‹ Wilhelm MeisterChapitre 44 sur 66 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Wllbelm à Nathalie.

«Voilà plusieurs jours que j'hésite avant de me décider à prendre la plume; j'ai tant de choses à te dire. De vive voix, tout cela s'enchaînerait, une chose en amènerait une autre; permets donc à l'absent de commencer par les détails les plus ordinaires ; ils finiront peut-être par me conduire au singulier récit que j'ai à te commniquer.

« Tu connais sans doute l'histoire de ce jeune homme qui, se promenant sur le bord de la mer, trouva une cheville à rame; l'intérêt qu'il prit à sa trouvaille le décida à faire une rame, comme en étant le complément indispensable. Mais ces deux objets ne pouvaient lui servir absolument à rien; il se mit bravement à fabriquer un bateau et y réussit. Cependant, pour avoir bateau, rame et cheville, il n'en était guère plus avancé ; il se procura un mât el des voiles et, ainsi de suite, successivement, tout ce qui est nécessaire à la rapidité et à la facilité de la navigation. Grâce à ses efforts bien dirigés, il acquiert une grande habileté, le sort le favorise, il finit par se voir patron d'un gros vaisseau, il devient riche, célèbre, et se fait un nom parmi les grands navigateurs.

« Après t'avoir procuré l'occasion de relire cette jolie histoire, je dois avouer qu'elle n'a qu'un rapport

très-éloigné avec mon sujet, mais qu*elle me fraye la roule qui m'amènera à l'affaire que je veux te rapporter. Il faut cependant que je fasse un nouveau détour.

« Les facultés que l'homme porte en lui peuvent se di . iseren générales et en particulières: les facultés générales sont des aptitudes qui reposent paisiblement, que les circonstances réveillent et que le hasard dirige vers tel ou tel but. Le don d'imitation est inné chez l'homme, il veut reproduire, copier ce qu'il voit sans avoir aucun moyenintérieur ou extérieur d'atteindre son but.Il est donc tout naturel qu'il veuille faire ce qu'il voit faire : il serait encore naturel que le fils embrassât la carrière de son père. En ce cas toutse trouve réuni : une activité spéciale déjà innée, tendant à une direction originelle ; une pratique suivie, raisonnée, graduée, un talent formé, qui nous force à persister dans la voie qui nous est ouverte, quand d'autres penchants se développent en nous, et nous sommes tentés d'embrasser une carrière pour laquelle la nature ne nous a donné ni la capacité ni la persévérance nécessaires. En somme, les hommes les plus heureux sont ceux qui trouvent l'occasion d'exercer dans le cercle domestique un talent de famille, un talent inné. Nous avons vu, en ce genre, des générations de peintres. Il s'en trouve sans doute des médiocrités dans le nombre, ils ont cependant fait des choses passables, meilleures peut-être qu'ils n'eussent fait avec leurs facultés bornées, abandonné? à eux-mêmes, dans une carrière différente.

« Mais comme ce n'est pas encore là ce que je veux

dire, il faut que je cherche une autre voie pour me rapprocher de mon sujet.

€ Ce quMl y a de plus triste lorsqu'on est séparé de ses amis, c'est de ne pouvoir rendre la liaison instantanée des chaînons de nos pensées, qui s'enchevêtrent et se développent avec la rapidité de l'éclair, quand on cause ensemble. Je vais donc commencer par te raconter une histoire de ma jeunesse^

« Élevés dans une vieille et grave cité, il nous avait été facile de nous faire une idée des rues, des places, des murailles, des fossés, des glacis et des jardins enclos de murs. Mais pour ce qui est de nous conduire, ou plutôt pour aller eux-mêmes aux champs, nos parents avaient vingt fois différé une partie qu'ils avaient projeté de faire avecquelques amis qui habitaientla campagne. A la Pentecôte, les invitations devinrent si pressantes, qu'on finit par accepter, à la condition de tout arranger de manière à ce qu'on ptlt rentrer coucher à la ville ; car dormir dans un autre lit que celui dont ils se servaient depuis tant d'années, paraissait à mes parents une chose impossible. Concentrer dans ce court espace de temps les plaisirs de lajournée étaitassurément difficile ; il fallait rendrevisite à deux amis, d'autant plus exigeants que cette visite était plus rare. On espérait cependant en venir à l)out grâce à une grande exactitude.

«Le troisième jour des fêtes de la Pentecôte, tout le monde fut prêt à la première heure ; la voiture arriva à l'heure fixée. Nous eûmes bientôt laissé derrière nous

tout ce qui bornait la vue, les rues, les portes, les ponts et les fossés de la ville. Un horizon vaste et nouveau s'ouvrit devant nos yeux inexpérimentés. La pluie de la nuit avait ravivé la verdure des champs et des prairies; les nuances variées du feuillage naissant des arbres et des arbustes, la blancheur éblouissante des arbres en fleur, tout cela nous donnait un avant-goût des joies du paradis. ^

«Nous arrivâmes à l'heure annoncée, à la première station, chez un vénérable pasteur. On nous Gt l'accueil le plus amical ; nous ne tardâmes pas à voir que la solennité religieuse, supprimée par la loi, était restée en usage parmi ces gens amis du repos et de la liberté. Pour la première fois de ma vie, je considérais un établissement rustique avec plaisir et intérêt : les charrues, les herses, les voitures, les chariots, annonçaient d'eux-mêmes leur utilité ; le fumier même, chose peu agréable à l'œil, paraissait ici un élément indispensable; il était soigneusement entassé et disposé avec une sorte d'élégance. Mais ces objets si nouveaux, et cependant à la portée de notre intelligence, ne retinrent pas longtemps notre curiosité; d'appétissants gâteaux, du lait frais et mainte friandise champêtre, attirèrent notre attention. Ensuite les enfants ayant quitté le petit jardin et la treille hospitalière, coururent dans le verger voisin pour s'acquitter d'une commission dont les avait chargés leur bonne vieille tante. Il s'agissait de recueillir autant de primevères que possil)le et de les rapporter à la ville ; la vieille ménagère avait coutume de composer avec ces fleurs toutes sortes de boissons salutaires.

(( Tandis que, livrés à cette occupation, nous courions dans les prairies, sur les bord des chemins et le long des haies, les enfants du village vinrent se joindre à nous, et

TagréaLle senteur de cette moisson printanière semblait toujours plus fraîche et plus embaumée.

((Nous avions déjà recueilli une telle quantité de tiges et de fleurs que nous ne savions plus qu'en faire : nous nous mîmes alors à détacher les corolles jaunes, qui étaient la seule partie de la fleur dont on fit usage : c'est à qui en amasserait le plus dans son chapeau ou dans son bonnet.

tt Le plus grand de ces enfants, un peu plus âgé que moi, et fils du pêcheur, ennuyé de ce tripotage de fleurs, m'invita à venir avec lui à la rivière, assez large, qui coulait à quelque distance de là. Ce garçon m'avait plu singulièrement au premier abord. Nous nous assîmes tous deux chacun avec une ligne, à une place ombragée, où, dans une eau calme, claire et profonde, on voyait circuler une foule de petits poissons. Il me montra avec complaisance la manière de me servir de la ligne, d'attacher l'appât à l'hameçon, et je réussis à retirer de l'eau les plus petites de ces délicates créatures. Tandis que nous étions assis tranquillement, appuyés l'un contre l'autre, il parut s'ennuyer, et me fit remarquer un banc de sable qui s'avançait de notre bord dans la rivière. C'était une belle occasion pour se baigner. Enfin, se levant tout à coup, il s'écria qu'il ne pouvait résister à la tentation, et, avant que j'y prisse garde, il était descendu sur la grève, déshabillé et dans l'eau.

« Comme il était fort bon nageur, il quitta bientôt l'endroit où l'on avait pied, s'abandonna au courant, et vint jusqu'à moi, là où l'eau était le plus profonde. J'éprouvais une sensation inexprimable : les Bauterelles dansaient autour ne moi, les fourmis circulaient avec activité, le? scariibéesaux mille couleurs se balançaientaux brancheô, et les filles du soleil, comme mon petit ami les appelait, vdltigeaient à mes pieds commes des esprits, tandis que

le nageur me montrait une grosse écrevisse qu'il venait de tirer d'entre Jes racines, et qu'il se dépêchait de remettre dans sa cachette pour la reprendre plus tard. L'air était hamide et chaud, on fuyait le soleil pour l'ombre, et, après l'ombre fraîche, on désirait goûter la fraîcheur de l'eau. Aussi mon ami n'eut-il pas beaucoup de peine à me séduire : je ne pus résister à ses deux ou trois invitations ; la crainte de fâcher mes parents, à laquelle se joignait la peur d'un élément inconnu, me causait une agitation singulière. Cependant, bientôt déshabillé sur la grève, je me glissai dans l'eau, en suivant la pente douce de la rive; mon compagnon, me laissant à cette place, s'éloigna porté par les flots, puis il revint, et lorsqu'il sortit de l'eau, qu'il se tint debout pour se sécher aux rayons du soleil, mes yeux furent éblouis à l'aspect de cette forme humaine dont je n'avais eu jusque-là aucune idée. Il parut me regarder avec une égale attention. Nous nous étions habillés à la hâte, et il nous semblait que nous étions encore nus; nos âmes s'attirèrent, et, dans des baisers de feu, nous nous jurâmes une éternelle amitié.

« Puis nous courûmes vite, vite à la maison, et nous arrivâmes juste au moment où la société se disposait à se rendre, par les bois et les bosquets, chez le bailli, qui demeurait à une lieue et demie de là. Mon ami m'accompagna; nous étions déjà inséparables; mais, lorsqu'à moitié chemin, je demandai la permission de l'emmener chez le bailli, la femme du pasteur s'y opposa, en me faisant doucement observer que cela n'était pas convenable : puis elle chargea l'enfant de dire à son père, lorsqu'il rentrerait, qu'il fallait sans faute lui préparer un certain nombre de belles écrevisses ; c'était une rareté dont elle voulait faire hommage à. ses iiôtes. L'enfant nous quitta

après m'avoir donné la main et promis de me retrouver le soir à ce coin de la forêt.

La société atteignit bientôt la maison du bailli ; c'était égalementune demeure cbampôtre, mais d'un genre plus relevé. L'excessive agitation de la maîtresse de la maison retarda le dîner ; mais je ne m'en impatientai point; car je goûtais fort la promenade dans le jardin que me montrait la fille du bailli, un peu plusjeune que moi. Des fleurs printanières de toutes sortes remplissaient les plates-bandes élégamment dessinées ou enfermaient la bordure. Ma compagne était belle, blonde et douce ; nous marchions familièrement, nous tenant par la main, paraissant ne rien souhaiter de plus. Nous passâmes devant des tulipes, devant des rangées de narcisses et de jonquilles ; elle me montra plusieurs endroits où les jacinthes étaient déjà défleuries. On avait aussi songé aux autres saisons. Déjà verdoyaient les touffes d'anémones et de renoncules; le soin avec lequel étaient entretenus les nombreux œillets promettait une flore variée; plus loin bourgeonnait l'espoir de tiges de lis aux nombreuses fleurs, ingénieusement mêlées parmi les roses *. Le chèvrefeuille, le jasmin et d'autres plantes grimpantes s'apprêtaient à recouvrir les berceaux d'un ombrage fleuri.

Quand, après tant d'années, je pense à la situation où je me trouvais alors, elle me semble vraiment digne d'envie. Dans le même instant, sans que je m'y attendisse, j'avais éprouvé le pressentiment de l'amour et de l'amitié.

1 Nous n'avons pas osé touché à cette adorable phrase, de peur de la flétrir; nous avons préféré donner une traduction littérale, qui, malheureusement, s'éloigne déjà trop de l'original*

Car, lorsque je prisa regret congé de la belle enfant, je me consolai en pensant que je pourrais confier mes sentiments à mon jeune ami, et jouir de l'intérêt qu'il prendrait à ces sensations nouvelles.

S'il m'est permis d'ajouter encore une réflexion, je dois avouer que ce premier épanouissement du monde extérieur est toujours resté pour moi la véritable nature, l'original auprès duquel tout ce qui frappe nos sens par la suite semble n'être qu'une copie, qui, malgré sa ressemblance parfaite, n'a jamais cet esprit et ce caractère primitiUs.

N'y aurait-il pas de quoi désespérer en voyant les objets extérieurs si froids, si inanimés, si nous n'avions en nous quelque chose qui donne à la nature un tout autre aspect de magnificence, en nous communiquant une force créatrice qui nous permet de nous ennoblir en elle.

Le crépuscule commençait à tomber, lorsque nous approcbâmes du coin de la forêt où mon jeune ami m'avait promis de m'attendre. Je regardais de tous mes yeux pour le trouver; ne pouvant y réussir, je m'élançai en avant, impatienté de la marche lente de la société, et je me mis à battre le bois en tous sens. J'appelai, je me tourmentai; je ressentis pour la première fois une douleur passionnée.

Déjà se développait en moi le désir immodéré d'intimes affections; c'était déjà pour moi un besoin irrésistible

d'affranchir mon esprit de l'image de la belle blonde en causant d'elle, de soulager mon cœur des sentiments qu'elle y avait éveillés : il était plein, ce cœur; il allait dél)order par ma bouche : j'accusai tout haut mon bon camarade d'avoir offensé l'amitié, d'avoir manqué à sa promesse.

Mais de plus cruelles épreuves m étaient réservées. Lorsque nous entrâmes dans le village, nous vîmes des femmes s'élancer vers nous en poussant des cris, des enfants les suivaient en hurlant, personne ne parlait ni ne répondait à nos questions. Nous vîmes déboucher d'une rue latérale un cortège funèbre; il s'avançait lentement dans la rue; c'était comme un convoi, ou plutôt une suite de convois: les brancards ne finissaientpas de défiler. Les cris continuaient, redoublaient; la foule s'augmentait : (c Ils sont noyés, ils sont tous noyés I — Lui I — Qui ? qui donc?» Les mères qui voyaient leurs enfants à côté d'elles semblaient plus calmes. Un homme s'avança gravement et dit à la femme du pasteur : « Je suis malheureusement rentré trop tard à la maison ; Adolphe est noyé, lui cinquième; il a voulu tenir sa promesse et la mienne. »

L'homme, c'était le pôchenr lui-même, s'en alla rejoindre le cortège ; nous restions immobiles, glacés d'effroi. Un petit garçon s'avança, présentant un sac : «Voilà les écrevisses, madame ! » dit-il en élevant le sac au-dessus de sa tête. On recula d'horreur. On questionna, on demanda des explications et l'on apprit que ce dernier petit garçon était resté sur le bord et recueillait les écrevisses que lui jetaientses camarades. Après de nouvelles questions on finit par apprendre qu'Adolphe était des-

ceodu dans l'eau avec deux enfauts assez prudents, et que deux autres, plus jeunes, s'étaient joints àeux malgré les menaces et les réprimandes d'Adolphe. Lea premiers avaient franchi une place escarpée et dangereuse ; les derniers glissèrent, cherchèrent à se rattraper et à s'accrocher les uns aux autres, de sorte que toute la bande fut précipitée dans l'eau. Adolphe, qui était bon nageur, aurait pu se sauver, mais ses camarades se tenaient à lui avec angoisse : il fut entraîné à fond. Le petit garçon avait couru au village en criant, et sans abandonner son sac d'écre visses. Le pécheur, qui par extraordinaire était rentré tard ce soir-là, accourut avec d'autres personnes; on avait retiré successivement les enfants; ils étaient morts, et on les rapportait au village.

Le pasteur et le pêcheur se rendirent en silence à la maison commune : la lune, qui venait de se lever, éclairait le funèbre cortège. Je le suivis, dans une agitation violente ; on ne voulut pas me laisser entrer ; j'étais dans un état effrayant. Je tournais autour de la maison sans pouvoir m'arrôter; enfin je trouvai une fenêtre ouverte, et je pénétrai.

Dans la grande salle destinée aux réunions de toute espèce, les malheureux étaient étendus nus sur la paille , l'obscure clarté d'unelampeéclairaitcescorps d'uneblancheur éblouissante. Je me jetai sur le plus grand, c'était mon ami; je ne saurais dire dans quel état je me trouvais; je pleurais amèrement, et j'inondais sa large poitrine de mes pleurs intarissables. Pavais entendu dire que des frictions étaient salutaires dans de pareils cas; je le frictionnai avec mes larmes, et la chaleur que je provoquai me fit illusion. Dans mon égarement je voulus lui insuffler mon haleine; mais ses dents, deux rangées de perles , étaient fortement serrées ; ses lèvres, sur lesquelles sem-

blait reposer le dernier baiser d'adieu, refusaient de donner le plus léger signe de sentiment. N'espérant plus de secours du côté de la terre, je recourus à la prière, j'invoquai, je suppliai, il me semblait que je dusse opérer un miracle, évoquer l'âme non encore détachée du corps, ou la rappeler des régions voisines où elle flottait encore.

On m'arracha de ce lieu. Pleurant et sanglotant, je m'assis dans la voiture, et j'entendis à peine ce que Gisaient mes parents. Ma mère, comme je l'appris plus tard, s'en était remise à la volonté divine. J'avais fini par m'endormir, et je ne me réveillai que le lendemain matin fort tard, dans un état de trouble indéfinissable.

Lorsque je me rendis au déjeuner, je trouvai ma mère, ma tante et la cuisinière en grande discussion. On ne pouvait songera cuire les écrevisses ni à les servir; mon père ne voulait pas revoir ce qui rappelait si directement un malheur récent. Ma tante paraissait fort empressée à s'emparer de ces bétes, et me grondait en môme temps d'avoir oublié d'apporter les primevères. Mais elle ne tarda pas à se calmer, car on lui abandonna les monstres qui grouillaient pêle-mêle, et dont le sort ultérieur fut discuté entre elle et la cuisinière.

Pour rendre cette scène intelligible, je dois donner ici (luelques éclaircissements sur le caractère et la personne de cette femme. Ses qualités dominantes n'avaient, sous le rapport moral, rien de louable ; et cependant, sous le rapport social et politique, elles ne manquaient pas de produire d'assez bons efi'ets. A proprement parler, elle était avare, elle regrettait chaque pfennig qu'elle était obligée de débourser, et était toujours en quête de moyens qui lui permissent de se procurer gratis, par échange ou de quelque autre façon, ce dont elle avait besoin. Ainsi

les primevères étaient destinées à faire du thé, qu'elle considérait comme plus sain que tous les thés de la Chine. « Dieu, disait-elle, a donné à chaque pays le nécessaire, et l'on n'a pas besoin d'aller chercher à l'étranger la nourriture, les racines, les drogues qu'on a chez soi. » Aussi cultivait-elle dans un petit jardin ce qui, à son idée, était propre à rendre les mets savoureux et salutaires pour les malades ; elle n'allait jamais dans les jardins des autres sans en rapporter quelque chose.

On lui passait très- volontiers ces manies, car sa fortune, assidûment amassée, devait tôt ou tard revenir à la famille ; aussi mon père et ma mère lui accordaient tout ce qu'elle voulait. Elle avait cependant une autre passion, infatigablement active ; c'était la vanité de passer pour une personne influente ou considérée.Et le fait est qu'elle avait acquis et mérité cette réputation. Elle savait employer à son profit les bavardages inutiles et souvent nuisibles qui circulent entre les femmes. Tout ce qui se passait dans la ville et dans l'intérieur des familles lui était parfaitement connu, et il ne se présentait guère d'affaire difficile dans laquelle elle n'etit trouvé moyen de se mêler, ce qui lui était d'autant plus facile qu'elle ne cherchait jamais qu'à se rendre utile, augmentant par là son crédit et sa réputation. Elle avait fait maint mariage, et des deux époux, il y en avait bien au moins un qui restait satisfait. Maisce qui roccupaitleplus,c'étaieiitles secours et le concours qu'elle prêtait aux gens qui recherchaient un emploi, une position; elle s'était formé de la sorte une nombreuse clientèle, dont ensuileelleutilisaitl'influence.

Veuve d'un assez haut fonctionnaire, homme intègre et sévère, elle avait vu qu'on séduit par des bagatelles ceux qu'on ne pourrait gagner par des offres beaucoup plu3 importantes.

Pour ne pas nous éloigner de notre sujet, ajoutons qu'elle avait acquis une très-grande influence sur un homme qui occupait une place assez élevée. Il était aussi avare, et pour son malheur, tout aussi gourmand. Aussi le premier soin de ma tante était-il de lui servir des mets exquis, sous un prétexte quelconque. La conscience du brave homme n'était pas difficile à gagner, mais il fallait aussi s'acquérir des droits à son courage, à son audace, quand, dans'^des cas difficiles, il s'agissait de vaincre la résistance de ses collègues, et d'étouffer la voix du devoir qu'ils lui opposaient.

Il se trouvait que précisément dans ce moment ma tante protégeait un candidat sans mérite ; elle avait fait tout son possible pour le pousser ; la chose avait pris une tournure favorable, et les superbes écrevisses arrivaient fort à propos. Il n'y avait qu'à les nourrir soigneusement et les servir peu à peu sur la table du puissant protecteur, qui, d'ordinaire, dinait seul et fort maigrement.

Au reste, on parla beaucoup de ce funeste accident; tout le monde en était fort ému. Mon père était du nombre de ces hommes qui, poussés par un esprit de bienveillance générale, avaient compris qu'on doit étendre sa sollicitude au delà du cercle de sa famille et de sa ville. Secondé par des médecins et des magistrats intelligents, il s'était efforcé d'écarter les obstacles qui s'opposaient à l'introduction de la vaccine. L'amélioration des hôpitaux, l'adoucissement du sort des prisonniers faisaient l'objet sinon de sa vie, du moins de ses lectures et de ses méditations ; et comme il exprimait toujours hautement ses convictions, ïl faisait véritablement beaucoup de bien.

Il considérait la société civile, à quelque forme de gouvernement qu'elle soit soumise, comme un étut naturel, qui avait sou bon et son mauvais côté, sa marche régu-

lière, ses alternatives d'abondance et de disette, ses accidents imprévus : grêle, inondations, incendies ; le bien, il fallait l'arrêter au passage et en profiter; le mal, le détourner ou s'y résigner; mais, à son avis, rien n'était plus désirable que de voir la bienveillance générale se développer indépendamment de toute considération.

Par suite de ces principes, il fut porté à rappeler l'attention sur une question de bienfaisance qu'il avait déjà soulevée : il s'agissait des soins à donner pour rappeler à la vie les personnes qu'on croyait mortes, de quelque manière qu'elles eussent perdu les apparences de la vie. Ces entretiens m'apprirent qu'on avait fait à ces enfants tout le contraire de ce qu'il fallait faire, et qu'on les avait pour ainsi dire assassinés, et qu'une saignée les aurait peutêtre sauvés. Dans mon. ardeur juvénile, je me prorais secrètement de ne négliger aucune occasion d'apprendre tout ce qui est nécessaire en pareil cas, particulièrement d'apprendre à saigner et à donner les premiers secours.

Mais le cours des événements ne tarda pas à m'entraîner. Le besoin d'amour et d'amitié s'était éveillé en moi ; je cherchais partout les moyens de le satisfaire; bientôt mes sens, mon imagination, mon esprit furent entièrement absorbés par le théâtre. Où cela m'aconduit, je n'ose le répéter.

Si je t'assurais, après ce long récit, que je ne suis pas encore arrivé à mon but, et que j'ai besoin de faire encore un détour pour l'atteindre ? Que dire ? Gomment m'excuser? Je pourrais tout au plus alléguer que si l'on permet aux humoristes d'entasser mille choses pèle mêle, d'abandonner hardiment à ses lecteurs le soin de découvrir sous des allusions ce qu'il en faut prendre, on doit

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accordera l'homme sage et raisonnable de diriger son action d'une façon bizarre en apparence sur plusieurs points, pour qu'on les retrouve enfin concentrés et réfléchis en un seul foyer, et qu'on apprenne à reconnaître comment les influences les plus diverses entourent l'homme et le poussent à une résolution que ni une impulsion intérieure, ni une détermination étrangère ne l'auraient amené à prendre.

Parmi les différentes choses que j'ai encore à te dire, je puis choisir celle par laquelle je veux commencer ; toutefois l'ordre est indifférent. Arme-toi de patience, lis et relis encore, et tu finiras par voir se dégager tout naturellement ce qui t'aurait paru fort étrange si je l'avais exprimé d'un seul mot, au point que tu n'aurais pas daigné t'arrêter un moment à ces préliminaires, donnés en manière d'éclaircissements.

Mais pour abréger un peu, j'en reviens à la cheville à rame, et je veux te parler d'un entretien que j'ai eu avec notre excellent ami Jarno, que j'ai retrouvé dans la montagne sous le nom de Montan, entretien qui a éveillé en moi des sentiments tout particuliers. Les événements de la vie humaine ont quelque chose de mystérieux qui échappe à tout calcul. Tu te souviens sans doute de cette trousse que portait notre chirurgien lorsque tu vins à mon secours quand je gisais blessé dans la forêt? Elle frappa mes yeux de telle sorte et me fit une si forte impressioD que je fus tout ravi lorsque je la retrouvai plusieurs années après entre les mains du jeune chirurgien.. Celui-ci n'y attachait pas une importance particulière. Les instruments s'étaient perfectionnés depuis lors; il me céda

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d'autant plus volontiers la trousse que je lui facilitai les moyens d'en acquérir une nouvelle. Depuis lors je l'ai toujours portée sur moi ; elle ne me sert à rien, mais c'est un souvenir d'autant plus fidèle et plus consolant ; elle a été témoin de l'instant où a commencé mon bonheur, que je ne devais atteindre qu'après un long détour.

Jarno aperçut par hasard cet objet quand nous passâmes la nuit chez les charbonniers; il le reconnut, et, sur mon aveu, me dit : « Je ne trouve rien de mal à ce qu'on garde un pareil fétiche en souvenir de quelque bonheur im-, prévu, de conséquences importantes résultant d'un événement inattendu; cela nous élève en ce que cela a rapport à une chose incompréhensible, nous soutient dans les moments difficiles et fortifie nos espérances. Mais il serait plus beau cependant que ces instruments te donnassent l'idée de connaître à quoi ils servent, et de faire ce qu'ils te demandent dans leur muet langage.

— Je dois dire, répondis-je, que j'en ai eu cent fois l'intention ; il s'élevait en moi une voix intérieure qui me révélait ma véritable vocation.» Je lui racontai alors l'histoire des enfants noyés, et comme quoi, ayant su qu'on aurait pu les sauver en les saignant, j'«vais résolu d'apprendre la chirurgie, et que mille circonstances m'avaient ciêtourné dema résolution.

« Prends-la donc sur-le-champ cette résolution, me dit-il ; voilà longtemps que je te vois occupé de clioses qui concernent l'esprit, la sensibilité, le cœur de l'homme; mais qu'y as-tu gagné pour toi et pour les autres? Des souffrances morales amenées par le malheur ou par notre propre faute ; pour les guérir, la raison ne peut rien, la sagesse peu de chose, le temps beaucoup; une activité décidée^ par contre, est toute-puissante. Chacun alors

agit par lai et sur lui ; tu l'as éprouvé par toi-même et par les autres. » '

Il continua à me sermonner avec son amertume habituelle, et me dit des choses fort dures, que je ne puis répéter. Il termina par ces mots : a Rien n'est plus digne de nos efforts que la connaissance d'une science qui nous permet de secourir l'homme bien portant frappé par un accident imprévu ; la santé se rétablit rapidement grâce à un traitement intelligent. Laissons les malades aux médecins, mai§ personne n'a plus besoin d'un chirurgien que l'homme bien portant. Dans la paisible vie de campagne, dans le cercle étroit de la famille, il est aussi bienvenu que dans le tumulte de la bataille; dans les plus doux moments comme dans les plus affreux, partout régnent les chances d'accidents, plus cruelles et aussi brutales que la mort, empoisonnant la vie d'une façon encore plus impérieuse. »

Tu le connais, et tu croiras sans peine qu'il ne me ménagea pas plus qu'il n'a l'habitude de ménager le monde. Il s'appuya principalement sur cet argument, qu'il me présenta au nom de la grande société : « Votre culture générale et les institutions destinées à la procurer ne sont que des farces ridicules. L'important est qu'un homme possède à fond une science quelconque, qu'il puisse exécuter parfaitement ce que ne pourrait exécuter son voisin ; cela s'entend surtout de soi-même dans notre association. Tu es dans un âge où l'homme a le discernement nécessaire pour se proposer un travail qui lui convienne, juge les choses avecintelligence, en saisit le bon côté, et dirige ses facultés vers leur véritable but. »

Pourquoi t'exposer plus loogtemps ce qui est évident I Il me 6t entendre clairement que je pourrais obtenir dispense de la vie nomade qu'on m'avait si singulièrement imposée; mais j'éprouverais quelque difflculté avant d'y parvenir. « Tu es un de ces hommes, me dit-il, qui s'habituent aisément à un lieu et non à un devoir. Â ceux-là nous imposons la vie errante, dans l'espoir de les amener à un genre de vie fixe. Veux-tu te consacrer sérieusement à la plus divine de toutes les professions, qui guérit sans miracle, et qui fait des miracles sans parler? Je m'emploierai pour toi. » Il ajouta à ces paroles véhémentes toutes les considérations que lui suggéra son éloquence.

Je me décide à finir ; mais tu sauras bientôt avec détails l'usage que j'ai fait de la permission de séjourner plus longtemps en un lieu déterminé; comment j'ai su promptement me plier, me former à la profession pour laquelle j'ai toujours senti une secrète vocation. Bref, dans la grande entreprise que vous poursuivez, je serai pour la société un membre utile, indispensable, et je m'attacherai à vos pas avec une certaine assurance, avec un certain orgueil, car il n'y a pas de plus noble orgueil gue celui d'être digne de vous.

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