‹ Wilhelm MeisterChapitre 43 sur 66 · SE TIENNE BIEN · texte numérisé non relu

SE TIENNE BIEN

« J'ai relu ces lignes, et je suis toute fâchée de la maladresse de mes expressions. Pas de tendresse, pas d'esprit, point de finesse ! Rien que de l'embarras. Et pourquoi? J'étais devant un enfant, j'écrivais â un enfant, il n'y avait pas là de quoi me déconcerter. Je crois que je soupirai, et que je fus sur le point d'efifacerce que j'avais écrit. Mais le petit marchand m'a si gentiment pris la tablette des mains, en me priant de lui donner quelque chose pour Venvelopper, que, — je ne sais comment cela se fit, — je serrai la tablette dans le portefeuille ; je l'entourai du ruban, et je le tendis à l'enfant qui le saisit avec grâce, ets'inclina lentement, de sorte que j'eus encore le temps de lui glisser ma petite bourse dans la main, tout

en regrettant oe ne pouvoir lui donner davantage. Il s'éloigna lestement, et, quand je le cherchai des yeux, il avait déjà disparu, je ne sais trop comment.

« Maintenant tout cela est passé. Me voilà revenue dans ma routine journalière et monotone, et j'ose àpeine croire à la réalité de celte apparition. Cependant, est-ce que je n'ai pas la tablette dans les mains? Elle est charmante ; l'inscription est fort proprement gravée : je crois que je Vaurais baisée, si je n'avais pas craint de l'effacer.

« J'ai laissé passer quelque temps après avoir écrit ce qui précède, mais je ne puis arriver à me rendre compte de ce que j'en pense. La figure de ce colporteur avait assurément quelque chose de mystérieux ; elle est de celles dont on ne peut se passer dans les romans d'aujourd'hui ; faudrait-il donc aussi les rencontrer dans la vie! Agréable et suspect, étrange et cependant inspirant la confiance; pourquoi s'cst-il éloigné avant que je fusse sortie de mon embarras ? Pourquoi n'ai-je pas su user de présence d'esprit pour le retenir sous un prétexte plausible?

«Après une pau8e,je reprends la plume pour continuer mes confessions. L'inclination décidée et constante d'un enfant qui passe à l'état d 'adolescent m'avait flattée ; mais je me suis dit que de pareils attachements, pour des femmes d'un certain âge, ne sont pas rares. — Oui, les très-jeunes hommes ont un penchant mystérieux pour les femmes plus âgées qu'eux. Autrefois, quand cela ne me concernait point, j'en riais ; je disais malicieusement que c'étaient des réminiscences de tendresse de nourrisson à nourrice. Aujourd'hui, je répugne à prendre la

chose ainsi; j'ai beau faire redescendre Félix jusqu'à l'enfance, je ne me vois point pour cela sous un joui plus favorable. Ah! quelle différence entre nos jugements, quand ils s'appliquent aux autres ou qu'ils s'appliquent à nous-mêmes. »

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