QOBI. EST LE TRAITRE
« Non, non ! s'écria-t- il en entrant précipitamment dans la chambre à coucher qu'on lui avait indiquée et en déposant le flambeau, non I c'est impossible ! Mais à qui m'adresser? C'est la première fois que je pense autrement que lui, la première que je sens que je veux autre chose ., . 0 mon père ! si tu pouvais me voir sans être vu, tu te convaincrais alors que je suis toujours le môme, le même fils fidèle, soumis et tendre... Dire non ! résister au vœu le plus cher, si longtemps caressé de mon père I Comment le lui avouer? comment dire : «Non, je ne puis a épouser Julie. » Je tremble rien qu'en prononçant ces mots : que sera-ce lorsque je les répéterai à mon bon, à mon cher père ! Il me regarde tout saisi et se tait, il secoue la tête. Cet homme si éclairé, si raisonnable, ne trouve pas un mot à me dire. Malheur à moi ! Oh! je sais bien à qui je voudrais confier mon tourment, mon désespoir; qui je voudrais charger d'intercéder pour
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moi. C'est toi seule, Lucinile ! Je te dirais d'abord combien je t'aime, combien j'ai confiance en toi et, suppliant, je m'écrierais : " Défends-moi, et, si tu peux m'aimer, si « tu veux être à moi, défends-nous tous deux. »
Une longue explication est nécessaire pour rendre intelligible ce monologue court et passionné.
Le professeur N***, à N***, avait un fils d'une remarquable beauté, qu'il avait laissé jusqu'à l'âge de huit ans sous la direction de son épouse, la plus estimable des femmes; elle avait consacré chaque jour, chaque heure de la vie de l'enfant à le préparer à recevoir une bonne éducation et une sérieuse instruction. Elle mourut, et le père sentit qu'il n'était pas capable de continuer l'œuvre de sa femme. Jusqu'alors les parents avaient été constammenr d accord sur le but qu'ils poursuivaient, ils étaient convenus de ce qu'il y avait à faire pour la suite, et la mère avait accompli tout avec sagesse. L'inquiétude du père fut doublée à la suite de ce triste événement; car il savait bien que les fils des professeurs ne peuvent, à moins d'un miracle, faire de bonnes études dans les universités où se trouvent leurs pères.
Dans cette perplexité, il s'adressa à son ami, le grand bailli de R..., avec lequel il avait déjà combiné des plans d'alliance. Celui-ci l'aida de ses conseils, et fît entrer le jeune homme dans une de ces bonnes institutions qui tlorissalent en Allemagne, et où l'on formait l'homme tout entier, sous le rapport du corps, de l'àme et de l'esprit.
Le fils parti, le père se trouvait trop seul, séparé de sa femme, privé de la société de son enfant, qu'il avait vu élever d'une façon si satisfaisante, sans avoir eu à s'en occuper. Cette fois encore l'amitié du grand bailli vint à sjn secours; la distance qui séparait leurs résidences disparut devant le désir et le besoin de se remuer et de
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se distraire. Le savant, veuf, trouva dans cette famille, qui avait également perdu sa mère, deux jeunes filles d'un caractère et d'une beauté tout à fait opposés, et les deux pères se confirmaient de plus en plus dans leur espoir de voir un jour leurs deux maisons heureusement alliées.
Ils vivaient dans une paisible principauté ; l'emploi de l'excellent homme était inamovible, et il était à peu près sûr de pouvoir disposer de la survivance. Aussi, d'accord avec sa famille et le ministre, il fut résolu que Lucidor dirigerait ses études en vue de remplir un jour le poste important qu'occupait son futur beau-père. On ne négligea rien pourlui communiquertoutcs les connaissances, pour développer en lui tous les talents qu'exige le service de l'État; les règles du droit étroit et celles du droit arbitraire qui se repose sur la sagesse et l'habileté du juge; le calcul pour les usages journaliers sans laisser cependant de côté les considérations plus élevées, mais seulement en tant qu'elles intéressent directement la vie.
Lucidor ayantachevé dans cet espritles années d'école, son père et son protecteur lui firent aborder ses études universitaires. Il montrait en chaque chose les plus beaux talents, et avait reçu de la nature le don précieux d'appliquer ses facultés à l'objet vers lequel on le dirigeait; par amour pour son père, par respect pour son ami, il fit d'abord par obéissance, puis par conviction. On l'envoya dans une académie étrangère, et ses propres lettres, ainsi que le témoignage de ses maîtres et de ses surveillants, indiquèrent qu'il suivait bien la route qui devait le conduire au but. Le seul reproche qu'on pût lui faire, c'était de mettre dans ses études une ardeur trop impatiente. Là-dessus le père secouait la tète, et le grand bailli clignait de l'œil. Qui n'aurait désiré avoir un tel fils?
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Cependant Juliette et Lucinde grandissaient. La cadette, espiègle, aimable, légère, amusante; l'ainôe, difticile à caractériser, car dans sa droiture et sa pureté elle présentait ce que nous désirerions trouver dans toutes les femmes. On se rendait de fréquentes visites, et Julie trouvait dans la maison du professeur d'inépuisables sujets d''amuseraent.
La géographie faisait l'objet de son cours, il savait la rendre intéressante en la mêlant de topographie ; et, dès que Julie s'était procuré un de ces volumes sortis de l'office de Homann et dont le professeur possédait la collection, elle passait en revue les différentes cités, les jugeant, les approuvant et les critiquant; elle avait une préférence marquée pour les ports de mer; les autres villes n'obtenaient son approbation qu'à la condition d'être hérissées de force tours, coupoles et minarets.
Son père la laissait des semaines entières chez cet ami éprouvé; elle faisait de sensibles progrès, et connaissait fort passablement les traits distinctifs et les principales divisions du monde habité. Les costumes des nations étrangères attiraient surtout son attention, et lorsque le professeur lui demandait en riant si parmi tous ces jolis jeunes gens qui allaient et venaient devant la fenêtre, il ne s'en trouvait pas qui lui plussent plus que les autres, elle répondait : « Oui, sans doute, s'ils ont l'air bien étrange.» Comme nos jeunes étudiants ne sont jamais en défaut sur ce point, elle avait souvent occasion de s'intéressera tel ou tel; en le voyant, elle se rappelait un costume étranger quelconque, mais elle finissait par assurer qu'il faudrait au moins un Grec, en grande tenue nationale, pour qu'elle lui accordât une attention particulière. Aussi désirait-elle ardemment assister à la foire de Leipzig, où elle pourrait voir de pareilles gens dans les rues.
Après ses travaux arides et souvent ennuyeax, notre professeur n'avait pas de plus heureux niomonts quo ceux où il instruisait Julie en hadinnnt, triomphant en secret de se préparer en elle une brii toujours ;iniu?(je, toujours amusante. Les deux pères étaient du reste convenus de ne rien laisser soupçonner de leur projet aux jeunes Glles ; on garda également le secret vis-à-vis de Lucidor.
Les années s'étaient écoulées de la sorte, avec leur rapidité ordinaire : Lucidor, ayant achevé ses études, se présenta aux examens, les subit brillamment, à la grande joie de ses supérieurs, qui désiraient voir rempli en conscience l'espoir de vieux et dignes serviteurs.
L'affaire, qui avait suivi la marche régulière, en était arrivée à ce point que Lucidor, après s'être conduit d'une manière exemplaire dans les postes inférieurs, obtint selon ses vœux et son mérite une place très-avantageuse, dont la résidence se trouvait juste à moitié chemin entre la demeure du grand bailli et l'université où professait son père.
C'est alors que le père parla de Julie à- son fils, non par allusion, mais comme d'une fiancée et d'une épouse, sans supposer que cela pût faire l'ombre d'un doute, s'estimant heureux de s'être assuré ce bijou vivant. Il voyait déjà en esprit sa bru venir à tout instant chez lui, s'occuper de ses cartes et de ses plans, de ses vues de villes. Le fils se rappelait l'aimable et joyeuse enfant dont les espiègleries et les grâces l'avaient toujours ravi. Lucidor partit chez le bailli, pour voir plus intimement l'enfant devenue jeune fille, et passer quelques semaines à étudier les habitudes de cet intérieur. Si les jeunes gens se convenaient, comme on devait l'espérer, on avertirait aussitôt le père, pour consolider ce bonheur tant désiré par d<!s fiançailles solennelles.
Lucidor arrive : on le reçoit comme un ami, on lui rfonne une chambre, il fait sa toilette et parait. En outre des membres de la famille que nous connaissons déjà, il trouve un jeune fils, enfant gàlé, mais intelligent et aimable, de sorte que, si on veut le prendre pour le personnage plaisant de la société, il ne cadre pas mal avec l'ensemble. Il y avait également là un homme âgé, mais encore vert, bienveillant, silencieux, fin, sage et de bon conseil. Aussitôt après Lucidor survint un étranger qui n'était plus jeune; son aspect était plein de noblesse, ses manières exquises; sa connaissance des pays lointains rendait sa conversation fort intéressante. On l'appelait Antoni.
Julie reçut son futur d'un air modeste, mais prévenant; Lucinde fit les honneurs de la maison, comme sa sœur le faisait de sa personne. La journée se passa foiA agréablement pour tout le monde, excepté pour Lucidor ; naturellement silencieux, il lui fallait de temps en temps faire des questions pour ne pas rester tout à fait muet ; et ce n'est pas le moyen de se montrer à sou avantage.
Il était fort troublé : car, dès le premier moment, il avait ressenti non pas de l'antipathie ni de la froideur, mais de l'éloignement pour Julie. Lucinde, au contraire, l'attirait, et il tremblait lorsqu'elle le regardait avec ses grands yeux purs et calmes.
Ce fut dans cette disposition qu'il rentra le soir dans sa chambre à coucher, et qu'il s'épancha dans le monologue par lequel nous avons commencé ce récit. Mais, pour le rendre intelligible, et faire comprendre comment cet emportement et cette volubilité s'accordent avec ce que nous savons déjà du caractère des personnages, quelques éclaircissements sont indispensables.
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Les sentiments de Lucidor étaient profonds, et il avait toujours dans la tête autre chose que ce qu'exigeait la situation présente; aussi, était-il peu fait pour briller dans la conversation ; il le sentait, et se taisait, excepté lorsqu'il s'agissait des matières spéciales qu'il avait étudiées, et qu'il possédait à fond. Ajoutons à cela que dés l'école, puis plus tard à l'université, il avait éprouvé des déceptions de ses amis, et qu'il avait eu à se repentir de ses épanchements ; aussi hésitait-il toujours à se confier à quelqu'un, et Thésitation rend la confidence impossible. Il s'était habitué à être toujours de l'avis de son père, et, dès qu'il était seul, il donnait carrière à son cœur dans de violents monologues.
Le lendemain, il était remis; mais il manqua perdre de nouveau contenance, en voyant Julie redoubler d'amabilité, de gaieté et d'aisance. Elle le questionna sur ses voyages par terre et par eau, lorsque, en qualité d'étudiant, il parcourait la Suisse et traversait les Alpes à pied et le sac sur le dos. Elle voulait qu'il parlât de la belle île du grand lac méridional, puis, revenant en arrière, il fallait suivre le Rhin depuis sa source, à travers les contrées arides, les mille vicissitudes qui modifient son cours, jusqu'à Mayence et à Coblentz, où on le laissait s'élargir et continuer sa course à travers le monde pour aller se perdre dans la vaste mer.
Lucidor, se sentant plus à l'aise sur ce terrain, raconta ses voyages avec tant de chaleur, que Julie s'écria : « Il faut être à deux pour voir cela. » Nouvelle frayeur de Lucidor, qui crut découvrir dans ces paroles une allusion à leur voyage en commun à travers la vie.
Mais il fut bientôt déchargé de son rôle de narrateur, car l'étranger éclipsa en un instant sources, rochers, (leuves encaissés ou coulant librement dans les plaines;
il alla directement à Gênes; Livourne n'était pas loin : on enleva d'assaut en passant ce que le pays contenait de plus intéressant; on ne pouvait manquer de voir Naplea avant de mourir; il restait bien encore Constantinople, qui n'esi cependant pas à dédaigner. La description que fit Antoni de ces pays lointains entraîna l'imagination de chacun, quoiqu'il mît lui-même peu de feu dans son récit. Julie, toute hors d'elle, n'était pas satisfaite; elle voulait encore visiter Alexandrie, le Caire et surtout les Pyramides, sur lesquelles son beau-père présumé lui avait donné des idées fort détaillées.
Le soir même, Lucidor avait à peine fermé la porte derrièrelui, qu'avantd'avoirposé son bougeoir, il s'écria: «Maintenant réfléchis, c'est sérieux! Tu as appris et médité bien des choses graves ; à quoi bon ta science du droit, si tu n'agis pas comme un homme de loi? Considère-toi comme un plénipotentiaire, oublie-toi toimême, et faisce que tu te croirais tenu de faire pour un autre. La situation se complique d'une manière effrayante. Évidemment l'étranger est là pour Lucinde, elle a pour lui les plus nobles, les plus hospitalières attentions ; la petite folle ne demanderait qu'à courir le monde avec le premier venu, sans rime ni raison. Au reste, c'est une espiègle, et sa passion pour les villes et pour les pays étrangers n'est peut-être qu'une malice pour nous empêcher de parler d'autre chose. Mais pourquoi voir dans cette afîaire tant d'embarras et de complications? Le grand bailli n'est-il pas lui-même le plus raisonnable, le plus prévoyant, le plus bienveillant des intermédiaires? Dis-lui ce que tu sens et ce que tu penses, il sentira et pensera avec toi. Il peut tout sur ton père. Et l'une n'est elle pas sa fille comme l'autre? Qu'estce qu'Antoni fera de Lucinde, qui est née pour vivre à la
maison, pour y Otre lieureuse et y faire le bonheur des autres ; que le vif-argent s'associe au Juif errant, cela fera un couple délicieux ! »
Le lendemain matin, Lucidor descendit avec la ferme résolution de s'entretenir avec le père, et de s'adresser à lui sans délai aux heures où il le savait libre. Quelle fut sa douleur, son désespoir, en apprenantque legrand bailli était parti pour affaire et qu'on ne l'attendait que pour le surlendemain ! Ce jour-là Julie était plus que jamais aux voyages ; elle s'attacha au coureur de pays, et abandonna Lucidor à Lucinde, en raillant les gens d'humeur casanière. Si notre ami s'était senti tendrement attiré vers la jeune 611e de loin et sur une impression générale, en la voyant de près il découvrit deux ou trois fois mieux encore que ce qui l'avait tout d'abord charmé.
Le vieil ami de la maison prit la place du père absent. Lui aussi avait vécu, aimé; et, après mainte étreinte du sort, il avait retrouvé auprès de son ami d'enfance le bien-être et le rajeunissement. Il anima la conversation, et la dirigea sur les méprises qu'on peut commettre dans le choix d'une compagne, citant de remarquables exemples. Lucinde parut dans tout son éclat; elle convint que dans la vie et dans les mariages le hasard peut amener les meilleurs résultats: mais qu'il était plus beau, plus noble de se dire: «C'est à moi-même que je dois mon bonheur, à la ferme et calme conviction de mon cœur, à un noble dessein et à une résolution arrêtée. » Lucidor avait deslarmes aux yeux en applaudissant à ces paroles. Les femmes ne tardèrent pas à s'éloigner; le vieillard, qui présidait à la discussion, se mi ta raconter différentes histoires d'échanges, et on en vint à rapporter des exemples divertissants qui avaient tant de rapport avec la situation de notre héros, qu'il n'y avait qu'un jeune homme aussi
bien élevé qui pût s'empêcher d'éclater; aussi le Ct-il dès qu'il se trouva seul.
(( Je me suis contenu, s'écria-t-il, je ne veux point affliger mon bon père par mes hésitations. Je me suis contenu, car je vois dans ce vénérable vieillard le confident des deux pères; je vais lui parler, lui découvrir tout; il s'interposera certainement, il a pour ainsi dire exprimé ce que je désire. Pourrait-il blâmer dans un cas particulier ce qu'il reconnaît juste en général? Demain matin j'irai le trouver ; il faudra que je me débarrasse de ce poids. ))
Au déjeuner le vieillard ne parut point ; il avait trop parlé la veille, était resté trop longtemps assis, et avait bu quelques gouttes de vin de plus qu'à l'ordinaire. On rapporta beaucoup de choses à sa louange, des actes et des discours qui mirent Lucidor au désespoir de ne pas s'être tout d'abord adressé à lui. 11 fut encore plus désagréablement impressionné, lorsqu'on lui dit qu'après de pareilles indispositions, le bon vieillard restait quelquefois huit jours invisible.
Le séjour de la campagne présente de grands agréments pour la vie de société, surtout lorsque les propriétaires, en gens qui pensent et qui sentent, ont su, pendantplusieursannées, venir au secours de la nature pour embellir les environs. C'est ce qui avait eu lieu ici. Le grand bailli, d'abord avant son mariage, puis pendant le cours d'une longue et heureuse union, riche par luimême, possédant une charge lucrative,avait fait ou laissé faire d'abord selon ses idées, puis à la fantaisie de sa femme, et enfin, selon les caprices et les désirs de ses enfants, des promenades grandes et petites réunies entre elles par des plantations et des chemins tracés avec goût, et qui présentaient une suite de scènes charmantes, va-
riée?,ayanttoutesun caractère propre. Lajeunefamillene manqua pas de faire faire à son hôte cet aimable pèlerinage, car on aime à montrer ses jardins aux étrangers; il contemple avec étonnement ce qui nous est devenu familier, et en conserve toujours une impression favorable.
Les environs, comme les lieux plus éloignés, se prêtaient parfaitement à ces embellissements champêtres. Des collines fertiles alternaient avec des plaines abondamment arrosées, de sorte que par moment l'ensemble pouvait s'embrasser d'un coup d'œil, sans cependant être plat ; et si le sol paraissait consacré de préférence à l'utile, l'aimable et l'agréable n'en étaient cependant pas exclus.
Aux bâtiments d'habitation et d'exploitation se reliaient des jardins d'agrément, des vergers, des pelouses, d'où l'on se perdait insensiblement dans un petit bois que traversait en tous sens une large route carrossable. Au milieu du bois, sur une élévation, on avait construit une salle entourée de plusieurs chambres. En entrant dans la salle, on apercevait dans une grande glace la plus pittoresque perspective qu'offrit le pays, et l'on se retournait aussitôt pour se reposer de ce tableau inattendu en comtemplant la réalité ; car l'abord avait été habilement disposé, eton avaitingénieusementdissimulé l'artifice qui causait celte surprise. Personne, en entrant, ne pouvait s'empêcher de se tourner de la glace vers la nature et de la nature vers la glace.
Une fois, par un des plus beaux, des plus purs et des plus longs jours de la saison, on fit une promenade autour et au travers de ces beaux lieux. On passa au pied d'un hêtre majestueux où la femme du bailli aimait à se reposer le soir sur le gazon. Non loin de là Julie désigna,
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avec quelque malice, l'endroit où Lucinde venait se recueillir le matin. C'était au bord d'un ruisseau, au milieu des aunes et des peupliers; des prairies s'étendaient d'un côté, tandis que de l'autre des champs s'élevaient doucement vers la colline. Le charme de ce lieu ne peut se décrire : il semblait qu'on l'avait vu partout, mais nulle part on n'aurait rencontré celte simplicité si expressive et si douce. En revanche Julie fut un peu vexée, lorsque le jeune garçon montra des petits berceaux et des jardins d'enfant presque perdus dans les bosquets qui dissimulaient un petit moulin ; ils se rapportaient aux heures où Julie, âgée d'environ dix ans, s'était mis en tête de devenir meunière, de se mettre à l'ouvrage après la mort du vieux couple, et d'épouser un brave garçon meunier.
«C'était à une époque où je n'avais pas encore entendu parler des villes baignées par des fleuves ou par la mer, de Gênes et de tant d'autres. Votre bon père m'a convertie, Lucidor, et, depuis lors, je ne viens pas souvent ici. » En disant cela, elle s'assit sur un petit banc, qui n'était plus assez solide pour elle, sous un bouquet de sureau, dont les branches descendaient trop bas. « Fi! peut-on s'accroupir ainsi ! » s'écria-t-eile, et, se relevant, elle se mit à courir en avant avec son joyeux frère.
Le couple resté en arrière causait de choses sérieuses, et, dans un pareil milieu, la raison approche bien du sentiment. — Passer successivement en revue des objets simples et naturels, considérer avec calme le parti que sait en lirerl'intelligence de l'homme; les merveilles que la connaissance de ce que nous offre la nature, unie au sentiment de nos besoins, enfante d'abord pour rendre le monde habitable, puis pour le peupler et l'encombreritel était le sujet de leur conversation. Lucinde expliquait tout, et, malgré sa modestie, elle ne pouvait cacher que c'était
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elle qui avait si agréablement relié entre elles toutes ces parties' isolées, sous la direclion, les indications et l'approbation de. sa mère vénérée.
Mais comme le plus long jour finit toujours par atteindre le soir, il fallut penser à s'en retourner, et, comme on se disposait à faire un agréable détour, le frère demanda qu'on prit le cbemin le plus court, quoiqu'il fût loin d'être attrayant, et même fort pénible. « Vous avez fait de l'effet, s'écria-t-il,avec vos promenades et vos plantations ; vous avez montré comment vous avez su embellir cette contrée de manière à flatteries yeux artistiques et les cœurs sensibles; moi aussi je veux avoir mon tour. »
Il fallut le suivre à travers des terres labourées et des sentiers raboteux, traverser des marécages sur des pierres jetées au hasard; on aperçut enfin, à une certaine distance, unamasconfusde machines diverses. Lorsqu'on fut près, on vit une grande place destinée à toutes sortes de jeux et d'exercices gymnastiques, le tout disposé non sans intelligence et avec un certain sens pratique. On y voyait installés, àla distance convenable, lagrande balançoire tournante, où, soit qu'on y monte, soit qu'on en descende, on se trouve toujours assis horizontalement, d'autres balançoires ordinaires, des jeux de quilles et de boules, et enfin toulce qu'on peut imaginerpouroccupcr et divertir également et diversement une multitude sur un grand emplacement. « Voilà ma création, s'é,riu-t-il, mon établissement! Et quoique mon père y ait mis son argent et un homme habile son talent, le talent et l'argent ne se seraient pas rencontrés sans moi, que vous traitez si souvent d'étourdi. »
Le soleil se couchait lorsqu'ils arrivèrent à la maison, où ils trouvèrent Antoni ; mais Julie, qui n'avait pas pris assez de mouvement de la journée fit atteler, et partit
rendre visite à une amie, qu'elle était au désespoir de ne pas avoir vue depuis deux jours. Les quatre personnes qui restaient se trouvaient embarrassées sans trop savoir pourquoi ; on manifesta des inquiétudes sur l'absence prolongée du grand bailli. La conversation ojmmençaità languir, lorsque le jeune frère sortit brusquement, et revint avec un livre dont il offrit de faire la lecture à la société. Lucinde ne put s'empêcber de lui demander d'où lui venait celte idée qu'il n'avait pas eue depuis un an. Il répondit gaiement : m Toutes mes idées me viennent à propos ; vous ne pourriez en dire autant des vôtres. » Puis il se mit à lire une suite de ces vrais contes qui arrachent l'homme à lui-môme, flattent ses désirs, et lui fontoul)lier lesentravesqui, même dans les plus heureux moments, nous embarrassent toujours.
«Que faire maintenant? s'écria Lucidor, lorsque en6n il se trouva seul. Le temps presse. Je n'ai pas confiance dans Antoni, il m'est étranger, je ne sais qui il est, comment il est arrivé dans cette maison, ce qu'il veut; il semble aspirer à la main de Lucinde, que pourrais-je donc attendre de lui?Il ne me reste plus qu'à m'adresser à Lucinde elle-même ; elle doit tout savoir, et être la première à le savoir. C'était mon premier sentiment : pourquoi nous laissons-nous toujours détourner du chemin de la sagesse? mon premier sentiment sera mon dernier, et j'espère qu'il me mènera à mon but. »
Le samedi matin, Lucidor, qui s'était haLillé de bonne beure, se promenait dans sa chambre, méditant sur ce qu'il avait à dire à Lucinde, lorsqu'il entendit une querelle badine devant sa porte qui s'ouvrit aussitôt. Le jeune frère poussa un domestique qui portait du café et des gâteaux pour l'hôte, lui-même s'était chargé d'une provision de mets froids et de vin. « Va toujours ! s'é-
criait le jeune homme, il faut d'abord servir notre liôle: moi, je suis habitué à me servir moi-même. J'arrive de bonnebeure et un peutumultueusement, dit-il àLucidor. Déjeunons d'abord tranquillement et nous verrons ensui te ce que nous ferons, car pour aujourd'hui nous n'avons pas grand chose à attendre de la société. Julie n'est pus revenue de chez son amie; elles ont besoin d'épancher réciproquement leur cœur au moins tous les quinze jours, sans celail risquerait d'éclater. Lucinden'est bonne à rien le samedi : elle rend ponctuellement ses comptes à notre père; on avait voulu me mêler là dedans ; mais Dieu m'en préserve ! Lorsque je sais ce que coûte une chose, il m'est impossible delà trouver bonne. On attend des hôtes pour demain, le vieux n'est pas encore remis, Antoni est à la chasse, faisons comme lui. »
Fusils, carnassières et chiens étaient prêts lorsqu'ils arrivèrent dans la cour;.on partit à travers champs, luantçàetlà un levraut ou quelque pauvre uiseauinoiïensif. Pendant ce temps, on parlait de la famille et des personnes qui setrouvaient à la maison. On prononçale nom d'Antoni, et Lucidor ne manqua pas de demander des détails sur soncompte. Le joyeux jeune homme lui répondit d'un ton suffisant qu'il avait su pénétrer le mystère dont s'entourait cet homme singulier. « Je suis assuré, ajouta-t-il, que c'est le fils d'un riche marchand qui a fait faillite au moment où, dans la fleur de sa jeunesse, il s'apprêtait à consacrer aux grandes affaires son énerg e et son intelligence, tout en se livrant aux plaisirs que sa position lui permettait de goûter. Tombé de toute la hauteur de ses espérances, il a mis au sevice des antres ce qu'il ne pouvait plus employer ni pour lui ni pour les eiens. De la sorte, il a parcouru le monde, apprenant à connaître les relations commerciales, sans oublier ccpcii-
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dant ses intérêts. Son infatigable activité et son honnoleté éprouvée lui ont valu la confiance absolue fie bcaucoop de ses commettants. Il s'est fait partout des connaissances et des amis, et il est facile de remarquer que ses biens sont aussi dispersés dans le monde que ses relations sont étendues, ce qui rend de temps en lemps sa présence nécessaire dans les quatre parties du monde. » L'espiègle avait raconté cela avec plus de détails et de naïveté, en y mêlant mainte observation bouffonne, comme s'il n'eût clierclié qu'à allonger son récit.
« Il y a bien longtemps qu'il est en rapport avec mon père. Ils s'imaginent que je ne vois rien, parce que j'ai l'airdenem'occuperde rien; mais je vois d'autant mieux que la cbose ne me regarde pas. Il a déposé beaucoup d'argent entre les mains de mon père, qui l'a placé sûrement et avantageusement. Hier môme, il a remis au vieux un écrin;jen'ai rien vu de plus simple, de plus beau et de plus précieux, quoique je n'aie eu le lemps que d'y jeter un coup d'œil rapide, car c'est un mystère. C'est apparemment un cadeau, un gage de sa future constance, qu'il destine à sa fiancée. Antoni a donné son coeur à Lucinde! Lorsque je les vois ensemble, je ne puis me mettre dans l'idée que ce sera un couple bien assorti. L'étourdieferait bien mieux son affaire, et je crois qu'elle l'aime plus que ne fait l'aînée; elle jette au barbon des regards aussi bienveillants et aussi tendres que si elle était prête à monter en voiture et à s'enfuir avec lui. »>
Lucidor ne savait que répondre ; il applaudissait intérieurement à ces paroles. L'autre continua : « La jeune fille a un pencbantpervers pour les vieux; je croisqu'elle aurait épousé votre père aussi volontiers que vous. »
Lucidor suivit son compagnon, qui le conduisait à travers rocbers et broussailles ; ils oubliaient tous deux la
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chasse, qui du reste ne pouvait être bien fructueuse; ils arrivèrent à une ferme oîi l'on se mit à boire, à ma-siger et à bavarder, l'autre se plongea dans ses pensées et ses réflexions, cherchant le moyen de tirer parti des révélations qu'il venait de recueillir.
Toutes ces histoires avaient tellement disposé Lucidor en faveur d'Antoni, qu'aussitôt de retour à la maison il demanda après lui, et courut au jardin où il devait se trouver. Il battit toutes les allées du parc, éclairé par le soleil couchant; mais il ne rencontra âme qui vive; enfin il arriva à la porte de la grande salle, et les derniers rayons du soleil se reflétant dans la glace l'éblouirent à ce point qu'il ne put reconnaître deux personnes assises sur le canapé ; mais il put discerner qu'un homme assis à côté d'une femme lui baisait la main avec transport. Quelle fut sa stupéfaction lorsque, sa vue s'étant remise, il vit devant lui Lucinde et Antoni. Il aurait voulu être à mille pieds sous terre; mais il restait immobile et comme enraciné au sol, lorsque Lucinde lui souhaita le bonjour d'un air bienveillant et candide, s'avança vers lui et le pria de s'asseoir à sa droite. Il obéit machinalement, et il souffi-ait en entendant sa voix, lorsqu'elle l'interrogea sur l'emploi de sa journée, en s'excusant d'avoir été retenue par les soins du ménage. Antoni «e leva et prit congé. Lucinde, après s'être remise, invita Lucidor à faire un tour de promenade avec elle. Il marchait à côté d'elle, silencieux et embarrassé; elle aussi paraissait troublée, et, s'il avait eu le moins du monde de son sang-froid, sa respiration profonde et rare lui eût appris qu'elle cherchait à étouffer de tendres soupirs. Elle le quitta lorsqu'ils approchèrent de la maison. Quant à lui, il se dirigea d'un pas d'abord lent, puis rapide, vers la campagne. Le parc était trop étroit pour lui. 11 coarut à
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travers champs, n'entendant que la voix de son cœur, insensible aux beautés d'une admirable soirée. Lorsqu'il se vit seul, ses sentiments éclatèrent en un flot de larmes soulageantes, et il s'écria :
« J'ai déjà éprouvé dans ma vie, mais jamais aussi cruellement qu'aujourd'hui, la douleur qui me rend désormais tout à fait misérable : le bonheur ardemment désiré s'avance vers nous, nous sommes la main dans la main, le bras sous le bras, et en môme temps il nous adresse un éternel adieu. J'étais assis près d'elle, je marchais à côté d'elle, sa robe flottante me frôlait, et je l'avais déjà perdue ! Ne te retrace pas tout cela, ne t'arrête pfas là-dessus, tais-toi et décide-toi ! »
Il s'était imposé silence, il se tut et réfléchit, marchant à travers champs, prairies et bosquets, s'écarta nt souvent du bon chemin. La soirée était assez avancée lorsqu'il rentra; n'y pouvant plus tenir, il s'écria : « Je pars demain matin, je ne veux pas passer une seconde Journée comme celle-ci. »
Il se jeta tout habillé sur son lit. Heureuse et saine jeunesse ! Il dormait déjà ! La fatigue de la journée lui avait procuré le plus doux sommeil. Le soleil matinal le tira de ses joyeux rêves. C'était précisément le plus long jour de l'année, qui menaçait d'être désespérément long pour lui. S'il avait été insensible aux charmes de la gracieuse étoile du soir, il ne sentit la beauté vivifiante du matin que pour désespérer. La nature s'offrait à lui aussi belle que jamais ; elle l'était pour ses yeux, mais son cœur résistait ; rien de cela ne l'intéressait plus; il avait perdu Lucindel
LES AiNiNEES DE VOYAGE. 237