‹ Wilhelm MeisterChapitre 56 sur 66 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Pendant ce chantfinal,la plupartdesassisfants s'étaient levés brusquement et avaient quitté la salle doux à deux, au bruit des acclamations qui retentissaient au loin. Lénardo, s'asseyant, demandai l'étranger s'il voulait faire sa proposition publiquement ou s'il désirait une séance

particulière. L'étranger se leva, salua la société et s'exprima en ces termes :

« C'est ici, en présence d'une pareille assemblée, que je désire d'abord m'expliquer. Ces hommes restés immobiles, tous braves travailleurs, à les juger par leur extérieur, manifestent clairement, en demeurant à leur place, leur désir et leur intention de continuer à vivre sur le sol natal. Je les salue de tout mon cœur, car je puis leur déclarer que je suis en état de leur oÛ'rir à tous du travail pour plusieurs années. Je demanderai toutefois, dans un court délai, une nouvelle assemblée, parce qu'il est nécessaire avant tout que j'oppose confidentiellement mon affaire aux dignes chefs qui ont jusqu'à présent dirigé tant de braves gens; il est nécessaire que je les convainque de la gravité de ma mission. Il faudra ensuite que je m'entretienne en particulier avec chacun des hommes qui restent, pour savoir par quels services ils se proposent de répondre à mes offres. »

Lénardo demanda à l'étranger la permission de régler quelques affaires urgentes; puis les assistants se levèrent décemment, et se retirèrent comme les autres, deux à deux, chantant un hymne grave et mesuré.

Odoard exposa aux deux chefs présents ses vues et ses projets, et produisit ses pouvoirs; mais avec des hommes si distingués, il ne put s'entretenir longtemps des détails de l'affaire, sans qu'il fût question de la base humanitaire sur laquelle reposait l'ensemble. Cette conversation les amena à des explications mutuelles et à des confidences, touchant leurs intérêts les plus grands et les plus personnels. Ils restèrent ensemble une grande partie de la nuit, et se perdirent de plus en plus dans le labyrinthe des sentiments et des destinées humaines. Odoard fut entraîné peu à peu à exposer, par fragments, les secrets de

son esprit et de son cœur. C'est pourquoi il ne nous est parvenu de cette conversation qu'une relation incomplète et insuffisante. Cependant, nous devons aux talents de Frédéric la reproduction de scènes intéressantes, et quelques éclaircissements sur l'existence d'un homme excellent, qui commence à nous intéresser, ne serait-ce que par l'indication de faits dont nous aurons sans doute plus tard l'explication.

rAS TROP LOIN

Dix heures du soir venaient de sonner ; tout était prêt pour le moment convenu. Dans une petite salle, décorée de guirlandes, était dressée, pour quatre personnes, une table élégamment servie ; un friand dessert était disposé aumilieudesfleursetdes candélabres éblouissants. Quelle joie pour les enfants que ce dessert ! car ils devaient s'asseoir à table. Ils sautillaientà l'entour, parés etmasqués ; et, comme on ne saurait défigurer les enfants, ils avaient l'air des deux plus mignons jumeaux nains. Le père les appela auprès de lui, et, avec unpeud'aide, ils récitèrent fort gentiment le compliment composépourl'anniversaire de naissance de leurnaère.

Le temps s'écoulait. De quart d'heure en quart d'heure la vieille ménagère ne pouvaits'empêcher de venir mettre le comble à l'impatience de son maître. «Les lampes de l'escalier sont près de s'éteindre, disait-elle ; les plats favoris de l'héroïne de la fête ne pouvaient se conservera point.» L'ennui avait déjà rendulesenfanîs mutins, l'impatience les rendit insupportables. Le père se contenait, et cependant son calme accoutumé l'abandonnait. Il écoutait avidement le roulement des voitures ; quelquesunes passèrent, qui ne s'arrêtèrent pas à la porte; il cooi-

niençait à avoir du dC'pil. Pour tuer le temps, il fît faire aux enfants une seconde répétition ; mais ceux-ci, rendus inatfeiitifs, distraits et maussades par l'ennui, jouaient faux, leurs gestes n'avaient plus de rapports avec les paroles ; ils exagéraient comme des acteurs qui ne sentent pas ce qu'ils disent. L'angoisse du brave homme croissait à chaque moment. Il était dix heures et demie passées. Laissons-le parler lui-môme.

« L'horloge sonna onze heures ; mon impatience était devenue du désespoir ; je n'espérais plus, je craignais. Je tremblais de lavoirentrer, avec sa grâce facile, s'excuser légèrement, me dire qu'elle était fatiguée, et me reprocher de gêner ses plaisirs. Tout ce que j'avais souffert depuis tantd'années me revenait à Tesprit; je commençais à la haïr, et je ne savais plus de quelle façon je devais la recevoir. Mes pauvres enfants, parés comme de petits anges, dormaient paisiblement sur le sofa. Le sol brûlait sous mes pieds; j'étais hors de moi, et il ne me restait plus qu'à sortir pour laisser passer les premiers moments de ma colère. Vêtu légèrement, je courus à la porte de la maison ; je balbutiai je ne sais quel prétexte à la vieille, qui me jeta un manteau sur les épaules, et je me trouvai dans la rue, en un état que je n'avais pas senti depuis longtemps. Gomme un jeune homme emporté par la passion et qui ne sait ce qu'il fait, je courais au hasard dans les rues. J'aurais gagné la campagne si un vent froid et humide, qui me coupait la figure, n'était venu modérer mon dépit. »

On remarquera sans doute que, dans ce passage, nous arrogeant les droits du poète épique, nous avons, trop brusquement peut-être, transporté le lecteur bénévole en pleine action. Nous voyons un homme éminent en proie à un chagrin domestique, sans avoir rien dit sur son

compte ; aussi, pour le moment, afin d'éclaircir un peu la situation, nous rejoindrons la vieille ménagère, etnous écouterons ce que, dans son trouble et dans son émotion, elle va murmurant ou déclamant tout haut.

« Je l'ai prévu depuis longtemps ! je l'ai prédit ; je n'ai pas épargné les observations à madame ; je l'ai souvent prévenue ; mais c'est plus fort qu'elle. Lorsque monsieur s'est fatigué toute la journée à la chancellerie, dans la ville, à la campagne, il rentre le soir et trouve la maison vide, ou bien une société qui ne lui plaît pas. Elle ne peut s'en passer : quand elle n'a pas du monde, des hommes autour d'elle, qu'elle ne circule pas, qu'elle ne peut pas s'habiller et se déshabiller, on dirait qu'elle va étouffer. Aujourd'hui, anniversaire de sa naissance, elle part dès le matin à la campagne. Bon! Pendant ce temps nous arrangeons tout ici; elle promet d'être de retour à neuf & heures. Nous som mes prêts . Monsieur fait réciter aux enfants un joli compliment qu'ils ont appris par cœur; ils sont en toilette ; les lampes, les bougies, le bouilli, le roii, rien ne manque ; elle ne vient pas. Monsieur a bien de l'empire sur lui-même ; il dissimule son impatience , cl.e éclate. Il sort de la maison à une pareille heure I Pourquoi'/ Je le sais bien! Mais où est-il allé? J'ai souvent dit à madame qu'il pourrait bien lui donner une rivale ; je n'ai lait que mon devoir. Je n'ai, jusqu'à présent, encore rien remarqué chez monsieur; mais je sais qu'il y a une belle dame qui lui fait depuis longtemps des avances, quile guette. Qui sait s'il a résisté ?Maintenant voilà qu'il éclate ; poussé par le désespoir de voir sa bonne volonté méconnue, il sort la nuit de la maison; tout est perdu, assurément! J'ai déjà dit bien souvent à madame de ne pas aller trop loin. »

Maintenant revenons à notre ami, et écoutons-le.

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