CHAPITRE III
Pour flatter le goût de l'honoré public, qui depuisi quelque temps se plaît aux morceaux détachés, nous avons d'abord pensé à donner l'histoire suivante en plusieurs fragments; mais l'intime relation des faits, des pensées, des sentiments, exigeait un récit suivi. Puisset-il atteindre son but, et montrer clairement, à la fin, que les personnages de cette aventure, en apparence isolés du reste, se rattachent intimement à ceux que déjà nous connaissons et nous aimons!
L'BOMHB DE OINQ0AMTB AIV0.
Le major venait d'entrer dans la cour du château, et déjà Hilarie, sa nièce, se tenait pour le recevoir au bas de
l'escalierqui conduisait au château. Il la reconnut à peine, tant elle était devenue grande et belle. Elle vola audevant de lui, il la pressa contre son cœur avec une joie paternelle, et ils se hâtèrent de monter auprès de sa mère.
La baronne reçut son frère avec la même tendresse et, lorsque Hilarie sortit pour faire préparer le déjeuner, le major dit d'un air joyeux : « Cette fois je puis t'annoncer que notre affaire est terminée. Le grand maréchal, notre frère, voit bien qu'il ne peut s'arranger ni avec les fermiers ni avec les intendants ; il abandonne de son vivant ses biens à nous et à nos enfants ; la rente qu'il stipule est assez forte, il est vrai, mais nous pouvons toujours la lui payer; nous gagnons beaucoup pour le présent et tout pour l'avenir. Il faut que tout cela soit organisé promptement. J'attends ma retraite d'un moment à l'autre, et je vois s'ouvrir une nouvelle cariière d'activité qui aura pour nous et pour les nôtres un avantage décidé. Nous verrons sans inquiétude grandir nos enfants, et il ne dépend que de nous et d'eux-mêmes de hâter leur mariage.
— Tout cela serait parfait, dit la baronne, si je n'avais pas à te révéler un secret que je viens de découvrir. Le 'coeur d'Hilarie n'est plus libre; de ce côté, ton fils n'a que peu ou point d'espoir à conserver.
— Que dis-tu? s'écria le major; est-il possible ! Pendantquenous travaillonsàaugmenter notre fortune, voilà les tours que nous joue l'amour! Dis-moi, chère, dis-moi vite quel est celui qui a pu captiver le cœur d'Hilarie? Mais est-ce vraiment si grave ? Ce n'est peut-être qu'une impression passagère, qu'on peut espérer d'effacer.
— Commence par réfléchir un peu, » répondit la baronne qui ne fît parla qu'augmenter l'impatience de son frère. Elle était au comblelorsqueHilarie entra suivie des
domestiques qui apportaient le déjeuner ; sa présence retarda nécessairement la solution de l'énigme.
Le major ne semblait plus voir la belle enfant avec les mêmes yeux que tout à l'heure ; il se sentait presque jaloux de l'homme qui avait le bonheur de graver son image dans cet aimable cœur. Il ne fit point honneur au déjeuner, et ne remarqua pas qu'on avait tout servi selon son gotlt.
Ce silence et cet embarras firent perdre à Hilarie toute sa gaieté. La baronnesesentitgênée,etconduisitsafîlle au clavecin; mais son jeu, plein de sentiment et de vivacité, eut peine aarracherquelqueselogesaumajor.il désirait voir s'éloigner au plus tôt la belle enfant etle déjeuner; la l)aron ne finit par couper court à la situation en proposant à son frère de faire un tour de promenade au jardin.
Dès qu'ils furent seuls, le major réitéra sa question d'une façon pressante; après un instant de silence, la baronne lui répondit en souriant: «Si tu veux trouver quel est l'heureux mortel qu'elle aime, tu n'as pas beaucoup de chemin à faire pour aller le chercher; il est tout prè3 d'ici, c'est toi qu'elle aime ! »
Le major s'arrêta muet desurprise, puis il s'écria : « Ce serait une plaisanterie bien déplacée de vouloir me faire croire une chose qui, si elle était sérieuse, m'embarrasseraitautantqu'eile me rendraitmalheureux.Car, bien qu'il me faille quelque temps pour me remettre de ma surprise, je vois bien, au premier coup d'oeil, quel trouble un pareil événement apporterait dans nos rapports. La seule chose qui me rassure, c'est la certitude que de pareils penchants n'existentqu'en apparence, qu'ils cachent une illusion dont une âme bonne et honnête revient proraptement, soit d'elle-même, soit par le secours de personnes raisonnables.
— Je ne suis pas de cette avis, dit la baronne ; car, d'après tous les symptômes que j'ai observés, c'est un sentiment sincère qui occupe le cœur d'Hilarie.
— Je n'aurais pas cru que son caractère si naturel fût capable de quelque chose d'aussi peu naturel.
— Plus naturel que vous nele pensez, réponditlasœur. Je me souviens d'avoir éprouvé moi-même dans ma jeunesse une passion pour un homme plus âgé que toi. Tu as cinquante ans, ce n'est pas beaucoup pour un Allemand, car les autres nations, plus vives, vieillissent plus vite.
— Mais sur quoi se fonde ta supposition ?
— Ce n'est point une supposition, c'est une certitude. Tout ce qui va se passer t'en convaincra peu à peu.»
Hilarie les rejoignit, et, malgré lui, le baron sentit ses dispositions changer encore une fois. Elle lui paraissait plus chère et plus aimable que jamais ; ses manières lui paraissaient plus affectueuses, il commençait à ajouter foi aux aveux de sa sœur. Cette irapressiou lui fut extrêmement agréable, quoiqu'il ne voulût pas se l'avouer. Le fait est qu'Hilarie était charmante'; elle savait confondre la réserve timide qu'on éprouve devant un amoureux et l'aimable aisance qu'on se permet devant un oncle; car elle l'aimait réellement et de toute son âme. Le jardin était dans toute sa splendeur printanière, et le major, qui voyaitreverdir tant de vieux arbres, pouvait se croire, lui aussi, au retour de son propre printemps. Et qui n'aurait pas cédé à une pareille illusion en présence de l'adorable jeune fille !
Ils passèrent ainsi la journée ensemble : toutes les petites circonstances de la vie se ressentirent de leurs heureuses dispositions; le soir après souper, Hilarie se mit de nouveau au clavecin ; le majoravait d'autres oreilles; les mélodies s'enchaluaient, les chansons se succédaient, et
il était plus de minuit lorsque la petite société se décida à se séparer.
Quand le major entra dans sa chambre, il trouva tout disposé selon ses anciennes habitudes ; on y avait fait transporter des gravures qu'il affectionnait; tout, jusque dans les plus petits détails, indiquait le désir de lui plaire et de flatter ses goûts.
Il dormit peu ; ses forces vitalesle firent lever de bonne heure; mais il reconnut aussitôt qu'un nouvel ordre de choses entraîne toujours une foule d'inconvénients. Il n'avait jusqu'alors jamais rien eu à reprocher à son vieux palefrenier, qui remplissait en même temps l'office de valet de chambre; car le service suivait rigoureusement son ord re accoutumé et quotidien ; les chevaux étaient pansés et les habits brossés à l'heure dite; aujourd'hui le maître s'était éveillé un peu plus tôt que d'habitude, etrien n'était prêt.
Une autre circonstance vint augmenter l'impatience et Ja mauvaise humeur du major. Auparavant il avait toujours été satisfait de lui et de son serviteur ; mais aujourd'hui, en se regardant dans la glace, il ne se trouva pas tel qu'il aurait voulu être. Il ne pouvait nier quelques cheveux gris, et il crut môme avoir découvert quelques rides. Il s'essuya et se poudra plus soigneusement que d'habitude. Ses vêtements ne lui parurent ni assez élégants ni assez propres. Il y avaitdes fils sur son habit, de la poussière sur ses bottes. Le vieux domestique ne savait que dire, et restait tout stupéfait de voir son maître si changé.
Malgré toutes ces petites calamités, le major descendit de bonne heure dans le jardin. Il espérait y rencontrer Hilarie, elle y était en effet. Elle lui offrit un bouquet, il n'osa point l'embrasser et la serrer contre son cœur,
comme il faisait naguère. Il se trouvait dans le plus charmant embarras du monde, et il s'abandonna à ses sentiments sans songer où cela pourrait le conduire.
La baronne ne tarda pas à paraître, et, tendant un billet à son frère, elle s'écria :
« Tu ne devineras pas quelle visite nous annonce ce billet.
— Dis -le donc tout de suite, » répondit le major. C'était un ancien acteur, de ses amis, qui passait près de son domaine, et qui venait lui faire une courte visite. «Je suis curieux de le revoir, dit le major, il n'est plus jeune, et on m'a dit qu'il joue encore les jeunesp remiers.
— Il doit avoir une dizaine d'années de plus que toi.
— Oui, pour le moins, d'après tous mes souvenirs. » Peu de temps après on vit arriver un homme de bonne
mine, d'un aspect agréable et gai. Les deux amis se reconnurent bientôt, et des souvenirs de toute espèce animèrent la conversation. On se raconta mainte histoire, on se questionna, on se répondit, on se mit au fait de la situation, et on ne tarda pas à se retrouver comme si l'on ne s'était jamais quitté.
La chronique secrète prétend que cet homme, alors qu'il était jeune, beau et aimable, avait eu le bonheur ou le malheur déplaire à une grande dame; qu'il s'était trouvé, par suite de cette liaison, jeté dans de grands embarras et de grands dangers d'où le major l'avait heureusement tiré au moment où il était menacé du plus triste sort. Il avait gardé une éternelle reconnaissance au frère et à la sœur, qui, par un avis opportun, l'avaient rais sur ses gardes.
Quelque temps avant de se mettre à table on laissa les deux hommes seuls. Le major avait considéré attentivement et avec admiration, avec surprise même, l'extérieur
de 8on ancien ami. Il ne semblait nullement changé, et ii n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il eût continué à jouer les jeunes premiers.
« Tu me regardes plus attentivement qu'il ne convient, ditenfin cet homme ; je crains bien que tu ne trouves trop de différence entre l'ami d'aujourd'hui et l'ami d'autrefois
— Nullement, répondit le major, je suis au contraire émerveillé de te trouver plus frais et plus jeune que moi; car je me rappelle que tu étais déjà un homme fuit, quand je t'assistai dans certains embarras, avec la témérité d'un blanc-bec.
— C'est ta faute, c'est la faute de tous tes pareils, et si vous ne méritez une réprimande, vous méritez au moins un reproche. On ne pense jamais qu'au nécessaire, on veut être, et non paraître. Cela est bon tant qu'on est quelque chose. Mais lorsqu'à la fin l'être appelle le paraître à son secours, et que le paraître fuit encore plus vite que l'être, chacun reconnaît alors qu'il n'aurait pas mal ("ait de ne pas négliger autant l'extérieur pour l'intérieur.
^ Tu as raison, dit le major en étouffant un soupir.
— Je n'ai peut-être pas absolument raison, répondit le vieux jeune homme, car dans mon métier il serait évidemment impardonnable de ne pas soutenir le dehors aussi lontemps que possible. Mais vous autres, vous êtes guidés par des considérations plus hautes et plus sérieuses.
— Il y a cependant des cas où l'on se sent intérieurement jeune, et où l'on voudrait pouvoir rajeunir sa figure. »
Comme le visiteur ne pouvait se douter de la vraie situation d'esprit du major, il prit cette réflexion au point
de vue du soldat, et s'étendit dans ce sens : il fit observer combien l'extérieur est important au militaire, et oue l'officier, qui prend tant de soin de sa tenue, pourrait bien aussi donner quelque attention à sa peau et à ses cheveux. « Voici, par exemple, qui est impardonnable : vos tempes sont déjà grises, votre visage se marque de rides, et votre crâne commence à se dénuder. Tandis que moi, vieux drôle que je suis, regardez comme je me suis conservé I Et tout cela sans sortilège, avec moins de soin et de peine qu'on n'en met chaque jour à se nuire ou du moins à s'ennuyer. »
Cette conversation intéressait trop le major pour qu'il songeât à la terminer ; mais il crut devoir agir avec prudence et circonspection, mêmevis-à-vis d'un ancien ami.
« C'est ce que j'ai malheureusement négligé de faire, s'écria-t-il; et maintenant il est trop tard; je n'ai plus qu'à me résigner, et vous n'en aurez pas plus mauvaise opinion de moi.
— Il ne serait pas trop tard, répandit l'acteur, si, vous autres gens sérieux, vous n'étiez si roide^s et si gourmés, si vous n'accusiez de prétention celui qui soigne son extérieur, et si par là vous ne vous enleviez volontairement l'agrément de vivre en aimable société et d'être aimables vous-mêmes.
— Si la manière dont vous vous conservez jeunes n'est pas un sortilège, répliqua le major en souriant, c'esl au moins un mystère, un de ces arcanes que vantent k-s gazettes, et dont vous savez employer les meilleurs.
— Je ne sais si tu parles sérieusement ou si tu railles, mais, en tout cas, tu as trouvé. Entre les mille moyens qu'on a proposés pour entretenir l'extérieur, qui se détériore souvent beaucoup plus rapiciemeiitquerintôrieur, il eu est quelques-uns d'inesliniablcs, simples ou coin-
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posés, que des camarades m'ont communiqués, que j'ai achetés de mon argeut ou que le hasard m'a procurés, et que j'ai expérimentés sur moi-même. Je me tiens à ceux-là, tout en continuant mes recherches. Il me sulhra de te dire, et je n'exagère pas, que je porte toujours avec moi un coftret de toilette, un coilret qui n'a pas de prixy un coffret dont je pourrais essayer les effets sur toi, si nous restions seulement quinze jours ensemble. »
La pensée qu'une pareille chose fût possible et que cette possibilité se trouvât précisément à sa portée au moment opportun, rasséréna à ce point l'esprit du major, qu'il en paraissait déjà plus joyeux et plus frais, et qu'animé par l'espérance de pouvoir mettre sa tête et sa tigure en harmonie avec son cœur, par l'impatience de connaître ces merveilleux procédés, il était tout autre lorsqu'on se mit à table ; il répondit aux aimables attentions d'Hilarie, et regarda avec une certaine assurance celle qui, le matin même, lui était encore si étrangère.
Par ses récits, ses souvenirs, ses bons mots, l'acteur avait entretenu, animé, ravivé la bonne humeur de son ami; le major n'en fut que plus perplexe lorsquele voyageur parla de se remettre en route aussitôt après le souper. Il fil tous ses efforts pour lui faire passer au moins la nuit au château, en lui promettant de faire préparer les relais pour le lendemain matin. Une voulait pas laisser la salutaire tuilelte sortir de la maison avant d'en connaître le contenu, et la manière de l'employer.
Le major voyait bien qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et, en se levant de table, il prit à part son ancien ami. N'ayant pas le courage d'aller droit au fait,. il s'y prit de loin, et, revenant sur leur première conversation, il lui assura qu'il prendrait volontiers plus soin de sa personne si les gens n'avaient pas coutume d'accuser de va-
nîté celui chez lequel ils remarquent cette prétention, et s'ils ne retiraient pas à sa personne morale l'estime qu'ils sont forcés d'accorder à sa personne matérielle.
(( Tu m'exaspères avec de pareillesabsurdités! répondit l'ami ; ce sont des propos que la société s'est habituée h tenir sans y attacher aucun sens, ou, pour mieux dire, ce n'est que l'expression de sa malignité et de sa malveillance. Prends la chose à son vrai point de vue. Qu'est-ce que ce prétendutraversqu'on nomme vanité?Tout homme doit être content de lui-môme, heureux celui qui en a les moyens; et, lorsqu'il les a, pourquoi ne se laisserait-il pas aller à cet agréable sentiment? Pourquoi, jouissant de la vie,sereprocherait-ild'êtrecontentd'enjouir?Sila bonne société, car ce n'est que d'elle qu'il est question ici, ne trouvaitce sentiment blâmable que lorsqu'il devient trop vif, au point d'empêcher les autres d'être contents d'euxmêmes et de le montrer, il n'y aurait rien àdire et c'est d'un pareil excès que le blâme a pris naissance. Mais qu'est-ceque cette étrange etenvieuse sévérité qui attaque une chose inévitable? Pourquoi ne pas admettre ces sentiments que chacun se permet plus ou moins et de temps en temps à lui-même, je dis plus, sans lesquels une société civilisée ne peut exister? Carie plaisir qu'on prend à soi-même, le désir défaire partager aux autres cette satisfaction, laconsciencedesonamabilité, rendentl'homme agréable. Plût à Dieu que tous les hommes fussent vains, mais qu'ils le fussent avec mesure, et dans le vrai sens ; nous serions, dans les sociétés polies, les plus heureuses gens du monde. Les femmes, dit-on, sont vaines de naissance, et cependant cela leur va bien, et ne nous en plaisent que davantage. Un jeune homme peut-il se former s'il n'est pas vain? Une tête vide et creuse pourra au moins se aonnerun dehors quelconque, et l'homme de mérite se
formera de l'extérieur l'intérieur. Quant à moi, j'ai des ruisons de me tenir, sous ce rapport, pour l'homme le plus beureux du monde, parce que mon métier m'autorise à être vain et que, plus je le suis, pljs je procure de plaisir au public. On me loue de ce dont on blâme les autres, et par ce procédé j'ai conservé le droit et la satisfartion de récréer et de cbarmer le public à un âge où les autres sont forcés de quitter le théâtre, ou ne s'y attirent plus que des affronts. »
Cette conclusion ne fut pas du goût du major. Ce petit mot de vanité, il l'avait mis en avant pourse ménager une transition qui lui permît d'exposer son désir à son ami; mais il craignait,si l'entretien se prolongeait, de voir encore s'éloigner son but, et il aborda franchement la question.
(( Pour moi, dit-il, je ne serais pas éloigné de m'enrôlor sous tes drapeaux, puisque tu ne crois pas qu'il soit trop tard pour regagner le temps perdu. Donne-moi de tes teintures, de tes pommades, de tes baumes, et je ferai un essai.
— Cela n'est pas aussi facile que tu penses. Ce n'est pas tout que de te verser quelques gouttes de mon Qacon et de te passer la moitié des meilleurs ingrédients de ma toilf'tte ; c'est l'emploi qui est difficile. On ne peut pas se mettre en quelques instants au courant de cela ; pour savoir si telle ou telle drogue convient, dans quelles circonstances, dans quel ordre il faut les appliquer, pour cela il faut de l'expérience etde la réflexion; et tout cela même ne servira guère, si l'on n'a pas reçu de la nature une aptitude particulière pour ces sortes de soins.
— Tu voculesmainten ml, dit le major. Tu inventes de8 difOcultés pour mettre à couvert tes assertions son doute quelque peu fabuleuses. Tu n'as pas envie de me ionner une occasion de mettre tes discours à l'épreuve.
— - Mon ami, ces agaceries ne seraient pas de nature à me faire satisfaire à ton désir, si je ne m'étais pas maintenu dans les bonnes intentions que j'avais en commençant. Considère, en outre, que l'homme aime à faire des prosélytes, à reproduire chez d'autres et hors de lui ce qu'il estime chez lui, à l»s faire jouir de ce dont il jouit, à se retrouver et à se reproduire en eux. Certes, si c'est là de l'égoïsme, c'est un sentiment bien louable et bien aimable que celui qui fait de nous des hommes, et nous fait rester hommes. En dehors de l'amitié que j'ai pour toi, c'est cet égoïsme qui me décide à te prendre pour élève dans l'art du rajeunissement.Mais comme un maître tel que moi ne veut pas faire de mauvais élèves, je suis fort embarrassé de savoir par où commencer. Je te l'ai déjà dit : i! ne suffît pas de posséder les drogues et les recettes; la manière de les employer ne peut s'indiquer d'une manière générale. T'inocuier ma science par amitié pour toi, et pour ma propre satisfaction, c'est un sacrifice auquel je suis prêt, et je vais dès à présent t'offrir le plus grand que je puisse faire. Je te laisse mon domestique, une sorte de valet de chambre et de factotum, qui, s'il ne connaît pas toutes les préparations, s'il n'est pas initié à tous les secrets, et parfaitement au courant de Tensemble et te sera de la plus grande utilité pour les commencements, en attendant que tu aies fait assez de progrès pour que je te révèle moi-même les mystères les plus rares.
— Quoi ! s'écria le major, tu mets des degrés et des distinctions dans l'art du rajeunissement? Tu as des secrets pour les initiés?
— Assurément, ce serait un pauvre art celui qui pourrait s'apprendre du premier coup, dont on aurait le dernier mot dès le premier jour. »
Sans perdre de temps, le valet de chambre fut remis au major qui promit de le bien traiter. La baronne dut fournir boites, flacons et verres, sans savoir pour quel usage. Ou fit le partage, et on resta jusqu'à la nuit à dire mille choses gaies et spirituelles. La lune s'étant levée, l'hôte se mit en route en promettant de revenir dans quelque temps.
Le major se retira fort fatigué dans sa chambre. Il s'était levé de bonne heure, ne s'était pas reposé un seul instant de toute la journée, et se flattait de pouvoir enfin se mettre au lit. Mais au lieu d'un domestique il en trouva deux ; le vieux palefrenier le déshabilla vivement, selon l'ancienne habitude; puis vint le nouveau domestique, qui lui fit observer que la nuit était le vrai moment d'appliquer les moyens de rajeunissement et d'embellissement, parce qu'un sommeil paisible en rendait l'action plus sûre. Le major dut se laisser oindre la tête, huiler le visage, teindre les sourcils, accommoder les lèvres. Il lui fallut passer encore par différentes cérémonies, il ne put mettre son bonnet de nuit qu'après qu'on l'eut coiffé d'un réseau et d'une fine calotte de peau.
Le major se mit au lit avec une sorte de sensation désagréable qu'il n'eut pas le temps d'analyser, car il s'endormit aussitôt. Si nous voulions exprimer ce qui se passait dans son esprit, nous dirions qu'il se faisait l'effet d'un être embaumé, quelque chose entre le malade et la momie. Mais la douce image d'Hilarie, enveloppée des plus riantes espérances, le plongea bientôt dans un sommeil réparateur.
Le lendemain, matin le palefrenier vint à l'heure ordinaire. Les habits de son maître étaient disposés sur les chaises dans l'ordre accoutumé ; le major allait descendre du lit, lorsque le nouveau domestique entra et pro-
testa énergiquemenl contre une pareille précipitation. 11 fallait rester en repos, si l'on voulait voir réussir l'entreprise et recueillir le prix de tant de soins. Il dit au major qu'il se lèverait plus tard, ferait un léger déjeuner et prendrait un bain qui était déjà préparé. Il n'y avait pas moyen de s'écarter de ces prescriptions; plusieurs heures se passèrent à les mettre à exécution.
Le major abrégeait le temps du repos après le bain, et' comptait s'habiller rapidement ; car il était expéditif de. sa nature, et était, en outre, impatient de revoir Hilarie ; . mais le valet de chambre l'arrêta encore, et lui fit comprendre qu'il lui fallait se déshabituer de cette vivacité. Tout ce qu'on faisait, il fallait l'exécuter lentement et à son aise, et considérer le temps de la toillette comme un moment d'agréable entretien avec soi-même.
La manière de procéder du domestique était parfaitement d'accord avec ses paroles. Aussi le major se trouvat-il réellement beaucoup mieux habillé qu'à l'ordinaire, lorsqu'il se regarda dans la glace, et se vit ajusté de la façon la plus coquette. Le valet de chambre, sans eu demander la permission, avait passé une partie de la nuit à remettre l'uniforme à la mode. Cette métamorphose si prompte mit le major de fort bonne humeur, en sorte ^u'il se sentit rajeuni au dedans et au dehors, et, brûlant d'impatience, courut auprès de la baronne et d'Hilarie.
Il trouva sa sœur devant leur arbre généalogique, qu'elle avait fait accrocher dans sa chambre, parce que, le soir précédent, il avait été question de quelques collatéraux, les uns célibataires, les autres établis dans des pays lointains, d'autres enfin complètement disparus, qui donnaient au major, à sa sœur, ou à leurs enfants, l'espérance de riches héritages, lis s'entretinrent quelque temps de ce sujet, sans rappeler que jusqu'à ce jour toutes II. 19
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leurs préoccupations, tous leurs soucis de famille, n'avaient eu que leurs enfants pour objet. L'amour d'Hilarie avait, il est vrai, changé toutes ces vues, et cependant ils ne jugèrent pas à propos d'en parler.
La baronne s'éloigna, le major demeura seul devant la laconique peinture ; Hilarie survint, s'appuya sur lui dans une pose enfantine, considéra le tableau et lui demanda s'il avait connu tous ces personnages, et lesquels vivaient encore.
Le major commença l'énumération par les plus âgés, qu'il se souvenait vaguementd'avoirconnus dans son enfance. Puis il passa aux ascendants immédiats, parla de leur ressemblance et de leur dissemblance avec leur postérité, fit observer que le grand-père reparait souvent dans le petit-fils, ce qui l'amena à noter l'influence des femmes, qui, sorties de familles étrangères, modifient quelquefois le caractère de toute une race. Il célébra les vertus de plusieurs ancêtres et alliés, sans déguiser leurs défauts. Il passa sous silence ceux qui avaient fait honte à la famille. Il arriva enfin aux derniers rameaux : là se trouvaient son frère le grand maréchal, sa sœur et lui, puis, au-dessous, son fils, et, à côté de lui, Hilarie.
(i En voilà deux qui se regardent de bien près, » dit le major, sans ajouter ce qu'il avait dans l'esprit. Après un instant de silence Hilarie répondit d'un air modeste, à demi-voix, et presque en soupirant:
(( Et pourtant on ne blâmera jamais celui qui regarde en haut I » En môme temps elle leva vers le major deux yeux qui exprimaient toute sa tendresse.
« T'ai-je bien comprise ? dit le major en se tournant vers elle,
— Je n'ai pas besoin de vous dire ce que vous savci déjà, répondit Hilarie en souriant.
— Ta fais de moi l'homme le plus heureux qu'il y ait sous le soleil, s'écria-t-il en tombant à ses pieds. Veuxtu être à moi ?
— Au nom du ciel, relevez-vous ! je suis à vous pour la vie ! »
La baronne entra. Sans être surprise, elle resta un instant immobile.
« Si c'est un malheur, lui dit le major, la faute en est à toi ; si c'est un bonheur, nous t'en serons éternellement reconnaissants. »
Dès sa jeunesse la baronne avait aimé son frère au point de le préférer à tous les hommes, et l'inclination d'Hilarie avait été, sinon provoquée, du moins entretenue par cette préférence.
Tous trois, confondus .dans un seul amour, une seule béatitude, passèrent ainsi les heures les plus heureuses. Mais le monde finit par leur rappeler qu'il existe, et qu'il est rarement en harmonie avec de tels sentiments.
Ils s'occupèrent du fils. On lui avait destiné Hilarie, ei il le savait. Aussitôt après avoir terminé ses affaires avci le grand maréchal, le major devait aller voir son litdans sa garnison, tout arranger avec lui, et préparer l'heureuse conclusion de la chose. Mais maintenant un événement imprévu venait déranger toute la situation ; les rapports amicaux qui existaient précédemment semblaient devenir hostiles, et il était facile de prévoir (]uelle tournure la chose allait prendre et quelle impression elle produirait.
Cependant le major dut se décider à se rendre auprès de son fils, auquel il avait annoncé sa visite, et ce ne fut pas sans hésitation qu'il se mit en route,non sans répugnance, non sans d'étranges pressentiments, non sans être affligé de se séparer pour quelques jours d'Ilil.irio. Il laissa ses
cbevaux et son palefrenier, et partit en voiture avec son valetde rajeunissement, dont il ne pouvaitplusse passer, pour la ville où séjournait son fils.
Tous deux s'embrassèrent avec la plus vive tendresse, ils ne s'étaient pas vus depuis bien longtemps. Ils avaient bien des choses à se dire, et cependant ils n'abordèrent pas franchement ce qui leur était le plus à cœur. Le fils parla de ses espérances d'avancement ; de son côté, le père lui exposa en détail les arrangements survenus entre les chefs de la famille au sujet des différentes parties du patrimoine.
La conversation commençait à languir, quand le fils, fi'armant de courage, dit à son père en souriant : « Vous me traitez avec beaucoup de tendresse, cher père, et je vous en remercie. Vous me parlez de propriété et de patrimoine, et vous ne me dites rien delà condition sous laquelle ces biens devront m'appartenir, au moins en partie : vous omettez le nom d'Hilarie ; vous attendez que je le prononce moi-même, que je vous fasse part de mon désir de me voir promptement uni à cette aimable enfant. »
Ces paroles mirent le major dans un grand embarras ; mais comme, moitié par nature, moitié par suite d'une vieille habitude, il scrutait toujours la pensée de ceux avec qui il avait des affaires à traiter, il se tut et jeta sur son fils un regard équivoque.
« Vous ne devinez pas, mon père, ce que j'ai à vous dire, poursuivit le lieutenant; une fois pour toutes et franchement, je vais vous le déclarer. Je puis m'en reposer sur votre bonté, qui, en prenant tant de peine pour moi, ne doit avoir en vue que mon vrai bonheur, et, puisqu'il faut le dire, autant le dire tout de suite : Hilarie ne peut me rendre heyreux ! Elle n'est pour moi qu'une ai-
mable parente avec laquelle je vivrai toujours dans les meilleurs rapports d'amitié; mais une autre femme a enchaîné mon cœur. C'est un penchant irrésistible ! Vous ne voudrez pas faire mon malheur. »
Le major eut peine à cacher la joie qui était près de percer sur son visage, et demanda à son fils, avec une douce sévérité, quelle était la personne qui avait pu le captiver ainsi.
« Il faut que vous la voyiez, mon père ; car elle est aussi indescriptible qu'incompréhensible. Je ne crains qu'une chose, c'est que vous ne soyez, comme tous ceux, qui l'approchent, pris par ses charmes. Pardieu! cela ne manquera pas, et je vous verrai le rival de votre fils.-
— Qui est-ce donc? dit le major. Si tu n'es pas capable de me dépeindre sa personne, dis-moi au moins quelle est sa position sociale ; cela n'est pas difficile à dire.
— Sans doute, mon père; mais cette position pourrait être, pour une autre, autre chose que ce qu'elle est pour elle. C'est unejeune veuve, héritière d'un vieux et riche mari, mort depuis peu, indépendante et méritant bien de l'être; autant d'hommes qui l'entourent, et ils sont nombreux, autant d'amis, autant de prétendants ; mais, si je ne m'abuse, son cœur est à moi. »
Le père se taisant et ne donnant aucune marque d'improbation, le fils continua à exposer complaisammentla conduite de la belle veuve à son égard, à célébrer en détail cette grâce irrésistible, ces tendres démonstrations dans lesquelles le père ne voyait que la complaisance facile d'une femme très-recherchée, qui distingue peut-être quelqu'un dans la foule, sans pour cela se décider absolument en sa faveur. Dans d'autres circonstances, i"l aurait certainement cherché à mettre en garde un fils, un ami même, contre l'illusion dont il était vraisemblable-
raent la victime; mais, ici, il avait fort intérêt àce que son fils ne s'abusât point, à ce que la veuve l'aimât réellement et se déclarât le plus tôt possible pour lui; il ne conçut aucune défiance et écarta un pareil doute, ou. peut-être le dissimula-t-il.
« Tu me mets dans un grand embarras, dit le major après un instant de silence. L'ensemble des arrangements conclus entre les membres survivants de notre famille se base sur la supposition que tu épouseras Hilarie. Si elle se marie avec un étranger, cette ingénieuse combinaison, qui réunissait toutes les parties d'une fortune considérable, serait détruite, et toi surtout tu serais assez maltraité. Il y aurait bien encore un moyen, mais qui paraitraitpeut-être un peu singulier et auquel tu ne gagnerais pas grand'chose : je pourrais, malgré mon âge avancé, épouser Hilarie; mais je crois que cela ne te ferait sans doute pas grand plaisir.
— Le plus grand du monde ! s'écria le lieutenant. Peut-on éprouver une vraie passion, peut-on goûter ou espérer les joies de l'amour, sans souhaiter ce suprême bonheur à ses amis, à ceux qui vous sont chers? Vous n'êtes point vieux, mon père; et comme Hilarie est aimable ! Cette idée qui nous vient de lui offrir votre main témoigne de la jeunesse de votre cœur, de la fraîcheur de vos sentiments. Examinons à fondée projet soudainement conçu. Je ne serai véritablement heureux que lorsque je vous saurai heureux, que je vous verrai dignement récompensé de la sollicitude que vous avez toujours montrée pour moi. Maintenant je puis sans crainte et en toute confiance vous mener auprès de ma belle. Vous approuverez mes sentiments, parce que vous les éprouvez ; vous ne mettrez pas obstacle au bonheur de votre ûls, car vous allez vous-même au bonheur par une autre route. »
LES ANNÉES DE VOYAGE. 33i
Avec ces discours pressants le fils ne laissa pas à son père Je temps d'exprimer ses doutes; il courut avec lui chez la veuve, qu'ils trouvèrent dans une belle maison, causant gaiement avec une société peu nombreuse, mais choisie. C'était une de ces femmes auxquelles aucun homme n'échappe. Avec une incroyable habileté, elle fit du major le héros de la soirée. Le reste de la société semblait être de la famille, le major seul était l'hôte. Elle connaissait fort bien sa position, et eut 'J'esprit de l'interroger à ce sujet, comme si elle eût voulu tout apprendre de sa bouche, de sorte que tout le monde dut s'intéresser au nouveau venu. L'un avait connu son frère, l'autre avait visité ses domaines, de sorte que le major se sentait le centre de la conversation. Il était assis à côté de la belle veuve : elle n'avait d'yeux, de sourires que pour lui ; bref, il était si content, qu'il oublia presque le motif pour lequel il était venu. Elle dit à peine quelques mots au lieutenant, quoique le jeune homme prît une vive part à l'entretien. Il n'était là, comme tous les autres, que pour faire briller son père.
Les travaux d'aiguille, auxquels on se livre en société avec une apparente indifférence, prennent entre les mains d'une femme adroite et gracieuse une importante signification. Poursuivis assidûment, ils donnent à la belle uq air de complète indifférence, et provoquent chez les personnes qui l'entourent une sorte de dépitsilencieux. Puis, comme si elle se réveillait, un mot, un regard ramène l'absente au milieu de la compagnie : c'est une nouvelle venue-, mais, si elle laisse tomber son ouvrage sur ses genoux, si elle écoule attentivement un récit, une de ces instructives théories auxquelles s'abandonnent volontiers les hommes, celui à qui elle fait cet honneur s'en trouve infiniment (latte.
C'est de cette façon que notre belle veuve travaillait à un portefeuille aussi magnifique qu'élégant, qui se distin- ,guaiten outre par ses dimensions inusitées. Il étaitdevenu ^e sujet de la conversation ; il était passé aux mains du .plus proche voisin et avait circulé dans toute la société, <\m se répandait en éloges, tandis que la veuve causait avec le major de choses plus sérieuses. Un vieil ami de la maison vanta d'une façon hyperbolique l'ouvrage presque achevé ; lorsqu'il arriva dans les mains du major, elle voulut le reprendre, sous prétexte qu'il n'était pas digne de fixer son attention ; le major sut néanmoins faire ressortir d'une manière obligeante les mérites de ce travail, tandis que l'ami de la maison prétendit y voir un travail merveilleux et digne de Pénélope;
On se dispersa dans l'appartement, et l'on se groupa au hasard. Le lieutenant s'approcha de la veuve : « Que dites-vous de mon père? »
Elle répondit en souriant : « Je dis que vous pourriez bien le prendre pour modèle. Voyez comme il est bien mis! Est-ce qu'il ne s'habille etne setientpas mieux que son cher fils ? » Elle continua à faire l'éloge du père au détriment du fils, et à faire naître dans le cœur du jeune homme un sentiment complexe de satisfaction et de jalousie.
Le fils ne tarda pas à rejoindre son père, et lui raconta en détail cet entretien. Le major ne s'en montra que plus empressé auprè/ de la veuve, et elle prit de son côté visà-vis de lui un ton d'aimable familiarité. Bref, on peut dire qu'à la fin de la soirée le major, comme tous les autres, lui appartenait et faisait partie de sa cour.
Une averse subite empêcha les personnes de la société de retourner chez elles comme elles étaient venues. Il y avait quelques voitures dans lesquelles on répartit ceux
qui n'en avaient point. Le lieutenant, sous prétexte qu'il n'y avait pas de place, laissa partir son père et resta.
Rentré chez lui, le major se sentit comme pris de vertige, incertain de lui-même, comme il arrive à ceux qui passent brusquement d'une situation à une autre. Le sol semble se balancer sous les pieds de celui qui débarque d'un navire, la lumière vacille dans les yeux de celui qui est tout d'un coup plongé dans les ténèbres. C'est ainsi que le major se sentait comme environné de la présence de la belle veuve. Il voulait encore la voir, encore l'entendre, et puis la revoir, et puis l'entendre de nouveau ; il finit par pardonner à son fils, et l'estimerheureux d'oser prétendre à devenir le possesseur de tant de charmes.
Il fut arraché à ces sensations par son fils, qui s'élança dans la chambre avec transport, embrassa son père et s'écria : «Je suis l'homme le plus heureux du monde ! ;> Après plusieurs exclamations de ce genre, il finit pars'expliquer. Le père lui fit observer que la belle, dans la conversation qu'elle avait eue avec lui, n'avait pas dit un mot du lieutenant.
« C'est précisément là sa manière délicate, muette ou s'exprimant à demi, qui assure vos désirs, tout en vous laissant dans le doute. C'est ainsi qu'elle s'était conduite avec moi jusqu'à ce jour ; mais votre présence, mon père, a fait un miracle. J'avoue que je ne vous ai laissé partir que pour la revoir un instant. Je l'ai trouvée se promenant dans son appartement, encore éclairé; car je sais que c'est son habitude : quand la société est partie, elle garde les bougies allumées, elle circule seule dans ces salles enchantées, après qu'elle a congédié les esprits qu'elle y avait évoqués. Acceptant le prétexte par lequel je justifiais mon retour, elle m'accueillit avec bonté, mais ne me parla que de choses indifférentes. Les portes étaient
ouvertes, et nous parcourions toute l'enfilade des appartements. Nous étions arrivés plusieurs fois jusqu'au bout, dans le petit boudoir, faiblement éclairé par une lampe d'albâtre. Si elle était belle lorsqu'elle se promenait à l'éclat des lustres, elle était cent fois plus séduisante à la douc^ clarté de la lampe. Nous étions revenus de cette pièce, et nous nous étions arrêtés un instant avant de reprendre notre promenade. Je ne sais ce qui a pu menhardir ainsi, je ne sais comment, au milieu d'une conversation insignifiante, j'eus la témérité de lui prendre tout d'un coup la main, de baiser cette main délicate et de la presser sur mon cœur. Elle ne la retira point. « Créature « céleste ! m'écriai-je, ne dissimule pas plus longtemps ! «S'il y a dans ce noble cœur un tendre sentiment pour « l'heureux homme qui est devant toi, cesse de le cacher, (( montre-le, avoue-le! Le moment suprême est venu. (( Chasse-moi ou tombe dans mes bras ! »
«Je ne sais quelles paroles j'ai prononcées, quels gestes j'ai faits. Elle ne recula pas, elle ne fit point de résistance, elle ne répondit pas. Je la serrai dans mes bras, je lui demandai si elle voulait être à moi; j'appuyai sur sa bouche mes lèvres enflammées. Elle me repoussa. « Oui, « oui, » murmura-t-elle toute troublée. Je m'éloignai en lui disant : « Je vous envoie mon père^ qui parlera pour « moi ! — Pas un mot de tout cela, répondit-elle en « faisant quelques pas vers moi; partez, oubliez ce qui « vient de se passer. »
Nous ne dévoilerons pas ce que pensa le major, mais il dit à son fils : « Que crois-tu qu'il faille faire maintenant? La chose est assez heureusement brusquée pour que nouspuissions procéder un peu plus dans les formes ; il serait peut-être bon que je me présentasse demain, et que je fisse la demande pour toi.
— Au nom de Dieu, mon père, vous gâteriez tout ! Des formalités troubleraient, effaroucheraient cette délicatesse, cette réserve. C'est assez que votre présence hâte cette union, vous n'avez pas un mot à prononcer. C'est à vous que je dois mon bonheur. L'estime que vous inspirez à ma bienaimée a vaincu toutes ses hésitations, et le fils n'eût jamais trouvé une occasion aussi favorable, si le père ne la lui avait préparée. »
Ils causèrent de la sorte assez avant dans la nuit. Ils arrêtèrent leur plan. Le major ne devait plus faire qu'une visite d'adieu à la belle veuve, et partirait ensuite pour conclure son union avec Hilarie ; le fils ferait tout ce qui lui paraîtrait possible et convenable pour arranger et accélérer son mariage.