II
«En passant devant la principale auberge, je vis de la lumière au rez-de-chaussée, je frappai à la fenêtre et je demandai au garçon, qui entr'ouvrait le battant, s'il n'était pas arrivé ou si l'on n'attendait pas des étrangers. Ayant reconnu ma voix, il vint m'ouvrir la porte, me répondit négativement et me pria d'entrer. Je trouvai à propos de continuer cette fable : je lui demandai une chambre, il m'en donna aussitôt une au second étage. Je lui dis qu'il fallait réserver le premier pour les étrangers. Il se hâta de préparer les appartements; je le laissai faire, et me portai garant du payement. Gela fait, je retombai dans mes douleurs; je me représentais chaque circonstance, l'aggravant et l'atténuant ; je me grondais, j'essayais de me remettre, de me calmer ; demain matin tout s'arrangera, me disais-je ; je voyais déjà les choses ayant repris leur train habituel : puis le dépit éclatait de nouveau ; je n'aurais jamais cru que je pusse être aussi malheureux. »
Nos lecteurs s'intéressent sans doute vivement à cet homme qu'un événement insignifiant a si violemment ému. Ils désirent assurément avoir quelques détails sur la personne : utilisons donc ce moment de silence pendant lequel notre ami se promène dans sa chambre, silencieux et agité.
Odoard était issu d'une ancienne famille ; une longue suite de générations lui avait transmis en héritage les plus nobles qualités. Élevé à l'école militaire, il y avait pris une tenue élégante qui, unie à ses remarquables facultés, donnait à ses manières un charme tout particulier. Un emploi qu'il occupa pendant quelque temps à la cour lui permit de connaître de près les plus hauts personnages, et comme la faveur qu'il obtint rapidement lui donnaToccasion de se faire attacher aune mission diplo-
maJique et de visiter les cours étrangères, il fit paraître en toutes choses la lucidité de son esprit et son heureuse mémoire, raais surtout un zèle reraarquahle dans les entreprises de tous genres. Sa facilité à s'exprimer en plusieurs langues, sesmanières franches quoique sans importunité, le firent rapidement avancer ; il réussit dans toutes ses missions, parce qu'il captivait la bienveillance de chacun, et se mettait par là en état d'aplanir les différends : il avait surtout l'art de satisfaire les intérêts des partis opposés, par une juste appréciation de leurs droits respectifs.
Le premier ministre voulut s'attacher un homme si remarquable. Il lui fit épouser sa fille, personne de la plus grande beauté et douée de toutes les qualités qui font le charme delà société. Mais lecoursdes félicités humaines finit toujours par rencontrer une digue qui le refoule. La princesse Sophronie avait été élevée à la cour en qualité de pupille ; elle était le dernier rejeton de sa race, ses biens et ses prétentions étaient encore assez considérables, quoique la couronne fût revenue à son oncle; aussi, pour éviter tout démêlé, on voulait la marier au prince héritier, qui était beaucoup plus jeune qu'elle.
On soupçonna Odoard d'une passion pour la princesse. On trouvait qu'il l'avait célébrée trop passionnément dans un poërae, sous le nom d'Aurore ; de son côté la princesse avait commis une imprudence : avec la fermeté naturelle de son caractère, elle avait relevé fièrement certaines plaisanteries de ses dames, en disant qu'il fallait être aveugle pour ne pas apprécier un pareil mérite.
Le mariage d'Odoard fit, il est vrai, taire ces soupçons; mais des ennemis secrets les entretenaient pour les faire revivre à l'occasion.
La question d'hérédité, quoiqu'on évitât autant que
,544 .LHELM MEISTER.
possible d'en parler, revenait cependant de temps en temps sur le tapis. Le prince ainsi que ses plus sages conseillers estimaient que le plus prudent étaitde laisser dormir cette affaire ; tandis que les partisans de la princesse désiraient la voir terminée et la noble dame rendue à une plus grande liberté; d'autant plus que le vieux roi de l'État voisin, parent et protecteur de Sophronie, était encore en vie et s'était montré disposé à mettre à son service son influence paternelle.
A l'occasion d'une mission de pure cérémonie, Odoard fut soupçonné d'avoir tenté de réveiller l'affaire qu'on voulait assoupir. Ses ennemis exploitèrent cet événement, et son beau-père, qui le savait innocent, eut besoin d'employer tout son crédit pour lui faire obtenir une sorte d'intendance dans une province éloignée. Il s'y trouvait heureux : il y pouvait déployer toutes ses facultés : il trouvaitàfaire une foule de choses indispensables, utiles, bonnes, belles et grandes; à accomplir des œuvres durables sans se sacrifier, tandis que dans sa précédente position, en s'occupant, contre sa propre conviction, de choses passagères, il risquait à tous moments sa perte.
Sa femme n'était pas du même avis : elle ne pouvait vivre que dans le tourbillon du monde, et ne suivit son mari que plus tard, et lorsqu'elle y fut forcée. Il usa envers elle de tous les ménagements possibles, fit tout ce qu'il put pour la dédommager de ce sacrifice : en été, parties de campagne dansle voisinage; en hiver, théâtres de société, bals et ce qui s'ensuit. Il souffrit même l'introduction, dans le ménage, d'un ami de la maison, un étranger qui ne lui plaisait nullement, car avec son coup d'œil pénétrant il avait reconnu en lui une certaine fausseté.
On comprend, d'après ceque nous venonsderapporter,
que dans cette grave conjoncture l'esprit d'Odoard fût alternativement encombré de nuages sombres et éclairé de vives lueurs.
Bref, si après cette confidence, dontl'heureusemémoire de Frédéric nous a fourni le canevas, nous revenons à Odoard, nous le trouvons se promenant de long en large dans la chambre, révélant par ses gestes et ses exclamations le combat qui se passait en lui.
« En proie à ces réflexions, j'allais et venais dans la chambre; le garçon m'avait apporté une tasse de bouillon, dont j'avais grand besoin : car, tout occupé des préparatifs de la fête, je n'avais rien pris chez moi, où m'attendait un souper exquis qui était resté intact. »
Dans ce moment nous entendîmes résonner dans la rue la fanfare d'un postillon. « Il vient de la montagne, » dit le garçon. Nous nous mîmes à la fenêtre, et nous vîmes à la lueur des deux lanternes brillantes s'avancer une voiture de maître, attelée de quatre chevaux. Les domestiques s'élancèrent du siège. « Les voilà ! » s'écria le garçon en courant à la porte. Je le retins pour lui recommander de ne point dire que j'étais là, et que j'avais fait faire des préparatifs ; il me le promit et descendit au plus vite.
Cependant, j'avais négligé d'observer qui était descendu ; une nouvelle inquiétude s'empara de moi; il me semblait que le garçon tardait beaucoup à m'apporter des nouvelles. Enfin il vint me dire que cette société se composait de trois femmes, l'une d'un certain âge et d'un aspect vénérable, l'autre d'une grâce incroyable ; la troisième était une femme de chambre ravissante. « Elle u commencé [lar me donner des ordres, puis elle m'a parlé d'un ton caressant, et, quand je me suis niis à faire l'aimable, elle a pris un air fripon, qui lui sied à mer-
veille. J'ai remarqué sur-le-champ, continua-t-il,la surprise de ces dames de me voir gi alerte et de trouver tout préparé pour les recevoir : les chambres éclairées, les feux flambants ; elles se sont mises à leur aise, et ont trouvé dans la salle à manger un souper froid ; je leur ai offert un bouillon qu'elles ont accepté avec plaisir. »
Les dames se mirent à table. La plus âgée mangea peu, la jeune ne prit rien; la femme de chambre, qui s'appelait Lucie, mangea de fort bon appétit, et vanta rexcellonce de l'auberge, admirant l'éclairage, le linge de table, la porcelaine, le service. Aprèss'êtrechaufféeàla cheminée, elle demanda au garçon, qui venait d'entrer, si on était toujours prêt, à toute heure du jour et de la nuit, à recevoir ainsi les hôtes qui survenaient à l'improviste. Le garçon fit comme les enfants qui savent bien taire un secret, mais ne peuvent s'empêcher de dire qu'on leur en a confié un. Il répondit d'abord d'une façon équivoque, puis en se rapprochant de la vérité, et enfin, poussé à bout par la vivacité de la soubrette, il avoua qu'un domesti- ' que... qu'un monsieur était venu, était parti, revenu; finit par déclarer que ce monsieur était en haut et se promenait avec impatience dans sa chambre. La jeune dame se leva, les autres en firent autant : « Ce doit être un vieux monsieur, » s'écrièrent-elles. Le garçon affirma qu'au contraire il était jeune. Elles parurent douter ; il jura qu'il avait dit vrai. Leur embarras, leur inquiétude ne faisaient que croître. « Ce doit être mon oncle, dit la jeune.
— Ce n'estpas dans ses habitudes, répooditlaplusâgée.
— Personne que lui n'a pu savoir que nous arriverions à cette heure. » Le garçon continua à assurer que le monsieur était jeune, grand et de bonne mine. Lucie jura que ce devait être l'oncle ; et qu'il ne fallait pas écouter ce
farceur de garçon, qui se contredisait depuis une derai- Iieure.
Bref, le garçon fut obligé de monter pour prier instamment le monsieur de descendre, sinon les dames viendraient eJles-mèmes le remercier. «G'esthn vraihrouillamiiii, ajouta le garçon ; je ne comprends pas pourquoi vous hésitez à vous Cuontrer ; on vous prend pour un vieil oncle, que l'on veut. absolument embrasser. Descendez, je vous en prie. Est-ce que ce ne sont pas les personnes que vous attendiez ? L'aventure n'est pas à dédaigner. La jeune dame vaut la peine qu'on la voie et qu'on l'entende : ce sont des personnes de qualité. Descendez, sans cela elles vont venir vous relancer dans votre chambre.»
La passion engendre la passion. Emu comme il l'était, Odoard aspirait à quelque chose de nouveau, de singulier. Il descendit, espérant s'expliquer avec les dames dans un agréable entretien, savoir quelque chose d'inattendu, se distraire ; et cependant il avait le pressentiment qu'il allait au-devant d'une ancienne connaissance . Il était sur le seuil : les dames, qui avaient cru reconnaître le pas de l'oncle, s'élancèrent au-devant de lui : il entra. Quelle rencontre I La jeune femme poussa un cri et se jeta au cou de la vieille ; notre ami les reconnut toutes deux, et recula d'étonnement; puis il s'avança de nouveau, se jeta à ses pieds, lui saisit la main, qu'il abandonna aussitôt après y avoir déposé le plus respectueux baiser. Il murmura lentement le nom d'Aurore.
Reportons maintenant -nos regards sur la maison de notre ami ; nous y verrons des choses fort singulières. La bonne vieille ne savait plus que faire. Elle entretenait les hunpes du vestibule et del'escalier, etavait relire du feule souper, dont une partie était absolu ment perdue. La lemnie de chambre était restée auprès des eufauts endormis, et
surveillait les nombreuses bougies de la salle à manger, aussi calme et aussi patiente que la vieille était irritée et agitée.
Enfin on entendit rouler un équipage. La dame en descendit, et on lui apprit qu'on avait mandé son mari, qui était sorti quelques heures auparavant. En montant i'escalier, elle ne parut pas prendre garde à cette illumination de fête. La vieille sut par un laquais qu'il leur était arrivé un accident en route, que la voiture avait versé dans un fossé.
La dame entra dans la salle à manger : « Quelle est cette mascarade ? dit-elle en montrant les enfants.
— Madame aurait eu beaucoup de plaisir, répondit la femme de chambre, si elle était venue quelques Leiires plus tôt. » Les enfants, tirés de leur sommeil, se levèrent aussitôtet, voyant leur mère, se mirentàrécilerleur compliment, tous deux assez embarrassés ; puis, n'étant ni eo- 1 courages ni secourus, ils hésitèrent, et finirent par s'ariréter court : on les envoya au lit, après quelques cares- [ses. La dame, se voyant seule, se jeta sur le sofa et 'éclata en sanglots.
! Il est indispensable de donner ici quelques détails sur jla dame et sur cette partie de campagne qui paraît avoir ieu unesifâcheuseissue.Albertineétaitunedecesfemmes auxquelles on ne saurait que dire dans le tête-à-tête, •mais qu'on aime à rencontrer dans le monde. Là elles pa- .raissent le vrai ornement de la réunion, leurs charmes empêchent les jeux et les conversations de languir. Leur grâce, pour se produire, pour se mouvoir à son aise, a besoin d'un certain espace ; leurs actions demandent un public nombreux, il leur faut un élénaent qui les soutienne, qui les force à être aimables ; dans le particulier elles sont à peine supportables.
L'ami de la maison n'avait gagné et ne conservait ses bonnes grâces que parce qu'il savait lui fournir du mouvement et toujours du mouvement, maintenir autour d'elle une société, sinon nombreuse, du moins remuante. Quand on jouait la comédie, il choisissait les rôles des pères nobles, ce qui ne l'empêchait pas, grâce à ses bonnes manières, de se tenir au-dessus des jeunes gens qui faisaient les premiers, les seconds et les troisièmes amoureux.
Florine, qui possédait un grand domaine dans le voisinage et vivait à la ville pendant l'hiver, avait de grandes obligations à Odoard, dont l'administration se trouvait, par hasaid, faire beaucoup de bien à ses propriétés et promettaitd'en augmenter dans lasuite les revenusd'une façon notable; elle passait l'été à sa maison de campagne, et y multipliait les amusements. On n'avait garde de laisser passer un anniversaire de naissance sans organiser quelque fête.
Florine était gaie et badine, ne paraissant tenir à rien, n'exigeant ni ne faisant naître aucun attachement. Danseuse passionnée, elle n'estimait les hommes qu'autant qu'ils allaient en mesure ; pleine d'entrain dans la conversation, elle trouvait insupportable qu'on fût distrait, qu'on parût réfléchir un instant. Au reste, elle jouait fort agréablement, dans les pièces et les opéras, les rôles d'amoureuse, en sorte qu'il n'y avait jamais de rivalité entre elle et Albertine, qui jouait les ingénues.
On avait rassemblé la meilleure compagnie de la ville et de la campagne pour fêter dignement cet anniversaire. Les danses, qui avaient commencé après le déjeuner, s'étaient continuées après le dîner; le bal se prolongea; on partit trop tard, et, surpris par la nuit dans un mauvais chemin, d'autant plus mauvais qu'on étuil en train de
le réparer, le cocher se trompa et versa dane un fossé. Albertine se trouva, avec Fiorine et l'ami de la maison, dans le plus fâcheux embarras. Ce dernier se tira promptement d'affaire, puis, se penchant vers la voiture, il s'écria : « Fiorine, où es-tu?» Albertine crut rêver. Il retira Fiorine évanouie, et l'emporta dans ses bras sur le chemin. Albertine était restée dans la voiture; le cocher et le laquais l'aidèrent à en sortir, et, s'appuyant sur ce dernier, elle essaya de continuer sa route. Le cbemin était affreux, peu fait pour des souliers de bal ; quoique soutenue par son domestique, elle trébuchait à chaque pas. Cependant son cœur était encore plus désolé, plus malade. Elle ne comprenait pas ce qu'elle éprouvait.
Mais lorsqu'elle arriva dans l'auberge, qu'elle vit dans la petite chambre Fiorine étendue sur un lit, l'hôtesse et Lélio s'empressant autour d'elle, elle fut certaine de son malheur. Avec la rapidité de l'éclair elle comprit qu'il existait une liaison secrète entre l'infidèle ami et la perfide amie. Quel supplice pour elle de voir Fiorine, rouvrant les yeux, se jeter au cou de Léiio, de la voir s'abandonner à la joie de le retrouver après cet événement funeste I ses yeux noirs avaient repris leur éclat, une fraîcheur nouvelle colora ses joues pâlies; enfin Fiorine paraissait rajeunie, charmante, adorable.
Albertine était debout, les yeux baissés, seule dans un coin; on ne songeait pas à elle. Les amants revinrent à eux, reprirent contenance, mais le mal était fait. On fut cependant obligé de remonter en voiture, et l'enfer même n'aurait pu entasser dans un espace plus étroit des traîtres et leur victime.