‹ Wilhelm MeisterChapitre 31 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Conduit par le plus âgé des Trois, Wilhelm entra, par un grand portail, dans une salle ronde ou plutôt octogone, si richement ornée de peintures, qu'il en resta

frappé de surprise. Il comprenait bien que tout ce qu'il voyait devait avoir une liaute signification, quoiqu'il ne put la démêler d'abord. Il était sur le point d'interroger son guide, lorsque celui-ci l'invita à passer dans une galerie latérale, ouverte d'un côté sur un vaste jardin émaillé de fleurs. Toutes ces merveilles naturelles l'attiraient moins que les murailles, qui étaient couvertes de peintures ; il ne tarda pas à reconnaître que les livres des Hébreux en avaient fourni les sujets.

«C'est ici, dit l'ancien, que nous enseignons cette religion que par abréviation j'ai nommée ethnique. Son contenu est dans l'histoire du monde, comme son enveloppe est dans les événements. On en saisit l'idée en voyant les mêmes séries de faits se reproduire dans la destinéedes différents peuples.

— Vous avez, à ce que je vois, fait l'honneur au peuple hébreu de prendre son histoire pour base de cette démonstration, ou plutôt vous l'avez pris pour objet.

— En effet, dit le vieillard; car vous remarquerez que sur les frises et sur les plinthes on a représenté des faits gymphronistiques plutôt que synchronistiques, parce qu'on retrouve chez tous les peuples des événements analogues. Ainsi, dans l'espace principal, vous voyez Abraham que ses dieux visitent sous la forme de beaux adolescents, et là-haut, dans la frise, Apollon au milieu des bergers d'Admète ; ce qui nous apprend que, lorsque les dieux apparaissent aux hommes, ils passent généralement au milieu d'eux sans en être reconnus. »

Ils continuèrentleur examen. Wilhelm retrouvait partout des sujets connus, mais ils étaient représentés plus vivement et plus intelligiblement que cela n'a lieu d'habitude; il ne put s'empêcher de demander de nouveau pourquoi l'on avait choisi de préférence l'histoire des

Juifs. Le vieillard lui répondit ; « Parmi toutes les religions païennes, car la religion juive n'est pas autre chose,-çelle-ci présente de grands avantages dont je ne citeraiquequelques-uns. Devant letribunal ethnique, devant le tribunal du Dieu des peuples, on ne demande pas si telle nation est la meilleure, mais si elle dure et se conservepluslongtempsque telle autre. Lepeuple juif n'a jamais valu grand'chose, et ses chefs, ses juges, ses prophètes, le lui ont mille fois reproché ; il a peu de veitus, et presque tous les défauts des autres peuples; mais ce qui est de l'individualité, de lasolidité ,du courage, et, si ce n'est pas assez de cela, de la ténacité, il attend son pareil. C'estlepeupleleplusobstinédelaterre;ilest,ilaété,ilsora pour célébrer à travers les temps le nom de Jéhovah. C'est pourquoi nous en avons fait le modèle, la figure principale à laquelle les autres ne servent que de cadres.

— Il ne m'appartient pas de discuter avec vous, dit Wilhelm, puisque c'est à vousde m'instruire. Faites-moi donc connaître les autres avantages de ce peuple, ou plutôt de son histoire, de sa religion.

— Un des principaux avantages, c'est l'admirable collection de ses livres saints. Ils sont si heureusement assemblés, qu'avec les éléments les plus étrangers ils forment un tout qui fait illusion. Ils sont assez complets pour satisfaire, assez fragmentés pour piquer la curiosité; suffisamment barbares pour irriter, suffisamment délicats pour calmer; et combien d'autres qualités contradictoi res ne trouverait-on pasàlouer dans ces livres, dans ce livre ! »

Les peintures principales et les faits concordants tracés au-dessus et au-dessous absorbèrent tellement notre ami, qu'il entendit à peine les remarquables observations par lesquelles son guide semblait plutôt détourner son attention que la diriger sur ces objets. Entre autres choses il

/ui dit : « Je dois encore mentionner un des grands avantages de la religion juive : c'est qu'elle n'incorpore son Dieu dans aucune forme, et qu'elle nous laisse la liberté de lui donner une vénérable figure humaine, et, par opposition, de représenter l'idolâtrie par des figures de bêtes et de monstres. »

Une courte promenade dans cette galerie avait fait revivre à l'esprit de Wilhelm l'histoire du monde, tout en lui faisant connaître des événements qu'il ignorait. Ainsi, le rapprochement des peintures, les réflexions de son guide, lui ouvraient mainte vue nouvelle ; il se réjouissait en pensant qu'au moyen de cette représentation sensible Félix s'assimilerait ces grands et mémorables événements comme s'il eût vécu au milieu d'eux. Il finit par ne plus considérer ces images qu'avec les yeux de son enfant, et, dans ce sens, sa salisfastion fut complète.

Ils étaient arrivés à l'époque des troubles et des discordes, de la destruction de Jérusalem et du temple, des massacres, de l'exil, de l'esclavage, des désastres qui fondirent sur cette nation obstinée. Ses destinées subséquentes étaient représentées d'une façon allégorique, car le faire d'une façon historique et réelle eût été sortir des lim.iles de l'art noble.

La galerie se terminait brusquement sur ce tableau, et Wilhelm fut fort surpris de se trouver arrivé à la fin. « Il me semble, dit-il à son guide, qu'il y a une lacune dans cette représentation historique. Vous avez détruit le temple de Jérusalem et dispersé le peuple, sans faire apparaître l'homme divin qui, peu de tçmps auparavant, enseignait dans ces lieux mêmes une doctrine qui n'y trouva point d'écho.

— P'aire ce que vous demandez, c'eût été commettre une grande faute. La vie de l'homme divin dont vous vou-

lez parler ne se rattaclie en auf^une façon à l'histdrede son époque; sa vie était toute privée; ses enseignements s'adressaient à des individus isolés. Ce qui se passe publiquement chez les ensembles et les fractions de peuples appartient à l'histoire universelle, à la religion universelle, que nous regardons comme la première. Ce qui se passe intérieurement chez les individus isolés appartient à la seconde religion, à la religion des sages ; telle était celle qu'enseignait et que pratiqua le Christ pendant son séjour sur la terre. C'est pourquoi l'extérieur se termine ici, et je vous fais pénétrer maiolenant dans l'intérieur. »

Une porte s'ouvrit, et ils entrèrent dans une galerie semblable à la précédente, où Wilhem reconnut aussitôt les sujets du Nouveau Testament. Ils paraissaient être d'une autre main que les premiers: les figures, les mouvements, les accessoires, la lumière, la couleur, tout était plus doux.

«Vousvoyezici,ditle vieillard après qu'ilseurentpassé devant un certain nombre de tableaux, non plus des faits, des événements, mais desmiraclesetdes paraboles. C'est un monde nouveau, un nouvel aspect extérieur, avec un sens intérieur qui manque entièrement au précédent. Les miracles et les paraboles nous ouvrent un nouvel ordre de choses; les premiers rendent le commun extraordinaire, les secondes rendent l'extraordinaire commun.

— Ayez la complaisance, répondit Wilhelm, de m'expliquer ces paroles avec quelque détail; car je ne me sens pas assez habile pour le faire moi-même.

— Elles ont un sens naturel quoique pn^fond ; des exemples vont vous le faire saisir à l'instant. Rien n'est plus commun et plus ordinaire que de boire et de manger ; mais, réciproquement, il estextraordinaire d'ennoblir une boisson, démultiplier un aliment de façon à nourrir unemul-

titude. Rien n'est plus ordinaire que les maladies et les infiiniités corporelles; mais les guérir, les atténuer par des moyens spirituels, cela est extraordinaire, et le merveilleux du miracle provient précisément rie ce que l'ordinaire et l'extraordinaire, le possible et l'impossible se confondent en un seul acte. Dans la parabole, c'est l'inverse qui a lieu ; ici c'est le sens, l'idée, le but, qui est élevé, extraordinaire, inaccepsible. Quand elle s'incarne dans une forme commune, ordinaire, 8aisissable,de façonàs'ofir à nous vivante, présente et réelle, à ce que nous la gardions et nous nous l'assimilions, à ce qu'elle soit à notre portée, alors c'est une seconde sorte de miracle, qu'on peut placer à côté sinon au-dessus du miracle lui même. Ici l'enseignement est vivant ; il ne peut soulever une objection ; ce c'est pas une opinion sur le juste et l'injuste; c'est le juste ou l'injuste lui-même irrévocablement posés.» Cette galerie était plus courte que la première, ou plutôt ce n'était que la quatrième partie du bâtiment qui donnait sur la cour intérieure. Mais, si l'on ne faisait que passer dans l'autre, on se plaisait à s'arrêter dans celleci : les peintures en étaient moins frappantes, moins variées, mais cela invitait d'autant plus à en rechercher et à en approfondir le sens mystérieux. Aussi, arrivés au bout de la galerie, Wilhelm elle vieillard revinrent sur leurs pas. Wilhelm fit l'observation qu'on s'était arrêté à la Cène et à la séparation du maître d'avec ses disciples ; il demanda où était la suite de l'histoire.

« Dans chaque enseignement, dit le vieillard, nous aimons à séparer autant que possible ce qui peut se séparer ; c'est le seul moyen de faire naître chez la jeunesse l'idée de l'importance des choses. La vie môle et confond tout; c'est poarquc/i nous avons complètement séparé la vie et la mort de cet homme sublime. Dans su vie, il nous appa-

raît comme un véritable philosophe — ne soyez pas choqué de cette expression — comme un sage, dans Ja plus haute acception du mot. II reste fermement attaché à son objet; il poursuit sa route sans se détourner, élevant ii lui les humbles tout en communiquant sa force, sa richesse et sa sagesse aux ignorants, aux pauvres et aux malades, en paraissant s'égaler à eux; d'un autre côté il ne dément pas sa divine origine ; il ose s'égalera Dieu, se dire lui-même Dieu. Par là, il étonne dès sa jeunesse ceux qui l'entourent, s'en attache une partie, soulève l'autre contre lui, et montre à tous ceux qui aspirent à un certain degré d'élévation dans la vie et dans l'instruction, ce qu'ils peuvent attendre du monde. Aussi, pour la partie intelligente de l'humanité, sa vie est-elle plusinstructive encore que sa mort; car chacun est exposé à subir les épreuves de la première, et peu d'hommes seront soumis à celles de la seconde ; et, sans tirer toutes les conséquences qu'amène cette réflexion, considérez seulement le touchant tableau de la Cène. Ici, le sage, comme toujours, va faire en partant autant d'orphelins de ses disciples, et, tandis qu'il s'alarme pour les bons, il nourrit au milieu d'eux un traître qui causera leur perte et la sienne. »

A ces mots le vieillard ouvrit une porte, et Wilhelm fut fort étonné de se retrouver dans la salle d'entrée. Ils avaient, en causant, fait le tour entier de la cour. « J'espérais, dit Wilhelm, que vous me conduiriez jusqu'au bout, et vous me ramenez au commencement.

— Pour cette fois je ne puis vous en montrer davantage, dit le vieillard; nous ne laissons voir à nos élèves, nous ne leur expliquons rien de plus que ce que vous venez d'examiner : l'humain, l'extérieur, le général à chacun dès son enfance; le spirituel, l'intime, à ceux-là seulement auxquels l'âge a donné la réflexion. Le reste, nous ne le

montrons qu'une fois l'an ; nous n'y introduisons que les élèves qui prennent leur congé. Cette dernière religion, qui naît du respect de ce qui est au-dessous de nous, cette vénération de l'adversité de tout ce que nous devons fuir et éviter, nous ne la communiquons à chacun que comme un équipement à son entrée dans le monde, afin qu'il sache où il le retrouvera s'il en a besoin. Je vous invite à revenir ici dans un an pour assister à notre fête générale et constater les progrès de votre fils; alors on vous introduira dans le sanctuaire de la douleur.

— Permettez-moi encore une question, répondit Wilhelm : de même que vous avez exposé comme modèle la vie de cet homme divin, avez-vous également représenté ses souffrances et sa mort comme un type de résignation sublime?

— Sans doute. Nous n'en faisons pas un secret, mais nous tirons un voile sur ces souffrances, précisément parce que nous les vénérons profondément. C'est à nos yeux une témérité coupable que d'étaler l'instrument du martyre et le divin supplicié aux regards du soleil qui se voila la face lorsqu'un monde impie lui offrit ce spectacle, que de jouer et de badiner avec ces profonds mystères dans lesquels est ensevelie la profondeur divine de la douleur, et de tant faire, qu'on rende vulgaire et absurde la chose la plus sublime. En voilà assez cette fois pour vous tranquilliser à l'endroit de votre fils, et pour vous convaincre que vous le trouverez plus ou moins développé d'une façon ou d'une autre, mais assurément d'une façon désirable, et qu'en tous les cas l'ordre, la fixité et la limpidité régneront dans son esprit. »

Wilhelra s'arrêta devant les tableaux du vestibule; il aurait voulu enconnaitrehisignification. « C'estune dette que nous acquitterons l'an née prochaine, dit le vieillard ;

nous n'admettons aucun étranger aux leçons que nous donnons aux élèves dans l'intervalle ; mais revenez à l'époque que nous vous indiquons, et vous verrez ce que nos orateurs croient utile de dire publiquement sur ces objets. »

Quelques instants après, on entendit frapper à la petite porte. C'était l'inspecteur de la veille; il ramenait le cheval de Wilhelm. Notre ami prit congé des Trois, qui le recommandèrent en ces termes à l'inspecteur : «Cet étranger est mainteDant au nombre de nos affidés, et tu sais ce que tu as à répondre à ses questions, car il désire sans doute être éclairé sur bien des choses qu'il a vues chez nous; tu connais les limites et le but I »

Wilhelm avait encore en effet quelquesquestions sur le cœur, qu'il s'empressa de présenter. A leur passage, les enfants prenaient les mêmes attitudes que la veille ; mais il remarquadeloinen loinquelquesélèvesquinesaiuaient pas l'inspecteur, ne se dérangeaient pas de leur travail, et le laissaientpasser sans faire attention à lui. Wilhelm demanda quelle était la cause et la rai^on de cette exception. L'inspecteur répondit : « Elle est d'une très-grande importance, car c'est la punition la plus grave que nous infligions aux élèves ; on les déclare indignes de témoigner du respect; on les force à paraître gro^siers et mal élevés; aussi font-ils leur possible pour sortir de cette situation et ne remplissent leurs devoirs qu'avec plus de zèle. Cependant, si quelque garçon incorrigible ne témoigne aucun repentir, on le renvoie à ses parents avec un rapport motivé, mais concis. Celui qui ne veut pas se soumettre aux lois du pays qu'il habite doit le quitter.»

Un autre objet excita, ce jour-là comme la veille, la curiosité du voyageur : c'était la variété de couleur et de coupe qu'il remarquait dans i'habillemeut des élèves, ii

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ne paraissait exister là dedans aucune gradation; ceux qui saluaient d'une même façon étaient différemment habillés, et réciproquement. Wilbelm demanda la raison de cette apparente contradiction. « Elle s'explique ainsi, dit l'inspecteur; c'est un moyen de connaître le caractère des enfants. A côté de l'ordre sévère qui règne habituellement ici, nous leur laissons, dans ce cas, une certaine liberté. Les élèves peuvent choisir dans nos magasins d'étofl'es et de garnitures la couleur qui leur plaît, et dans une certaine limite la coupe et la forme qu'ils préfèrent; nous observons avec soin ce choix; car à la couleur on juge le caractère, à la forme du vêtement, les habitudes. Mais une particularité de la nature humaine rend jusqu'à un certain point une appréciation exacte assez difficile : c'estl'esprit d'imitation, la tendance àse former en groupe. Il est rare qu'un élève prenne quelque chose qui ne soit déjà porté; la plupart choisissent des étoffes qu'ils ont vue- sur les autres. Cette remarque n'est cependant pas sans fruit pour nous ; par ces signes extérieurs, ils se rattachent à tel ou tel parti ; cela nous éclaire sur les dispositions générales; nous apprenons de quel côté penche l'enfant, quel modèle il se propose.

« Il est arrivé souvent que les esprits tendent à se généraliser, qu'une mode s'impose, que les distinctions se perdent dans l'uniformité. Nous cherchons à combattre doucement ces tendances; nous laissons s'épuiser nos provisions ; on ne peut plus se procurer telle ou telle étoffe, tel ou tel ornement ; nous montrons quelque chose, de nouveau, d'attrayant; avec des couleurs claires, des formes étroites et courtes nous réduisons les enfants gais; les nuances sévères, les habits aisés et drapés charment les esprits réfléchis, et peu à peu l'équilibre ee rétablit.

a Nous sommes tout à fait ennemis de l'uniforme; il dissimule le caractère et cache aux yeux des supérieurs l'individualité des enfants, plus que ne le ferait tout autre déguisement. »

En causant de la sorte, Wilhelm arriva sur les limites de la province, et à l'endroit où, selon les instructions de l'antiquaire, le voyageur devait la quitter pour continuer ses recherches.

En lui souhaitant un bon voyage, l'inspecteur le pria d'attendre l'époque où la grande fête serait annoncée aux intéressés. On y invitait tous les parents, et les meilleurs élèves y recevaient leur congé. Il pourrait alors visiter à loisir les autres parties de l'établissement, où l'on pratiquait et donnait l'instruction individuelle selon des principes particuliers, et dans un milieu approprié au genre d'étude.

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