‹ Wilhelm MeisterChapitre 21 sur 66 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Après un long et profond sommeil, dont les voyageurs avaient grand besoin, Félix sauta vivement à bas de son lit et courut s'habiller. Son père crut remarquer qu'il mettait à sa toilette plus de soin que d'ordinaire ; rien n'était assez ajusté ni propre : il aurait voulu que tout fût neufetfrais. Ilcourutaujardin etgoûta en passant àla collation qu'un domestique apportait aux hôtes, les dames ne devant descendre au jardin qu'une heure plus lard.

Le domestique était habitué à montrer le château aux étrangers. Il conduisit notre ami dans une galerie qui ne contenait que des portraits de personnages célèbres du dix-huitième siècle : nombreuse et noble compagnie ; ces œuvres étaient dues au pinceau et au ciseau des meilleurs artistes. « Vous ne trouverez pas dans tout le

château, dît le gardien, un seul tableau qui ait rapporta la religion, à la tradition, à la mythologie, à la légende ou à la fable ; notre maître veut que l'imagination ne soit excitée que par la représentation du vrai. « Nous extra- « vaguons déjà bien assez, dit-il souvent, sans qu'il soit « besoin de stimuler par des séductions extérieures cette « dangereuse faculté de notre esprit. »

Wilhelm ayant demandé quand il pourrait rendre ses devoirs, le domestique lui répondit que son maître était sorti de grand matin, selon son habitude. Il disait toujours : a L'attention, c'est la vie ! »

«Vous verrez cette maxime, ajoutale gardien, et d'autres encore où il se peint, inscrites au-dessus des portes; Wsez celle-ci par exemple : « De Futile, en passant « par le vrai, on va au beau. »

Les dames avaient déjà fait préparer le déjeuner sous les tilleuls. Félix se livrait autour d'elles à milles espiègleries, et par ses folies cherchait à fixer l'attention, à s'attirer une réprimande d'Hersilie. Les deux sœurs cherchaient, par leur franche et aimable cordialité, à gagner la confiance de leur hôte silencieux qui leur plaisait fort; elles lui parlaient d'un cousin àelles, absent depuis trois ans, et dont on attendait prochainement le retour; d'une digne tanie qui habitait un château voisin, et qu'elles considéraient comme l'ange gardien de la famille ; son corps était ruiné parla maladie, mais son esprit jouissait d'une brillante santé : on eût dit une sibylle invisible qui prononçait par sa bouche des paroles divines sur les choses humaines.

Wilhelmdirigealaconversationsurlesobjets présents. Il désirait connaître de plus prc'-s le caractère orif,'inal ol actif de l'oncle; il pensait à cette maxime qui veut noua conduire au beau en partant de l'utile et en passant piir

le ATai ; il s'efforça d'interpréter ces mots à sa manière, ce qui lui réussit parfaitement et lui valut l'approbalion de Juliette.

Hersilie, qui jusqu'alors était restée silencieuse et s'était contentée de sourire, répliqua : « Notre situation, à nous autresfemmes, est assez singulière : nous entendons sans cesse répéter les maximes des hommes, nous les voyons inscrites en lettres d'or au-dessus de nos têtes, et cependant, nous autres jeunes filles, nous pourrions les intervertir qu'elles seraient encore justes, comme c'est ici le cas. La belle tvouYe des adorateurs, un fiancé, puis enfin un mari ; elle arrive alors au vrai, qui n'est pas toujours très-réjouissant, et, si elle a du bon sens, elle se consacre à Vutile, s'occupe de sa maison et de ses enfants, et s'en tient là. C'est du moins ce que j'ai vu bien des fois. Les jeunes filles ont le loisir d'observer et trouvent, la plupart du temps, ce qu'elles n'ont pas cherché. »

Un courrier de l'oncle vint annoncer que la compagnie était invitée à venir dîner à un rendez-vous de chasse voisin, etqu'elle pouvait y venir à cheval ou en voiture. Hersilie se décida pour la cavalcade ; Félix demanda instamment qu'on voulût bien lui donner un cheval. On décida que Juliette irait en voiture avec Wilhelm et que Félix ferait sa première course à cheval à côté de la dame de son jeune cœur. *

Juliette et son nouvel ami traversèrent une longue suite de plantations toutes consacrées à l'utile et au rapport ; l'immense quantité d'arbres fruitiers faisait douter que toute cette production pût trouver un débouché.

(( Vous êtes arrivé dans notre société par une singulière antirlianibre, et vous y avez rcncdiitié (aiit de clioses bizarres et étranges, que vous devez désirer, je sup-

pose, connaître le fil qui enchaîne tout cela. Tout repose sur l'esprit et la pensée de mon excellent oncle.

« Les belles années de cet bonnne éminent se rattachent à l'époque de Beccaria el de Filangieri, Les maximes humanitaires agissaient alors en tous sens. Son esprit actif et son caractère rigide modifièrent ces tendances générales suivant des principes uniquement pratiques. Il ne nous a point caché qu'à son sens celte maxime libérale : « Au plus grand nombre ce qu'il y a de « mieux, » doit être remplacée par celle-ci : « A beaucoup « de gens ce qu'ils désirent. » Le plus grand nombre est un terme trop vague ; ce qu'il y a de mieux est encore plus difficile à découvrir ; tandis que nous avons toujours autour de nous beaucoup de gens', nous pouvons apprendre ce qu'ils désirent^ recheicher ce qu'ils doivent désirer ; il est de la sorte possible de faire beaucoup de bien. C'est dans cet esprit qu'on a planté, construit, établi tout ce qui vous entoure, en vue d'un but proche et facile à saisir. Tout cela s'est fait en faveur des nombreux habitants de la montagne.

«Cet exceilenthomme, ayant l'influence et la richesse, s'est dit : Il ne doit pas y avoir là- haut un seul enfant qui soit privé de cerises oude pommes; la ménagère doit pouvoir mettre dans sa marmite des choux, des raves ou quelque autre légume pour varier un peu la monotonie de la pomme de terre. Il s'efforce ainsi à rendre service à tous, ses richesses lui en fournissent la possibilité; voilà plusieurs années que des revendeurs et des revendeuses se chargent de colporter les fruits dans les gorges les plus reculées de la montagne.

— J'en ai moi-même goûté avec une joie d'enfant, répliqua Wilhelm ; au milieu des sapins et des rochers, dans les endroits où je n'espérais rencontrer rien de

LES ANNÉES DE VOYAGE. i99

pareil, j'ai été plus surpris de trouver ces fruits rafraîchissants que de me sentir venir une pensée pieuse. Les sens de l'esprit sont partout présents, les doos de la nature ne sont distribués sur le globe qu'avec parcimonie.

— Non content de cela, notre digne oncle a mis à la portée des montagnards les produits des pays lointains ; ils trouvent dans ces bâtiments, au pied des monts, des provisions de sel et d'épices. Quant au tabac et à l'eaude-vie, il laisse ce soin à d'autres : « Ce ne sont pas des « besoins, dit-il, mais des objets de fantaisie ; il y aura « toujours assez de brocanteurs pour s'en occuper. »

On arriva au lieu du rendez-vous ; c'était une vaste maison de forestier ; la société était réunie et la table préparée.

«Asseyons-nous, dit Hersilie ; voici la chaise de mon oncle, mais comme d'habitude il ne viendra probablement pas. Je suis, jusqu'à un certain point, contente que notre nouvel hôte ne doive pas séjourner longtemps chez nous, car il serait fort ennuyeux pour lui de faire connaissance avec notre personnel, qui est l'éternel personnel des romans et des comédies : un oncle original, une niècedouce etl'autreétourdie, une tante sage, et les commensaux de rigueur. Si le cousin revenait, noire bôie verrait un voyageurfantasque qui amènerait peut-être quelques camarades non moins bizarres, et alors la pauvre comédie serait complète et transportée dans la réalité.

— Nous devons respecter les singularités de l'oncle, répondit Juliette; elles ne gênent personne, elles mettent plutôt chacun à son aise. Rien ne lui est plus désagréable que de régler ses heures de repas, et il dit souvent i|ue les dîners à la carte sont une des plus belles inventions des temps modernes. »

En causant de choses et d'autres, ou eu vint à parler

de la manie de cet excellent homme de placer partout des inscriptions.

« Ma sœur, ditHersilie, sait les interpréter toutes; elle est là-dessus presque aussi forte que le gardien ; quant à moi, je prétends qu'on peut les retourner toutes, et qu'elles sont alors tout aussi vraies, sinon plus vraies.

— J'avoue dit Wilhelm, que parmi ces maximes il y en a qui semblent se détruire elles-mêmes : par exemple J'ai été fort surpris de lire : Propriété et communauté; ces deux idées ne sont pas incompatibles?

— Il me semble, dit Hersilie en l'interrompant, que notre oncle a emprunté cette manie d'inscriptions aux Orientaux qui vénèrent beaucoup plus qu'ils ne les comprennent les maximes du Coran peintes sur leurs murailles. »

Sans se déconcerter, Juliette répondit à la question de Wilhelm : « Traduisez ces mots par une périphrase, et le sens en ressortira aussitôt. » Après quelques digressions et interruptions, Julie continua son explication. « Cba cun cherche à conserver et à accroître les biens que lui ont donnés la nature, la fortune ; il met en œuvre toutes sesfacultés, et les fait agir aussi loin que le permetson cercle d'activité ; mais il doit sans cesse se demander comment il fera profiter les autres de ses biens, car le riche n'est estimé qu'autant que les autres jouissent par lui.»

On chercha des exemples, et notre ami se trouva alors dans son élément. On lutta, on surenchérit à qui trouveraitle vrai sens de ces mots laconiques. «Pourquoi, disaiton, vénère-t-on le prince, sinon parce qu'il peut provoquer, favo'^iser l'activité de chacun, et le faire participer, pour ainsi dire, à son pouvoir absolu? Pourquoi tous les regardsse tournent-ils vers le riche, si ce n'est parce qu'il a le plus besoin de rencontrer des gens avec qui il puisse

partager son superflu ? Pourquoi tous les hommes envient ils- le poëte ? Parce que sa naturel'obligeà la communication ; qu'elle est la communication même. Le musicien est plus heureux que le peintre ;il dispense ses dons personnellement et immédiatement, tandis que ce dernier ne donne qu'en se séparant de l'objet. »

On passaensuiteauxconsidérationsgénérales. L'homme doit maintenir fermement sa propriété quelle qu'elle soit; il doit se faire le centre d'où pourra dériver la communauté; il faut qu'il soit égoïste pour ne pas le devenir; qu'il ménage pour pouvoir dépenser. A quoi bon donner son bien aux pauvres? Ne vaut-il pas mieux se faire leur intendant? Voilà le sens de ces mots : Propriété et communauté. Il ne faut jamais toucher au capital ; les intérêts, jetés dans la circulation, appartiendront à chacun.

On avait reproché à l'oncle, à ce qu'il parait, de ne pas tirer de ses domaines le revenu dont ils étaient susceptibles. A cela il répondait : « Celte diminution de recettes, je la regarde comme une dépense agréable, puisqu'elle me permet de faciliter la vie à mes semblables. Cela m'évite la peine de recueillir un bénéfice pour le distribuer de nouveau ; et, de la sorte, la balance se fait. »

En s'entretenant ainsi avec leur nouvel ami, les dames touchèrent encore différents sujets, et la confiance qui s'établissait entre eux les amena à parler du cousin dont on attendait le retour.

«Nous supposons que son étrange conduite est concertée entre lui et mon oncle. Depuis plusieurs années, il ne nous donne pas la moindre nouvelle et nous envoie de temps à autre d'aimables présents, qui nous indiquent allégoriquement l'endroit où il se trouve. Tout d'un coup il nous écrit d'un lieu tout voisin d'ici ; mais il ne veut pas nous voir avant de savoir dans quelle situation nous

sommes. Cette conduite n'est pas naturelle; il faut que nous connaissions avant son retour quel mystère se cache derrière ces précautions. Ce soir, je vous donnerai un paquet de lettres qui vous en apprendront davantage sur son compte, n •

Hersilie ajouta : a Hier je vous ai fait faire connaissance avec une folle vagabonde ; aujourd'hui vous allez voir un voyageur extravagant.

— Avoue, dit Juliette, que tu as un but en faisant cette communication. »

Hersiliedemandait le dessertavec quelqueirapatience, lorsqu'on vint annoncer que l'oncle l'avait fait servir sous le grand berceau, où il désirait le prendre avec lasociété. En traversant le jardin, Wilhelra remarqua une cuisine portative, dont on était en train d'emballer bruyamment les casseroles, les assiettes et les plats. On trouva le vieux seigneur sous un vaste berceau, assis devant une grande table ronde qu'on couvrit de fruits, de biscuits et de friandises dès que la société prit place. L'oncle demanda ce qui s'était passé, de quoi on avait parlé. Hersilie s'empressa de répondre ; « Notre hôte serait assarénient resté fort embarrassé en face de vos inscriptions laconiques, si Juliette n'était venue à son secours et ne les lui avait longuement commentées.

— Tu en as toujours à Juliette, dit l'oncle ; c'est une brave fille, qui cherche à s'instruire et à comprendre.

— Je voudrnis bien oublier ce que je sais ; quant à ce que j'ai compris, je n'en fais pas non plus grand cas, » répondit Hersilie en riant.

A ces mots, Wilhelm prit la parole et dit : « Je sais apprécier des sentences concises, surtout lorsqu'elles m'amènent à méditer sur les contrastes et à en chercher les rapports.

• — Parfaitement! répondit l'oncle, l'homme raisonnable n'a jamais eu de sa vie d'autre occupation. »

Cependant la table ronde se garnit peu à peu, en sorte que les derniers venus eurent de la peine à se placer. C'étaient les deux employés, des chasseurs, des écuyers, des jardiniers, des forestiers, et autres personnages dont il n'était pas facile de préciser les fonctions. Chacun avait quelq ue chose de nouveau à raconter ; le vieux seigneur les' laissait dire, et provoquait même leurs récits par des questions bienveillantes. Puis il se leva, et, saluant la société qu'il pria de ne pas se déranger, il s'éloigna avec les deux employés. Tout le monde avait mangé des fruits, et les jeunes gens, tout sauvages qu'ils parussent, se régalèrent des sucreries. Les femmes, s'apercevant que leur hôte était assez étonné de tout ce qui se passait, lui donnèrent les explications suivantes : « Vous venez de voir l'application des bizarres principes de mon oncle. 11 prétend que la plus admirable invention du siècle, c'est l'usage qui s'est établi de manger à la carte dans les auberges, à de petites tables séparées; il s'est empressé d'introduire cet usage dans sa famille. Quand il est de bonne humeur, il s'amuse à décrire les horreurs d'un repas de famille, où chacun arrive avec des préoccupations différentes, écoutemalgrélui,parleavecdistraction,boudeen silence, et, lorsque le malheur veut qu'il y ait des enfants, met le comble à la mésintellig'er)ce par ses observations pédagogiques. «On a assez d'ennuis à supporter, dit-il; je me « suis débarrassé de celui-là. » Il parait rarement à notre table, et ne s'assied que quelques instants sur la chaise qui reste toujours libre à son intention ; il se fait suivre partout de sa cuisine portative, mange liahituellement seul et laisse les autres s'arranger. Lorsqu'il annonce d'avance un déjeuner ou une collation, tous ses employés

se réunissentet y prennent part, ainsi que vous l'avez vu.

Cela lui fait plaisir; mais il ne faut pas venir si l'on n'a

pas bon appétit; on ne doit quitter la table que lorsqu'on

est rassasié. De cette façon, il est toujours sûr d'être en- ■

touré de gens qui apprécient ce qu'ils mangent, a Lors-

ci qu'on veut rendre les hommes heureux, dit-il souvent,

« il faut tâcber de leur procurer ce qu'ils ne peuvent se

. « procurer que rarement et peut-être jamais. »

Au retour, un accident imprévu causa quelque émotion à la société. Hersilie dit à Félix qui chevauchait à côté d'elle : « Vois donc, qu'est-ce que c'est que ces fleurs qui couvrent tout le côté méridional de la colline, je n'en ai jamais vu de semblables. » Félix lança aussitôt son cheval vers l'endroit indiqué, et revenait avec une poignée de fleurs qu'il agitait en l'air, lorsque tout d'un coup il disparut avec sa bête. Il était tombé dans un fossé. Deux cavaliers se déiacbèrent de la société et coururent sur la place.

Wilhelm voulut descendre d'e voiture, Juliette le retint. H On est déjà allé à son aide, et chez nous la règle est que ceux-là seuls doivent se déranger qui peuvent être d'un secours efficace, n

Hersilie arrêta son cheval. « Oui, dit-elle, les médecins sont rarement nécessaires, mais atout moment on peut avoir besoin de chirurgiens. »

Quelques instants après Félix reparut la tête bandée, tenant son bouquet à la main. Il l'offrit glorieusement à sa souveraine, qui en échange lui tendit un léger fichu de couleur : « Ce bandeau blanc ne te va pas, dit-elle, ceci sera bien plus joli. » On revint au château sans inquiétude, mais disposé à de tendres ôpanchements.

Il était tard, on se sépara avec l'heureuse certitude de se revoir le lendemain matin. La lecture de lacorrespon-

dance suivante tint une partie delà nuit notre ami éveillé

et pensif.

« Voici, depuis trois ans, la première lettre que vous recevez de moi, chère tante, conformément à nos conventions qui ne laissent pas que d'être singulières. Je voulais voir le monde, m'y livrer entièrement, oublier pendant tout ce temps la patrie d'où je venais et où j'espérais rentrer. Je voulais avoir l'impression tout entière, et il ne fallait pas que le détail vînt me troubler. Nous nous sommes cependant donné de temps en temps signe de vie. J'ai reçu votre argent, et vous ai envoyé de petits cadeaux pour mes parents. Les objets que je vous ai adressés ont dû vous indiquer où et comment je me trouvais. Les vins ont fait deviner à mon oncle les pays que je visitais; les dentelles, les colifichets, les objets d'acier ont marqué pour les dames mon passage par le Brabant, la France et l'Angleterre ; je retrouverai sur vos bureaux vos chiffonniers, vos tables à thé, dans vos négligés et vos robes de bal, mille souvenirs auxquels je rattacherai mes récits de voyage. Vous m'avez accompagné sans entendre parler de moi, et vous n'êtes peut-être pas curieuse d'en savoir davantage. Mais moi j'attends de votre bonté des renseignements sur le cercle où je suis sur le point de rentrer. Je voudrais revenir de l'étranger comme un étranger qui, pour être agréable, s'informe d'abord des goûts et des habitudes de la maison, et ne se figure pas qu'on vase plier à ses allures à lui pour l'amour de ses beaux yeux et de ses beaux cheveux. Parlez-moi donc du bon oncle, des chères nièces, de vous-même, des parents proches et éloignés, des anciens et des nouveaux servi-

teurs. Enfin laissez en faveur de votre neveu courir à sa fantaisie sur le papier votre plume exercée, qui est restée si longtemps inactive. Votre missive instructive sera la lettre de crédit avec laquelle je rae présenterai dès que je l'aurai reçue. Il ne dépend donc que de vous de me serrer dans vos bras. On change beaucoup moins qu'on ne croit, et les circonstances ne varient guère. Ce n'est pas ce qui a changé, mais ce qui est resté, ce qui s'est peu à peu modifié, que je veux reconnaître du premier coup, et me revoir moi-même dans le miroir de l'amitié et de l'habitude. Saluez nos parents de tout cœur, et croyez bien que dans la bizarrerie de mon absence et de mon retour il y a autant de véritable chaleur que dans bien des témoignages assidus d'amitié et de dévouement. Mille salutations à tous et à chacun !

« P. S. N'oubliez pas, chère tante, de rae dire un mot de nos hommes d'affaires, de nos baillis et de nos fermiers. Qu'est devenue Valérine, lafîlle de ce fermier que, peu de temps après mon départ, notre oncle a chassé, avec justice, mais à mon avis un peu trop durement? Vous voyez que je me souviens de bien des choses, je me souviens de tout. Vous pourrez m'interroger sur le passé, lorsque vous m'aurez mis au courant du présent. »

« Enfin! chers enfants, une lettre après trois ans de silence. Comme les hommes bizarres sont bizarres! Il croit que ses marchandises et ses cadeaux valent une seule bonne parole que l'ami écrit à l'ami. Il se figure même eue en avance sur nous, et veut que nous fassions les premiers ce qu'il a si durement refusé de faire pour nous. Je le satisferais cependant en lui envoyant une ion-

gue lettre, si je ne sentais pas venir ma migraine, qui me permet à peine d'aller jusqu'au bas de cette page. Nous désirons tous le revoir. Chargez-vous de le lui dire, chères nièces. Si je suis rétablie avant que vous ayez envoyé vûtie lettre, j'y mettrai mon mot. Distribuez-vous les personnes et les événements dont vous aimez le plus à parler. Vous ferez cela mieux que moi. Le messager me rapportera sans doute un mot de vous. »

SàUmttm à U Tua*».

« Nous nous sommes empressées de lire votre lettre, nous avons réfléchi, et le messager vous donnera notre avis personnel; mais nous avons tout d'abord déclaré que nous ne sommes pas aussi indulgentes que notre tante à l'égard de notre entant gâté de cousin.

0 Après qu'il nous a caché ses cartes pendant trois ans, faut-il lui montrer les nôtres, et jouer à jeu découvert contre jeu fermé? Cela n'est pas juste, j'y consens cependant; car le plus lin se trompe souvent, précisément parce qu'il est trop sur ses gardes. Mais nous ne sommes pas d'accord sur ce que nous devons lui dire, et sur la façon dont nous devons le faire. Écrire ce qu'on pense des siens, c'est pour nous une tâche au moins singulière. Ordinairementon n'a d'opinion sur eux que dans telle ou telle circonstance, lorsqu'ils nous causent du plaisir ou de la peine; le reste du temps on se prend comme on est. Vous seule pouvez faire cela, chère tante; vous possédez en môme temps la pénélration et l'indulgence. Hersilie qui, comme vous le savez, est facile à s'enflammer, m'a improvisé une satire contre toute la famille ; je voudrais qu'elle fût couchée sur le papier, cela vous ferait rire même au milieu de vos sualTrances; mais

il ne faudrait pas qu'on l'envoyât à Lénardo. Mon avis est de lui remettre la correspondance que nous avons échangée pendant ces trois années; qu'il la parcoure, s'il en a le courage ; ou qu'il vienne voir par lui-même ce qu'il n'aura pas lu. Vos lettres, chère tante, sont en ordre et à votre disposition. Hersilie n'est pas de mon avis, elle dit que ses papiers ne sont pas classés, etc., etc. Vous en jugerez par son billet. »

HenUU * U Taata.

« Je veux et je dois être brève, chère tante, car le messager a l'impolitesse de s'impatienter. Je trouve qu'il serait déplacé et d'une bienveillance excessive de communiquer nos lettres à Lénardo. Qu'a-t-il besoin de savoir le bien et le mal que nous avons dit de lui ; le mal surtout, qui plus que le bien lui prouverait combien nous l'aimons ! Serrez-lui la bride, je vous en prie. Il y a quelque chose de circonspect et de présomptueux dans cette conduite, dans ces exigences; ces messieurs qui reviennent de l'étranger n'en font jamais d'autres! Ils regardent comme des êtres incomplets ceux qui sont restés à la maison. Donnez votre migraine pour excuse. Soyez sûre qu'il viendra ; et s'il ne vient pas, nous attendrons encore un peu. Peut-être imaginera-t-il de s'introduire chez nous d'une façon mystérieuse et étrange, de nous revoir sans se faire connaître : Dieu sait ce qui peut entrer dans les plans d'un homme si sage. Voilà qui serait joli et singulier ! Cela amènerait une foule d'incidents qui n'auraient pas lieu s'il rentre dans sa famille par la voie diplomatique, ainsi qu'il en a le projet.

«Le messager !lemessager!dressezdoncun peumieux vos domestiques, ou envoyez-en de jeunes. Celui-ci ne

cède ni au vin ni aux cajoleries. Adieu, mille fois adieu! V.P. S. Au sujet du P. S. — Dites-moi, que signifie le post-scriptum du cousin, à l'endroit de Valérine? Cette question me choque doublement. C'est la seule personne qu'il nomme par son nom. Nous autres nous sommes des nièces, des tantes, des gens d'affaires, nous ne sommes pas des individus, mais des catégories. Valérine, la fille de notre bailli ! Il veut sans doute parler de celte blonde enfant qui aura ébloui monsieur mon cousin avant son départ. Elle est mariée et heureuse. Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Mais il n'en sait pas plus à ce sujet qu'à notre endroit. N'oubliez donc pas de lui annoncer, en post-scriptum, que Valérine est devenue plus belle de jour en jour, ce qui lui a permis de trouver un excellent parti, qu'elle est la femme d'un riche propriétaire, que la belle blonde est mariée. Dites-lui cela bien clairement. Mais ce n'est pas encore tout, chère tante. Comment se fait-il qu'il se souvienne si bien de la blonde beauté et qu'il la confonde avec la fille du mauvais fermier, une brune, étourdie, qui se nomme Nachodine, et qui s'est mariée Dieu sait où? Cela me dépasse et m'intrigue singulièrement; il me semble que monsieur mon cousin, qui se vante de sa bonne mémoire, confond d'une étrange façon les noms et les personnes. Peut-être a-t-il conscience de sa faiblesse et cherche-t-il à raviver ses souvenirs par les détails qu'il attend de vous. Serrez-lui la bride, je vous le répète ; mais tâchez de savoir ce qu'il en est des Valérines et des Nachodines, et quelles sont les Inès et Trines qui paraissent occuper uniquement son imagination, tandis que \ii?> Ettes %i\e^ Jlies (,'.n sont rdmplétcinent disparues I... Le messagerl... Le maudit messager! »

1« TaBt« Bas TVièeca.

(Ce bUlet a été dicté.)

« Pourquoi tant de dissimulation envers les personnes avec lesquelles on doit passer sa vie? Lénardo, malgré toutes ses bizarreries, mérite notre conBance. Je lui envoie vos deux lettres : elles lui apprendront à vous connaître, et j'espère que nous autres nous trouverons bientôt une occasion de nous montrer à lui. Adieu, je souffre beaucoup. »

■bnilla k la Tmb«*.

« Pourquoi tant de dissimulation envers les personnes avec lesquelles od doit passer sa vie? Lénardo est un neveu gâté ! C'est affreux de lui avoir envoyé nos lettres. Elles ne lui apprendront nullement à nous connaître, et je ne désire qu'une occasion de me montrer à lui sous un tout autre jour. Vous faites souffrir les autres de vos souffrances et de votre aveuglement. Je vous souhaite piompte guérison de vos souffrances ; quant à votre tendresse aveugle, elle est incurable. »

La Tante 4 Hersilie.

0 J'aurais envoyé à Lénardo ton dernier billet avec les autres, si j'avais persisté dans le projet que m'avaient inspiré mon incorrigible affection, mes souffrances et ma paresse. Vos lettres no sont pas parties. »

^mihalw * Nathalia.

« L*homme est un être sociable et bavard; il est heureux de pouvoir user des facultés dont il est doué.

même lorsqu'il ne doit rien en résulter. On se plaint, dans la société, de ceux qui ne laissent parler personne ; on pourrait se plaindre aussi de ceux qui ne vous laissent pas écrire, si écrire n'était pas un travail qui demande qu'on soit seul et isolé.

« La quantité de choses que les hommes éorivent est inconcevable. Je ne parlerai pas de ce qui est imprimé, quoique ce soit déjà assez. Mais ce qui circule sans Ijruit sous forme de lettres, de nouvelles, d'histoires, d'anecdotes, de descriptions traitant de la situation présente de certains individus, on ne peut s'en faire une idée si l'on ne vil pas quelque temps, comme je le fais, dans une famille cultivée. Dans la sphère où je me trouve actuellement, on passe, à communiquer à ses parents et à ses amis ie> choses dont on s'occupe, presque autant de temps qu'on en met à s'occuper de ces choses. Cette observation, qui me poursuit depuis plusieurs jours, je la fais d'autant plus volontiers que la manie d'écrire de mes nouveaux amis me fournit l'occasion de connaître promptement et sous toutes leurs faces les rapports qui existent entre eux. On me confie, on me donne un paquet de lettres, une couple de cahiers d'un journal de voyage, les confessions d'un cœur qui n'est pas encore d'accord avec lui-même, et me voilà de la maison. Je connais la société (]ui m'entoure, je connais les personnages que je vais voir bientôt, et j'en sais sur leur compte presque plus (|u'eux-mêmes, parce qu'ils sont embarrassés dans leur situation, tandis que moi je plane au-dessus d'eux, ma main dans ta main, et discourant de tout cela avec toi. Aussi, ma piemière condition, avant d'accepter une confidence, est de pouvoir t'en faire part. Voici donc quelques lettres qui t'introduiront dans la l'amille où je séjourne actuellement sans pour cela rompre ni éluder mou vœu. »

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