‹ Wilhelm MeisterChapitre 58 sur 66 · CHAPITRE Âl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Âl

Lénardo et Odoard furent très-occupés pendant quelques jours, le premier à approvisionner les émigrants du nécessaire, le second à faire connaissance avec les ouvriers qui restaient, à étudier leurs capacités, pour savoir ceux qu'il instruirait de son but. Wilhelra et Frédéric profitèrent de cet intervalle pour se livrer à de paisibles entreliens. Wilhelm se fit exposer le plan général de l'Union ;et, lorsqu'ils se furent suffisamment familiarisés avec la contrée, qu'ils eurent exprimé l'espérance de voir une nombreuse population se développer dans un vaste territoire, la conversation se porta naturellement sur ce qui unit proprement les hommes, c'est-à-dire la religion et la morale. Le joyeux Frédéric sut donner à ce sujet des explications suffisantes, et l'on nou^ serait sans doute obligé, si nous pouvions rapporter au complet la conversation qui, de questions en réponses, finit par atteindre, après divers détours, son véritable but. Mais nous n'osons pas nous arrêter si longtemps, et nous aimons mieux donner seulement les résultats que de nous attacher à les faire naître peu à peu dans l'esprit de nos lecteurs. Voici la quintessence de cet entretien :

((Toutes les religions ont pour but de faire accepter l'inévitable à l'homme ; chacune cherche à remplir cette mission à sa manière. La religion chrétienne opère par la foi, l'espérance et la charité, ce qui produit la résignation, doux sentiment qui nous fait attacher du prix à l'existence, même lorsque au lieu des jouissances désirées nous sommes accablés par les souffrances les [)lus écrasantes. Nous nous attachons fortement à cette religion, mais d'une façon particulière : nous indiquons à

DOS élèves, dès leur jeunesse, les grands avantages qu'elle nous a procurés ; ce n'est qu'eu dernier lieu que nous lui apprenons son origine et son développement. C'est alors seulement que son fondateur nous devient cher, et que tous les détails qui se rapportent à lui sont sacrés pour nous. Dans cette idée, qu'on trouvera peutêtre un peu pédantesque, mais qu'on doit reconnaître comme logique, nous ne souffrons point de Juifs parmi nous ; en effet, comment pourrions-nous les faire participer aux avantages de la plus haute civilisation, dont ils nient la source et rorigine?

0 Notre morale est complètement distincte de la religion ; elle est purement active, et peut se formuler dans ces axiomes : «Modération dans ce qui dépend de notre volonté, diligence dans ce qui nous est imposé. » Chacun peut faire, à sa manière, usage de ces maximes laconiques ; c'est un texte qui prête à des développements inânis.

« Nous imprimons à tous nos élèves un extrême respect pour le temps, don suprême de Dieu et de la nature, compagnon vigilant de l'existence.

« Nous avons multiplié chez nous les horloges ; les aiguilles et la sonnerie marquent les quarts d'heure, et les télégraphes établis dans notre province indiquent, lorsqu'ils ne sont pas endommagés, les heures de jour et de nuit, au moyen d'un appareil fort ingénieux.

« Notre doctrine morale, qui est par conséquent toute pratique, insiste principalement sur la circonspection, qui est stimulée par la division du temps, par l'attention qu'on est forcé de donner à chaque heure II faut que chaque moment soit occupé, et comment cela se pourraitil, si l'on n'était pas attentif à l'ouvrage et à l'heure?

« Comme nous n'en sommes encore qu'à notre déhut,

nous attachons une grande importance aux liens de famille. Nous songeons donc à imposer de grands devoirs aux pères et aux mères de famille ; l'éducation est du reste facile chez nous, car chacun doit se fournir de serviteurs et de servantes.

« Certaines choses doivent être enseignées suivant une règle uniforme : l'abbé se charge d'apprendre à la masse, d'une manière simple et facile, la lecture, l'écriture et le calcul . La méthode se rapproche de celle de l'enseignement mutuel, mais elle est plus ingénieuse; l'essentiel est proprement de former en même temps des maîtres et des élèves.

<t Mais je dois citer encore une sorte d'enseignement mutuel ; c'est l'exercice de l'attaque et de la défense. Lothaire est là sur son terrain. Ses manœuvres ont quelque analogie avec celles de nos chasseurs ; mais, dirigées par lui, elles ne peuvent être qu'originales.

a J'ajouterai que dans la vie civile nous n'avons point de cloches, dans la vie militaire point de tambours. La voix humaine secondée par les instruments à vent nous tient lieu de ces deux genres de signaux. Tout cela a déjà existé et existe ; mais en faire un emploi intelligent, c'est l'œuvre de l'esprit qui, d'ailleurs, eût été fort bien en état de les inventer.

« Ce qu'il y a de plus nécessaire dans un État, ce sont des chefs courageux; le nôtre n'en manquera pas; nous sommes tous imparients de nous mettre à l'œuvre, persuadés qu'il laut commencer simplement. C'est pourquoi nous ne nous occupons pas encore de la justice, mais seulement de la police. Son principe est exprimé énergiquenient dans ces mots : «Nul ne doit incommoder autrui.» Celui qui se rend incommode est mis à l'écart jusqu'à ce qu'il ait compris comment ou doit se conduire pour être sup-

porté par les autres. S'il s'agit d'une chose privée de vie ou de raison, elle est également mise à l'écart.

« Il y a dans chaque arrondissement trois directeurs de police qui se relèvent de huit heures en huit heures, comme dans les mines, où le travail ne chôme jamais, et un de nos hommes doit toujours être disponible pendant la nuit.

«Ces directeurs ont le droit de réprimander, de blâmer, de censurer et d'arrêter; s'ils le trouvent nécessaire, ils convoquent un certain nombre de jurés. Lorsque les voix sont partagées, ce n'est pas le président qui décide; on tire au sort, parce que nous sommes convaincus que, lorsque les opinions se divisent en deux parties égales, il est indifférent de se ranger à l'une ou à l'autre. A l'endroit de la majorité nous avons des idées toutes particulières : nous la laissons faire dans les circonstances nécessaires et ordinaires de la vie ; miiis pour les choses graves nous n'avons pas grande confiance en elle. Au reste, je ne dois point m'expliquer davantage sur ce point.

«L'autorité supérieure, qui dirige tout, ne se fixe jamais en un lieu unique ; elle circule sans cesse, pour maintenir l'équilibre dans les grandes choses qui sont de son ressort, et laisser à chacun sa liberté dans les choses facultatives. Cela a du reste son précédent dans l'histoire : les empereurs d'Allemagne voyageaient, et cette institution est très-conforme à l'esprit des États libres. Nous redoutons une capitale, quoique nous prévoyions déjà le point de notre territoire où affluera la plus grande quantité d'habitants. Mais nous en parlerons le moins possible ; cela viendra peu à peu, et toujours trop tôt.

aVoilàles points principaux sur lesquels nous sommes à peu près d'accord; mais les membres de la société, réunis en petit ou en grand comité pourront toujours les dis-

cuterà nouveau. L'essentiel est que nous soyons sur les lieux. C'est proprement la loi qui doit déterminer la nouvelle situation de la société et ses conditions de durée. Nos peines sont douces ; tout homme arrivé à l'âge mûr aura le droit de blâmer : les vieillards pourront désapprouver, réprimander : l'application de la peine est réservée à un certain nombre d'hommes convoqués à cet effet.

« On observe que les lois sévères perdent peu à peu de leur efficacité, qu'elles finissent par tomber eu désuétude, parce que, la nature maintenant toujours ses droits, nos lois sont libérales, afin de pouvoir devenir plus sévères. Nos peines consistent d'abord à exclure le coupable de la société civile, d'une manière plus ou moins stricte, pendant un temps plus ou moins long, selon le cas. Quand la fortune des citoyens se sera accrue, on leur en retranchera une portion proportionnée à la gravité de leur faute.

«Tout cela a été porté à la connaissance des membres de l'Union, et l'examen auquel on a procédé a démontré que chacun fait sur lui-même la plus ingénieuse application de ces points principaux. L'essentiel est, pour nous, d'emporter au delà des mers les avantages de la civilisation et d'en laisser lesabus derrière nous. Nous ne souffrirons ni cabarets ni cabinets de lecture; je ne vous dirai point à quel régime nous soumettrons les bouteilles et les livres; ces choses ont besoin d'être appliquées pour être jugées.»

Les mêmes motifs empêchent le rédacteur de ces documents de parler d'autres ordonnances que la société regarde elle-même comme problématiques, et qu'elle ne jugera peut-être pas à propos d'a[)|ili(iuer sur son territoire : les exposer en détail ici, ce serait leur luire courir le risque d'être désapprouvées.

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