II. 2S
lière, qui agit d'une façon sage et agréable, je veux dire un grand talent de narrateur.
« Sa vie est riche en souvenirs singuliers, qu'autrefois il dissipait en bavardages intempestifs, et qu'aujourd'hui son silence l'oblige à repasser et à classer dans sa pensée. Par là l'imagination se résume et communique aux événements passés la vie et l'animation. Il sait débiter avec un art et une habileté tout particuliers des contes vrais et des histoires fabuleuses, et par là charme nos loisirs lorsque je lui délie la langue , comme je le fais maintenant. Je dois dire encore ceci à sa louange que, depuis que je le connais, il ne s'est jamais répété : J'espère que, cette fois, pour faire honneur à notre cher hôte, il saura se distinguer. »
Un air de gaieté spirituelle se répandit sur le visage du manteau-rouge, et aussitôt il commença le récit suivant :
LA IIOUVEI.I.E MÉLOSINB.
Très-honorés Messieurs, comme je sais que les longs préambules ne sont pas de votre goût, je me contenterai de vous assurer que j'espère réussir cette fois particulièrement bien. J'ai déjà raconté bien des histoires vraies, à la grande satisfaction de tous; mais aujourd'hui je puis me vanter d'en avoir une qui surpasse de beaucoup les précédentes, et qui, bien qu'elle me soit arrivée, il y a plusieurs années déjà, me trouble encore quand je me la rappelle, et me fait même attendre un dénoûment définitif. Ou trouverait difficilement sa pareille.
A.vant tout, je vous avouerai que je n'ai pas toujours arrangé ma viedefaçon à savoir comment je vivrais plus tard, comment je vivrais lelendemain. J'étais fort mauvais économe dans ma jeunesse, et je me trouvai mainte fois
dans de graves embarras. Ua jour j'entrepris un voyage qui devait me procurer un bon profit ; mais j'avais pris trop largement mes mesures, et, après avoir commencé ma route en poste et l'avoir continuée quelque temps en diligence, je me trouvai forcé finalement de la poursuivre à pied.
En joyeux compagnonj'avais alors l'habitude, dès que j'entrais dans une auberge, de faire connaissance avec l'hôtelière ou la cuisinière et de me mettre dans leurs bonnes grâces, de sorte que ma dépense en était le plus souvent diminuée.
Une fois, comme j'arrivais à la maison de poste d'une petite ville, et que je m'apprêtais à faire mon manège habituel, j'entendis rouler derrière moi une jolie cliaiseà deux places, attelée de quatre chevaux. Je me retournai et je vis une dame seule, sans femme de chambre, sans domestique. Je courus aussitôt lui ouvrir la portière, et je lui demandai si elle avait besoin de quelque chose. En descendant de voiture, elle laissa voir une taille élégante ; son aimable visage, lorsqu'on le considérait de près, était empreintd'une légère teinte de mélancolie. Je luidemandai une seconde fois si je pouvais lui être utile. « Oui, me dit-elle, veuillez prendre avec toutes les précautions possibles cette cassette posée sur la banquette; mai^, je vous en prie, tenez-la bien d'aplomb, sans la remuer ni la secouer. » Je pris la cassette avec soin ; la dame ferma la portière, nous montâmes ensemble l'escalier, et elle dit aux gens qu'elle passerait la nuit à l'auberge.
Nous étions seuls danslachambre; elle meditde poser la cassette sur la table appuyée contre la muraille ; et, voyant à ees mouvements qu'elle désirait rester seule, je
pris congé d'elle, en lui baisant la main respectueusement, mais avec effusion.
(1 Commandez le souper pour nous deux, » me dit-elle. Je vous laisse à penser avec quelle joie je m'acquittai de la commission ; dans mon orgueil je ne faisais plus aucun cas de l'hôtelière ni de la cuisinière. J'attendis avec impatience le moment qui devait me ramener auprès de la dame. On servit ; nous nous plaçâmes en face l'un de l'autre ; pour la première fois, depuis longtemps, je me régalais d'un bon repas, accompagné d'un aimable vis-àvis ; il me semblait même qu'elle paraissait plus jolie d'instant en instant.
Sa conversation était agréable, mais elle paraissait éviter tout ce qui avait trait au sentiment et à l'amour. On avait desservi ; j'hésitais ; j'essayais de toutes les ruses pour me rapprocher d'elle, mais c'était en vain; elle me tenait à distance par une certaine dignité à laquelle je ne pouvais résister ; et je dus, malgré moi, me séparer d'elle de bonue heure.
Après avoir passé une nuit entre l'insomnie et les rêves inquiets, je me levai dès l'aurore, et je demandai si elle avait commandé des chevaux : on me dit que non, et je me rendis au jardin ; je l'aperçus habillée, debout devant sa fenêtre, et je courus chez elle. Quand je la vis si belle, plus belle encore que la veille, un mouvement de passion, d'étourderie et de témérité me prit tout à coup : je m'élançai vers elle et je la saisis dans mes bras : « Créature angélique, irrésistible I m'écriai-je, pardonne-moi, mais c'est impossible ! » Elle se dégagea de mes bras avec une incroyable agilité ; je n'avais pas pu appliquer un baiser ses joues.
«Réprimez, me dit-elle, ces emportements d'une pas- « sion soudaine, si vous ne voulez pas perdre un bonheur
« qui est près de vous, mais que vous ne pourrez at- <i teindre qu'après quelques épreuves.
« — Ordonne ce que tu veux, élre céleste I m'écriai'je, « mais ne me réduis pas au désespoir I
« — Voulez-vous vous consacrer à mon service ? me « répondit-elle en souriant ; voici les conditions : Je viens « ici pour visiter une amie auprès de laquelle je compte « passer quelques jours ; je désire que pendant ce temps « ma voiture et ma cassette soient transportées plus loin. « Voulez-vous vous en charger ? Vous n'avez pas autre « chose à faire qu'à mettre la cassette dans la voiture, « vous asseoir à côté et en prendre le plus grand soin. « Lorsque vous arriverez dans une auberge, vous placerez « l'objet sur une table, dans une chambre à part, où vous « ne devez ni rester ni coucher. Vous fermerez la cham- « bre avec cette clef, qui ouvre et ferme toutes les série rures, et a la singulière propriété d'empêcher que perce sonne puisse les ouvrir dans l'intervalle. »
« Je la regardai, j'étais étrangement ému ; je promis de tout faire, si je pouvais espérer de la revoir bientôt, et si elle daignait sceller cet espoir d'un baiser. Elle le fit, et dès ce moment je lui fus dévoué de corps et d'âme. « Commandez leschevaux, » me dit-elle. Nousconvînmes de la route que je devais suivre, des endroits où il fallait ra'arrêter et où je devais l'attendre. Elle me glissa dans la main une bourse pleine d'or, et je pressai sa main sur mes lèvres. Elle parut émue en me disant adieu, et moi, je ne savais ce que je faisais ni ce que je devais faire.
« Lorsque je revins de commander les chevaux, je trouvai la porte fermée, j'essayai aussitôt mon passepartout et l'épreuve réussit parfaitement. La porte s'ouvrit ; la chambre était vide, la cassette encore sur la table où je l'avais placée.
1 « La voiture était avancée, j'y portai soigneusement la cassette et je m'assis à côté. L'hôtelière me demanda : « Où est donc la dame ?
« — Elle est allée en ville, » répondit un enfant.
«Je saluai les gens et je partis triomphant, moi qui étais arrivé la veille en guêtres poudreuses ! Vous pensez bien que, tout en rêvant à mon aventure, je me mis à compter mon or, à faire maint projet, en lorgnant de temps en temps la cassette. Je poursuivis tout droit ma route; je passai plusieurs stations sans descendre, et je ne m'arrêtai pas avant d'être arrivé à une grande ville, où la dame m'avait donné rendez-vous. J'exécutai ponctuellement ses ordres : je plaçai la cassette dans une chambre séparée, où j'allumaideux bougies, ainsi qu'elle me l'avait commandé. Je fermai la chambre, je m'établis dans la mienne, et je pris du bon temps.
« Pendantquelques jours son souvenir m'occupa suffisamment; mais le temps finit par me paraître long. Je n'étais pas habitué à vivre sans société : je n'eus pas de peine à en trouver dans la table d'hôte et dans les lieux publics. Mon argent commença à se fondre, et un soir, que je m'étais échauffé au jeu, je perdis tout ce qui restait dans ma bourse. Je rentrai dans ma chambre hors de moi. Sans le sou, menacé d'une note que ma bonne apparence devait rendre exagérée, ne sachant si la belle inconnue reviendrait, je me trouvais dans le plus grand embarras. Je soupirais doublement après elle, et je ne croyais plus pouvoir vivre sans elle ni sans son or.
(( Après un souper qui m'avait paru insipide, parce que j'étais obligé de le manger seul, je me promenais fiévreusement dans ma chambre, je me parlais à moimême, je me maudissais, je me roulais à terre, je m'arrachiiis les cheveux, je me démenais comme un possédé.
Toiitd'uncoupJ'entendsdansla chambre fermée, voisine de la mienne, un léger bruit, et quelques instants après on frappe à la porte bien close. Je me lève en sursaut, je prends mon passe-partout, mais les battants s'ouvrent d'eux-mêmes, et, éclairée par les deux bougies, je vois apparaître ma belle. Je me jette à ses pieds, je baise sa robe, ses mains; elle me relève, je n'ose pas l'embrasser, à peine la regarder : cependant je lui confesse franchement ma faute.
« Elle est pardonnable, dit-elle ; mais elle recule mal- « heureusement votre bonheur et le mien. Il faut que « vous voyagiez encore, avant de pouvoir me revoir. a Voici encore de l'or ; j'espère qu'il vous suffira si vous « voulez vivre avec quelque économie. C'est le vin et le « jeu qui vous ont mis cette fois dans l'embarras, gardez- « vous dorénavant du vin et des femmes, et laissez-moi « espérer de vous revoir bientôt, »
« Elle retourna dans sa chambre, les battants se refermèrent, je frappai, je priai, mais je n'entendis plus rien. Lorsque le lendemain matin je demandai mon compte, le garçon sourit et me dit ; « Nous savons maintenant « pourquoi vous fermez vos portes d'une façon si habile « et si incompréhensible, qu'aucun passe-partout ne peut « les ouvrir. Nous nous doutions bien qu'il y avait chez « vous beaucoup d'argent et de choses précieuses, mais « nous avons vu le trésor descendre l'escalier, et de toute « manière il nous a paru digne d'être bien gardé. »
« Je ne lui répondis pas, je payai ma note et je montai en voiture avec ma cassette. Je poursuivis ma route en me promettant bien d'observer exactement "les recommandations de ma mystérieuse amie. Cependant, dès que je fus arrivé dans une autre ville, je fis connaissance avec d'ainiabh's femmes dont je ne pouvais me débarrasser
Elles parurent vouloir me faire payer cher leurs bonnes grâces, car en me tenant toujours à une certaine distance elles m'entraînaientd'unedépenseàuneautre, et, comme je ne cherchais qu'à leur faire plaisir, je ne pensais plus à ma bourse et je payai et dépensai toujours. Quels furent monétonnement et ma joie, lorsqu'au bout de quelques semaines je m'aperçus que ma bourse ne s'était pas vidée et qu'elle était tout aussi ronde, tout aussi dodue qu'au commencement. Voulant m'assurer de cette propriété merveilleuse, je comptai mon argent et notai exactement la somme, et je recommençai à mener joyeuse vie. La campagne, la rivière, la danse, le chant, nous fournissaient ample matière à distraction. Mais il ne fallut pas une grande perspicacité pour remarquer que la bourse diminuait sensiblement, comme si la mauvaise idée que j'avais eue d'en compter l'or lui avait enlevé sa vertu. Cependant mon existence de plaisirs allai t toujours son train, je ne pouvaisplus reculer, etje fus bientôt au bout de mes ressources.- Je maudissais ma situation, je blâmais mon amie, qui m'avait induit en tentation ; je lui en voulais de n'avoir plus reparu; dans mon dépit, je me considérais commequitteenvers elle, etjerésolus d'ouvrir la cassette, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui pût me tirer d'embarras. Car, bien qu'elle ne fût pas assez lourde pour contenir de l'argent, il s'y trouvait peut-être des bijoux qui eussent assurément été les bienvenus. J'étais sur le point de mettre mon projet à exécution; cependant je remis l'opération à la nuit pour ne pas être inquiété, et je courus àun banquet auquel on m'avaitinvité.Les choses allèrent à merveille; nous étions fort montés par le vin stle bruit des fanfares, lorsqu'au dessert j'eus la désagréable surprise de voir entrer à l'improviste un ancien amant de ma maîtresse. Il s'assit à côté d'elle et voulut
LES ANNÉES DE VOYAGE. BOl
sans plus de façons faire valoir ses anciens droits. Je manifestai mon dépit, il s'ensuivit une querelle, un combat. Nous dégainâmes, on me rapporta chez moi, percé de plusieurs blessures et à demi mort.
Le chirurgien m'avait quitté après m'avoir pansé; la nuit était avancée ; ma garde dormait; la porte de la chambre voisine s'ouvrit, ma mystérieure amie entra et vint s'asseoir auprès de mon lit. Elle me demanda comment je me trouvais; je ne lui répondis rien, j'étais accablé etmécontent. Elle continua à me parleravec affection, me frotta les tempes avec un certain baume, dont Tetfet fut si efficace et si prompt, que je me sentis aussitôt plus fort, assez fort pour m'emporter et la quereller. Dans une apostrophe violente, je rejetai toute la faute de mon malheur sur elle, sur la passion qu'elle m'avait inspirée, sur ses apparitions, ses disparitions, sur l'ennui, le désir que je devais éprouver. Je m'échauffai de plus en plus, comme si la fièvre m'eût pris, et je finis par lui jurer que si elle ne voulait pas être à moi, si elle ne voulait pas m'appartenir, s'unir à moi, je renonçais à la vie; sur quoi je lui demandai de se prononcer. Comme elle hésitait à se déclarer, j'entrai en fureur, j'arrachais mon appareil avec la ferme intention de laisser couler tout mon sang. Mais quelle fut ma surprise en sentant toutes mes blessures guéries, mon corps resplendissant et la belle entre mes bras!
Nous faisions le plus heureux couple du monde ; nous nous demandions réciproquement pardon, sanssavoirau juste pourquoi. Elle me promit de voyager désormais avec moi, et bientôt nous fûmes assis l'un à côté de l'autre dans )a voiture, avec la. cassette en face de nous, sur la banquette de devant. Je n'avais jamais parlé delacassette en sa présence, et môme alors j'évitai d'en fuire mention,
quoique nous l'eussions devant les yeux et que, par une secrète entente, nous en prissions soin à l'occasion ; seulement c'était toujours moi qui la retirais de la voiture, qui l'y remettais, et qui veillais comme auparavant à fermer les portes.
Tant qu'il y avait eu quelque chose dans la bourse, j 'avais toujours payé. Mais lorsque l'argent tira à sa fin, j'en fis l'observation à la dame.
« Le remède est facile, » dit-elle, et elle me montra deux poches pratiquées sur les côtés de la voiture ; je les avais déjà aperçues, mais je n'en avaispas fait usage. Elle mit la main dans l'une et en tira quelques pièces d'or ; elle fil de même pour l'autre et en tira de la monnaie d'argent. Il nous était donc possible de continuer à dépenser à notre guise. Nous voyageâmes ainsi de ville en ville, décentrée en contrée, heureux d'être ensemble, et je n'avais pas l'idée (|u'elle pût me quitter de nouveau, d'autant plusquedepuisquelquetemps elleétaitenceinte, ce qui ne faisait qu'augmenter notre joie et notre amour. Mais, un matin, je ne la trouvai plus ; et, comme il ne m'était pas possible de séjourner quelque part sans elle, je me remisen route avec ma cassette; j'éprouvaila vertu des deux poches ; elles étaient suffisamment garnies.
Le voyage se continua sans encombre, et, jusque-là, je ne m'étais pas inquiété outre mesure de mon aventure, parce que je m'attendais à voir cet événement étrange se résoudre d'une façon toute naturelle. Il survint quelque chose qui me remplit de surprise et même de frayeur. Gomme je ne pouvais rester en place, et que j'étais habitué à voyagerjour et nuit, il m'arrivait souvent d'être plongé dans les ténèbres, et lorsque, par hasard, les lanternes s'éteignaient, je me trouvais dans une complète obscurité. Une nuit, je m'étais endormi, et, en m'é-
veillant, je visunelueurbriller sur le dessusde ma voilure. Je l'observai, et je reconnus qu'elle provenait de la cassette, qui paraissait avoir une fissure comme si la sécheresse de la température eût fait jouer le bois. Mes idées de bijoux me revinrent ; je supposai que la cassette contenait une escarboucle, et je résolus de m'en assurer. Je me tournai comme je pus, et je parvins à appliquer mon œil à la fissure. Quel fut mon étonnement lorsque j'aperçus une chambre meublée avec beaucoup de goût, avec luxe même, brillamment éclairée, comme si j'avais vu une salle royale par l'ouverture d'une voûte. Je ne pouvais voir qu'une partie de la chambre, mais cela me suffisait pour juger du reste. Un feu paraissait brûler dans la cheminée, auprès de. laquelle se trouvait un fauteuil. Je retins mon haleine et je continuai à observer. Alors je vis s'avancer de l'autre côté de la salle une dame tenant un livre à la main ; je reconnus aussitôt ma femme, quoique sa figure tût réduite aux plus petites proportions. La belle s'assit dans le fauteuil, contre la cheminée, arrangea les tisons avec les plus mignonnes pincettes du monde ; je pus remarquer que cette charmante personne était enceinte. Eu ce moment je fus forcé de modifier un peu mon attitude incomuiode, et, lorsque je voulus regarder de nouveau et me couvaincre que ce n'était pas un rêve, la lueur avait disparu et je me retrouvai dans l'obscurité.
Je vous laisse à penser combien j'étais surpris, effrayé. Je fis mille suppositions sans rien trouver de raisonnable ; puis je m'endormis, et, lorsque je m'éveillai, je crus n'avoir fait qu'au rêve. Je ressentais pour ma belle une sorte d'éloignement, et, tout en portant la casseile avec [dus de précautions que jamais, je ne savais s'il me fallait souhaiter ou craindre de revoir ma femme reuarullre dovaut moi en grandeur naturelle.
Au bout de quelque temps elle revint en effet, vers le soir, vêtue de blanc, et, comme il commençait à faire sombre dans la chambre, elle me sembla plus grande que d'habitude ; je me souvins d'avoir entendu dire que les nixes et les gnomes devenaientbeaucoup plus grands à l'entrée de la nuit. Elle vola dans mes bras, mais je ne pus la serrer avecunejoie sincère contre ma poitrine oppressée.
« Mon cher ami, dit-elle, ton accueil m'apprend ce que je sais déjà malheureusement. Tu m'as vue depuis ma dernière visite ; tu connais l'état où je me trouve à certaines époques : cette découverte interrompt ton bonheur et le mien, il est même sur le point de périr complètement. Il faut que je te quitte, et je ne sais plus maintenant quand je te reverrai. »
Sa présence, la grâce avec laquelle elle me parlait, éloignèrent presque entièrement le souvenir de cette image, qui du reste m'avait toujours paru n'être qu'un songe. Je l'accueillis avec vivacité ; je la convainquis de ma passion, je protestai de mon innocence, je lui racontai comment j'avais fait cette découverte par hasard; enfin je fis tant, qu'elle finit elle-même par se rassurer, et s'efforça de me rassurer à son tour.
« Peuses-y bien, me dit-elle ; vois si cette découverte n'a point porté atteinte à ton amour, si tu peux oublier que je suis auprès de toi sous deux formes, si la diminution de mon être ne diminuera pas ta tendresse. »
Je la regardai ; elle était plus belle que jamais, et je me dis à moi-même : « Est-ce donc un si grand malheur de posséder une femme qui devient naine de temps en temps, en sorte qu'on peut la porter dans une cassette ? Ne serait-ce pas bien pis si c'était une géante, et qu'elle mît son mari dans la boîte ? » Ma gaieté était revenue ; pour rien au monde je ne l'aurais laissée partir.
« Cher cœur, lui répondis-je, restons comme nous sommes. Pourrions-nous trouver mieux? Ne te gêne pas; je te promets de traiter la cassette avec plus de précautions que jamais. Comment la chose la plus mignonne que j'aie vue de ma vie pourrait-elle m'avoir laissé une mauvaise impression ? Que les amants seraient heureux de pouvoir posséder de pareilles miniatures ! Et puis, au bout du compte, cette figurine, ce n'était qu'un tour de prestidigitation ; tu m'éprouves et me lutines, mais tu verras comme je saurai me tenir.
— La chose est plus sérieuse que tu ne le crois, dit la belle. Cependant je suis charmée que tu la prennes légèrement ; cela peut amener pour nous les résultats les plus heureux. Je me Oe à toi ; je ferai de mon côté tout mon possible; mais jure-moi de ne jamais me reprocher cette découverte. De plus, je t'en supplie, garde-toi plus que jamais de la colère et du vin. »
Je promis ce qu'elle demandait ; j'aurais tout promis ; mais elle changea elle-même le tour de la conversation et tout rentra dans l'ornière. Nous n'avions pas de raisons pour changer le lieu de notre séjour ; la ville était grande, la société variée, la saison invitait aux parties de campagne et aux fêtes en plein air.
Dans tous ces divertissements ma femme était très-bien accueillie et fort recherchée des hommes et des femmes. Ses manières douces et caressantes, mêlées à une certaine dignité, la faisaient aimer et respecter de tout le monde. En outre, elle jouait admirablement du luth, dont elle accompagnait son chant, et son talent était le complément indispensable de ces soirées.
J'avouerai que je n'ai jamais beaucoup aimé la musit|ue; elle produit plutôt sur moi un effet désagréable. Ma belle, qui l'avait remarqué, ne cherchait jamais à