CHAPITRE XI
«.A BRUNE JEUNE FILLB.
Lorsque Wilhelm eut consciencieusement et en détail rempli sa commission, Lénardo lui répondit en souriant : « Tout ce que vous venez de m'apprendre augmente mon attachement pour vous, mais j'ai encore une question à vous faire. Ma tante ne vous a-t-elle pas chargé de in'annoncer une chose en apparence insignifiante?)) Wilhelm réfléchit un instant. « Oui, dit-il, je m'en souviens. Elle
in*a parlé d'une jeune femme, nommée Valérine. J'ai à vous dire qu'elle est heureusement mariée, et qu'elle se trouve dans une bonne position.
— Vous m'ôtez une montagne de dessus le cœur, répondit Lénardo. Je puis retourner content chez moi, je n'ai plus à craindre que le souvenir de cette jeune fille me poursuive comme un remords.
— Il ne m'appartient pas de vous demander quelles ont été vos relations avec elle, dit Wilhelm ; il suffit que vous soyez tranquillisé, si, d'une façon quelconque, vous vous intéressez à cette fille.
— Ce sont les relations les plus étranges du monde; ce n'est nullement une affaire d'amour, comme on pourrait le croire. Je peux parfaitement vous confier et vous raconter ce qui n'est pas à proprement parler une histoire. Mais que penserez-vous, sije vous dis que mes hésitations, ma crainte de rentrera la maison, que ces préparations et ces questions bizarres sur ce qui se passait chez nous n'avaient d'autre motif que le désir de savoir ce que cette enfant était devenue?
(I Car, croyez-le, je sais fort bien qu'on peut quitter pour longtemps les gens que l'on connaît sans les retrouver chancres, et j'espère me sentir bientôt à mon aise parmi les miens. Je n étais préoccupé que de cette créature, dont la situation devait être modifiée, et qui, grâce au ciel, l'est à son avantage.
— Vous excitez ma curiosité, dit Wilhelm, vous me faites supposer quelque chose de bien extraordinaire.
— C'est du moins mon avis, » répondit Lénardo; et il commença son récit de la sorte :
« Faire le traditionnel tour d'Europe étaitchez moi dès mon enfance un projet arrêté; mais, conime cela arrive toujours, j'en différai d'année en aunée l'exécution. Mou
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entourage m'attirait, m'enctiaiiiait; les objets éloigné perdaient de leur attrait à mesure que j'en lisais on qie j'en entendais des relations. A la fin, poussé par mon oncle, entraîné par mes amis, qui avaient parcouru le monde avant moi, je pris ma résolution, et même plus promptement que nous ne l'avions prévu.
« Mon oncle, qui devait me faciliter les moyens de t;iire ce voyage, ne s'occupa plus d'autre choi-e. Vous le connaissez, vous savez qu'il ne s'attache qu'à une chose à in fois, et qu'il laisse tout de côté, jusqu'à ce qu'il ait atteint son but, ce qui lui a permis d'exécuter des entreprises qui semblent au-dessus des ressources d'un particulier. Ce voyage le prit en quelque sorte à l'improviste ;.cepeudant il ne perdit pas la tête. Il suspendit quelques constructions qu'il avait résolues et même commcm ées, et, comme il avait pour principe de ne jamais toucher à ses épargnes, en prudent hnancier, il chercha d'autres ressources. La plus simple était de faire rentrer les créances, et surtout l'arriéré des fermages; car il était également dans ses idées de ménager ses débiteurs tant qu'il n'avait pas absolument besoin de son argent. Il donna la liste à son homme d'affaires, qui fut chargé de l'exécution . Nous ne fûmes pas informés des détails; j'appris seulement qu'un de nos fermiers, pour lequel mon oncle s était toujours montré fort indulgent, allait finir par être chassé, son cautionnement retenu comme faible dédommagement du déficit, et le bien affermé à un autre. Cet homme était un paysan paisible, mais il n'était pas, comme ses pareils, actif et prudent; on l'aimait pour sa piété et sa bonté, mais on blâmait la faiblesse de sou administration. Après la mort de sa femme, il était resté avec uiie fille, que l'on ne connaissait que sous le nom de la brune jeune fille ; elle promettait d'être solide et active, mais elle était beaucoup
tES ANNÉES DE VOYAGE. 474
trop jeune pour se rendre utile; en uq mot, les affaires de cet Lomme allèrent de mal en pis, sans que l'indulgence de mon oncle pût empêcher sa ruine.
« J'avais mon voyage en tête, et je devais approuver les moyens qui me le facilitaient. Tout était prêt, les malles fermées, les adieux faits, le temps pressait. Un 6Î)ir, je parcourais une dernière fois le parc, pour prendre congé de mes arbres et de mes arbustes de prédilection, lorsque je me trouvai tout d'un coup en face de Valérine, — car c'était le vrai nom de la jeune fille; l'autre n'était qu'un sobriquet que lui avait valu la couleur foncée de sa peau. — Je me trouvai donc en face d'elle. »
Lénardo resta un instant rêveur. « Qu'est-ce que je dis donc? reprit-il, ne s'appelait-elle pas aussi Valérine ? Mais le sobriquet était plus ordinairement employé. Bref, la brune jeune fille vint au-devant de moi, et me supplia, pour son père, pour elle, d'intercéder auprès de mon oncle. Comme je savais où en était l'affaire, et que je voyais bien que pour l'instant il serait difficile, impossible même il'- faire quelque chose pour eux, je le lui dis franchement, et je lui donnai à entendre que toute la faute en était à son père.
« Elle le justifia avec tant de clarté, et en même temps ave ; tant de ménagements et d'amour filial , qu'elle m'inspira le plus vif intérêt, et que, s'il se fût agi de mon art'o II t,je lui aurais immédiatement accordé la remise qu'elle tleinandait. Mais il s'agissait des revenus de mon oncle; il a>;iit donné ses ordres; d'après sa manière devoir, d'ajues ce qui s'était passé, il n'y avait rien à espérer. Une pi omesse a toujours été sacrée pour moi; me demander quelque chose, c'était me mettre dans l'ein barras. Aussi m'étais-je si bien accoutumé a refuser, que je ne promettais même pas ce que j'avais l'intention de tenir.
Cette habitude me servit cette fois : Valérine invoquait les considérations personnelles et le sentiment; moi, le devoir et la raison, et j'avoue qu'à la fin je me trouvai moi-même trop dur. Nous nous étions déjà plusieurs fois répété les mêmes arguments sans pouvoir nous convaincre, quand la nécessité la rendit plus éloquente; la ruine inévitable dont elle se voyait menacée lui arracha des larmes. Elle ne perdit cependant pas contenance; mais elle parla avec passion, et, tandis que je continuai à feindre la froideur et l'indifférence, son âme tout entière se montra à découvert. Je désirais mettre fin à cette scène ; mais tout d'un coup elle tomba à mes pieds ; elle avait saisi ma main, elle la baisait, et me regardait d'un air si bon, si aimablement suppliant, que dans ce moment je ne pus plus me maîtriser. Je lui dis aussitôt, en la relevant: «i Je ferai mon possible; calme-toi, monen- « faut; » puis je me dirigeai vers une allée latérale,
«Faites l'impossible! » me cria-t-elle.
« Je ne sais plus ce que je voulais lui dire, mais je lui dire : « Je ferai... » et je ne terminai point.
« Faites l'impossible! » s'écriait-elle encore avec l'expression d'une céleste espérance. Je lui dis adieu et m'éloignai rapidement.
«Je ne voulus pas m'adresser d'abord à mon oncle : je le connaissais assez pour savoir qu'il ne fallait pas lui parler de détails lorsqu'il s'occupait d'un grand projet. Je me rendis auprès de l'homme d'affaires : il était sorti. Le soir, des amis vinrent me faire leurs adieux. On joua, on soupa fort avant dans la nuit. Ils restèrent le lendemain, et la distraction effaça l'image de la pauvre suppliante. L'homme d'affaires revint; il étuit plus occupé, plus pressé que jamais. Tout ce monde voulait lui parler. Il n'eut pas le temps de m'entendre : je fis une tentative
pour m'emparer de lui ; mais à peine avais-je pronoucé le nom du brave fermier, qu'il me repoussa vivement: «Au « nom du ciel, me dit-il, n'eu parlez pas à votre oncle, « si vous ne voulez pas vous attirer des désagréments. »
« Le jour de mon départ était fixé; j'avais des lettres à écrire, du monde à recevoir, des visites à faire dans le voisinage. Mes gens, qui suffisaient à mon service ordinaire, n'étaient pas en état de me seconder dans mes préparatifs. Tout reposait sur moi; et cependant, l'homme d'affaires m'ayant accordé une heure dans la nuit pour régler mes arrangements pécuniaires, j'essayai encore d'intercéder en faveur du père de Valériue.
« Cher baron, me dit cet homme, comment pouvez- « vous penser à cela? J'ai déjà eu aujourd'hui une rude « séance avec votre oncle; car la soriime dont vous avez « besoin pour vous mettre en loute dépasse de beaucoup «ce que nous avions supposé. Cela est bien naturel, mais « cependant fort désagréable. Notre maître n'aime pas « qu'une chose ait l'air d'être terminée, et qu'elle cloche « encore de maint côté ; il en est souvent ainsi, et c'est « nous qui payons les pots cassés. II s'est fait une loi de « poursuivre impitoyablement les dettes arriérées ; en « cela il est conséquent avec lui-môme; il serait impos- «sible de l'amener à l'indulgence; ne l'essayez pas, je « vous en prie, ce serait peine perdue. »>
« Je cessai d'insister, mais je ne lâchai cependant pas prise. Je le priai, puisque l'exécution dépendait de lui, d'agir avec douceur. Il me le promit, comme font ces sortes de gens, pour avoir le repos. Il était débarrassé de moi; je fus de plus en plus distrait; je montai en voiture, et laissai derrière moi tout ce qui pouvait m'intéresserà ma maison, à ma famille.
« II eu est d'une impression violente comme de toute
autre blessure ; on ne la sent pas quand on la reçoit. La douleur ne vient que plus tard. C'est ce qui eut lieu pou»' l'aventure du parc. Dos que j'étais seul, inoccupé, je revoyais l'image de celte jeuue fille suppliante, avec tout l'entourage, les arbres, les bosquets, la place où elle s'était agenouillée, le sentier que j'avais pris pourm'éloigner; ce tableau se peignait avec une vivacité toujours nouvelle. C'était une impression indélébile, qui pouvait bien être troublée, voilée par d'autres images, d'autres intérêts, mais jamais être détruite. lille reparaissait constamment aux heures de solitude, et, tant qu'elle était là, je sentais plus douloureusement la faute que j'avais commise contre mes principes, contre mes habitudes, quoique n'ayant rien promis expressément.
«Dans mes premières lettres à l'homme d'affaires, je ne manquai pas de lui demander où en était la chose. Il ne fît que des réponses dilatoires. Puis il omit de me répondre sur ce point; puis ses paroles devinrent ambiguës, et il finit par garder un silence complet. La distance qui me séparait des miens s'accroissait toujours; j'eus mille observations à faire, mille préoccupations ; l'image disparut, j'oubliai la jeune fille, et presque son nom. Je pensai moins souventàelle; ma fantaisie decorrespondre avec les miens, non par lettres, mais par symboles, continua beaucoup à me détacher de mon ancienne situation et de mes précédents attachements. Mais aujourd'hui que je m'approche de ma maison, que je songe à rendre avec usure à ma famille ce dont elle s'est privée pour moi, je me sens repris de cet étrange remords, — car je le trouve moi-môme étrange. —L'image de la jeune fille se ravive en même temps que celle des miens, et je ne redoutais rien tant que d'apprendre qu'ellç était tombée dans l'abîme de misère où je l'avais poussée. Car ma négligence
me semblait avoir dû être la cause de sa perte. Mille fois déjà je me suis dit que ce sentiment n'était au fond qu'une faiblesse, et je ne m'étais imposé cette loi de ne rien promettre que par crainte du remords et non par un plus noble sentiment. Maintenant ce repentir que je voulais éviter, le voilà qui vient se venger de moi, prenant ce cas entre mille pour me tourmenter. Mais, à côté de cela, cette image, qui me tourmente, est si douce, si aimable, que je ne puis m'empêcherde m'y arrêter; et, lorsque j'y pense, il me semble que le baiser qu'elle a im.primé sur ma main me brûle encore. »
Lénardo se tut, et Wilhelm lui répondit aussitôt d'un ton gai : « Je ne pouvais donc pas vous rendre un plus grand service que de vous donner le supplément de mon message, de même que souvent la partie la plus intéressante d'une lettre se trouve dans le post-scriptum. Je ne sais pas, à la vérité, grand'cliose de Valérine : j'ai cependant recueilli par basard quelques renseignements sur elle; je puis vous assurer qu'elle est la femme d'un propriétaire aisé, et qu'elle est heureuse; la tante me l'a encore rappelé au moment de mon départ.
— Flirt bien! dit Lénardo; maintenant rien ne m'arrête plus. Vous m'avez donné l'absolution, rendons-nous immédiatement auprès des miens, que j'ai fait attendre plus qu'il n'est convenable,
— Je regrette de ne pouvoir vous accompagner, répondit Wilhelm; une obligation étrange me défend de séjourner nulle part plus de trois jours, et de reveniravant une année dans les endroits que je quitte. Exrusez-moi si je ne vous explique pas le motif de cetie singularité.
— Je suis bien fâché, dit Lénardo, de vous perdre sitôt, et de ne pouvoir rien faire pour vous. Mais, [aiisqne TOUS êtes en chemin de m'obliger, vous me rendriez bico
heureux si vou§ alliez voir Valérine, vous informer exactement de sa position et m'en instruire, soit par écrit, soit verbalement, — il sera difficile de trouver un lieu de rendez-vous, — cela me tranquilliserait. »
On examina aussitôt le projet. On avait nommé àWilhelm l'endroit où demeurait Valérine. Il se chargea d'aller la voir; on fixa le rendez- vous; le baron devait y ramener Félix, qui était resté auprès des dames.
Lénardo et Wilhelm continuaient à chevaucher à travers d'agréables prairies en causant de choses et d'autres, lorsqu'ils arrivèrent à la grande route et atteignirent la voiture du baron, qui, escortée de son maître, allait enfin revoir le logis. Les amis allaient se séparer. Avec quelques paroles afi'ectueuses Wilhelm prit congé de Lénardo, et lui promit de lui rapporter bientôt des nouvelles de Valérine.
« Mais, j'y pense, dit Lénardo, je n'aurais qu'un petit détour à faire pour vous accompagner; pourquoi n'iraisje pas moi-même vuir Valérine, m'assurer par moi-même qu'elle est heureuse? Vous avez été assez bon pour vous faire mon messager, pourquoi ne seriez-vous pas mon compagnon? Car il me faut un compagnon, un conseil moral, comme on prend un cnnseil judiciaire lorsqu'on ne se sent pas capable de traiter un procès, »
Wilhelm lui représenta qu'on l'attendait depuis bien longtemps, chez lui, que cela ferait un singulier effet de voir la voiture arriver seule; il ne put dissuader Lénardo, et dut se résigner à l'accompagner à contre-cœur, à cause des conséquences qu'il redoutait.
On instruisit les domestiques de ce qu'ils avaient à dire en arrivant au château, et les deux amis prirent le chemin qui conduisaitàJa demeurede Valérine. Le paysétait riche et fertile, et semblait prédestiné pour l'agriculture.
Dans le territoire qui appartenait au mari de Valérine, le sol était particulièrement bon et soigneusement cultivé. Wilhelm eut tout le tempsde considérer le pays en détail, tandis queLénardo chevauchait silencieusementà côté de lui. Enfin, celui-ci s'écria : « Un autre, à ma place, aurait peut-être cherché à s'introduire incognito auprès de Valérine, car c'est toujours une sensation pénible de revoir ceux qu'on a offensés; mais j'aime mieux m'exposeraux reproches, que je redoute de ses yeux, que de m'en garantir par un mensonge et un déguisement. Le mensonge peut nous mettre dans l'embarras tout comme la vérité, et, si l'on pèse les avantages de l'un et de l'autre, on trouve qu'on gagne toujours à s'attacher à la vérité. Marchons donc sans crainte, je me nommerai, et je vous présenterai comme mon ami et mon compagnon. »
Ils étaient arrivés dans la cour et mirent pied à terre. Un homme de bonne mine, simplement vêtu, et qu'on aurait pu prendre pour un fermier, vint au-devant d'eux, et se donna pour le maître de la maison. Lénardo se nomma; l'homme parutfortsatisfaitdele voir et de pouvoir faire sa connaissance. « Que va dire ma femme, s'écria-t-il, en revoyant le neveu de son bienfaiteur! Elle ne se lasse pas de raconter ce qu'elle et son père doivent à votre oncle. »
Les réOexionsles plus étrnnges se croisèrent dans l'esprit de Lénardo. « Cet homme, qui paraît si franc, dissimule-t-ilson amertume derrière l'aménité de son visage et l'humilité de son langage? Mon oncle n'a-t-il pas lait le malheur de cette famille? Et ce fait a-t-il pu lui rester inconnu ? ou bien, — pensa-t-il, et un rayon d'espoir traversa son cœur, — la chose a-t-elle mieux fini que tu ne croyais? Car tu n'as jamais rien su de positif. » Pendant U. I r,
ce temps le maître faisait atteler pour envoyer chercher sa femme, qui était en visite dans les environs.
«En attendant que ma femme arrive, si vous me permettez de vous amuser à ma façon et de continuer eu même temps mes travaux, venez faire un tour aux champs avec moi, et vous verrez comment je dirige mon exploitation ; car pourvous, grand propriétaire, rien ne doit être plus intéressant que la haute science, le noble art de l'agriculture. » Lénardo consentit; Wilhelm aimait à s'instruire, et le campagnard connaissait à fond ses terres, qu'il possédait et administrait en maître absolu ; ce qu'il entreprenait était bien calculé ; ce qu'il semait, ce qu'il plantait, il le plaçait toujours au bon endroit ; il savait exposer avec tant de clarté les motifs et les causes de chaque opération, que chacun les comprenait et aurait cru pouvoir facilement en faire autant : erreur dans laquelle on tombe souvent, en voyant le maître tout exécuter avec aisance.
Les étrangers se montrèrent fort satisfaits, et ne trouvèrent qu'à louer et à approuver. Le maître leur eu fut fort reconnaissant, mais il ajouta : a II faut que je vous montre maintenant mon côté faible; on en a toujours un lorsqu'on s'occupe d'un objet unique. » Il les conduisit dans sa cour, leur montra ses outils, et une collection d'ustensiles agricoles avec tous leurs accessoires.
« On m'a souvent reproché d'être allé trop loin à cet égard ; mais jo ne puis m'en vouloir ; il est heureux, celui qui se fait un amusement de ses affaires, qui joue et se distrait avec les devoirs que lui impose son état. »
Les deux amis ne manquèrent pas de le questionner et de lui demander des renseignements. Wilhelm surtout se plaisait aux réflexions générales que cet homme paraissait aimer; Léoardo, plus concentré, se réjouissait en se-
cret du bonheur de Valériiie, qu'il regardait comme certain dans une pareille situation, tout en éprouvant un léger sentiment de malaise dont il ne se rendait pas bien cc^mpte.
On était déjà rentré dans la maison, lorsqu'aniva la voiture de la maîtresse. On courut au-devant d'elle; mais quel fut l'étonnement, l'effroi de Lénardo, en la voyant descendre. Ce n'était pas elle, ce n'était pas la jeune fille brune, c'était tout l'opposé ; c'était une belle personne, svelte, mais blonde, avec tous les avantages d'une blonde. •
Cette beauté, cette grâce, effrayèrent Lénardo. Ses yeux avaient chercbé la brune jeune fille, une tout autre personne lui apparaissait. Cette ligure cependant ne lui était pas inconnue, et quelques mots le tirèrent de sou incertitude : c'était la fille du justicier, fort en faveur auprès de l'oncle, qui avait beaucoup fait pour l'établissement de lajeune fille, et avait protégé le nouveau couple. C'est ce qui ressortit des récits de Valérine, qui ne cacba point la joie que lui causait cette reconnaissance inattendue. On se demanda si on se reconnaissait; on parla des changements survenus dans ces figures si sensibles chez les personnes de cet âge. Valérine était toujours agréable, mais plus charmante encore lorsque la joie la faisait surtir de son indolence habituelle. La vivacité delà conversation permit à Lénardo de se remettre et de cacher son trouble. Wilhelm, averti par un signe de son ami de ce singulier événement, faisaitson possible pour leseconder; Valérine, flattée dans son amour-propre que le baron se souvint d'elle et vînt la visiter avant d'avoir vu ses parents, ne se douta pas un instant que Lénardo eût eu ua autre dessein et(|n'il y eût méprise.
Ou resta fuit tard ensemble, quoique les deux amis dé-
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eirassent vivement pouvoir causer conOdentielleraent ; aussi n'y manquèrent-ils pas, dès qu'ils se trouvèrent seuls dans la chambre qu'on leur offrit.
«Il paraît que je ne dois pas être débarrassé de ce tourment! dit Lénardo. Une malheureuse confusion de noms ne fait que le redoubler. J'ai vu souvent cette blonde beauté jouer avec labrunette, qui n'était pas une beauté; quoique beaucoup plus âgé, je courais avec elles dans les champs et les jardins. Ni l'une ni l'autre ne firent d'impression sur moi ; j'ai seulement retenu le nom de l'une et oublié celui de l'autre. Mais je retrouve au comble du bonheur celle qui m'est indifférente, tandis que l'autre, Dieu sait ce qu'elle est devenue 1 »
Le lendemain matin nos deux amis furent plus matinaux que les actifs campagnards. Le plaisir de revoirses hôtes avait fait lever Valérine presque en même temps qu'eux. Elle ne soupçonna pas dans quelle disposition d'esprit ils se présentaientau déjeuner. Wilhelm, qui voyait bienque, manquant de nouvelles de la brune jeune fille, Lénardo souffrait véritablement, amena la conversation sur l'ancien temps, sur les jeux, sur ce pays, qu'il connaissait par lui-même, et sur d'autres souvenirs de ce genre, de façon que Valérine en vint tout naturellement à parler de la jeune fille brune et à l'appeler par son nom.
Dès qu'il eut entendu prononcer le nom de Nachodine, Lénardo se le rappela parfaitement; mais en même temps il vit reparaître avec tant de vivacité l'image de la pauvre suppliante, qu'il put à peine supporter le récit que fit Valérine de l'expulsion du pieux fermier, de sa résignation et de la façon dont il partit soutenu par sa fille, qui portait un petit paquet de bardes. Lénardo se sentait anéanti. Heureusement et malheureusement Valérine entra dans une suite de détails qui, tout en déchirant le
cœur de Lénardo, lui permirent, avec l'aide de son ami, de reprendre un peu contenance.
Au moment du départ, le couple les pria vivement de revenir bientôt les voir ; les deux hôtes ne le promirent qu'à demi. Et comme l'homme qu'une idée flatte interprète tout en bien, Valérine expliqua à son avantage le silence de Lénardo, son trouble visible, au moment de la séparation, son départ précipité, et l'aimable et fidèle épouse d'un honnête campagnard ne se put empêcher de trouver quelque charme dans l 'inclination naissante ou réveillée de son ancien seigneur.
Après cettesingulièreavenlure,LénardoditàWilhelm: « Avec de si helles espérances, nous échouons au port 1 mais ce qui me console un peu, ce qui me calme pour le moment, et me donne la force" de me présenter devant les miens, c'est que le ciel vous a conduit près de moi, vous qu'une mission particulière laisse libre de diriger vos courses où il vous plaît. Chargez-vous de rechercher Nachodine et de me donner de ses nouvelles. Si elle est heureuse, je serai satisfait; si elle ne l'est pas, secourez-la à mes frais ; faites les choses largement, n'épargnez rien, ne reculez devant rien.
— Vers quelle partie du monde, dit Wilhelm, dois-je diriger mes pas ? Si vous n'en avez aucune idée, comment puis-je le savoir ?
— Écoutez, répondit Lénardo : la nuit dernière, où vous m'avez vu me promener comme un désespéré, où mon cœur et ma tête étaient bouleversés par de cruelles angoisses, je me suis souvenu d'un vieil ami, d'un digne homme, qui, sans avoir été précisément mon précef)teur, a eu une grande influence sur ma jeunesse. Je l'iiurais volontiers pris pour compagnon de voyage, s'il n'avait pas été retenu chez lui par une admirable collection d'objets
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d'art et d'antiquité dont il ne peut s'éloigner. Cet homme, je le sais, possède des relations étendues avec tout ce qui est dans ce mondeuni parun noble lien. Allez le trouver, racontez lui ce que je vous ai dit, et j'espère que sa sensibilité vous indiquera une contrée, un lieu où vous aurez cbance de la découvrir. Dans mon angoisse, je me sui? rappelé que le père de Nachodine était dévot, et je m suis senti alors assez dévut moi-même pour m'adresser ; l'ordre moral, et le prier de faire une manilestatiot miraculeuse en ma faveur.
— Il reste encore une difficulté à lever, dit "Wilhelm Que ferai-je démon Félix ? Ignorant absolument quelK route je vais suivre, je ne puis l'emmener avec moi, et je ne veux cependant pas l'abandonner, car, à mon avis, le fils ne se développe nulle part mieux qu'en présence du père.
— Nullement, répliqua Lénardo, c'est une douce erreur paternelle : le père conserve toujours une sorte d'influence despotique vis-à-vis de sou fils, ne reconnaitpas ses qualités et s'applaudit de ses défauts ; c'est pourquoi les anciens avaient coutume de dire que les fils des héros sont des vauriens, et j'ai assez étudié le monde pour vérifier le fait. Heureusement, notre vieil ami, pour lequel je vais vous donner une lettre de recommandation, pourra vous guider parfaitement à ce sujet.
«La dernière fois que je le vis, il y a quelques années, il me parla beaucoup d'une association pédagogique, qui ne me parut qu'une sorte d'utopie, cachant sous un dehors de réalité une série d'idées, de pensées, de projets et de préceptes s'enchaînant bien, mais se coordonnant difficilement dans le cours ordinaire des choses. Mais, comme je le connais, et que je sais qu'il aime à personnifier par des images le possible et l'impossible, je na
discutai point son idée, et aujourd'hui elle va peut-être nous être utile; il vous indiquera, assurément, l'endroit et les conditions dans lesquels vous pourrez placer sans inquiétude votre enfant, et qui vous donneront Tassurance d'une sage direction. »
Comme ils chevauchaient en causant de la sorte, ils aperçurent une belle villa, des bâtiments d'un goût gracieux et noble, précédés d'une place libre et entourés d'arbres vénérables ; mais les portes et les volets étaient soigneusement fermés, tout paraissait désert, quoique bien entretenu. Un homme âgé, qui travaillait à l'entrée, leur apprit que cette villa était l'héritage d'un jeune homme, qui le tenait de son père, mort récemment dans un âge très-avancé.
En questionnantle vieillard, ils apprirent que le jeune héritier trouvait tout cela trop fini, qu'il n'avait plus rien à y faire, et qu'il n'avait pas de goût à jouir de ce qui existe ; 11 s'était établi dans la montagne, où il avait construit des huttes de mousse pour lui et ses camarades, et voulait former une sorte d'ermitage de chasse. Quant à l'homme qui leur donnait ces détails, il faisait, en sa qualité de concierge, partie de l'héritage, veillait à la conservation et à la propreté de la villa, afin qu'un jour quel({ue petit-fils, partageant les goûts de l'aïeul, trouvât tout comme l'avait laissé ce dernier.
Ils continuèrent leur chemin ; après quelques moments de silence, Lénardo émit cette réflexion, qu'une des singularités de l'homme est de vouloir tout recommencer; à quoi son ami lui répondit que cela pouvait s'expliquer et s'excuser, car, à proprement parler, chacun recommence en effet. « Chaque homme, s'écria-t-il, est-il dispensé des maux qui ont pesé sur ses aïeux, et peut-on lui reprocher de ne pas vouloir de leurs plaisirs i >
Lénardo répondit : « Vous m'encouragez à vous avouer que je ne puis proprement agir que dans ce que j'ai créé moi-même. Je ne voudrais jamais d'un serviteur que je n'aurais pas formé dès mon enfance, d'un cheval que je n'aurais pas dressé moi-même. Par suite de cette manière de voir, je suis attiré invinciblement par les situations primitives ; mes voyages à trav«rs des pays et des peuples civilisés ne peuvent émousser ce sentiment, mon imagination se reporte au delà des mers, et des propriétés de famille, négligéesjusqu'à présent dans ces contréesneuves me font espérer de pouvoir exécuter enfin un plan conçu en silence, conforme à mes désirs et mûri peu à peu.
— Je n'ai rien à objecter à cela, répondit Wilhelm ; une pareille pensée, appliquée au nouveau et à l'indéfini, a quelque chose de grand et d'original. Je vous ferai seulementremarquerqu'unepareille entreprisene peutréussir qu'à une asociation . Vous passerez la mer et vous y trouverez, je le sais, des biens de famille; mes amis ont les mêmes plans et sont déjà établis là-bas ; unissez-vous à ces gens énergiques et sages; cela ne fera que faciliter les choses pour nous et pour eux. »
En causant ainsi, les deux amis étaient arrivés à l'endroit où ils devaient se séparer. Ils se mirent tous deux à écrire. Lénardo recommanda son ami à l'homme singulier dont nous avons parlé ; Wilhelm informa ses associés de la situation de son nouveau compagnon ; il finissait en rappelant à Jarno la promesse qu'il lui avait faite, et en luiexposant de nouveau les motifs qui lui faisaient désirer de se voir le plus tôt possible délivré de cette incommode obligation qui le transformait en Juif errant.
Au moment où ils échangeaient leurs lettres, Wilhelm ne put s'empêcher d'exprimer encore à son ami quelques scrupules.
« Eu égard à ma situation, je m'estime heureux d'être chargé de délivrer d*iDquiétude un homme généreux, de tirer une créature humaine de la misère où elle se trouve peut-être. Un pareil cas est comme une étoile d'après laquelle on guide son vaisseau, môme lorsqu'on ne sait pas les obstacles que l'on rencontrera sur la route. Je ne puis cependant me dissimuler le danger dans lequel je vai» flotter dans tous les cas. Si vous n'étiez pas un homme qui s'est promis de ne jamais donnersa parole, j'ex'geraiai de vous la promesse de ne jamais revoir cette femme qui vous est si chère, de vous contenter de savoir par moi qu'elle est heureuse, à supposer que je la trouve heureuse ou que je sois en état de la mettre à même de le devenir. Mais, comme je ne peux ni ne veux vous obliger à me faire une promesse, je vous conjure, par tout ce que vous avez de plus sacré et de plus cher, au nom de vousmême, de votre famille, de notre amitié récente, de ne pas chercher à vous rapprocher, sous quelque prétexte que ce soit, de cette femme que vous regrettez; de ne pas me demander le lieu où je l'ai trouvée, les contrées où je l'ai quittée, d'être satisfait lorsque je vous dirai : Croyez en ma parole, elle est heureuse ; soyez absous et tranquille. »
Lénardo sourit et répondit : « Rendez-moi ce service, et je serai reconnaissant. Faites ce que vous voudrez et ce que vous pourrez, je m'en rapporte à vous; et, quant à moi, remettez- moi au temps, à la réflexion et, si c'est possible, à la raison.
— Pardonnez-moi, reprit Wilhelra; celui qui sait sous quelles formes étranges l'amour se glisse chez nous, celui-là doit s'alarmer lorsqu'il prévoit qu'un ami pourrait en venir à désirer des choses qui, dans sa position, ne lui apporteraient fatalement que désordre et malheurs.
— J'espère, dit Lénardo, que, lorsque je saurai cette fille heureuse, je seriii délivré d'elle. » Les amis se séparèrent, et chacun partit de son côté.