyait les meilleurs morceaux, qu'il recevait avec joie et reconnaissance. Mais, comme au dessert il la regardait par-dessus uaa as-

siette de pommes, la jeune femme, voyant dans chaque fruit une rivale, prit bien vite une des pommes et la lendit à son amoureux en herbe; l'enfant la saisit avidement et se mit aussitôt à la peler ; mais, comme il avait sans cesse les yeux fixés sur sa charmante voisine, il se fit au pouce une profonde entaille. Lesangcoulaen abondance ; Hersilie se leva précipitamment, courut à lui, et, lorsqu'elle eût arrêté le sang, elle ferma la blessure avec du taffetas d'Angleterre qu'elle tira de son étui à ouvrage. Cependant l'enfant la serra dans ses bras et ne voulait pas la laisser partir. La confusion devint générale, on se leva de table, et on se disposa à se séparer.

« Vous lisez sans doute avant de vous endormir ? dit Hersilie à Wilhelm. Je vais vous donner un manuscrit, une traduction que j'ai faite du français, et vous me direz si vous avez jamais rien vu d'aussi joli. L'héroïne est une jeune folle I Ce n'est peut-être pas une bonne recommandation: mais, si jamais je deviens folle, ainsi quej'en ai souvent l'envie, je souhaite de l'être de cette façon. »

LA FOLLE PÉLEHINB.

M. de Révanne, riche particulier, possède le plus beau domaine de sa province. Il habite, avec son fils et sa sœur, un château qui serait digne d'un prince; et, dans le fait, son parc, ses eaux, ses métairies, ses manufactures, son train de maison, qui font vivre la moitié du pays à douze lieues à la ronde, lui donnent la considération d'un prince, grâce au bien qu'il fait.

Il y a quelques années, il sepromenaitlelongdesmurs de son parc sur la grande route, et il lui prit fantaisie d'allerse reposer dans un bosquetoù s'arrêtent volontiers les voyageurs. Des hauts arbres s'élèvent au-dessulsd'un

LES AiNNÉES DE VOYAGE. 181

épais taillis; on est à l'abri du vent et du soleil; une source gracieusement encadrée répand ses eaux au milieu des racines, des pierres et du gazon. M. de Révanne aAait, selon son habitude, un livre et un fusil. Il se mit à lire, agréublement distrait par le chant des oiseaux, dérangé par instant par le bruit des passants.

La matinée était assez avancée, lorsqu'il vit approcher une jeune femme d'un extérieur aimable. Elle quitta la grande route, probablement dansl'intentiondese reposer dans le bosquet où il se trouvait. Il fut tellement surpris, que le livre lui en tomba des mains. La pèlerine avait les plus beaux yeux du monde, son visage était gracieusement animé par la marche; sa tournure, son maintien, sa taille, avaient quelque chose de si distingué, que M. de Révanne se leva involontairement, et regarda du côté de la route croyant voir arriver les gens et les équipages qu'il supposait devoir suivre cette dame. Elle attira de nouveau son attention en lui faisant une noble révérence; il lui rendit respectueusement son salut. La belle voyageuse s'assit au bord de la source, sans prononcer un seul mot et en poussant un soupir.

«Singulier effet delà sympathie ! s'écria M. de Révanne lorsqu'il me raconta cette histoire : mon cœur répondit à ce soupir. Je restai immobile, ne sachant que dire ni que faire ; je n'avais point assez d'yeux pour contempler tant de perfections. Étendue sur le gazon, appuyée sur ses coudes, c'était la plus belle figure de femme que l'on puisse imaginer! Ses souliers attirèrent mon attention, la poussière qui les couvrait indiquait qu'elle venait de faire une longue route, et cependant ses bas de soie étaient brillants comme s'ils sortaient du lissoir; sa robe retroussée n'était pas IVoissée;ses cheveux semblaient avoir été frisés le matin môme; du linge fin, de fines denn* 11

telles, elle était habillée comme pour aile»* au bal. Rien en elle n'annonçait une vagabonde, et cependant c'en était une, mais bien malheureuse et bien lespectable.

« Au premier regard qu'elle dirigea vers moi, je me basaidai à lui demander si elle voyageait seule.

« Oui, Monsieur, dit-elle, je suis seule au inonde.

« — Con)ment, Miidame, vous seriez sans parents, (' sans connaissances?

« — Ce n'est pas cela que je voulais dire, Monsieur. « Jai assez de parents et de connaissances; mais ji n ai « point d'amis.

« — La faute n'en est évidemment pas à vous, réplin quui-je; vous avez une flgure et sans doute un cœur « auxquels on peut beaucoup pardonner. »

« Elle sentit l'espèce de reproche que renfermait mou compliment, et j'en pris bonne opinion de son éducation. Elle leva vers moi deux yeux célestes du bleu le plus pur, diaphanes et brillants^ puis elle répondit avec dignité qu'elle ne pouvait en vouloir à un honnête homme tel que je lui semblais de concevoir quelques soupçons sur une jeune fille qu'il rencontre seule sur une grande route ; que cela lui était déjà arrivé plusieurs fois ; mais, quoiqu'elle fût étrangère et que personne n'eût le droit de la questionner, elle me priait de croire que le but de son voyage n'avait rien que de parfaitement honorable. Des raisons, dont elle ne devait compte à personne, la forçaient de promenersadouleur dansie monde. EUeavait reconnu que les dangers qu'on redoute pour son sexe soat purement imaginaires, et quel'bonneur d'une femme, même chez les voleurs de grand chemin, ne court de risque que lorsque le cœur est faible et les principes mal arrêtés.

«Au reste, ellenevoyageaitquedejouretparles routes qu'elle supposait sûres, elle ne parlait pas avec le premier

veni, et s'arrêtait de temps en temps dans des endroits cunvenaliies où elle pouvait gagner de quoi subvenir à son existence par des travaux en rapport avec son éducation. Aces mots, elle baissala voix, ses paupières se fermèrent, et je vis quelques larmescouler le long deses joues.

« Je lui répondis que je ne doutais nullement que sa naissance fût honorable et sa conduite respectable. Je lui exprimai le regret qu'une pareille nécessité la forçât de servir, elle qui semblait si digne de trouver des serviteurs ; je lui assurai que, malgré toute ma curiosité, je ne la presserais pas davantage ; qu'en faisant plus ample connaissance avec elle, Je désirais me convaincre qu'elle prenait partout autant de soin de sa réputation que de sa vertu. Ces mots parurent la blesser de nouveau, car elle me répondit qu'elle cachait son nom et sa patrie par respect pour sa réputation, bien que la réputation, au bout du compte, repose bien plutôt sur des conjectures que sur des réalités. Quand elle offrait ses services, elle présentait les certificats des maisons où elle avait travaillé et ne cachait point qu'elle ne voulait pas être questionnée sur sa famille et sur sa patrie. C'était là-dessus qu' jn devait se décider, et s'en remettre au ciel ou à sa parole pour ce qui était de son innocence et de son honnêteté. »

Ces discours écartaient tout soupçon de folie. M. de Révanne, qui ne pouvait pas bien comprendre cette rés(jlution de courir le monde, s'imagina qu'on avait peutêtie voulu la marier contre sa volonté. Il pensa qu'elle avait été poussée par un désespoir d'amour; et, chose bizarre, quoique assez commune, en la supposant amoureuse d'un autre, il devint lui-même amoureux d'elle ; il aurait été très-fâché qu'elle eût poursuivi sa route. Il ne pouvait détourner les yeux de ce beau vitrage, qu'embellissaieuteocore les reflets verdâtres d u fe uill âge . S'il existe

des nymphes,on n'en vitjamais d'aussi belle étendue sur un gazon; et le romanesque de cette rencontre ajoutait à l'aventure un charme auquel M.deRévanne ne put résister.

Sans s'inquiéter davantage de l'affaire, M. de Révanne invite la belle inconnue à le suivre dans son château. Elle ne fait aucune difficulté, et se conduit en personne accoutumée au grand monde. On apporte une collation qu'elle accepte sans fausse politesse et avec la plus franche gratitude. En attendant le dîner, on lui fait visiter la maison. Elle ne remarque que ce qui mérite l'attention, le mobilier, les peintures, l'ingénieuse disposition des appartements. On lui montre la bibliothèque, elle connaît les bons ouvrages, en parle avec goût et modestie. Point de bavardage, point d'embarras. A table, une tenue pleine de noblesse et de naturel, une conversation des plus aimables. Jusque-là tout est raisonnable dans ses discours, son caractère-semble être aussi charmant que sa personne.

Après dîner, un léger badinage vint encore l'embellir. Se tournant avec un sourire vers mademoiselle de Révanne, elle lui dit qu'elle avait l'habitude de payer son diner par quelque petit travail, et. à défaut d'argent, de demander des aiguilles à ses hôtesses. « Permettez-moi, ajouta-t-elle, de laisser une fleur sur voire métier à broder, pour qu'en la revoyant, vous vous souveniez de la [)auvre inconnue.»

Mademoiselle de Révanne lui répondit qu'elle regrettait bien de n'avoir aucun ouvrage commencé, et d'être forcée de renoncer au plaisir d'admirer son adresse. La pèlerine se tourna alor^ vers le clavecin : « Eh bien l ditelle, je vais vous payer en monnaie aérienne, comme faisaient autrefois les ménestrels ambulants. » Elle frappa deux ou trois préludes qui annonçaient une main exercée. On en douta plus que ce ne fût une demoiselle de

condition qui possédait tous les talents d'agrément. Son jeu fut d'abord gai et brillant ; puis elle passa à des mélodies graves dont la profonde tristesse se répandit dans ses yeux, ils s'humectèrent de larmes, ses traits s'altérèrent, ses doigts s'arrêtèrent; puis tout d'un coup, à la grande surprise des auditeurs, elle entonna gaiement et risiblement, avec la plus belle voix du monde, une folle chanson. Comme dans la suite on eut lieu de croire que ce burlesque roman la touchait de près, on me pardonnera de l'intercaler dans ce récit :

D'où viens-tu si vite, en manteaa, Quand le jour, encore gris, se lève à l'orient t Avec ce vent glacé notre ami voudrait-il Se mortifier par un pieux pèlerinage ?

Est-ce exprès qu'il marciie pieds nus ? Comment est-il venu dans cette forêt, Sur ces cimes sauvages et neigeuses?

Il vient fort singulièrement d'une chaude demeure, Où il se promettait de plus doux plaisirs. Et, s'il n'avait pas son manteau, Que sa honte serait affreuse !

Ainsi, la friponne s'est jouée de lui.

Et l'a débarrassé de son bagage :

Le pauvre ami s'en est allé, Nu et dépouillé, à peu près comme Adam.

Aussi, pourquoi est-il allé par ce chemin Courir après cette pomme dangereuse.

Qui, il faut le dire, était aussi belle dans l'enclos du moulin Qu'autrefois dans le paradis ?

Il ne recommencera pas do sitôt la plaisanterie !, 11 s'est bien vite échappé de la maison. Et, une fois libre, il éclate En plaintes bruyantes et amères :

Je ne lisais dans ses regards de feu pas une syllabe do trahison, cependant I Klle semblait aussi enivrée (jue moi, Et elle méditait une si noire action !

186 WILHELM MEISTEB.

Pouvais- Je rêver, dans ses bras, Que son rœur batiît si perfidement?

Elle contint les élans de Cupidon, Qui nous était si favorable.

Se joner de mon amour Pendant cette nuit qui ne finisBait'pai, Et n'appoler sa mère Que lorsque vint le matin 1 Alors, entre une douzaine de parents, Avec fracas, un vrai torrent Immain!

Alors les frères arrivent, les tantes épient. Il y avait aussi un cousin et un oncle I

C'était un vacarme, une rage !

On eût dit une collection de bêtes féroces. Alors ils me demandent fleurs et couronne Avec des cris sauvages.

Pourquoi vous jetez-vous comme des furieux Sur l'innocent jeune homme? Car, pour conquérir de pareils trésors, 11 faut être beaucoup plus leste.

Cupidon sait, dans ses aimables jeux, Arriver toujours à temps :

Il n'oublie certainement pas au moulin Les fleurs de seize ans...

Ils m'ont volé mes habits.

Et voulaient encore me prendre mon manteau; Mais comment cette maudite canaille A-t-eUe pu se fourrer dans l'étroite maison î

Alors je m'élançai, je tempêtai, je jurai, Résolu à me faire jour à travers eux.

Je vis encore une fois la perfide.

Ah ! elle était toujours belle.

Ils reculèrent tous devant ma fureur :

Il éclate encore mainte grossière parole. Mais, avec une voix <ie tonnerre Je m'échappe enfin de cette caverne.

Vous, filles de la Cil mpagne, Comme vous, filles de la ville, il faut vous fuiri Laissez aux femmes de condition Le plaisir de dépouiller leurs serviteurs.

Si vous êtes aussi des rusées Et si vous ne savei ce que c'est qu'ua tendre lien, Changez d'amants, Mais ne les trompez pas.

C'est ainsi qu'il chante, aux heures d'hiver. Alors que ne verdit pas le plus petit brin d'herbe. Je ris de sa profonde blessure, Car vraiment il l'a bien méritée; Qu'il en arrive autant à celui qui, le Jour, Abuse impudemment sa noble amante, Et, la nuit, avec une hardiesse téméraire. Se glisse au fallacieux moulin de Gupidon !

Qu'elle se fût oubliée à ce point, cela donuait à réfléchir, et cet iDcident pouvait passer pour l'indice d'un certain dérangement de cerveau. « Mais, me dit M. de Révanne, je no sais comment cela se fit, nous oubliâmes toutes les réflexions que nous aurions pu faire. La grâce inexprimnble avec laquelle elle avait débité cette farce nous avait fascinés. Elle jouait d'une façon bouff'onne, mais intelligente. Elle était parfaitement maîtresse de ses doigts, et sa voix était enchanteresse. Lorsqu'elle eut fini, elle redevint aussi posée qu'avant, et nous pensâmes qu'elle avait simplement voulu égayer le moment "de la digestion.

a Bientôt après, elle demanda la permission de se remettre en route ; mais je fis un signe à ma sœur, qui lui dit que, si elle n'était pas pressée et si notre hospitalité ne lui déplaisait pas, ce serait pour nous une fête de la garder encore quelques jours. Comme elle parut consentir volontiers à rester, je songeai à lui fournir une occupation. Mois ce jour et les suivants nous ne fîmes que nous promener. Elle ne se démentit pas un instant; c'était la raison même douée de toutes les grâces. Son esprit était fin et juste; sa mémoire ornée, et ses sentiments si beaux, qu'elle ne cessait d'exciternotre admiration et de captiver

notre attention. Elle savait tout ce que prescrivent les convenances, et les observait si parfaitement vis-à-vis de nous et de plusieurs amis qui vinrent nous voir, que nous ne savions plus comment concilier ses singularités avec une éducation si soignée.

« Je n'osais véritablement plus lui offrir de servir dans ma maison. Ma sœur, à qui elle plaisait fort, se faisait également un devoir de ne point blesser la délicatesse de l'inconnue. Elles dirigeaient ensemble le ménage; la brave fille s'abaissait souvent à mettre elle-même la main à l'ouvrage, et savait aussitôt après se reporter à des occupations supérieures.

« En peu de temps elle fit régner au château un ordre dont jusque-là nous n'avions eu aucune idée. C'était une ménagère fort entendue; comme elle avait commencé à vivre avec nous et à s'asseoir à notre table,- elle ne s'en retira point par une fausse modestie, elle continua à maniger sans scrupule à côté de nous; mais elle ne touchait pas une carte, ne se mettait pas au clavecin avant d'avoir terminé tout ce qu'elle avait commencé.

« Je dois avouer franchement que le sort de cette jeune fille commençait à me toucher profondément.

« Je plaignais les parents qui, sans doute, regrettaient la perte d'une telle fille; je gémissais en pensant que de fii douces vertus, de si précieuses qualités seraient perdues. Elle vivait avec nous depuis plusieurs mois, et j'espérais que la confiance que nous nous efl'orçions de lui inspirer déciderait ses lèvres à livrer son secret. Si elle était victime d'un malheur, nous étions prêts à la secourir; si elle avait commis une faute, elle pouvait espérer que notre intervention et notre témoignage lui obtiendraient le pardon d'une erreur passagère ; mais nos protestations, nos prières mêmes, furent sans efl'et. Dès

qu'elle s'apercevait que nous cherchions à obtenir d'elle une explication, elle se réfugiait derrière des maximes générales, se justifiant ainsi sans nous rien apprendre. Par exemple, lorsque nous lui parlions de son malheur : « Le malheur, disait-elle, tombe sur les bons et sur les « méchants. C'est une médecine violente qui agit en même « temps sur les humeurs saines et sur les mauvaises, d « Quand nous cherchions à découvrir les raisons qui l'avaient déterminée à quitter la maison paternelle, elle répondit en souriant : « Le chevreuil est-il coupable parce « qu'il fuit ? » Si nous lui demandions si elle avait été persécutée : « C'est le sort de mainte jeune fille de bonne « naissance d'être exposée aux persécutions. Celui qui « pleure une ofi"ense en essuiera plusieurs. » Mais comment avait-elle pu se décidera affronter la grossièreté de la foule, ou du moins à lui demander l'aumône? A cette question, elle se mettait à rire et disait : «Le pauvre « qu'un riche daigne recevoir à sa table ne manque ja- « mais d'esprit. » Un jour, que la conversation avait pris une tournure badine, nous lui parlâmes d'amoureux, et lui demandâmes si elle ne connaissait pas le héros transi de sa romance. Je me souviens que ce mot parut lui percer le cœur. Elle me jeta un regard si sérieux et si sévère, que mes yeux ne purent le supporter; et, depuis lors, chaque fois qu'on parlait d'amour, on pouvait s'attendre à voir s'altérer la grâce de sa personne et la vivacité de son esprit. Elle devenait aussitôt pensive ; nous prenions cela pour de l'affection, c'était de la douleur. Cependant elle était en général gaie, mais sans grande vivacité ; noble sans affectation, franche sans abandon, réservée sans fausse honte, patiente plutôt que douce, reconnaissante plutôt que touchée de nos caresses et de nos attentions. Assurémeut c'était une jeune femme habituée à diriger

une grande maison ; et cependant elle ne paraissait pas avoir plus de vingt et un ans.

« C'est ainsi que se comporta cette personne inexplicable qui m'avait tout à fait captivé pendant les deux années qu'il lui plut de rester chez nous, pour finir par une folie plus extraordinaire que les brillantes qualités que nous avions admirées en elle. Mon fils est jeune, il s'en consolera ; quant à moi, je crains d'être assez faible pour la regretter toujours.

« Je vais vous raconter la folie d'une femme raisonnable pour vous prouver que la folie n'est souvent autre chose que la raison présentée sous une forme différente. On trouvera sans doute un étrange contraste entre le noble caractère de la voyageuse et la ruse comique dont elle se servit ; mais on connaît déjà deux de ses inégalités, le pèlerinage et la chanson. »

Il est évident que M. de Révanne était amoureux de l'inconnue. Il ne pouvait assurément pas compter sur son visage quinquagénaire, quoique sa bonne mine et sa vigueur n'annonçassent pas trente ans ; peut-être espérait-il plaire par sa belle santé, par la bonté, la sérénité, la douceur, la générosité de son caractère, peut-être aussi par son bien, quoiqu'il fût assez délicat pour sentir qu'on n'achète pas ce qui est sans prix.

Mais, d'un autre côté, le fils aimable, tendre, ardent, se jeta à corps perdu dans l'aventure sans y réfléchir pi us que son père. Il chercha d'abord doucement à gagner l'inconnue, que les éloges et l'amitié de son père et de sa tante lui avaient fait dignement apprécier. Il s'efTorça de plaire à une femme aimable que sa passion plaçait bien au-dessus de l'état où elle se trouvait. La sévérité de l'inconnue, plus encore que ses mérites et que sa beauté, l'enflamma, il osa parler, entreprendre, promettre.

Le père, sans en avoir conscience, donnait toujours à ses démarches une allure paternelle. Il se connaissait et, lorsqu'il eut découvert quel était son rival, il n'espéra point de l'emporter sur lui, à moins d'avoir recoursàdes moyens qui ne conviennent point à un honnête homme. Malgré cela, il n'en continuait pas moins ses assiduités ; il n'ignorait cependant pas que la bonté, que la richesse même, sont des attraits auxquels une femme ne se laisse prendre qu'avec circonspection, et qu'ils ne comptent plus pour rien dès que l'amour paraît avec ses charmes et accompagné delajeiinesse. M. de Révanne fit d'autres fautes encore, dont il se repentit plus tard. Au milieu de ses respectueuses protestations d'amitié, il parla d'une union durable, secrète et légitime. Il se plaignit aussi, et prononçais mot d'ingratitude. Assurément, il ne connaissait pas celle qu'il aimait lorsqu'il lui dit un jour que beaucoup de bienfaiteurs recueillent le bien pour le mal. L'inconnue lui répondit avec simplicité que beaucoup de bienfaiteurs achèteraient volontiers à leurs obligés tous leurs droits pour un plat de lentille.

La belle étrangère, .--^pêtrée dans la recherche des deux rivaux, et guidée par des motifs inconnus, ne parait pas, en ayant recours dans ces circonstances graves à un étrange expédient, avoir eu d'autre projet que d'éviter à elle et aux autres de sottes affaires. Le fils la pressait avec toute l'audace de son âge, et menaçait, selon l'usage, de sacrifier sa vie pour l'inexorable. Le père était un peu moins insensé, mais tout aussi pressant : tous deux étaient de bonne foi. Cette aimable peisonne aurait pu à cette époque s'assurer l'existence qu'elle méritait : car les deux de Révanne affirment qu'ils avaient l'intention de l'épouser.

L'exemple de cette jeune fille prouvera aux femmes

i92 WILHELM MEISTER.

qu'une personne honnête, eût-elle l'esprit égare par la vanité ou la démence, ne doit pas entretenir des blessures qu'elle ne veut pas guérir. La pèlerine sentit qu'elle en était arrivée à une extrémité où il lui eût été difficile de prolonger la résistance. Elle se trouvait entre deux amants qui pouvaient excuser chaque importunité par la pureté de leurs intentions, puisqu'ils étaient résolus de réparer leur conduite téméraire par une union solennelle. Voilà où en étaient les choses, et elle le savait bien.

Elle aurait pu se retrancher derrière mademoiselle de Révanne ; elle ne voulait pas le faire, sans doute par égard, par respect pour ses bienfaiteurs. Elle ne se déconcerte point, elle imagine un moyen qui sauve la vertu des deux hommes en les faisant douter de la sienne.

Elle est folle par fidélité, fidélité que ne mérite pas son amant s'il ne sent pas le prix de son sacrifice, dût-il lui rester inconnu.

Un jour que M. de Révanne répondait un peu trop vivement à l'amitié, à la reconnaissance qu'elle lui témoignait, elle prit tout à coup un air de naïveté qui le surprit :

« Votre bonté m'inquiète, Monsieur, permettez-moi de vous en dire franchement la raison. Je sens bien que c'est vous seul qui avez droit à ma reconnaissance, mais je dois vous avouer...

— Fille cruelle ! dit M. de Révanne, je vous comprends. Mon fils a touché votre cœur.

— Hélas! Monsieur, il ne s'en est pas tenu là. Je ne puis exprimer que par ma confusion...

— Comment, Mademoiselle, vous seriez...

— Je crois que oui, » dit-elle en s'inclinant, et en versant quelques larmes, car les femmes ont toujours une larme pour leur espièglerie, une excuse pour leurs torts.

Si amoureux que fût M. de Révanne, il ne put s'empêcher d'admirer ce nouveau genre d'innocente sincérité sous la coiffe de la maternité, et il trouva la révérence fort à sa place.

« Mais, Mademoiselle, je ne comprends vraiment pas...-

— Ni moi non plus, » dit-elle; et ses larmes coulèrent plus abondantes. Elles coulèrent jusqu'à ce que M. de Révanne, après un moment de fort pénible réflexion, reprit la parole et dit :

« Ceci m'éclaire ! je vois maintenant combien mes prétentions étaient ridicules. Je ne vous fais pas de reproches, et, pour unique punition de la douleur que vous me causez, je vous promets de vous donner sur sa légitime autant de bien qu'il faudra pour éprouver s'il vous aime autant que je le fais.

— Ah ! Monsieur, ayez pitié de mon innocence, et ne lui dites rien. »

Recommander le secret n'est pas le moyen de l'obtenir. Après celte scène, la belle inconnue s'attendait bien à voir arriver son amant. Il parut en effet, et son regard annonçait des paroles terribles. Mais il ne put que bégayer et s'écrier :

« Comment, Mademoiselle, est-il possible 1

— Quoi donc, Monsieur? dit-elle avec un sourire désespérant dans une pareille circonstance.

— Comment 1 quoi donc? Allez, Mademoiselle, vous êtes une jolie créature! Mais, au moins, il ne faut pas déshériter les enfants légitimes; c'est bien assez de les accuser. Oui, Mademoiselle, je devine le complot que vous avez ourdi avec mon père. Vous m'attribuez tous deux un fils, et ce fils est un frère, j'en suis sur ! »

Sans se dépar'ir de son calme et de sa sérénité, la belle folle répondit:

{94 WILHELM MiiilSTBR.

a Vous n'êtes sûr de rien, ce n'est ni votre fils ni votre frère; les garçons sont méchants : je n'en veux point; c'est une pauvre petite ûlie, que j'emmènerai bien loin, bien loin des hommes, des méchants, des fous et des infidèles. »

Puis, soulageant son cœur : « Adieu, continua-t-elle, adieu, mon cher Révanne, la nature vous a donné un cœur honnête ; conservez vos principes de franchise. Ils ne sont pas dangereux lorsqu'on est riche. Montrez- vous bon pour les malheureux. Celui qui repousse la prière de l'innocence affligée sera un jour réduit à prier, et ne sera pas écouté. Celui qui ne se fait pas scrupule de mépriser les scrupules d'une fille sans défense deviendra la victime d'une femme sans scrupules. Celui qui ne sent pas ce que doit éprouver une fille honnête lorsqu'on la recherche en mariage n'est pas digne de. l'obtenir. Celui qui forme des projets contraires à la raison, aux vues de la famille, uniquement dans le but de satisfaire ses passions, mérite de ne jamais jouir des fruits de sa passion et de l'estime de sa famille. Je crois que vous m'avez sincèrement aimée; mais, mon cher Révanne, le chat sait bien à qui il lèche la barbe, et si vous devenez jamais l'amant d'une femme bonnête, souvenez-vous du moulin de l'infidèle. Apprenez par mon exemple à vous en remettre à la constance et à la discrétion de votre maîtresse. Vous savez si je suis infidèle, voire père le sait aussi. J'ai résolu de courir le monde et de m'exposer à tous les dangers; je n'en ai assurément rencontré nulle part de plus grands que dans cette maison. Mais, comme vous êtes jeune, je vous dirai à vous seul, et confidentiellement : Les hommes et les femmes ne sont infidèles que s'ils le veulent bien. C'est ce que j'ai voulu prouver à l'ami du moulin, qui me reverra

peut-être un jour, si son cœur est assez pur pour regret» ter ce qu'il a perdu. »

Klle avait cessé de parler, et le jeune Révanne écoutait tncore. Il était immobile, comme frappé de la foudre ; puis les larmes coulèrent à flots de ses yeux, et dans cet état d'agitation il courut auprès de sa tante, auprès de son père, en disant : «Mademoiselle s'en va! mademoiselle est un ange, ou plutôt un démon, qui parcourt le monde pour torturer les cœurs! » Mais la pèlerine avait si bien pris ses précautions, qu'on ne put la retrouver. , Lorsque le père et le fils se furent expliqués, on reconnut son innocence, ses vertus, sa démence. Malgré toute la peine que s'est donnée, depuis cette époque, M. de Révanne, il a été impossible de se procurer le moindre renseignement sur cette belle personne, qui leur était apparue aussi aimable, aussi fugitive qu'un ange.

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