‹ Wilhelm MeisterChapitre 45 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Après tout ce qui s'était passé, Wilhelm ne songea plu? qu'à se rapprocLer des membres de la Société, et à se mettre en rapport avec quelques-unes de ses fractions Il consulta sa tablette et prit la route qui devait le menerle plusrapidement à son but. Mais comme, pour cela, il fallait traverser le pays en droite ligne, il se vit forcé de partira pied, et de faire porter sou bagage après lui. Il fut amplement dédommagé de ses fatigues, car à chaque pas il découvrait à l'improviste les plus charmantes contrées. Elles avaient le caractère des pays où lesdernières montagnes s'abaissent vers la plaine : collines boisées, pentes douces soigneusement cultivées; toutes les plaines étaient vertes, rien d'escarpé, de stérile, point de terres en friche. Puis il arriva à la vallée principale, où convergeaient les eaux ; elle était cultivée avec non moins de soin ; des arbres élancés masquaient les sinuosités de la rivière et des ruisseaux qui s'y jetaient. Lorsqu'il consulta sa carte, il vit avec surprise que la ligne tracée coupait directement cette vallée, et qu'il se trouvait dans le droit chemin.

Un vieux château, bien entretenu et réparé à différentes époques, occupait le sommet d'une hauteur boisée au pieil de laquelle s'étalait un joli bourg dont l'édilice saillant était une auberge de bonne apparence. Wilhelm s'y renclil ; l'aubergiste le reçut fort gracieusement, mais

s'excusa de ne pouvoir l'hi'^berger sans la permission d'une société qui avait loué l'auberge pour plusieurs jours, ce qui l'obligeait à envoyer tous les voyageurs à l'ancienne duberge, située plus loin. Après quelques pourparlers l'homme parut se consulter et dit : « A la vérit(^, il n'y a maintenant personne ici ; mais c'est aujourd'hui samedi, et l'intendant ne tardera pas à arriver pour régler les comptes de la semaine et donner ses ordres pour la semaine suivante. Ces hommes sont des gens d'ordre par excellence, et c'est un plaisir d'avoir affaire à eux, quoiqu'ils soient assez serrés; avec eux le profit n'est pas grand, mais il est sûr. » Il pria en même temps son hôte de monter dans la grande salle et d'y attendre la décision que prendrait la société à son égard.

La salle était vaste et propre, sans autres meubles que des bancs et des tables. Wilheîm n'en fut que plus surpris en voyant, fixé au-dessus de la porte, un grand tableau portant les mots suivants, écrits en lettres d'or : Ubi homines sunt, sunt modi, ce qui veut dire que partout où les hommes sont réunis en société, il s'établit aussitôt des règles qui leur permettent d'être et de rester ensemble. Cette maxime donna à penser à notre voyageur; il en tira un bon augure, car il y trouvait la confirmation de ce qu'il avait, plusieurs fois dans sa vie, reconnu sage et utile. Quelques instants après l'intendant apparut. L'aubergiste l'avait préparé, et, après un court entretien, sans lui faire de questions indiscrètes, il accueillit notre ami aux conditions suivantes : u Rester trois jours, prendre part, sanj mot dire, à tout ce qu'il verrait faire, et, quoiqu'il arrivât, n'en pas demander le motif, non plus que son compte, lorsqu'il partirait. » Le voyageur dut souscrire à tout, car l'intendant ne voulait céder sur aucun point.

L'intendant allait s'éloigner, lorsqu'on entenditretentir un chant6urrescalier;deux beaux jeunes hommes entrôren!;le bailli leurindiqua.parun signe, quel'étrangerétait admis. Sans interrompre leur chant, ils le saluèrent amicalement par un aimable duo qui montrait qu'ils étaient parfaitement exercés et passés maîtres dans leur art. Comme Wilhelm paraissait les écouter avec un grand intérêt, ils s'arrêtèrent et lui demandèrent s'il n'avait pas composé, dans son voyage à pied, quelque lied qu'ilchantait en poursuivant son chemin : a La nature, répondit WiUielm, ne m'a point accordé une belle voix, maisil me semble parfois qu'un génie mystérieux me murmure des rhytbmes, si bien que je marche toujours en mesure et que je crois entendre de légers sons accompagnant quelque lied qui me revient agréablement en mémoire.

— Si vous vous en rappelez un, dirent les jeunes hommes, veuillez nous l'écrire ; nous verrons si nous pouvons accompagner votre génie musical. »

Wilhelm arracha une feuille de son carnet et y traça les vers suivants :

De la montagne aux collines,

Et le long de la vallée,

Résonne comme un bruit d'ailes.

Se meut comme un chant.

Cette impulsion infinie

Que la Joie, que la sagesse lasuiventl

Et que tes vœux soient dans l'amour.

Et que ta vie soit à l'action.

Après s'être recueillis quelques instants, les jeunes gens entonnèrent un joyeux chant à deux parties dans un mouvement de marche qui, par ses reprises et ses variations, charma l'auditeur. Il se demandait si c'était sa propre mélodie, son premier thème, ou si elle venait seulement d'être adaptée aux paroles, de manière àren-

dre tout autre mouvement impossible. Les chanteurs s'étaient amusés quelque temps de la sorte, lorsque entrèrent deux robustes garçons, qu'à leurs attributs on pouvait prendre pour des maçons, puis deux autres qui devaient ôtre des charpentiers. Ces quatre individus déposèrent sans bruit leurs outils, écoutèrent attentivement le chant, puis s'y associèrent avec aisance, au point qu'on eût dit une société de compagnons cheminant par monts et par vaux. Wilhelm n'avait rien entendu de plus aimable, rien qui élevât davantage le cœur et l'esprit. Mais il allait bientôt goûter une jouissance plus complète encore. Un personnage gigantesque monta l'escalier d'un pas ferme et lourd, qu'il s'efforçait en vain de rendre léger. Il déposa dans un coin ses crochets pesamment chagés, s'assit sur un banc qui gémit sous le poids, ce qui fit rire les autres sans cependant interrompre leur chant. Mais Wilhelm fut bien étonné lorsque, avec une formidable voix de basse, le fils d'Énac se mit à chanter aussi. La salle en tremblait et l'on s'aperçut qu'il avait aussitôt changé le refrain dans sa partie et qu'il chantait :

Dans la vie, ne diffère rien ; Que ta vie soit action sur action 1

On put aussi remarquer qu'il ralentissait le mouvement et forçait les autres à s'y conformer. Lorsqu'ils eurent cessé, les chanteurs reprochèrent au colosse de s'être appliqué à les troubler. « Point du tout, s'écriat-il, c'est vous qui me troubliez. Vous vouliez me faire sortir de mon allure, qui doit être ferme et mesurée, quand j'ai à gravir ou à descendre la montagne avec mon fardeau pour arriver à l'heure dite, pour vous contenter tous. ))

Ils entrèrent ensuite l'un après l'autre chez l'inten^

dant, et Wilhelm vit bien qu'il s'agissait de règlements de comptes, mais il n'osa pas demander d'explications. Dans l'intervalle, arrivèrent deux jeunes garçons, qui dressèrent vivement la table; ils y placèrent des mets et du vin en quantité suffisante, puis le bailli rentra et invita tout le monde à s'asseoir. Les jeunes garçons servaient, mais ils ne s'oubliaient point, et mangeaient debout. Wilhelm se rappela avoir vu pareille chose lorsqu'il vivait avec les comédiens; mais la société où il se trouvait en ce moment lui paraissait bien autrement grave et avait pour but, non pas le badinage et l'apparence, mais un sérieux emploi de la vie.

La conversation des ouvriers avec l'intendant ne lui laissa point de doute à ce sujet. Les quatre robustes jeunes gens travaillaient dans le pays, où un violent incendie avait réduit en cendres une petite ville du voisinage. Il apprit encore que le bailli s'occupait de se procurer les bois et autres matériaux, ce qui surprit fort notre ami, car tout annonçait que ces gens n'étaient point du pays et qu'ils n'étaient là qu'en passant. A la fin du dîner, Saint-Christophe, c'était le nom du géant, s'administra, en guise de potion somnifère, un grand verre de vin, mis de côté à son intention, et un chant joyeux tint quelque temps encore les convives réunis, pour l'oreille du moins, car ils avaient déjà disparu aux regards, (h: conduisit Wilhelm dans une chambre agréablement située. La pleine lune, éclairant une riche campagne, était déjà levée, et réveilla dans le cœur de notre voyageur des souvenirs en harmonie avec ce spectacle. Il vit passer devant lui les images de s*»» amis les plus chers, celle de Lénardo surtout était si vivante, qu'il lui sembla vraiment le voir. Préparé par ces douces sensations, Wilhelm allait s'endormir, lorsqu'un bruit étrange vint lui causer

une sorte de terreur. Ce bruit était lointain, et cependant il paraissait partir de la maison même, car la maison tremblait et les poutres s'ébranlaient lorsqu'il parvenait à son plus haut degré d'intensité. Wilbelnn, qui avait l'oreille assez fine pour distinguer tous les bruits, ne pouvait reconnaître celui-ci : il le comparait au ronflement d'un gros tuyau d'orgue, qui, en raison de son grand diamètre, ne produit aucun son distinct. Nous ne pouvons dire si ce tapage cessa au matin ou si Wilhelm, s'y étant peu à peu accoutumé, finit par ne plus l'entendre, le fait est qu'il s'endormit et qu'il fut agréablement réveillé par les oleil levant.

A peine un des jeunes garçons lui eut-il apporté son déjeuner, que Wilhelm vit entrer un personnage qu'il avait vu la veille à table, sans pouvoir déterminer sa profession. C'était un homme bien taillé, large d'épaules, agile; il étala devant lui les ustensiles d'un barbier, et se miten devoir de rendre ses services à Wilhelm. Ils'acquitta de cette tâche avec une extrême légèreté de main, sans articuler un son. Wilhelm parla donc le premier et lui dit : « "Vous êtes passé maîtie dans votre art, et je ne crois pas avoir jamais senti sur mes joues un rasoir plus doux ; mais vous semblez observer en même temps avec grande exactitude les lois de votre société. »

Le barbier silencieux sourit malicieusement et s'esquiva en se posant le doigt sur la bouche. » En vérité, lui cria Wilhelm, vous êtes le Manteau rouge ou, tout au moins, un de ses descendants; il est heureux pour vous que vous n'ayez pas besoin de moi pour vous rendre la pareille, vous vous en seriez assurément mal trouvé. »

A peiûe ce singulier personnage s'était-il éloigné, que le bailli survint, et transmit à Wilhelm une invitation à dîner, conçue dans des termes assez étranges : « L' Union,

dit l'inteKdaiit, souhaite la bienvenue à l'étranger ; elle l'invite à dîner pour aujourd'hui, et se flatte de pouvoir entrer en relations plus intimes avec lui. » Le bailli s'informa en outre de la santé de Wilhelm et lui demanda s'il était satisfait de l'hospitalité qu'il avait reçue. Notre ami n'avait que des éloges à donner. Il aurait bien voulu demandera cet homme, comme tout à l'heure au barbier silencieux, ce que c'était que ce bruit effroyable qui l'avait sinon épouvanté, du moins troublé pendant la nuit; mais il se rappela sa promesse et s'abstint de questionner, espérant que, sans être importun, il apprendrait par hasard, ou par la complaisance de la société, ce qu'il désirait savoir.

Quand notre ami se trouva seul, il songea tout d'abord au singulier personnage qui l'avait fait inviter ; il était assez embarrassé. Désigner un ou plusieurs chefs par une abstraction lui semblait par trop circonspect. Au reste il régnait autour de lui un tel silence, qu'il ne croyait pas avoir jamais vu un dimancheaussi tranquille. Il sortit de l'auberge et, guidé parle son des cloches, il se dirigea vers la petite ville. La messe venait de finir, et parmi la foule des habitants et des paysans il reconnut trois de ses connaissances de la veille, un charpentier, un maçon et un des jeunes servants. Quelques instants plus tard, il retrouva les trois autres parmi les. fidèles protestants. Commentles autres avaientrempli leurs devoirs religieux, il ne put le savoir; mais il crut pouvoir conclure qu'une paifaite liberté religieuse régnait dans cette société.

Vers midi, l'intendant vint au-devant de lui à la porte du château, et, lui faisant traverser plusieurs salles, le conduisit dans une grande antichambre, où il te pria de B''ass('oir. Beaucoup de personnes passèrent devant eux et entrèrent dans une salle voisine scelles qu'il connaissait

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étaient du nombre, y compris Saint-Christophe : tous saluèrent l'intendant et Wilhelm. Mais ce qui surprit le plus notre ami, c'était de ne voir que des ouvriers, tous dans leur costume ordinaire, mais proprement vêtus ; quelques-uns seulement pouvaient passer tout au plus pour des employés de chancellerie.

Gomme il ne se présentait plus personne, l'intendant conduisit notre ami, par une grande porte, dans une salle spacieuse, où était servie une table à perte de vue. On lui en fit remonter toute la longueur jusqu'au haut bout, qu'occupaient trois personnes. Mais quel fut son étonnement, lorsque Lénardo lui sauta au cou, avant qu'il eût eu le temps de le reconnaître ! Il s'était à peine remis de sa surprise qu'un second personnage embrassa Wilhelm avec ardeur et effusion : c'était le bizarre Frédéric, le frère de Nathalie. La juie des trois amis se communiqua à toute l'assemblée; un cri d'allégresse retentit dans la salle. Mais, dès qu'on se fut assis, le silence s'établit, et le dîner commença et s'acheva avec une certaine solennité.

Vers la fin du repas, Lénardo fit un signe, deux chanteurs se levèrent, et Wilhelm fut fort surpris d'entendre répéter le lied de la veille, que nous croyons devoir reproduire ici pour l'intelligence du récit :

De la montagne aux collines,

Et le long de la vallée,

Résonne comme un bruit d'ailes,

Se meut comme un chant.

Cette impulsion infinie

Que la joie, que la sagesse les suivent I

Et que tes vœux soient dans l'amour,

Et que ta vie soit h l'action.

A peine ce duo, accompagné par un chœur en sourdine, fut-il près d'être terminé, que deux autres chaa-

teurs se levèrent brusquement et transformèreut le chant, plutôt qu'ils ne le continuèrent, avec une véhémence pleine de gravité, et à la grande surprise du voyageur ils s'exprimèrent ainsi :

Car les liens sont brisés,

La confiance est ébranlée ;

Piiis-je dire, puis-je savoir,

A quels hasards exposé,

Je dois m'éloigner, je dois partir.

Triste comme la veuve,

Et tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre,

Marcher en avant, toujours en avant!

Le chœur, qui reprit cette strophe, devenait toujours plus nombreux, plus puissant, ce qui n'empêchait pas Saint-Christophe, placé au bas bout de la table, de le dominer de sa voix. Cette plainte finit par devenir presque effrayante. Une sombre ardeur donnait à l'ensemble, grâce au talent des chanteurs, un caractère fugué qui fit tressaillir notre ami. Ils semblaienttous pénétrés du même sentiment, et déplorer leur propre sort, à l'approche d'une séparation prochaine. Les reprises capricieuses, les retours répétés d'un chant qui semblait épuisé, finirent par paraître dangereux à l'Union elle-même : Lénardo se leva, tout le monde se rassit, et l'hymne cessa. Lénardo fit entendre ces paroles affectueuses : « Je ne puis vous blâmer de vous représenter le sort qui nous attend tous, afin d'y être toujours préparés. Mais si des vieillards, las de la vie, ont dit aux leurs : « Pense à mourir ! » nous autres hommes jeunes et qui tenons à la vie, nous devons nous fortifier et nous encourager les uns les autres par ces joyeuses paroles : « Pense à voyager 1» Acôtédecela, il est bon de nous rappeler, avec mesure et gaieté, ce que nous entreprenons volontairement ou ce que nous nous

croyons obligés défaire. Vous savez parfaitement ce qui, chez nous, est permanent et ce qui est variable; montrez-le-nous par des accents qui inspirent la joie et la confiance, et que ce soir, en l'honneur de vos cbants, je vide cette coupe de l'adieu ! »

En disant cela, il vida son verre et s'assit. Les quatre chanteurs se levèrent aussitôt et firent entendre les vers suivants :

Ne reste pas attaché au sol,

Allons, hardi 1 allons, et marche 1

Une tête et un bras, avec une joyeuse vigueur,

Sont partout chez eux l

Partout où le soleil nous éclaire

Nous sommes exempts de soucis;

C'est pour que nous nous dispersions sur elle

Que la terre est si grande !

Sur la reprise du chant, Lénardo se leva et tout le monde avec lui. A un signal qu'il donna, tous les convives se mirent en mouvement en chantan t : ceux du bas, Saint-Christophe en tête, sortirent deux à deux, et le chant de voyage résonnait toujours plus joyeux et plus libre, mais il produisit encore plus d'effet lorsque l'assemblée, réunie sur les terrasses du jardin, contempla la spacieuse vallée dans laquelle on aurait aimé à se perdre. Tandis que la foule se dispersait à son gré de tous côtés, on présenta Wilhelm au troisième chef. C'était le bailli, qui avait abandonné à lasoriété, et pour tout le temps qu'elle voudrait, cette demeure comtale, située au milieu de plusieurs seigneuries, et lui avait procuré différents avantages, mais, en homme habile, il avait su, en échange, utiliser la présence de ces singuliers hôtes. En effet, il leur livrait à très-bon marché les légumes et les objets de première nécessité, mais il profita de cette oc-

casion pour faire regarnir Jes toits depuis longtemps abandon nés, réparer les combles, reprendre les murs en sousœuvre, refaire les planchers et maint autre travail; de sorte qu'une propriété abandonnée et ruinée d'une famille en décadence prit un air vivant et habité, et fournit la preuve de cet axiome : que la vie donne la vie, et que celui qui est utile aux autres les met dans la nécessité de lui être utiles à leur tour.

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