II
m'offrir cette distraction lorsque nous étions seuls; mais elle semblait se dédommager dans le monde, où elle ne manquait pas d'admirateurs.
Et pourquoi le nier? Notre dernière conférence, malgré toute ma bonne volonté, n'avait pu me satisfaire entièrement; bien plus, mon humeur avait pris une tournure étrange, sans que j'en eusse moi-même conscience. Mais un jour, dans une nombreuse société, mon mécontentement finit par éclater, et j'en fus sévèrement puni.
A parler franchement, j'aimais beaucoup moins ma belle depuis cette malencontreuse découverte ; j'en étais devenu jaloux, ce qui, jusqu'alors, ne m'était jamais venu à l'esprit. Un soir, à table, que nous étions assez éloignés l'un de l'autre, je me trouvais fort bien placé entre mes deux voisines, deux femmes qui, depuis quelque temps, me semblaient charmantes. Au milieu des badinagesetdes propos galants on ne ménageait pas le vin, tandis que de l'autre côté, deux amateurs de musique s'étaient emparés de ma femme, et encourageaient la société à chanter des solos et des chœurs. Cela me fâcha : les deux amateurs semblaient devenir pressants ; les chants m'agaçaient, et comme on me demanda de dire aussi mon couplet, j'entrai dans une véritable colère ; je vidai mon verre et je le posai rudement sur la table.
La grâce de mes voisines m'apaisa soudain. Mais .3'est une mauvaise chose que la colère une fois qu'elle est en chemin. Elle couvait en secret, quoique tout fût de nature à me disposera l'indulgence, à la gaieté. Au contraire, je devins encore plus morose, lorsqu'on apporta le luth et que ma belle se mit à s'accompagner, aux applaudissements de l'assistance. On eut le malheur de réclamer le silence; je ne pouvais plus bavarder et la musique me
faisait grincer les dents. N'était-il pas tout simple que la plus petite étincelle mît le feu à la mine ?
La belle venait d'achever un chant vivement applaudi, lorsqu'elle tourna les yeux vers moi, et, je dois le dire, d'un air plein de tendresse. Malheureusement ses regards ne produisirent aucun eifet. Elle me vit vider mon verre d'un trait et le remplir de nouveau. Elle me fit amicalement signe du petit doigt.
« Prenez garde, c'est du vin 1 me dit-elle, juste assez haut pour que je l'entendisse.
— L'eau est pour les naines ! m'écriai-je.
— Mesdames, dit-elle à mes voisines, couronnez son verre de toutes vos grâces, pour qu'il ne le vide pas trop souvent.
— Vous laisserez-vous donc faire la loi ? me murmura à l'oreille l'une de ces dames.
— Que veut la naine ? m'écriai-je en gesticulant, ce qui fît que mon verre se renversa.
— Voilà bien du gâchis, n dit ma femme ; puis elle toucha un accord, comme pour ramener sur elle l'attention de la société, troublée par cet incident. Elle y réussit d'autant plus qu'elle se leva, mais comme pour se meiuu plus à son aise, et continua à préluder.
Lorsque je vis le vin couler et rougir la nappe, je revins à moi; je reconnus l'énormité de la faute que j'avais commise, j'étais honteux et confus. Pour la première fois la musique me disait quelque chose ; la première strophe que chanta ma femme était un adieu à la société, qui cependant ne semblait pas prête à se disperser. A la strophe suivante, chacun se sentit comme isolé, nul ne se sentait présent à la fête. Mais que dire de la dernière strophe ? Elle ne s'adressait qu'à moi, c'était la voix do l'amour blessé, qui prend congé de la colère et de l'orgueil.
Je la ramenai sans mot dire à la maison, ne m'attendant à rien de bon. Mais à peine étions-nous arrivés dans notre chambre qu'elle se montra extrêmement aimable» caressante, espiègle môme, et me rendit le plus heureux des hommes.
Le lendemain matin je lui dis, plein de confiance et de tendresse : « Tu as souvent chanté sur l'invitation des sociétés où tu te trouvais; hier soir, par exemple, cet adieu si touchant ; chante donc, pour l'amour de moi, un chant de bienvenue à cette heure matinale, comme si nous étions encore au premier jour que nous nous sommes connus.
— Je ne le puis, mon ami, me répondit-elle d'un air grave. Le chant d'hier au soir était une allusion à notre séparation, qui doit s'accomplirincessamment : car, je ne puis te dire que cela, la violation de ta promesse et de ton serment aura pour nous les conséquences les plus funestes ; tu sacrifies un grand bonheur, et moi aussi, il faut que je renonce à mes vœux les plus chers. »
Comme je la priais et la suppliais de s'expliquer plus clairement, elle me répondit ; « Je peux tout te dire, hélas 1 puisque c'en est fait, puisque je ne peux plus rester avec toi ! Apprends donc ce que j'aurais voulu te tenir toujours caché. La forme sous laquelle tu m'as vue dans la cassette est réellement une forme native et naturelle ; car je suis de la famille du roi Eckwald, le puissant souverain des nains, dont l'histoire véridique rapporte tant de choses. Notre peuple est toujours, comme autrefois, actif et laborieux, par conséquent facile à gouverner. Ne te figure pas que les nains soient restés dans leurs travaux en arrière des hommes. Jadis ils avaient pour spécialité les épées qui poursuiventl'ennemi contrelequelon les jette, les chaînes mystérieuses et invisibles qui l'en-
laçaient, les boucliers impénétrables et autres choses de ce genre. Aujourd'hui ils fabriquent de préférence des objets de luxe et de toilette, et surpassent, dans cette brancue, tous les peuples de la terre. Tu serais stupéfait si tu parcourais nos ateliers et nos magasins. Tout serait au mieux si toute la nation et principalement la famille royale n'étaient sous le poids d'une fatalité particulière. »
Comme elle se tut un instant, je cherchai à obtenir des éclaircissements plus amples à l'endroit de ce mystérieux secret. Elle reprit aussitôt son récit :
« On sait que Dieu, dès qu'il eut créé le monde, que la terre fut séchée et que les puissantes montagnes se dressèrent, on sait, dis-je, que Dieu forma, avanttoutes choses, la race des nains, afin qu'il y eût des êtres raisonnables qui pussent admirer et vénérer ses merveilles dans l'intérieur de la terre, dans les mines et les cavernes. On sait encore que cette petite race finit par s'enorgueillir et prétendre à l'empire du monde; pour contenir et refouler.les nains dans leurs montagnes. Dieu créa alors les dragons. Mais comme les dragons s'établissaient dans les grottes, les crevasses, qu'un grand nombre d'entre eux vomissaient du feu et commettaient maint ravage, la race des nains se trouva dans une position fort dangereuse, au point qu'elle ne savait plus que devenir, et s'adressa humblement à son Seigneur et Dieu, le suppliant de faire rentrer dans le néant cette impure engeance de dragons. Mais comme, dans sa sagesse, il ne pouvait se résoudre à détruire sa créature, et que cependant l'état misérable des nains lui faisait pitié, il fit les géants, qui combattirent les dragons, sinon pour les exterminer, du moins pour en diminuer le nombre.
<( Mais lorsque les géants furent à bout des dragons, ils s'enûôrent à leur tour d'orgueil et d'audace ; ils se li-
vraient à des actes de violence, surtout contre les pauvre» nains, qui, dans leur détresse, s'adressèrent de nouveau au Seigneur. Dieu, par sa toute-puissance, créa aussitôt les chevaliers qui devaient combattre les dragons et les géants, et vivre en bonne intelligence avec les nains. L'œuvre de la création fut de la sorte achevée de ce côté, et dès lors les dragons et les géants, comme les chevaliers et les nains, furent constamment unis. Tu vois maintenant, mon ami,quenoussommesde la plus ancienne race du monde, ce qui nous fait assurément beaucoup d'honneur, mais nous vaut aussi de grands inconvénients.
« Rien ne peut subsister éternellement dans le monde, et tout ce qui a été grand depuis la création du monde doit diminuer et se rapetisser; nous aussi nous sommes condamnés à nous voir devenir de plus en plus petits ; la famille royale, à cause de la pureté de son sang, est plus que toute autre soumise à cette fatalité. Nos sages ont trouvé que le seul remède à ce mal était d'envoyor de temps en temps sur la terre une princesse de la famille royale pour épouser un honorable chevalier, afin que la race des nains soit ravivée et sauvée d'une complète décadence. »
Tandis que ma belle me parlait ainsi, je l'observais avec défiance, car il me semblait qu'elle voulût m'en faire accroire. Pour ce qui était de sa mignonne origine, je n'avais plus aucun doute. Mais quant à croire qu'elle m'avait choisi en place d'un chevalier, cela ne me paraissait pas clair; je me connaissais trop bien pour me figurer que mes ancêtres eussent été immédiatement créés par Dieu.
Je dissimulai mon étonnemenl et mon incrédulité, et je lui dis affectueusement : « Mais, ma chère enfant, comment as-tu pu atteindre cette grande et majes-
tueuse stature ? Car je connais peu de femmes d'une aussi magnifique tournure !
— Je vais te l'expliquer, répondit ma belle. Il a été de tout temps dans les principes de la famille royale de se garder aussi longtemps que possible de toute démarche extraordinaire, ce que, du reste, je trouve fort naturel et fort raisonnable. On aurait peut-être beaucoup tardé encore à envoyer une princesse sur la terre, si mon frère puîné n'eût été tellement petit que sa nourrice l'égara dans ses langes, et qu'il fut impossible de le retrouver. A la suite de cet événement inouï dans nos annales, les sages s'assemblèrent, et on résolut de m'envoyer à la recherche d'un mari.
— On a résolu ! m'écriai-je, c'est fort bien ; on peut prendre une résolution, on peut décider quelque chose; mais donner cette forme divine à une naine, comment vos sages y sont-ils parvenus?
— Le cas était prévu par nos ancêtres. Dans le trésor royal se trouve un énorme anneau d'or. Je le qualifie ainsi parce qu'il me parut tel lorsque, dans mon enfance, on me montra la place où on le conservait : car c'est le même que j'ai là à mon doigt. On procéda de la façon suivante :
a On m'instruisit de tout ce qui devait se passer, on m'apprit ce que j'avais à faire et à ne pas faire. On construisitun ricbe palais, sur le modèle de la résidence d'été de mes parents : un corps de logis principal, des ailes, et tout ce qu'on peut souhaiter. Il était placé à l'entrée d'une grande crevasse, et y faisait le meilleur effet. Au jour marqué la cour s'y rendit, et mes parents avec moi. Il y eut une grande parade, et vingt-quatre prêtres apportèrent sur un riche brancard le pesant et merveilleux anneau. On le déposa sur le seuil de l'édifice, un peu eu
dedans. Après maintes cérémonies, après de tendres adieux, je me mis à l'œuvre. Je m'avançai, je mis la main sur l'anneau, et je commençai aussitôt à grandir sensiblement. Au bout de quelques instants j'avais atteint la taille que j'ai maintenant, et je passai aussitôt l'anneau à mon doigt. En un clin d'œil les fenêtres et les portes se fermèrent, les ailes se replièrent sur le corps de logis, et au lieu du palais j'avais à côté de moi une cassette que je soulevai et que j'emportai, non sans éprouver une agréable sensation en me voyant si grande et si forte, toujours naine à côté des arbres et des montagnes, des rivières et des plaines, mais géante auprès du gazon et des herbes, et surtout des fourmis, avec lesquelles nous autres nains ne sommes pas toujours en bonne intelligence, et dont nous avons souvent à nous plaindre.
« Te raconter ce qui m'est arrivé dans mon pèlerinage avant de t'avoir rencontré, cela serait trop long. J'ai éprouvé bien des hommes, mais nul ne m'a paru plus digne que loi de renouveler et de perpétuer la race du noble roi Eckw^ald. »
Pendant tout ce récit la tête me branlait sur les épaules, quoique je ne l'eusse pas secouée de façon à ce que ma belle s'en aperçût. Je lui fis différentes questions, mais je n'obtins pas de réponses précises ; j'appris à mon regret, qu'après ce qui était arrivé, elle était forcée de retourner auprès de ses parents. Elle espérait, il est vrai, pouvoir revenir me rejoindre, mais pour le moment il fallait absolument qu'elle se présentât devant eux. La bourse cesserait de payer, et il surviendrait mille autres inconvénients.
Quand j'appris que l'argent allait nous manquer, je n'en demandai pas plus long. Je haussai les épaules, je me tus, et elle parut me comprerdre.
Nous fîmes nos paquets et nous montâmes en voiture, plaçant devant nous la cassette, que je pouvais m'habituer à prendre pour un palais. Nous passâmes ainsi plusieurs stations; puisant à notre aise adroite et à gauchedequoi payer les frais de poste et les pourboires . Nous arrivâmes €nfin dans une contrée montagneuse ; dès que nous fûmes descendus, ma belle partit en avant, je la suivis sur son invitation avec la cassette. Elle me conduisit par un sentier assez escarpé sur une étroite pelouse, au milieu de laquelle bondissait et serpentait un clair ruisseau. Puis elle me montra un tertre, ou elle me fit déposer la cassette, et me dit : « Adieu ! tu retrouveras facilement ton chemin ; pense à moi, j'espère te revoir. »
Dans ce moment il me sembla que je ne pourrais la quitter. Elle était dans son beau jour, ou, si vous voulez, dans sa belle heure. Seul, avec un être si charmant, sur une verte pelouse, au milieu du gazon et des fleurs, entouré de rochers, de ruisseaux murmurants, est-il un cœur qui fût resté insensible? Je voulus lui serrer la main, l'embrasser, mais elle me repoussa, et, sans cesser d'être aimable, elle me menaça d'un grand danger, si je ne m'éloignais pas à l'instant.
« N'est-il donc pas possible que je reste avec toi, que tu me gardes auprès de toi? » J'accompagnai ces paroles de gestes si désespérés qu'elle parut émue, et, après quelque hésitation, m'avoua qu'il y avait un moyen d'empêcher notre séparation. Quel homme plus heureux que moi ! Mes instances, toujours plus pressantes, unirent par la forcer à s'expliquer et à me dire que, si Je me décidais à devenir aussi petit que je l'avais vue, je pourrais vivre auprès d'elle, et la suivre dans son palais, dans son royaume, dans sa famille. Cette proposition n'était pas entièrement de mon goût, mais dans ce moment je ne
î>t4 WILIIELM MEISTER.
pouvais me séparer d'elle, et, accoutumé depuis quelque temps au merveilleux, naturellement disposé aux résolutions soudaines, j'acceptai et je lui dis qu'elle pourrait faire de moi ce qu'elle voulait.
Aussitôt elle me Gt allonger le petit doigt de la main droite, elle y appuya le sien, tira tout doucement avec la main gauche l'anneau qui se trouvait à sa main droite, et le laissa glissera mon petit doigt. A peine cette opération était-elle terminée, que je ressentis au doigt une violente douleur, l'anneau se resserra et me tortura cruellement. Je poussai un grand cri et j'étendis machinalement les mains autour de moi pour chercher ma belle, mais elle avait disparu. Ce que j'éprouvai dans ce moment, je ne saurais trouver d'expressions pour le rendre; tout ce que je peux vous dire, c'est que j'étais devenu un petit personnage, et me trouvai avec ma belle dans une forêt de gazon. La joie que nous ressentîmes en nous reToyant après une si courte mais si étrange séparation, ou si vous voulez,celtereconnaissancesansséparation, dépasse toute idée. Je lui sautai au cou, elle me rendit mes caresses, et le petit couple ne se trouva pas moins heureux que le grand.
Nous gravîmes ensuite avec quelque difficulté une petite colline ; car la prairie était devenue pour nous une forêt presque impénétrable. Cependant nous parvînmes à une clairière, et quel fut mon étonnement d'y voir une grande masse régulière ! je reconnus la cassette dans la position ou je l'avais placée.
«Avance, mon ami, et frappe avec l'anneau, tu vas voir des choses merveilleuses, » me dit nia maltresse. J'avançai, et à peine avais-je frappé, que je vis en effet quelque chose de merveilleux. Les deux ailes se déployèrent, il tomba comme des écailles et des dé])iis, et je pus cou-
terapler des portails, des fenêtres, des colonnades, tout ce qui constitue un palais complet.
Si vous avez vu un de ces ingénieux secrétaires où nue seule pression fait jouer de nombreux ressorts, et où se présentent successivement l'encrier, le pupitre, le tiroir aux lettres et le tiroir à l'argent, vous pouvez vous faire, d'après cela, une idée de la façon dont se développa ce palais où je pénétrai avec mon adorable compugne. Dans la grande salle Je reconnus aussitôt la cheminée que j'avais auparavant vue d'en haut ; la chaise sur laquelle ma belle s'était assise. En levant la tête, il me sembla apercevoir la trace de l'ouverture par laquelle mes regards, avaient pénétré. Je vous fais grâce de la description du reste : sachez seulement que tout était vaste, riche et plein de goût. J'étais à peine revenu de ma surprise que j'entendis retentir dans le lointain une musique militaire. Ma belle moitié sauta de joie, et m'annonça avec transport l'arrivée de son père. Nous nous avançâmes au-devant de la porte, et nous vîmes un brillant cortège qui débouchait d'une large crevasse. Soldats, domestiques, officiers, et une cour magnifique se suivaient eu bon ordre. En6n j'aperçus une foule dorée au milieu de laquelle se détachait le roi. Sa tendre fille courut au-devant de lui, en m'entraînant avec elle : nous nous jetâmes aux pieds du roi ; il me releva gracieusement, et, quand je me vis debout devant lui, je m'aperçus que, dans ce petit monde, j'avais encore la plus haute stature. Nous entrâmes ensemble dans le palais, où le roi, en présence de touta sa cour, me souhaita la bienvenue dans un discours savamment étudié, s'étonnant de nous trouver en cet endroit, me reconnaissant pour gendre, et fixant au lendemain la cérémonie du mariage.
Je fus saisi d'une terreur subite en entendant parler
de mariage : j'en avais encore plus horreur que de la musique, qui me semblait cependant la chose la plus odieuse du monde. Ceux qui font de la musique, luc (lisais-je, s'imaginent au moins qu'ils sont d'accord, car, après avoir longuement accordé leurs instruments et nous avoir déchiré les oreilles par mille dissonances, ils croient fermement que tout va marcher et qu'un instrument ira avec l'autre. Le chef d'orchestre lui-même partage cette illusion, et on commence gaiement, et les oreilles continuent à nous tinter. Mais ce n'est pas le cas dans le mariage : car, bien que ce ne soit qu'un duo et qu'il soit permis de penser que deux voix, ou même deux instruments peuvent s'accorder jusqu'à un certain point, cela arrive rarement ; car lorsque l'homme donne le ton, la femme le prend aussitôt plus haut, et ainsi de suite, de sorte qu'ils passent du ton de la musique de chambre à celui de la musique d'ensemble, et unissent par aller si haut que les instruments à vent ne peuvent plus les suivre. Et moi, qui ai horreur de la musique harmonieuse, je suis bien excusable de ne pouvoir souffrir la musique discordante.
Je ne puis ni ne veux rien yous dire de toutes les solennités dans lesquelles se passa la journée, car j'y fis peu attention. Le repas splendide, les vins précieux, rien ne me plaisait. Je pensais et je réfléchissais à ce que j'avais à faire. Il n'y avait cependant guère à réfléchir. Je résolus tout simplement de m'esquiver dès qu'il ferait nuit et d'aller me cacher quelque part. J'eus le bonheur de découvrir une fissure dans laquelle je me glissai et où je me cachai de mon mieux. Mon premier soin fut d'essayer de me débarrasser de mon anneau ; mais cela ne me réussit point; je sentis, au contraire, qu'il devenait plus étroit dès que je voulais le retirer, et je ressentais une
\iolentc douleur qui cessa dès que je renonçai à mon projet.
Je me réveillai de grand matin — car ma petite personne avait fort bien dormi — et je songeai à m'en aller plus loin, lorsqu'il me sembla qu'il pleuvait sur moi. En «ffet il tombait autour de moi, à travers le gazon, les feuilles et les fleurs, quelque chose comme du sable et du gravier. Mais quelle fut ma frayeur, lorsque je visse mouvoir de tous côtés une innombrable armée de fourmis qui se précipitait sur moi ! A peine m'eurent-elles reconnu qu'elles m'attaquèrent de tous les cotés, et, quoique je me défendisse avec courage et vigueur, elles finirent par me couvrir, me pincer et me harceler tellement que je fus bien heureux de m'entendre dire qu'il fallait nie rendre prisonnier. Je me rendis aussitôt ; alors une fourmi de haute taille s'approcha de moi avec politesse et même avec respect, en se recommandant à moi. J'appris que les fourmis étaient devenues les alliées de mon beau-père, qu'il les avait convoquées et leur avait ordonné de s'emparer de ma personne. Me voilà donc, moi petit, entre les mains de plus petits encore. Je me voyais en face du mariage, et je devais remercier le ciel si mon beaupère n'était pas furieux, et si ma belle n'était pas fort mécontente de moi.
Je passe sous silence toutes les cérémonies : bref, nous étions mariés. Mais si joyeux et si gai que l'on fût chez ces gens, il se trouvait cependant de ces heures solitaires où l'on se laisse aller à la rêverie, et il m'arriva ce qui ne m'était jamais arrivé. — Quoi donc, et comment ?... C'est ce que je vais vous dire.
Tout ce qui m'environnait était parfaitement assorti à ma taille et à mes besoins, les bouteilles ot les verres en rapport avec la petitesse du buveur, et même, en pro-
portion, la mesure était plus forte que chez nous. Mon petit palais savourait parfaitement les mets délicats, un baiser de la petite bouche de mon épouse était vraiment charmant ; et je dois avouer que la nouveauté de la chose m'amusait beaucoup. Cependant je n'avais pas oublié mon état précédent. Je sentais en moi l'échelle de ma grandeur passée, cela me rendait inquiet et malheureux. Pour la première fois, je compris ce que les philosophes entendent par leur idéal, qui tourmente tant les hommes, J'avais un idéal de moi-même, et souvent je m'apparaissais en rêves sous la forme d'un géant. Enfin, ma femme, l'anneau, ma taille de nain, tous ces liens me rendaient fort malheureux, si bien que je songeai sérieusement à ma délivrance.
Comme j'étais persuadé que tout le charme résidait dans l'anneau, je résolus de le limer. Dans ce but je dérobai quelques limes au bijoutier de la cour. Heureusement pour moi, j'étais gaucher. Je me mis bravement à l'ouvrage : ce n'était pas peu de chose, car le petit cercle d'or, si mince qu'il parût, avait gagné en densité, en proportion de sa diminution de volume. Je consacrai à ce travail les heures où j'étais libre, et j'eus l'adresse, lorsque le métal fut presque entièrement limé, de me placer devant la porte du palais. Bien m'en prit, car tout d'un coup l'anneau se détacha brusquement de mon doigt, et je grandis avec une telle rapidité que je crus que j'allais heurter le ciel, et j'eusse assurément effondré la voûte de notre palais d'été, et même détruit la résidence entière, par ma croissance subite et disproportionnée.
J'étais donc revenu a mon état primitif, j'étais môme un peu plus grand, mais, à ce qu'il me sembla, d'autant plus lourd et maladroit. Lorsque je fus remis de mon étourdissenient, JQ vis la cassette auprès de moi. Elle me
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parut assez lourde ; je l'enlevai, et je descendis le sentier pour regagner la station où je fis aussitôt atteler. Une fois en route je commençai par faire l'essai des deux poches. A Ja place de l'argent qui avait disparu, je trouvai une petite clef, qui était celle de la cassette. J'y trouvai un assez joli dédommagement. Tant qu'il dura je me servis de la voiture ; puis je la vendis pour continuer ma route en diligence. Je ne me défis qu'en dernier lieu de la cassette, car j'espérais toujours qu'elle se remplirait encore une fois. Et c'est ainsi que je revins, après un assez long détour, auprès du fourneau de la cuisinière où vous avez fait connaissance avec moi.