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CHAPITRE VII

Après avoir expédié ces lettres, notre héros poursuivit

sa route à travers les montagnes voisines, et vit enfin s'ouvrir de magnifiques vallées où, avant de commencer une carrière nouvelle, il se proposa de terminer différentes affaires. Chemin faisant, il fit la rencontre d'un voyageur jeune et ardent, dont la société devait l'aidera atteindre son but et à goûter mainte jouissance. Le voilà donc associé à un peintre, à un artiste distingué, comme on en voit apparaître et circuler beaucoup dans le monde, encore plus dans les romans et dans les drames. Tous deux ne tardent pas à s'entendre; ils se confient leurs penchants, leurs projets, leurs désirs, et Wilhelm finit par découvrir que l'excellent paysagiste, qui sait orner ses aquarelles de fignres aussi ingénieu.'^es que bien dessinées, est un admirateur passionné de MiguoD, de sa

figure, de son caractère, de sa destinée. Il l'avait souvent reproduite, et avait entrepris ce voyage pour dessiner d'après nature les lieux où elle avait vécu, et représenter J'airaahle enfant dans ses raoments de Donheur comme dans ses moments de souffrance, et pour montrer cette image qui vivait dans tous les cœurs aimants.

Bientôt les deux amis arrivèrent sur les bords du grand lac ; Willielm tâche de retrouver les lieux dont on lui avait parlé. Riches maisons de campagne, vastes couvents, les baies, les langues de terre, les points de débarquement, il cherche tout, et n'oublie ni les demeures des bons et hardis pêcheurs, ni les gracieuses bourgades posées sur la rive, ni les châteaux bâtis sur les hauteurs voisines. L'artiste saisit tout cela, l'approprie par des effets de lumière et de tons aux dispositions que l'histoire éveillait à chaque instant dans l'esprit, de sorte que Wilhelm était sans cesse en proie à une agitation profonde.

Dans presque tous ces dessins Mignon occupait le premier plan, et elle était toujours d'une ressemblance parfaite; Wilhelm aidait par des descriptions détaillées l'beureuse imagination de son ami, et ramenait sa pensée, qui tendait à se généraliser, dans les bornes de la personnalité. La jeune fille masculine était représentée dans les attitudes les plus diverses. Sous le haut portique de la magnifique villa, on la voyait rêveuse, considérant les statues du vestibule. Ici elle se balançait dans la barque amarrée; là, elle grimpait au mât avec la témérité d'un matelot.

Parmi toutes ces peintures, une surtout était remarquable : l'artiste, qui l'avait faite avant d'avoir rencontré Wilhelm, s'était approprié toutes les particu- Urités de l'original. Au milieu des montagnes brill*

la charmante enfant, dont on a peine à discerner le sexe; elle est entourée de débris de rochers, mouillée par la poussière des cascades, prisonnière d'une horde difficile à décrire. Jamais peut-être une gorge sombre et abrupte n'a été plus savamment et plus gracieusement animée. La troupe bigarrée des Zigeuners, en même temps sauvage et fantastique, bizarre et vulgaire, est trop grotesque pour faire peur, trop étrange pour inspirer la confiance. De vigoureuses bêtes de somme gravissent des sentiers embarrassés de branchages, descendent les degrés dans le roc, chargées d'un bagage en désordre, auquel sont accrochés les instruments d'une musique assourdissante, flottant de çà et de là, et fatiguant l'oreille de leurs sons barbares. Au milieu de tout cela l'aimable enfant, pensive sans bravade, indignée sans colère, emmenée, mais non entraînée. Qui n'aurait admiré cet admirable et expressif tableau? Cet espace élroit cerclé de rochers était empreint d'un puissant caractère ; ces sombres crevasses entrecoupant les masses entassées et qui eussent paru fermer toute issue, si un pont hardiment jeté n'avait fait supposer la possibilité d'une communication avec le reste du monde. L'artiste, avec un judicieux et poétique sentiment du vrai, avait aussi indiqué une caverne qu'on pouvait prendre pour une fabrique naturelle de cristal, ou pour la r«Rtraite d'une famille de dragons.

Ce ne fut pas sans une sainte appréhension que nos deux amis visitèrent le palais du marquis; le vieillard n'était pas encore de retour de son voyage ; mais ils n'en furent pas m Jns accueillis et traités amicalement dans le pays, parce qu'ils savaient se conduire convenablement vis^ à- vis des autorités spirituelles et temporelles.

Wilhelm s'applaudit, au reste, àf l'absence du maître :

il aurait eu sans doute un grand plaisir à le revoir et à le saluer, mais il redoutait sa générosité reconnaissante et les largesses qu'on l'aurait contraint d'accepter pour sa fidélité et sa tendresse, dont il avait déjà recueilli la plus douce récompense.

Nos amis, portés sur une élégante nacelle, allaient d'un bord à l'autre, parcourant le lac en tous sens. On était dans la plus belle saison de l'année; ils ne perdaitni pas un lever ni un coucher de soleil, ni aucune de ces mille nuances que la lumière céleste répand avec largesse sur son firmament et de là sur la terre et l'eau, comme si elle voulait mettre toute sa magnificence dans ses derniers reflets.

Une végétation luxuriante, semée par la nature, secondée par les mains de l'homme, les enveloppait de toutes parts. Déjà les premiers bois de châtaigniers leur avaient souhaité la bienvenue, et ils ne purent s'empêcher de sourire tristement lorsque, couchés sous les cyprè>^, il virent se dresser le laurier, rougir la grenade, les o angers et les citronniers fleurir, et leurs fruits briller en même temps sous le feuillage sombre.

L'artiste procura encore à Wilhelm de nouvelles jouissances. La nature n'avait pas donné à notre ancien ami l'œil du peintre. Il n'avait été jusque-là sensible qu'à la beauté visible de la forme humaine, et il s'aperçut tout d'un coup qu'un ami, doué de sentiments analogues, mais formé à de tout autres jouissances, à un tout autre genre d'activité, lui révélait le monde.

D'instructifs entretiens sur les beautés multiples de la contrée et sur la reproduction concentrée de ces beautés lui ouvrirent les yeux et le délivrèrent des doutes qu'il avait jusqu'alors si obstinément nourris. Les peintures faites d'après des paysages italiens lui avaient tou-

jours été suspectes : le ciel lui semblait trop bleu ; les tons violacés des lointains lui paraissaient charmants, mais faux, et les différentes verdures trop bigarrées. Mais maintenant il s'identifiait avec l'artiste ; impressionnable comme il l'était, il apprit à voir le monde par les yeux de son nouvel ami, et, tandis que la nature dévoilait le mystère visible de sa beauté, il se sentait invinciblement attiré vers l'art qui en est le plus bel interprète.

Mais le peintre lui causa une surprise encore plus inattendue. Plusieurs fois Wilhelm avait entendu l'artiste entonner des chants joyeux, qui animaient et charmaient les douces heures de leurs promenades. Le hasard Gt qu'il trouva un jour dans le palais un instrument à cordes tout particulier; c'était une sorte de luth de petite dimension, sonore, portatif et commode ; il se mit aussitôt à accorder l'instrument», il en joua d'une façon si agréable et cburma si bien l'assistance, que, semblable à Orphée, il parvint à fléchir le sévère et rigide concierge, le força à lui prêter l'instrument pour quelque temps, à condition de le rendre fidèlement avant de partir, et de venir un dimanche ou un jour de fête réjouir la famille par ses chants.

Dès lors, le lac et ses rives prirent une vie toute nouvelle ; les bateaux et les nacelles se disputaient l'honneur de les approcher, les coches et les bateaux marchands s'arrêtaient en passant près d'eux, les gens les suivaient à la file sur le rivage, et, s'ils débarq uaient,ils se voyaient aussitôt entourés d'une foule joyeuse ; lorsqu'il partaient, chacun les bénissait avec une satisfaction mêlée de regret.

Un tiers qui eût suivi nos amis eût aisément remarqué que leur mission était désormais accomplie ; ils avaient pris les esquisses de toutes les contrées, de tous les en-

droits qui avaient rapport à Mignon; les uns avec l'indication des effets de lumière, dombre et de couleurs ; les autres coraplôtement achevés pendant les heures brûlantes du jour. Pour arriver à ce résultat, ils avaient dû se transporter de lieu en lieu, afin de ne pas contrevenir au vœu de Wilbelm ; mais ils surent l'éluder à l'occasion, en s'alléguant que celte loi était obligatoire sur terre, mais non applicable sur l'eau.

Wilhelm sentait fort bien que leur but était atteint; mais il ne pouvait se dissimuler qu'avant de quitter ce pays, il lui fallait satisfaire son désir de voir Hilarie et la belle veuve. Le peintre, à qui il avait raconté leur histoire, partageait le désir de Wilhelm; il se permit de réserver dans un de ses dessins une belle place où il ferait habilement figurer ces aimables personnes.

Ils croisaient sans cesse sur le lac, observant les endroits par où les étrangers ont coutume d'entrer dans ce paradis. Les bateliers de ces dames leur avaient fait espérer qu'elles y rencontreraient des amis. En effet, ils ne tardèrent pas à voir glisser non loin d'eux une barque élégamment décorée ; ils lui firent la chasse, et l'abordèrent hardiment. Les dames, assez effrayées^ se rassurèrent dès que Wilhelm leur eut montré la petite feuille sur laquelle elles reconnurent la flèche qu'elles y avaient elle-mêmes destinée. Elles invitèrent aussitôt nos amis à passer dans leur barque, ce qu'ils firent à l'instant.

Qu'on se représente maintenant ces quatre personnages réunis dans cette barque élégante, placés les uns vis-à-vis des autres, bercés sur les vagues étincelantes par une brise légère au milieu de cette nature enchanteresse ; qu'on se figure ces deux femmes telles qu'on nous les a récemment représentées, ces deux hommes en compagnie desquels nous voyageons depuis plusieurs semaines, et,

en réfli^chissant un peu, nous trouverons qu'ils sont tous quatre dans la plus agréable, mais aussi dans la plus dangereuse situation.

Pour ce qui est des trois personnes qui, de force ou de gré, appartiennent à la société des Renonçants, nous n'avons plus grand'chose à craindre pour eux : mais la quatrième ne devait que trop tôt s'y voir également admise.

Après qu'on eut plusieurs fois traversé le lac et visité les parties les plus intéressantes de la rive et des lies, on conduisit les dames à la petite ville où elles devaient passer la nuit, et où un guide habile, choisi pour ce voyage, leur procura un logement aussi agréable que possible. Ici le vœu de Wilhelm fut un maître des cérémonies convenable, mais gênant ; car nos amis avaient précisément passé, peu auparavant, trois jours de suite dans cet endroit, et épuisé toutes les merveilles de la contrée. L'artiste, qu'aucun vœu ne retenait, demanda à ces dames la permission de les accompagner à terre, mais elles refusèrent, et Ton se sépara à quelque distance du port.

A peine le chanteur eut-il sauté dans son bateau qu'il s'éloigna rapidement du bord, prit son luth et entonna ce chant d'une admirable mélancolie que les bateliers vénitiens renvoient du rivage à la mer, et de la mer au rivage. Assez habile à cet exercice, qu'il exécuta cette fois avec une grâce et une expression toutes particulières , il renforçait la voix à mesure qu'il s'éloignait du bord, de: façon que les personnes qui s'y trouvaient pouvaient croire qu'il se maintenait toujours à la même distance. A la fin, il cessa de s'accompagner avec son luth, se liant aux seules forces de sa voix, et il eut la satisfaction de voir que les dames, au lieu de s'en retourner à l'auberge, restaient sur le bord à l'écouter. Il en fut tellement ravi, qu'il ne pouvait se décider à cesser, même lorsque l.i

nuit et l'éloignement lui dérobèrent la vue des objets placés sur la rive. Son ami, plus calme, lui fit observer que, si la nuit était favorable à la musique, la barque était depuis longtemps sortie du rayon dans lequel la voix humaine peut s'entendre.

Comme on se l'était promis, on se retrouva le lendemain sur le lac. On passa en revue dans une course rapide ces sites magnifiques, qui tantôt se succédaient à la suite les uns des autres, tantôt s'étageaientsur différents plans, et qui, fidèlement réfléchis par les eaux, offraient les points de vue les plus variés. Les dessins de l'artiste donnèrent du reste aux dames un avant-goût de ce qu'on n'avait pu voir ce jour-là ; la paisible Hilarie semblait en comprendre admirablement les beautés.

Vers midi les eucbantements recommencèrent. Les damesdescendirent seules, les hommes restèrent à croiser devant le port. L'artiste voulut proportionner son chant à la courte distance, qui lui permettait de remplacer les accents tendres et vagues de la mélancolie par des mélodies plus vives et plus passionnées. Plus d'une fois quelques-uns des chants dont nous sommes redevables à nos amis des Années d'apprentissage avaient voltigé sur ses lèvres, sur les cordes de son luth ; mais un sentiment de délicatesse envers son ami, envers lui-même, l'avait retenu ; il préféra se jouer avec des images et des sentiments étrangers, et son chant n'en fut que plus séduisant. En bloquant ainsi le port, nos deux amis auraient oublié le boire et le manger, si les dames prévoyantes ne leur avaient envoyé de bonnes provisions, accompagnées de vins choisis.

Toute séparation, tout obstacle qui traverse une passion naissante, l'aiguise au lieu de l'émousser; cette fois encore on devine que cette courte absence n'avait fait

qu'augmenter des deu« côtés le désir de se retrouver. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne tarda pas à voir revenir les dames dans leur brillante gondole. Et qu'on n'aille pas prendre le mot de gondole dans sa triste acception vénitienne : il désigne ici une barque élégante, commode, riante, qui eût pu contenir une société deux fois" plus nombreuse.

Plusieurs jours se passèrent de la sorte à se rencontrer et à se séparer; au milieu des jouissances de la plus aimable familiarité, l'idée de la séparation et du regret flottait sans cesse devant l'âme émue. En présence des nouveaux amis on se rappelait les anciens; et, lorsque l'on quittait les nouveaux, on était forcé de s'avouer qu'ils s'étaient déjà acquis des droits au souvenir. Il fallait un esprit stlr et éprouvé comme celui de la belle veuve pour conserver dans de pareils moments un équilibre parfait.

Le cœur d'Hilarie était trop profondément blessé pour être capable d'une nouvelle et pure impression; mais, quand les charmes d'une admirable contrée adoucissent nos peines, quand la tendresse d'amis sensibles agit sur nous, il passe sur notre cœur et notre esprit quelque chose de singulier, qui évoque comme dans un songe le passé, les absents, et recule le présent dans un lointain f intastique. Bercés par ces diverses alternatives, éloignés et rapprochés, attirés et repoussés, ils voguèrent ainsi pendant plusieurs jours.

Sa IIS se ijormeltre de juger les relations despromeneurs, le guide intelligent avait cru remarquer un changement dans la conduite jusqu'alors si paisible de ces daines, et, lorsqu'il se fut expliqué la bizarrerie de la situation, il sut y pourvoir de la façon la plus agréable : aussi, au monienl où l'on voulut amener les daines à l'endroit où elles devaient trouver leur repas préparé, on vit s'avancer une

barque élégamment décorée, qui, se rangeant contre la leur, leur offrit une table servie avec profusion. On put par ce moyen rester plus longtemps ensemble et ne se séparer qu'à la nuit.

Heureusement, par un certain esprit de contradiction, Wilhelm et son compagnon avaient jusqu'alors négligé de visiter l'île la plus remarquable, et ils ne songèrent à montrer à ces dames les objets d'art un peu délabrés qu'elle renfermait que lorsqu'ils eurent épuisé toutes les magnificences que leur offrait la nature. Mais tout à coup il leur vint une idée lumineuse ; ils mirent le guide dans leur confidence; il eut bientôt organisé cette promenade de la façon la plus satisfaisante. Après tant de jouissances interrompues, ils pouvaient donc espérer de passer trois journées divines réunis dans un espace isolé.

Nous devons ici décerner au guide des éloges sans restriction. C'était un de ces hommes alertes, actifs et adroits qui fréquentent sans cesse les mêmes routes, accompagnant des seigneurs étrangers, en connaissent les avantages et les inconvénients, sachant éviter les uns et utiliser les autres, et, sans oublier leurs petits intérêts, font parcourir à leurs patrons la contrée d'une manière plus agréable et moins coûteuse qu'ils ne l'auraient pu faire par eux-mêmes.

En même temps se présenta, pour servir les dames, une femme de chambre active et intelligente, de sorte que la belle veuve put exiger que les deux amis acceptassent chez elle une modeste hospitalité. Tout réussit pour le mieux : car, cette fois encore, le guide avait fait un si bon usage des lettres de recommandation et de crédit dont étaient pourvues ces dames, qu'en l'absence du pro^ priétaire on leur ouvrit le château et les jardins ; on mit la cuisine à leur disposition, et on leur ménagea même

quelques pei-spectives du côté de la cave. Tout était si bien organisé, que, dès le premier moment, nos voyageurs purent se croire les maîtres originaires et légitimes de ce paradis.

Les bagages furent immédiatement transportés dans l'île, ce qui fut extrêmement commode pour la société, et permit de réunir pour la première fois tous les portefeuilles de l'excellent artiste, qui put exposer aux dames dans un ordre suivi la route qu'il avait parcourue. Ces divers travaux furent examinés avec ravissement. Ce n'était pas de ces louanges banales que se renvoient les amateurs et les artistes : c'étaient des éloges intelligents et bien sentis qu'on adressait à un homme de talent. Mais, pour qu'on ne nous soupçonne pas de remplacer par des phrases générales ce que nous ne pouvons reproduire, nous donnerons ici le jugement d'un connaisseur, qui, plusieurs années après, a été à même d'examiner ces travaux ainsi que d'autres du même genre.

«Il excelle à rendre la sereine tranquillité des vues de lacs, où de gracieuses habitations se reflètent dans les flots limpides et semblent s'y baigner; les rives bordées de vertes collines, derrière lesquelles s'élèvent des montagnes boisées et des cimes de glaciers. La couleur est claire et gaie ; les lointains sont comme lavés d'une douce vapeur, qui monte, grisâtre comme un nuage, des vallées et des ravins, et en indique le contours. L'artiste n'est pas moins babile à représenter les vallées voisines des hautes montagnes aux pentes rapides et couverte d'une riche végétation, et où de frais torrents roulent au pied des rochers leurs eaux vagabondes.

« Il sait admirablement, dans les arbres touffus de ses premiers plans, indiquer le caractère distinctif des difl'érentes esseocee, soit par la forme de l'ensemble, soit par

la direction des branches et le détail du feuillage, aussi bien que par la variété des nuances de la fraîche verdure, où semble se jouer la lumière et circuler la douce haleine des vents.

« Au second plan, les tons verts diminuent peu à peu d'intensité et se marient, au-dessus des montagnes lointaines, par une teinte violacée, au bleu du ciel. Mais ce que notre artiste traite le mieux, ce sont les sites alpestres : leur caractère de calme et de simplicité grandiose, leurs pâturages étalés sur le penchant des montagnes, revêtus de la plus fraîche verdure, les sapins qui surgissent isolés, les tapis de gazon, les ruisseaux écumants qui s'élancent des parois granitiques. Qu'il anime ses pâturages de vaches paissantes ou qu'il fasse circuler les bétes de somme et les mulets sur le sentier étroit qui serpente au milieu des rochers, il y met toujours du talent et de l'esprit; toujours placés à l'endroit convenable, point trop nombreux, ces animaux ornent et vivifient le paysage sans en détruire ni en altérer la paisible solitude. La hardiesse de l'exécution dénote une main de maître : c'est fait légèrement en quelques grands traits, et cependant c'est fini. Plus tard, il a employé sur le papier les brillantes couleurs anglaises, ce qui a donné à ses peintures un coloris d'un éclat particulier, frais et en même temps plein de force et d'ampleur.

u Les gorges profondes où se dresse de tous côtés la roche aride, où le torrent sauvage gronde au fond de l'abîme qu'enjambe un pont audacieux, ne plaisent pas autant que les précédents; cependant leur vérité saisit; on admire le puissant effet de l'ensemble, produit à peu de frais par quelques traits vigoureux et de grandes masses de couleurs.

«n caractérise avec la même perfection les régipnséle-

vêes des montagnes, où l'on ne voit plus ni arbres ni buissons, mais où quelques places favorisées entre les pics et les cimes neigeuses se couvrent d'un tendre gazon. 5i beau que soit le coloris qu'il donne à ces paysages, il s'est bien gardé d'y faire paître des troupeaux; car dans ces régions les chamois seuls trouvent leur pâture, et le faucheur sauvage un périlleux butin. »

Nous ne nous éloignons pas de notre but, qui est de faire connaître aussi exactement que possible à nos lecteurs cette nature désolée, en expliquant brièvement ce qu'on entend par le ïfiot àe faucheur sauvage . On appelle ainsi les plus pauvres habitants des hautes montagnes, qui se hasardent à récolter du fourrage sur ces prairies inaccessibles au hétail. Les pieds armés de crampons, ils gravissent les roches les plus escarpées et les plus dangereuses, ou même au besoin se laissent glisser au moyen de cordes jusqu'à ces prairies. Lorsque le foin est coupé et fané, ils le jettent dans les vallées inférieures, où il est recueilli et vendu aux propriétaires de bestiaux, qui le recherchent beaucoup à c^a^e de son excellente qualité.

Ces tableaux, qui devaient satisfaire et intéresser chacun de nos amis,Hilarie les considérait avec une attention particulière. Ses observations prouvèrent qu'elle n'était pas étrangère à cet art; l'artiste devait s'y tromper moins que personne, car il n'ambitionnait rien tant que le suffrage de cette aimable personne. Aussi lu veuve ne lui garda-t-elle pus plus longtemps le secret ; elle bJàma iïi-

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larie d'hésiter cette fois encore à laisser paraître ce qu'elle savait : il ne s'agissait pas ici d'êlre louée ou critiquée, il s'agissait d'apprendre; elle ne retrouverait peut-être jamais une aussi belle occasion.

On finit par la forcer à montrer ses dessins, et l'on put reconnaître qu'un véritable talent se cachait sous les dehors tendres et timides de cette jeune femme; c'était un goût inné, développé par l'étude; elle avait cette justesse d'oeil, cette habileté de main, que les femmes acquièrent dans leurs travaux d'aiguille. On remarquait, il est vrai, une certaine hésitation dans le dessin, ce qui faisait que le caractère des objets n'était pas suffisamment exprimé; on ne pouvait qu'admirer l'exécution, mais l'ensemble n'était pas toujours saisi sous son point de vue le plus favorable ni traité selon les lois de l'art; on eût dit qu'elle craignait de profaner son sujet en ne lui restant pas entièrement fidèle, ce qui l'amenait à se perdre dans le détail.

Guidée par le talent large, la main hardie de l'artiste, elle sentit se réveiller en elle le sentiment du goût et de l'art qui sommeillait en elle. Elle comprend qu'elle n'a qu'à suivre courageusement et fidèlement les conseils et les maximes générales que lui fournissait le peintre avec une douce persévérance. Elle obtient la netteté du trait, elle ne s'arrête plus tant au détail ; et cette femme si bien douée devient tout à coup une véritable artiste. C'est ainsi que le bouton de rose, devant lequel nous avons passé la veille sans le regarder, s'épanouit à nos yeux aux premiers rayons du soleil et qu'il nous semble voir le frémissement animé par lequel il s'ouvre à la lumière.

Ce progrès esthétique ne pouvait manquer d'être suivi d'un contre-coup moral, car la conscience d'une reconnaissance intime due à celui qui nous a fourni de grands

enseigoemeDts produit toujours un effet magique sur tine âme tendre. C'était la première sensation de bonheur qui fût depuis longtemps entrée dans le cœur dHllarie : se trou ver toute la journée en présence de la magnificence du monde, et se sentir douée d'un talent de reproduction subitement révélé I Quelle jouissance de se rapprocher de l'inexprimable au moyen du dessin et de la couleur! Elle se sentait animée d'une nouvelle jeunesse, et ne put s'empêcher de se laisser aller à un tendre penchant pour celui à qui elle devait ce bonheur.

Lorsqu'ils étaient assis l'un à côté de l'aul/e, il aurait été difficile de décider lequel était le plus eir pressé à indiquer ou à appliquer les ressources de l's/t. C'est une de ces luttes comme on en voit rarement ei/tre écolier et maître. Parfois l'artiste voulait relever le dessin d'un trait magistral, mais la jeune fille, lui écartant doucement la main, faisait, à sa grande surprise, la correction nécessaire et qu'il s'apprêtait à lui indiquer.

Pendant ce temps, la belle veuve se promenait avec Wilhelm sous les cyprès et les pins, ou bien le long des treilles de vignes et d'orangers des terrasses ; elle ne put se retenir plus longtemps de satisfaire à la demande que Wilhelm lui avait déjà plusieurs fois délicatement exprimée; elle lui fit connaître l'étrange concours d'événements qui avait séparé les deux amies de leurs anciennes relations, les avait intimement unies et forcées à courir ainsi le monde.

Wilhelm, qui avait l'heureuse faculté de toutrecueiilir exactement, écrivit plus tard cette confidence, — nous nous promettons de la mettre un jour sous les yeux de nos lecteurs telle qu'il l'a rédigée, — et l'envoya à Nathalie par l'entremise d'Heisilie.

Le dernier soir était arrivé, et l'éclat magnifique de la

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pleine lune rendait insensible la transition de la nuit an jour. La société s'était installée «ur la terrasse la plus élevée pour contempler dans toute sa larf.'eur le lac recevant et renvoyant de tous côtés la clarté lunaire, tandis que sa longueur finissait par échapper au regard.

Quoi que l'on puisse avoir à se dire dans de pareils moments, on ne peut s'empêcher de répéter ce qui a été dit mille fois sur les beautés de ce ciel, de ces eaux, de cette terre, vivifiés par un soleil puissant, éclairés par une lune plus douce, d'en faire un éloge exclusif et enthousiaste.

Mais ce qu'on ne se disait pas, ce qu'on s'avouait à peine à soi-même, c'était le sentiment profond et douloureux qui, avec plus ou moins de force, causait dans tous les cœurs une agitation tendre et sincère. Le pressentiment d'une prochaine séparation dominait l'assemblée, et il en résulta un silence qui finissait par devenir inquiétant.

Le chanteur prit alors sa résolution et préluda avec vigueursurson instrument, oubliant les ménagements qu'il avait gardés jusqu'alors. L'image de Mignon s'offrit à sa pensée avec le premier chant d'amour de l'aimable enfant. Entraîné par la passion, animant de sa main émue les cordes harmonieuses, il commença à chanter :

Gonnais-tu le pays où les citrons mûrissent, Dans le feuillage sombre

Hilarie se leva en tressaillant et s'éloigna en se voilant le front. La belle veuve étendit la main vers le chanteur et de l'autre elle prit le brus de Willielm. Le peintre, hors de lui, suivit Hilarie. Wilholm entraîna sur leurs pas la veuve, plus maîtresse d'elle ; et, lorsqu'ils se trouvèrent tous en face les uns des autres à la clarté de la lune, il

ne lenr fut plus possible de dissimuler leur émotion. Les dames s'embrassèrent, les hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et la lune vit couler les plus nolDles, les plus chastes larmes. On fut longtemps avant de se remettre; on se sépara en silence, au milieu des sensations et des vœux les plus étranges et les plus irréalisables.

L'artiste, qu'entraînait notre ami, sentit alors, à la face du ciel, pendant les heures sérieuses de la nuit, qu'il avait subi les douloureuses épreuves de l'initiation à la société des Renonçants ; et nos amis, qui avaient déjà passé par là, se voyaient menacés de les subir une seconde fois.

Les deux jeunes gens s'étaient couchés tard ; éveillés de bon matin, ils s'armèrent de courage et se crurent assez forts pour dire adieu à ce paradis. Ils combinèrent divers plans qui leur permissent de prolonger leur séjour dans l'agréable voisinage de ces dames sans violer leurs vœux. Ils s'apprêtaient à aller leur faire part de leurs projets lorsque, à leur grande surprise, ils apprirent qu'elles étaient parties au point du jour. Une lettre de la veuve, cette souveraine des cœurs, leur donnait la raison de ce brusque départ. On ne pouvait discerner si c'était plutôt la raison que labonté, l'amourque l'amitié, l'estime pour le mérite plutôt qu'un fonds de préjugé qui l'avaient dictée. La lettre se terminait par une défense expresse de suivre et de chercher nulle part les deux amies; daus le cas où l'on se rencontrerait, il faudrait s'éviter mutuellement.

Dès lors le paradis fut, au yeux de nos amis, transformé en un désert, comme par un coup de baijuetîe magique ; et ils se seraient assurément moqués d'eux-njômes, s'ils avaient pu concevoir alors combien ils étaient tout d'un coup devenus injustes et ingrats envers ce beau, cet admirable pays. Un égoïste hyjjocondriaque n'eût pas cri-

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tiqué et frondé avec plus de sévérité et de malveillance les bâtiments ruinés, les murs négligés, les tours délabrées par les intempéries, les allées envahies par le gazon, les arbres appauvris, les grottes artificielles pourries par la mousse, et cent autres choses de ce genre. Cependant ils finirent par se remettre un peu; notre artiste empaqueta soigneusement ses ouvrages; ils s'embarquèrent, Wilhelm accompagna jusqu'à la partie haute du lac son ami, qui lui avait promis de se rendre auprès de Nathalie, de lui montrer ses tableaux et de la transporter par ce moyen dans des contrées qu'elle ne verrait peut-être pas de sitôt. Il était, en outre, autorisé à déclarer la circonstance inattendue qui l'avait mis en état d'être accueilli de la façon la plus amicale par les membres de l'association du Renoncement, dont les traitements pleins de bien- Teillance l'avaient, sinon guéri, du moins consolé.

Wllhala* *

« Votre lettre, très-cher ami, m'a trouvé dans un état d'activité que je pourrais appeler de la confusion, si le but était moins grand et si j'étais moins sûr de l'atteindre. Mon union avec les vôtres est plus importante qu'on ne l'avait pensé de part et d'autre. Je n'ose pas entamer ce sujet, car, avant de commencer, je vois combien l'ensemble est immense et combien les combinaisons sont inexplicables. Agir sans parler : voilà notre mot d'ordre.

H Mille remercîments de m'avoir à demi dévoilé dans une sorte de lointain un si agréable secret ; je suis charmé de voir cette excellente femme dans une situation heureuse et tranquille, tandis qu'un tourbillon de complications m'enveloppe et m'entraîne, sans cependant me faire perdre de vue l'étoile aui me ûuide. L'abbé se charge de

VOUS apprendre le surplus; je n'ai le droit de penser qu'au progrès; le désir disparaît dans le travail et l'activité. Ils m'ont... Mais je m'arrête; lorsqu'on a tant à faire, il ne reste plus de place pour les réflexions. »

Ii'abM il ^vllhcln.

« Peu s'en est fallu que votre lettre, si bien pensée, ne nous ait fait, contre votre intention, beaucoup de mal. Votre peinture de la femme que vous avez retrouvée est si touchante, que notre singulier ami aurait été capable de tout abandonner pour courir la chercher, si les plans que nous avons arrêtés n'étaient pas si grands et si vastes. Mais il a supporté l'épreuve, et nous sommes assurés maintenant qu'il est entièrement pénétré de cette importante affaire, et qu'il se sent détourné de tout le reste et attiré vers cet unique objet.

« Après mûr examen, nous avons reconnu que les relations avec les nouveaux amis que vous nous avez adressés présentent, pour eux comme pour nous, des avantages beaucoup plus grands que nous ne l'avions pensé d'abord.

« On a projeté dernièrement de creuser, dans une contrée peu favorisée de la nature et où se trouve une partie des biens abandonnés à Lénardo par son oncle, un canal qui doit en même temps traverser nos propriétés, et qui, si nous savons nous entendre, peut en augmenter la valeur d'une manière incalculable.

« Il trouvera là roccasion de satisfaire son penchaot dominant, qui est de prendre les choses à l'origine. Sur les deux rives de ce canal il ne manquera pas de terrains incultes et inhabités; ou pourra y établir des tisseuses et des fileuses, des maçons, des charpentiers et des forge-

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rons, et leur construire des ateliers convenables. Tout cela s'exécutera directement, tandis que, nous autres, nous nous chargerons de lever les difficultés et de seconder l'élan de l'activité.

« Telle sera la première tâche de notre ami. Nous recevons de la montagne des plaintes sur la disette toujours croissante, et la population paraît s'y augmenter hors de toute proportion. Il ira visiter les lieux, se rendre compte des hommes et de la situation, et fera un choix des gens vraiments actifs et capables d'être utiles à eux-mêmes et aux autres.

a Quant à Lothaire, je puis vous annoncer qu'il est sur le point d'arriver à une solution définitive. Il a entrepris un voyage chez les instituteurs pour leur demander des artistes, en petit nombre, mais d'un vrai talent. Les arts sont le sel de la terre; de même que le sel est indispensable dans les aliments, les arts sont nécessaires dans l'industrie. Nous ne prenons à l'art que ce qu'il faut pour maintenir le goût dans les métiers.

« En somme, une constante union avec cet établissement pédagogique nous deviendra éminemment utile et nécessaire. Nous devons agir et ne pouvons nous occuper de l'éducation ; mais notre premier devoir est d'attirer à nous ceux qui ont reçu l'éducation.

<( Mille et mille réflexions se rattachent à cela ; per^ mettez-moi, selon notre ancienne habitude, de m'en tenir à une observation générale, suggérée par un passage de votre lettre à Lénardo. Nous ne contestons pas le mérite de la piété domestique : c'est sur elle que se fonde la sécurité de l'individu, sur laquelle repose à son tour la fermeté et la dignité; mais elle est insuffisante ; il nous faut concevoir l'idée d'une piéié universelle, donner à nos sentiments de probité et d'humanité une directioa

pratique et les appliquer, non pas seulement à nos pioches, mais au genre humain tout entier

«Pour en venir enfin à votre requête, voici ce que j'ai à vous dire. Montan nous l'a transmise en temps et lieu. Cet homme singulier n'a pas voulu nous déclarer quelle est proprement votre intention, mais il nous a donné sa parole d'ami qu'elle était sage et que, en cas de réussite, elle ferait extrêmement avantageuse pour la société. On vous pardonne donc d'en faire vous-même un secret dans vos lettres. En un mot, vous êtes atfranchi de toute obligation; cela serait déjà fait, si nous avions su où vous trouver. Je vous le répète, au nom de tous : votre projet, quoiquevousne nous l'ayez pas fait connaître, est garanti par votre parole et celle de Montan . Voyagez, arrêtez-vous, errez, fixez-vous ; ce qui vous réussira sera bien. Puissiez-vous devenir l'anneau le plus nécessaire de notre chaîne.

« Je vous envoie ci-joint un petit tableau qui vous indiquera le centre mobile de nos communications. Vous y verrez marqué le lieu où selon la saison vous devrez nous adresser vos lettres; servez-vous, de préférence, de messagers sûrs; le tableau vous en indique un nombre suffisantpour différentes villes. Des signes vous font aussi connaître où vous pourrez trouver quelqu'un des nôtres. »

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