CHAPITRE X
Le père et le fils venaient de traverser une agréable contrée, lorsque le domestique qui les accompagnait, s'arrêtant en vue d'une haute muraille qui paraissait entourer une assez vaste étendue de terrain, leur dit qu'il fallait se diriger à pied vers la grande porte, parce qu'on ne laissait pas pénétrer les chevaux dans cet enclos: ils sonnèrent, la porte s'ouvritsans qu'aucune figure humaine se montrât, et ils se dirigèrent vers un vieil édifice qu'ils apercevaient à travers les troncs des chênes et des hêtres séculaires. Ce bâtiment avait un aspect étrange ; car, si antique qu'en parût la forme, on aurait dit qu'il sortait d'entre les mains des maçons et des tailleurs de pierre, tant les joints et les moulures semblaient neuves, nettes et fraîches.
Le lourd anneau de métal fixé à une porte de bois d'un beau travail les invitait à frapper; Félix s'en acquitta un peu rudement. La porte s'ouvrit et ils trouvèrent dans le vestibule une femme entre deux âges, assise devant un métier à broder. Elle salua les voyageurs comme des per- Bonnes qu'elle s'attendait à voir arriver, else mit à chan- II. I s
ter une gaie chanson ; aussitôtune petite porte donna passage à une autre femme, qu'au trousseau de clefs pendu à sa ceinture on ne pouvait manquer de prendre pour la concierge ou la femme de charge. Elle souhaita gracieusement le bonjour aux étrangers, leur fit monter un escalier, et leur ouvrit une grande salle d'un aspect imposant, vaste, haute, entourée de boiseries, au-dessus desquelles régnait une suite de peintures listoriques. Deux personnes s'avancèrent au-devant d'eux, c'était une jeune femme et un homme âgé.
Celle-ci souhaita la bienvenue au voyageur. « Vous nous êtes annoncé comme l'un des nôtres, dit-elle; mais comment vous présenterai-je celui que vous voyez ici? C'est l'ami de la maison dans la plus belle et la plus complète acception du mot; pendant le jour homme du monde instructif, astronome pendant la nuit, et médecin a toute heure.
— Et moi, répliqua l'ami, je vous présente cette jeune personne, infatigablement active pendant le jour, la nuit toujours prête à porter secours à ceux qui souffrent, et à toute heure compagne aimable et gracieuse. »
Angéla, — c'était le nom de cette personne si attrayante par son air et sa figure, — annonça l'arrivée de Macarie. Un rideau vert s'ouvrit, une vieille et vénérable dame apparut, amenée dans un fauteuil que poussaient deux jeuneg et gentilles servantes, tandis que deux autres portaient sur une table ronde un déjeuner impatiemment attendu. Dans une encoignure on plaça des coussins sur les massifs bancs de chêne qui régnaient autour de la salle; les trois personnes s'y assirent; Macarie, dans son fauteuil, était en face d'elles. Félix déjeuna debout, circulant dans la salle et considérant curieusement les portraits de chevaliers suspendus au-dessus de la boiserie.
Macarie traita Wilhelm en ami intime, et se plut à lui faire une spirituelle description des membres de sa famille; on eût dit qu'elle pénétrait dans la nature intime de chacun à travers l'enveloppe du masque individuel Les personnes que connaissait Wilhelm apparaissaient à son esprit comme transfigurées, l'intelligente bienveillance de l'inappréciable femme détachait l'écorce, ennoblissait et vivifiait le noyau.
Après avoir épuisé ces aimables sujets, elle dit à son vénérable compagnon : « La présence de ce nouvel ami ne doit pas vous fournir une nouvelle excuse pour retarder encore la conversation que vous nous avez promise. Il me paraît être homme à s'y intéresser. »
Le vieillard répondit : « Vous savez la difficulté qu'il y a à s'expliquer sur ces sujets, car il ne s'agit de rien moins que de l'abus de puissants et excellents moyens.
— J'en conviens, répondit Macarie; en effet, on se trouve dans un double embarras. Parle-t-onde l'abus, on semble attaquer la dignité du moyen, car il est toujours compris dans l'abus; parle-t-on du moyen, il est difficile d'admettre que sa solidité et sa dignité puissent donner lieu à un abus. Cependant, comme nous sommes entre nous, que nous ne voulons rien affirmer ni exercer notre inQuence au dehors, mais seulement nous éclairer, noua pouvons donner cours à cet entretien.
— Il faudrait peut-être, avant tout, dit cet homme circonspect, savoir si notre ami est disposé à s'occuper de matières aussi abstraites, et s'il ne préférerait pas prendre dans sa chambre un repos nécessaire. Ignorant Teochaînemen^ d'idées qui nous a amenés à parler de ce sujet, pourra-t-il se plaire à notre conversalion ?
— Si, par une analogie, j'essaye de nie rendre compte de ce que tous avez dit, je supposerai le cas où, aita-
quant l'hypocrisie, on est accusé d'avoir porté atteinte à la religion.
— Nous acceptons l'analogie, répondit l'astronome, car il s'agit ici d'une complication entre plusieurs hommes éminents, d'une haute science, d'un art imposant, en un mot, des mathématiques.
— Je n'ai jamais entendu parler des choses qui me sont le plus étrangères sans en tirer un avantage quelconque, car tout ce qui intéresse un homme trouvera de l'écho chez un autre.
— En supposant qu'il ait acquis une certaine liberté d'esprit, et, comme nous vous accordons cette qualité, je ne refuserai rien, pour ma part du moins, à votre insistance.
— Mais, dit Macarie, que ferons-nous de Félix qui a terminé l'examen des peintures, et qui a l'air de commencer à s'impatienter?
— Permettez-moi de dire quelque chose à l'oreille de cette demoiselle, » répondit l'enfant.
Il chuchota quelques mots à Angéla, qui sortit avec lui, elle reparut quelques instants après en souriant, et l'astronome prit la parole en ces termes :
Dans les cas, où il s'agit d'exprimer une désapprobation, un blâme, ou même une observation, je n'aime pas à prendre l'initiative, je cherche une autorité qui me donne de l'assurance, qui me prouve que j'ai quelqu'un de mon avis. Je loue sans restriction, car, lorsque quelque chose me plaît, pourquoi me taire? Quand môme cet éloge dénoterait mon insuffisance, je n'aurais pas à en rougir; mais, si je blâme, il peut se faire que je nuise à quelque chose d'excellent; je m'attire la réprobation des personnes qui s'y entendent mieux quemoi, etjesuis parfois forcé de me rétracter quand je suis éclairé. C'est pour*
quoi je vous apporte ici quelques écrits et quelques traductions, car dans de pareils cas je me fie à ma nation aussi peu qu'à moi-même; une adhésion qui vient de loin et d'un étranger me paraît présenter plus de garanties. » Après en avoir demandé la permission, il lut ce qui suit.
Mais si nous ne sommes pas disposé à laisser lire ce brave, nos lecteurs sont vraisemblablement du môme avis que nous; car ce qu'on a dit plus haut au sujet de la présence de Wilhelm à cet entretien s'applique d'autant plus au cas actuel. Nos amis ont ouvert un roman, et, s'il a déjà trop de fois pris une allure didactique, nous croyons prudent de ne pas mettre la patience de nos bienveillants lecteurs à une nouvelle épreuve. Les manuscrits que nous possédons seront imprimés ailleurs, et nous allons reprendre notre narration pour ne plus l'abandonner, impatient que nous sommes de voir enfin résolue l'énigme que nous nous sommes proposée.
Nous ne pouvons cependant ne pas rapporter les derniers mots que prononça cette noble société avant de se séparer pour aller se reposer. Wilhelm, après avoir suivi attentivement la lecture, s'exprima ainsi: « Je trouve dans tout cela de grandes qualités naturelles, des facultés, des aptitudes remarquables, mais dont l'application n'a pas toujours été exempte de reproches. S'il fallait résumer mon opinion, je m'écrierais: De grandes pensées et un cœur pur, voilà ce que nous devons demander à Dieu ! »
La suciété se sépara en approuvant ces sages paroles; l'astronome promit à Wilhelm de lui montrer en détail dans cette admirable nuit les merveilles du ciel étoile.
Quelques heures après, il fit montera son hôte l'escalier de l'observatoire qui menait à une large plate-foime
258 WILHELM MEISTKR.
située au sommet d'une haute tour ronde. La nuit sereine, qui brillait etsrintillait de toutes ses étoiles, enveloppait le spectateur; il lui semblait que c'était la première fois qu'il lui était donné de compléter la voûte du ciel dans la plénitude de sa magniflcence. Car, dans la vie ordinaire, sans compter les vicissitudes de la température qui nous dérobent l'enveloppe lumineuse de l'éther, nous sommes gênés à la ville par les toits et les pignons, à la campagne par les forêts et les rochers, et en tous lieux par les préoccupations secrètes du cœur, qui, plus que les nuages et l'orage, s'agitent en tous sens pour assombrir l'horizon à nos yeux.
Surpris et saisi, il ferma les yeux. L'immensité cesse d'être sublime, elle dépasse notre perception, elle menace de nous anéantir, a Que suis-je en face du tout? se dit-il à lui-même. Gomment puis-je subsister vis-à-vis de lui, au milieu de lui? » Après quelques instants de réflexion, il reprit: « Le résultat de notre soirée d'aujourd'hui m'explique cette énigme. Comment l'homme peut il ce présenter en face de l'infini, si ce n'est en concentrant dans le plus profond de son être les forces spirituelles qui tendenttoutes vers différentes directions, en se disant : Peux-tu te supposer agissant au milieu de cet ordre éternellement vivant, s'il ne se produit pas en même temps un sublime mouvement, qui gravite autour d'un centre pur? Et lors même qu'il le serait difficile de trouver ce centre en toi-même, tu le reconnaîtrais à l'influence bienfaisante et bienveillante qui s'en dégage et prouve son existence. Qui peut jeterun regard surson passé sansêtreen quelque sorte troublé en voyant quela plupart du temps sa volonté fut juste et ses actions furent mauvaises, ses désirs coupables et leur accomplissement agréable? Combien de fois astu vu briller ces astres et ne t'out-ils pas trouvé sans cesse
différent ? Eux sont restés toujours les mêmes, ils ont toujours répété la même chose : « Notre marche régulière « marque les jours et les nuits, demande-toi quel usage « tufaisdecesjoursetdecesnuits?» Aujourd'hui je peux leur répondre : Je n'ai pas à rougir de ma situation présente; mon projet est de rétablir une union désirée entre tous les membresd'une digne famille ; maroute est tracée. Il faut que je recherche les raisons qui empêchent ces nobles êtresde se rapprocher,que j'écarte les obstacles, quels qu'ils soient. Tu peux le déclarer en face de ces légions célestes : si elles te regardaient, elles souriraient sans doute de la faiblesse, mais elles honoreraient assurément (es dessiens, et en favoriseraient l'accomplissement. »
Au milieu de ces réflexions, il promena ses regards autour de lui ; ses yeux tombèrent sur Ju piter,astrede bon augure, qui brillait plus éclatant que jamais; il en tira un pronostic fa vorabk', et le contempla longtemps avec bonheur.
L'astronome l'invita à descendre, et au moyen d'une excellente lunette lui fit observer cet astre fort amplilié, accompngné de ses lunes, merveilles du ciel.
Après être resté longtemps plongé dans cette contemplation, Wilhelra se retourna vers l'astronome et lui dit : <i Je ne sais si je dois vous remercier d'avoir à ce point mis cet astre à ma portée. Quand auparavant je le regardais, je le trouvais en rapport avec les innombrables constellations du ciel et avec moi-même ; mais maintenant mon imagination le conçoit en dehors de toute proportion, et je ne sais si je dois désirer voirie reste ce ces phalanges défiler ainsi devant moi; elles m'oppresseront, elles m'écraseront.»
C'est ainsi que notre héros s'épancha selon son habitude, et que cette occasion donna naissance à mainte réflex.ion inattendue. Aux arguments de l'astronome Wil-
helm répondit : « Je comprends parfaitement que ce soit une extrême satisfaction pour vous autres, explorateurs du ciel, d'amener ainsi l'univers immense sons vos yeux, comme je viens de le faire pour cette planèle. Mais, permettez-moi de vous le dire, j'ai remarqué qu'eu moyenne, dans la vie, ces procédés qui viennent au secours de nos sens ne produisent pas l'effet moral qu'on en attend. Celui qui voit à travers des lunettes se croit plus sage qu'il ne l'est, car son sens exlerne cesse d'être en harmonie avec sa faculté intérieure de juger. Il faut une culture supérieure, accessible seulement aux hommes privilégiés, pour établir le rapport entre le vrai intérieur et le faux extérieur produit par ce rapprochement artificiel. Quand je regarde à travers des lunettes, je suis un autre homme, et je me déplais à moi-même; ji* vois plus que je ne dois voir, le monde observé de trop près ne s'harmonise pas avec mes sensations; je me hâte de déposer l'instrument dès que j'ai satisfait ma curiosité de savoir comment est fait tel ou tel objet éloigné. »
L'astronome interrompit Wilhelm par quelques obgervations badines. « Nous ne voulons pas dire, reprit Wilhelm, qu'il faille rejeter ces verres ni aucune espèce de machine; mais l'observateur des mœurs doit rechercher attentivement comment tant d'inventions dont on se plaint se sont glissées dans la société. Je suis persuadé, par exemple, que l'usage de porter des lunettes doit être imputé à la vanité de nos jeunes gens. »
Pendant qu'ils causaient ainsi, la nuit s'était avancée ; l'astronome, habitué à veiller, engagea notre jeune ami à dormir un instant sur le lit de camp pour contempler et saluer, d'un œil plus reposé, Vénus qui devançait le lever du soleil, et promettait de se montrer dans tout se n éclat.
Wilhelm, qui s'était tenu jusqu'alors éveillé et alerte,
8*aperçut, à l'invitation de cet homme prévenant, qu'il était en effet épuisé de fatigue ; il se coucha et s'endormit aussitôt.
Réveillé par l'astronome, Wilhelm sauta à bas du lit, courut à la fenêtre, resta un instant immobile de surprise, puis s'écria avec enthousiasme : « Quelle magnificence, quel miracle! » Il exprima en d'autres termes encore son admiration, mais ce spectacle restait toujours à ses yeux un miracle, un grand miracle.
« Que cet astre aimable, qui se montre aujourd'hui avecunesplendeurinaccoutumée, vous saisîtde surprise, je pouvais le prévoir; mais je puis le dire sans craindre d'être accusé de froideur, je ne vois pas là de miracle !
— Comment en verriez-vous un, puisque je le porte en moi-même, que je le contiens, et que je ne sais comment il s'est produit? Laissez-moi regarder en silence, et puis vous saurez ! »
Au bout de quelques instants il reprit : « J'étais plongé dans un doux mais profond sommeil; puis je me trouvai transporté dans la salle d'hier, mais j'y étais seul. Le rideau vert s'écarta, et je vis le fauteuil de Macarie s'avancerde lui-même, comme un être animé ; il brillait avec l'éclat de l'or; les vêtements de la noble femme avaient quelque chose de sacerdotal, son regard brillait doucement; je fus sur le point de me prosterner. Des nuages s'amoncelèrent sous ses pieds et soulevèrent sur leurs ailes la sainte figure, et à la place qu'elle venait de quitter j'aperçus, au milieu des nuages qui se séparaient, une étoile qui, montant toujours, alla rejoindre à travers le plafond entr'ouvert le firmament qui paraissait s'étendre et tout embrasser. C'est alors que vous m'avez réveillé ; encore dominé par l'ivresse du sommeil, je me dirige eu chancelant vers la fenêtre, ayant toujours l'étoile devant
lesyeux; je regarde et j'aperçois l'étoile du maMn, d'une égale beauté, mais d'un moindre éclat 1 L'astre réel prend la place de l'astre rêvé, il consume la magnificence de l'apparition, et cependant je contemple et vous contemplez avec mol ce qui aurait dû s'évanouir avec les vapeurs du sommeil. »
L'astronome s'écria : « Miracle, oui, miracle I Vous ne vous doutez pas vous-même de ce qu'il y a de merveilleux dans ce que vous venez de dire. Puisse votre songe ne pas nous annoncer le prochain départ de cette sublime femme, à laquelle est réservée tôt ou tard une pareille apothéose 1 »
Dès le matin, Wilhelm s'empressa de courir à la recherche de son Félix, qui s'était tout d'abord rendu au jardin ; à son grand étonnement il y trouva plusieurs jeunes filles occupées à le cultiver; elles n'étaient pas toutes belles, mais il n'y en avait pas une de laide, aucune n'avait plus de vingt ans. La variété de leurs costumes annonçait qu'elles venaient de différentes contrées ; elles saluèrent gaiement Wilhelm en continuant de travailler.
Il rencontra Angéla, qui surveillait et ordonnait les travaux: notre hôte lui fit part de l'étonnement que lui causait cette jolie et active colonie. « Elle est immortelle, répondit Angéla, elle change et reste cependant toujours la même. Dès qu'elles ont vingt ans, ces jeunes filles, ainsi que toutes les habitantes de nos établissements, entrent dans la vie active, presque toujours par le mariage. Les jeunes garçons des environs qui ont besoin d'une bonne compagne observent le développement de nos élèves. Elles ne sont pas cloîtrées, elles se montrent aux foires, on les y remarque et elles y trouvent des fiancés; aussi beaucoup de familles guettent-elles le moment où il se produit des vacanceg chez nous pour faire admettre,
leurs enfants. » Après avoir entendu ces détails, Wilbelin ne put cactier à sa nouvelle amie le désir de parcourir une seconde fois ce que l'astronome avait lu la , veille. «J'ai bien saisi l'idée principale de cet entietien, dit-il, mais je voudrais étudier de plus près les détails.
— Je suis heureusement en état de satisfaire sur-lechamp ce désir. Les rapports intimes qui se sont immédiatement établis entre nous me permettent de vous dire que ces papiers se trouvent entre mes mains, et que je les conserve soigneusement avec d'autres manuscrits. Ma maîtresse, continua-t-elle, est convaincue de l'importance de ces conversations; il s'y produit ce que les livres ne contiennent pas, et ce qu'ils contiennent de meilleur. C'est pourquoi elle m'a imposé de recueillir les pensées isolées qui jaillissent d'une conversation spirituelle comme lasemence d'une plante féconde. Si l'on est exact à fixer le présent, dit-elle, c'est alors seulement qu'on prendra goût à la tradition, en retrouvant les meilleures pensées déjà formulées, les plus aimables sensations déjà exprimées. Par ce moyen nous obtenons cet accord auquel l'homme est appelé, et auquel il ne se soumet que trop souvent de mauvais gré, persuadé qu'il est que le monde commence avec lui. »
Angéla continua à faire ses confidences à son hôte ; elle lui dit que ces extraits formaient des archives assez considérables, et qu'elle y prenait souvent des feuilles pour les lire à Macarie dans ses nuits d'insomnie, « De ces lectures isolées on voit se dégager de nouveau mille particularités remarquables, de même qu'une masse de vif-argent produit, en tombant, une quantité innombrable de globules. »
Willielm lui demanda jusqu'à quel pointées archives étaient secrètes. Elle lui répondit que d'habitude les in-
times seuls en avaient connaissance, mais qu'elle pouvait prendre sur elle de lui communiquer quelques icahiers, du moment qu'il en manifestait le désir.
Tout en causant de la sorte dans le jardin, ils étaient iarrivés au château; Angéla, conduisant Wilhelm dans îuue chambre située dans les dépendances, lui dit en soujriant : « J'ai encore à vous confier un secret auquel vous ue vous attendez assurément pas . » Elle souleva un rideau et lui fit regarder dans un cabinet, où il aperçut son Félix assis devant une table et écrivant, avec une application insolite dont le père ne pouvait se rendre compte. Angéla lui apprit que l'enfant consacrait à ce travail tout le temps pendant lequel il pouvait s'esquiver, et avait dit qu'il ne prenait plaisir qu'à écrire et à monter à cheval.
On conduisit ensuite notre ami dans une chambre tapissée d'armoires contenant des papiers rangés en bon ordre, La variété des titres dénotait la diversité du contenu. Wilhelm loua fort l'ordre et l'intelligence qui avaient présidé à ces arrangements ; Angéla lui dit que le mérite en revenait à l'astronome : il possédait une justesse toute particulière, non-seulement pour déterminer la classification, mais, dans les cas difficiles, pour placer des intercaiations. Puis elle prit les manuscrits qu'on avait lus la veille, et autorisa le voyageur curieux à en prendre connaissance et à y puiser des extraits, ainsi que de tous ceux qui faisaient partie de la collection.
Notre ami dut mettre de la mesure dans son travail, car il y avait surabondance de matières attrayantes et dignes d'êtres recueillies; il s'attacha principalement aux cahiers contenant des maximes courtes, à peine reliées entre elles. C'était de ces résumés qui, lorsque nous n'en connaissons pas le point de départ, semblent paradoxaux, mais qui nous 'orcent à revenir en arrière en fai-
sanl (les recherches en sens inverse, et à reconstituer, de bas en haut, la filiation de ces pensées.
Les raisons que nous avons données plus haut ne nous permettent pas de placer ici ce travail. Nous profiterons cependant de la première occasion favorable pour mettre sous les yeux du lecteur un choix des trésors recueillis par Wilhelra.
Le matin du troisième jour, Wilhelm se rendit auprès d'Arigéla, et lui dit avec quelque embarras : «Je dois partir aujourd'hui, et recevoir mes dernières instructions de l'excellente femme auprès de laquelle je n'ai malheureusement pas pu me présenter hier. Et, maintenant, j'ai dans le fond de mon cœur un pointsurlequel je voudrais être éclairé. Rendez-moi ce service, si cela est possible.
— Je crois vous comprendre, dit Angéla ; continuez, cependant.
— Un rêve merveilleux, quelques paroles du grave astronome, un rayon séparé et fermé dans ces armoires accessibles, portant cette suscription : Les particularités de Macarie; ces éléments s'unissent à une voix secrète qui me dit que cette étude des astres n'est pas seulement un divertissement scientifique, un désir de connaître le firmament, mais qu'il faut plutôt supposer qu'il se cache la-dessous des rapports tout particuliers entre Macarie et les astres ; ces rapports, il m'importe extiêmenient de les connaître. Je ne suis ni curieux ni importun ; mais le cas est si intéressant pour un observateur moral, que je ne puis m'empôcber de demander si après tant de marques de confiance on voudrait encore m'accurder celle-là.
•— Je suis autorisée aie faire, répondit lu complaisante
Angéla. Votre rêve merveilleux est resté un secret pour Macarie; mais, avec l'astronome, j'ai apprécié et considéré votre singulière facilité d'assimilation, votre immédiate conception des plus profonds secrets; et nous ne craignons pas de vous mener plus avant. Permettez-moi de vous parler d'abord par figures; c'est un procédé avantageux lorsqu'il s'agit de choses difficiles à saisir.
« De même qu'on dit du poète qu'il contient intérieurement les éléments du monde moral, lesquels n'ont qu'à se développer en lui par degrés de façon que rien ne se piésente à lui dans l'univers qu'il n'en ait déjà eu le pressentiment, de même, à ce qu'il parait, les rapports de notre système solaire sont innés chez Macarie; d'abord latents, puis se développant successivement, puis enfin s'animant d'une façon manifeste. Elle commença par souffrir de ces phénomènes, puis elle y trouva du charme, et son enchantement ne fit que s'accroître avec les années. Mais elle n'a pu arriver à l'unité et au calme que lorsqu'elle eut trouvé l'appui, l'ami dont vous avez suffisamment apprécié les qualités.
«Incrédule en sa qualité de mathématicien et de philosophe, il a hésité longtemps, croyant que ce phénomène était une chose apprise : car Macarie lui avoua qu'elle avait dès sa jeunesse reçu des notions d'astronomie et qu'elle s'était livrée avec passion à l'étude de cette science. Mais elle l'informa aussi qu'elle avait pendant nombre d'années rapproché ses visions intérieures avec des faits extérieurs, et qu'elle n'avait jamais pu trouver de corrélation entre ces deux points.
0 Le savant se fit exposer dans les plus grands détails ce qu'elle voyait d'une façon intermittente, fît ses calculs, et reconnut, non pas qu'elle portait en elle tout le système solaire, mais qu'elle s'y mouvait elle-même en es-
prit comme partie intégrante. II procéda, en se basant sur cette supposition, et ses calculs furent confirmés pai les déclarations de Macarie.
«Je ne puis vous en dire davantage, et je ne vous donne ces détails qu'en vous priant instamment de n'y jamais faire allusion ; car tout homme raisonnable et sensé, même avec la meilleure volonté du monde, ne sera-t-il pas porté à traiter ces assertions de fantaisies, de confuses réminiscences d'une science autrefois possédée? La famille elle-même ne sent rien de tout cela : ces visions secrètes, ces images ravissantes, passent aux yeux des siens pour une maladie qui l'empêche momentanément de prendre part aux affaires du monde. Soyez discret, mou ami, et ne laissez rien paraître devant Lénardo. »
Le soir, notre voyageur fut reçu une seconde fois par Macarie; l'entretien fut aussi agréable qu'instructif ; nous en extrairons ce qui suit :
« La nature ne nous a pas donné un seul défaut qui ne puisse être converti en vertu, pas une vertu qui ne puisse être convertie en défaut. Ces derniers sont précisément les plus dangereux. Mon singulier neveu fournit matière à des réflexions de ce genre; vous avez entendu dans sa famille raconter mainte chose étrange sur son compte ; on vous a dit que je Tairae et que je l'épargne plus qu'il n'est juste.
0 Dès son enfance il se développa en lui une certaine aptitude technique à laquelle il se livra tout entier, et qui lui permit d'apprendre avec succès différents métiers. Plus tard, tout ce qu'il nous envoyait pendant ses voyages était toujours du plus fin, du plus artistique, du plus délicat travail, se rapportant au pays où il se trouvait, et qu'il nous fallait deviner. On pi urrait on conclure que c'est et que ce sera toujours un homme à cœur sec et
froid, préoccupé des objets extérieurs; dans la couversation il n'était pas porté à entrer dans les considérations générales et morales; mais il possède, en dedans, un remarquable tact pratique du bien et du mal, de ce qui mérite l'éloge ou le Marne, au point que je ne l'ai jamais vu faillir envers les vieillards et les jeunes gens, envers ses supérieurs et ses inférieurs. Mais cette délicatesse innée, mal réglée comme elle l'était, dégénérait, lorsqu'elle s'appliquait aux petites choses, en une fantasque faiblesse ; il s'imaginait des devoirs, et se reconnaissait débiteur sans nécessité.
« La conduite qu'il a menée pendant son voyage, et surtout les précautions qu'il prend à son retour, me font supposer qu'il croit avoir offensé autrefois quelque femme de notre entourage, dont le sort l'inquiète aujourd'hui; il se sentirait délivré du poids de ce remords dès qu'il apprendrait qu'elle est heureuse ; Angéla vous dira le reste. Prenez cette lettre, et préparez à notre famille une douce réconciliation. Je vous avoue que je voudrais bien le revoir encore une fois sur cette terre, et pouvoir le bénir avant de quitter ce monde. »