‹ Wilhelm MeisterChapitre 6 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Pendant cette conversation ils se promenaient dans le jardin; Nathalie avait cueilli différentes fleurs de forme rare, qui étaient complètement inconnues à Wilhelm et dont il demanda les noms.

« Vous nesoupçonnez pas sans doute pourquijecueille ce bouquet; c'est pour mon oncle, à qui nous allons faire une visite. Le soleil brille vivement au-dessus de la Salle

du passé, c'est le moment de vous y conduire, et je n'y vais jamais sans apporter quelques-unes des fleurs que mon oncle préférait. C'était un homme singulier, et susceptible des plus bizarres impressions. Il avait pour certaines plantes et certaines bêtes, pour certains hommes et certains pays, et même pour certaines sortes de pierres, une inclination marquée, etdifGcilementexplicable. «Si je « n'avais pas résisté à moi-même pendant ma jeunesse, di- « sait-il souvent, si je ne m'étais efforcé d'appliquer mou « intelligence à l'ensemble et au général, je serais devenu « l'homme le plus étroit et le plus insupportable du « monde. » Car rien n'est plus insupportable qu'une singularité mesquine chez un homme dont on peut exiger une activité pratique. Et pourtant, il étaitobligé de se l'avouer à lui-môme, il auraitperdu pour ainsi dire le souffle et la vie, s'il ne s'était pas relâché de temps en temps, et ne s'était permis de goûter avec passion des satisfactions qu'il ne pouvait ni louer ni excuser. «Ce n'est pas ma faute, « disait-il, si je n'ai pu mettre parfaitement d'accord mes « goûts et ma raison . » Dans ces occasions.il avait l'habitude de plaisanter sur mon compte et de dire : « On peut « considérer Nathalie comme jouissant en ce monde de « la béatitude ; sa nature ne lui demande que des choses « que le monde emploie et produit. »

En causant ainsi, ils étaient revenus au bâtiment principal. Elle le conduisit, par une galerie spacieuse, à une porte, que gardaient deux sphinx de granit. La porte était égaîementdans le style égyptien,un peu plus étroite en haut qu'en bas, ses battants de bronze préparaient à ud. spectacle sévère, et môme sinistre. Mais comme on était agréablement surpris lorsqu'une pure satisfaction venait remplacer cette crainte, dès qu'on pénétrait dans cette salle où l'art et la vie faisaient oublier la mort et le tombeau 1 Dans

la muraille étaient creusées des arcades symétriques, où se trouvaient de grands sarcophages; dans les piliers étaient ménagées des ouvertures plus petites, ornées de vases et d'urnes cinéraires; le reste de la muraille et de la voûte était divisé en panneaux réguliers, sur lesquels étaient peints, au milieu d'encadrements de guirlandes et d'ornements variés, des personnages de différentes grandeurs. Les membres d'architecture étaient revêtus d'un beau marbre jaune, tirant sur le rouge; des filets bleus, auxquels une ingénieuse composition chimique donnait l'aspect du lapis- lazuli, reliaient et complétaient l'ensemble, tout en satisfaisant l'œil par une aimable opposition de couleurs. Tout ce luxe et toute cette ornementation se présentaient dans les plus pures proportions architecturales, et, lorsqu'on entrait dans cette salle, on se sentait élevé au-dessus de soiimême ; l'aspect de ces combinaisons artistiques apprenait ce qu'est et ce que peut être l'homme.

Vis-à-vis de la porte on voyait, au-dessus d'un riclie sarcophage, la statue en marbre d'un homme vénéraMe s'appuyant sur un coussin. Il tenait un rouleau à la main, et S(^mblaitle considérer avec attention. Ce rouleau cliut placé de façon qu'on pût y lire facilement les mots qui y étaient tracés : Souviens- toi- de vivre.

Nathalie enlevaunbouquetfané, plaça celui qu'elle venait de cueillir au pied de la statue de l'oncle, car c'était lui que représentait cette figure, et Wilhelm crut reconnaître les traits du vieillard qu'il avait vu une fois dans la forèi. <( Nous avons passé bien des heures ici, ilit Nathalie, à l'époque où l'on construisait cette salle . Pendant les dernières années de sa vie, il avait réuni autour de lui quebiues artistes habiles, et sa principale occupation était de les inspirer et de les guider dans le choix dea dessins

et des cartons d'après lesquels oQt été faites ces peintures. »

Wilhelm ne pouvait assez admirer les objets qui l'entouraient. « Quelle vie, s'écriait-il, dans cette salle du passé ! On pourrait aussi bien l'appeler la salle du présent et de l'avenir. Tout a été ainsi, et tout sera ainsi ! Tout reste, excepté celui qui jouit et qui regarde. Ce tableau, cette mère qui presse son enfant sur son cœur, survivra à bien des générations d'heureuses mères. Dans plusieurs siècles peut-être un père verra avec attendrissement cet homme à longue barbe qui, mettant de côté sa gravité, joue avec son fils. De tous temps la jeune fiancée rougira, et malgré ses vœux secrets aura bestiin qu'on la console, qu'on l'encourage; et le fiancé impatient écoutera sur le seuil pour savoir s'il doit le franchir. »

Les yeux de Wilhelm erraient sur les innombrables tableaux qui ornaient cette salle. Depuis les premiers effoits de l'enfant qui apprend dans ses jeux à se servir de ses membres, jusqu'à la sereine gravité du sage, on pouvait voir dans cette suite de belles et vivantes peintures qu'il n'existe dans l'homme aucune disposition, aucun talent, dont il ne sache tirer parti. Depuis l'aimable sentiment de satisfaction de la jeune fille qui contemple avec complaisance son image dans la claire fontaine d'où elle tarde à retirer sa cruche, jusqu'à ces grandes solennités cù les rois et les peuples prennent, au pied de l'autel, les dieux à témoin de leurs unions, tout était représenté d'une façon forte et saisissante.

C'était un monde, c'était un ciel, qui enveloppait dans ce lieu le spectateur, et, outre les pensées qu'éveillaient ci'S figures, outre ies sentiments qu'elles inspiraient, il y avait encore en elles quelque chose qui s'emparait de l'homme tout entier. Wilhelm éprouva cette sensation,

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saris pouvoir s'en rendre compte. «Quelle est donc cette impression, s'écria-t-il, qui, en dehors de tout sens précis, en dehors de la sympathie que nous inspirent les événements et les circonstances se rapportant à l'humanité, agit sur moi si vivement et en même temps si agréablement ? Elle me parle par l'ensemble, elle me parle par les détails, sans que je puisse embrasser le premier, sans que je puisse m'assimiler les autres ! Je devine je ne sais quelle magie dans ces surfaces, dans ces lignes, dans ces dimensions, dans ces masses, dans ces couleurs ! Qu'est-ce qui fait de ces figures, même considérées superficiellement, une décoration si saisissante? Je sens qu'on pourrait rester ici, s'y reposer, tout embrasser du regard, se trouver heureux, sentir et penser toute autre chose que ce que paraît devoir inspirer ce qu'on a devant les yeux. »

Ef assurément, si nous pouvions décrire l'heureuse disposition de i.ette salle, combien tout s'harmonisait par liaison ou par contraste, par unité ou variété de couleur, tomment chaque chose, étant mise dans son vrai jour, produisait un effet aussi complet qu'intelligible, nos lecteurs se trouveraient transportés dans un lieu qu'ils ne quitteraient qu'à regret.

Quatre grands candélabres de marbre occupaient les coins de la salle; au milieu, quatre, plus petits, étaient placés aux angles d'un sarcophage du plus beau travail, qui, à en juger par ses dimensions, renfermait le corps d'un individu de taille moyenne.

Niitlialies'arrêtadevantce monument, et, posantlamaiii de-sus, elle dit : « Mon bon oncle avait une préférence pour cette n>uvre de l'antiquité. Il reflétait souvent : a II « n'y a pas (|ue les premières fleurs qui tuinbent, celles « que vous conservez dans ces petites nichBS ; ils tombent

a aussi, les fruits qui, suspendus à la hranche, nous don- « naient les plus belles espérances, tandis qu'un ver « intérieur leur prépare une maturité précoce et tr.a- « vaille à leur destruction. » Je crains, continua-t-elle, qu'il n'ait prophétisé sur cette aimable enfant qui semble se soustraire peuà peu à nos soins etse dirigerlenlemcnt vers cette paisible demeure. »

Comme ils étaient sur le point de se retirer, Nathalie dit à Wilhem : « Il y a encore quelque chose sur quoi je veux attirer votre attention. Remarquez là-haut, sur les côtés, ces deux hémicycles; on peut y cacher dies chanteurs. Ces ornements de bronze placés au-dessous de la corniche servent à fixer les tentures qui, d'après l'ordre de mon oncle, doivent recouvrir les murs pour chaque enterrement. Il ne pouvait vivre sans musique, surtout sans musique vocale, et avait en outre cette singularité de de pas vouloir voir leschanteurs. Ildisaithabituellement: « Le théâtre nous gâte, la musique n'y est faite, pour « ainsi dire, que pour les yeux; elle accompagne les « mouvements et non les sentiments. Dans les oratorios « et les concerts la personnalité du musicien nous trôu- « ble ; la vraie musique n'est que pour l'oreille; unebelle « voix est ce que l'on peut imaginer de plus universel, et, « lorsque l'individualilé bornée qui la produit parait dece vaut nos yeux, cet effet d'universalité est complètement « détruit. J'ai besoin de voir celui avec qui je parle, parce « que c'est un homme isolé; son allure et sa physionomie; (1 donnent de la valeur à ce qu'il dit. Au contraire, celuil « qui chante doit être invisible; il ne faut pas que sa per- « sonne me séduise ou me trompe. C'est un organe qui « parle à un organe, et non plus un esprit qui parle à un « esprit ; ce n'est pas le monde infini qui se déroule de- « vant les yeux, le ciel qui s'offre à l'homme. Je voudrais

« également que dans la musique instrumentaje on < dissimulât autant que possible l'orchestre, car les mou- « vemenrs mécaniques, les gestes indispensables mais « bizarres des musiciens, nous troublent et nous inquiè- 0 tent. » Il n'écoutait jamais la musique que les yeux fermés, pour concentrer tout son être dans la pure et unique jouissance de l'oreille. »

Ils s'apprêtaient à quitter la salle lorsqu'ils entendirent les enfants courir de toutes leurs forces dans ki galerie et Félix crier : « Non, c'est moi ! c'est moi ! »

Mignon atteignit la porte la première ; elle était toute hors d'haleine et ne pouvait parler. Félix, qui était resté en arrière, cria : « Mère, Thérèse est là ! » Les enfants avaient lutté apparemment à qui apporterait le premier la nouvelle. Mignon était tombée dans les bras de Nathalie ; son cœur battait violemment.

« Méchante enfant, lui dit Nathalie, tu sais bien que tout mouvement excessif t'est interdit. Vois comme Ion cœur bat !

— Qu'il se brise I dit Mignon en soupirant profondément; voilà trop longtemps qu'il bat.»

On avait à peine eu le temps de se remettre de ce trouble, de ce saisissement, que Thérèse arriva. Elle se jeta au-devant de Nathalie et l'embrassa ainsi que l'enfant. Puis elle se tourna vers Wilhelm, le regarda de son regard limpide, et lui dit : « Eh bien, mon ami, comment cela vat-il ? Vous ne vous êtes donc pas encore laissé tromper? »

Il (it un pas vers elle ; elle s'élança dans ses bras et se suspendit à son cou. « 0 ma Thérèse ! s'écria-t-il.

— Mon ami, mon adoré, mon époux ! Oui, ta Thérèse pour toujours! » s'écria-t-elle en le couvrant de baisers.

Frlix la tira par sa robe en lui disant : « Mère Thérèse, je suis là ! » Nathalie était debout, les yeux fixés à terre.

Tout d'un coup Mignon porta la main gauche à s ^n cnpur «n roidissantle bras gauche, poussa un cri et toralia inanimée aux pietls de Nathalie.

L'effroi fut f^rand : on ne discernait plus ni battsmont ni pulsation. Wilhelra la prit sur son bras et remporta aussitôt; le corps pendait par-dessus son épaule. Le médecin donna peu d'espérance ; lui et le jeune chirurgien, que nous connaissons déjà, firent d'inutiles efforts ; il n'était plus en leur pouvoir de rappeler à la vie cette chère créature.

Nathalie fit un signe à Thérèse, qui prit son ami par la main et l'emmena hors de la cb;iml)re. Il ne pouvait parler et n'avait pas le courage de lever les yeux sur elle. Il s'assit auprès d'elle sur le canapé où, le premier jour, il avait trouvé Nathalie. Il pensa avec une grande rapilité à tous les événements qui s'étaient succédé, ou plutôt il ne pensa pas, il laissa agir sur son âme des sentiments qu'il ne pouvait en chasser. 11 y a des moments dans la vie où les circonstances, semblables à des navettes mêlées, montent et descendent devant nous et achèvent un tissu que nous avons nous-mêmes plus ou moins tramé et ébauché. «Mon ami, mon bien-aimé! dit Thérèse en rompant le silence et en lui prenantla main, tenons-mius fermes et unis dans ce moment, comme nous serons t)bligés de l'être souvent encore peut-être dans de semblables circonstances. Voilà les événements qu'il faut être deux pour supporter. Songe, mon ami, sens bien que tu n'es pas seul; montre que tu aimes ta Thérèse, en commençant par partager ta douleur avec elle. » Elle l'embrassa et le serra doucement sur son sein; il l'enlaça de ses bras et la pressa avec ardeur sur son cœur.

«La pauvre enfant ! s'écria-t-il, dans ses instants de tristesse elle venait chercher abr* et protection sur moa

cœur mal assuré ; laisse-moi en cet affreux moment me réfugier dans la fermeté du tien ! » Ils se tenaient étroitement embrassés, il sentait contre sa poitrine battre le cœur de son amie, mais le vide et la solitude éiaient dans son esprit; les images de Mignon et de Nathalie flottaient seules comme des ombres au-devant de son imagination. Nathalie entra. « Donne-nous ta bénédiction! s'écria Thérèse ; que dans ce triste moment nous soyons unis devant toi ! » Wilhelm s'était caché le visage entre le col rie Thérèse ; il pouvait enQn pleurer. Il n'avait pas entendu venir Nathalie, il ne la voyait pas, mais le son de sa voix fit redoubler ses larmes. « Je ne veux pas séparer ce que Dieu a assemblé, dit Nathalie en souriant, mais je ne puis vous unir ni admettre que la douleur et l'amour chassent à ce point de vos cœurs le souvenir de mon frère. » A ces mots, Wilhelm s'arracha des bras de Thérèse. (' Où allez-vous ? demandèrent les deux femmes. — Je vais voir, s'écria-t-il, l'enfant que j'ai tuée ! Le malheur est moindre lorsque nous l'avons sous les yeux que lorsque i'imaginationl'imprimeviolemmentdans notre cœur. Allons voir cet ange envolé! son visage serein nou>: dira qu'il est heureux ! » Les deux amies, ne pouvant retenir Wilhelm, le suivirent, mais le bon médecin vint audevant d'eux avec le chiryrgien, elles empêcha de s'approcher de la morte. « Tenez-vous éloignés de ce triste spectacle, et permettez- moi de donner, autant que cela est possible à mon art, quelque durée aux restes de cette étrange créature. Je vais employer pour cette chère enfant un admirable procédé qui consiste, non-seulement il embaumer le corps, mais à lui conserver une apparence de vie. Prévoyant sa mort, j'ai tout prrpan'', et, a\ec l'assistance du chirurgien, j'espère réussir, .\ccnrdez-mui quelques jours, et d*^ demaodez pas à revoir la

chère enfant avant qu'elle ait été transportée dans la salie du passé. »

Le jeune cbirurgien avait entre les mains la fameuse ifousse. « De qui la tient-il? demanda Wilhelm au chirurgien. — Je la connais fort bien, répondit Nathalie, il la tient de son père, qi^i vous a pansé dans la forêt.

— Je ne m'étais pas trompé, s'écria Wilhelm, j'ai reconnu le ruban sur-le-champ ! Cédez-le-moi ! c'est ce ruban qui m'a remis sur la trace de ma bienfaitrice ! A combien de maux et de biens a survécu cet objet inanimé ! Combien de souffrances a dû voir ce ruban, et ses fils subsistent toujours ! A combien d'agonies a-t-il dû assister, et ses couleurs ne sont pas encore passées ! Il était présent à l'un des plus beaux moments de ma vie, alors que, blessé, je gisais à terre, que votre beauté secourable m'apparut, que l'enfant, les cheveux tachés de sang, me soignait avec la plus tendre sollicitude, cette enfant dont nous pleurons maintenant la mort prématurée I »

Nos amis n'eurent pas le loisir de s'entretenir longtemps de ces tristes événements, et de renseigner mademoiselle Thérèse sur l'enfant et sur la cause probable de sa mort, car on annonça des étrangers; lorsqu'ils entrèrent, on vit bien que ce n'en était pas : c'était Lothaire, Jarno et l'abbé. Nathalie alla au-devant de son frère. Il y eut un moment de silence général. Thérèse dit en souriant à Lothaire : o Vous ne vous attendiez pas sans doute à me trouvei' ici ; il n'est peut-être pas raisonnable de cherchera nous rapprocher dans ce moment; cependant soyez le bienvenu après une si longue absence. »

Lothaire lui tendit la main et répondit : « S'il nous faut un jour souffrir et renoncer, que ce soit au moins en présence de l'objet désirable et chéri. Je ne prétends nullement influencer votre résolution, j'ai assez de con-

fiance dans votre cœur et dans votre raison pour remettre entre vos mains mon sort et celui de mon ami. »

La conversation passa aussitôt à des matières générales et même insignifiantes. Puis on se sépara pour aller se promener deux à deux; Nathalie était avec Lothaire, Thérèse avec l'abbé, Wilhelm était resté au château avec Jarno.

L'arrivée des trois amis, au moment où Wilhelm était sous le poids d'une violente douleur, avait empiré son humeur au lieu de le distraire, il était chagrin et défiant, et ne put ni ne voulut s'en cacher; quand Jarno lui demanda la cause de ce silence morose : « Que vous faut-il encore ? s'écria Wilhelm. Lothaire arrive avec ses assistants, et il serait étonnant que les puissances mystérieuses de la tour, toujours si actives, n'agissent pas sur nous, et n'accomplissent pas par nous et sur nous quelque dessein étrange. Autant que je connais ces saints personnages, leur louable but semble être de séparer ce qui est uni et d'unir ce qui est séparé. Quel tissu sortira de là? ce sera probablement une énigme pour nos yeux profanes !

— Vous êtes amer, dit Jarno, c'est parfait. Si vous pouviez vous mettre bien en colère, ce serait encore mieux.

— Votre conseil est peut-être bon, répondit Wilhelm, et je crains fort que l'on ait envie de pousser à bout cette fois la patience que m'ont donnée la nature et l'éducation.

— Je pourrais donc, dit Jarno, en attendant que nous voyions ce qu'il adviendra de toutes ces histoires, vous apprendre quelque chose au sujet de cette tour pour la(iuelle vous paraissiez manifester une si grande méfiance.

— Qu'à TOUS ne tienne, répliqua Wilhelm, si vous

voulez essayer de me distraire 1 Mon esprit est ocrupé d'une façon si multiple, que je ne sais si je pourrai donner à votre récit l'attention qu'il méiite.

— Sans me laisser effrayer, dit Jarno, par votre aimable disposition, je vous éclairerai sur ce point. Vous me tenez pour un homme habile, et vous me tiendrez aussi tout à l'heure pour un honnête homme, et, qui plus est, j'ai aujourd'hui mission pour cela.

— Je voudrais bien, répliqua Wilbelm, vous entendre parier de votre propre mouvement, et avec l'intention de m'éclairer; et, comme je ne puis vous écouter sans me déher de vous, pourquoi vous écouterais-je ?

— ■ Si je n'ai rien de mieux à faire, dit Jarno, que de vous réciter des contes, vous avez bien le temps aussi de prêter quelque attention. Peut-être y serez-vous plus disposé, si je vous dis, avant de commencer : « Tout ce « que vous avez vu dans la tour n'est proprement que les « débris d'une entreprise de jeunesse, à laquelle les iui- « tiés apportèrent d'abord un grand sérieux, et dont au- « jourd'hui nous sourions. »

— Ainsi ces signes, ces paroles pleines de dignité, ne sont qu'un jeu ! s'écria Wilhelm. On nous conduit solennellement dans un endroit qui nous inspire le respect, on nous fait passer devant les yeux les apparitions les plus étranges ; on nous donne des rouleaux pleins de sentences pompeuses et mystérieuses auxquelles, il est vrai, nous ne comprenons pas grand'chose; on nous révèle que nous n'avons été jusque-là que desapprentis ; on nous affranchit, et nous en savons tout autant qu'avant !

— N'avez-vouspas survous le parchemin? lui demanda Jarno, il renferme beaucoup de bon; ces maximes générales ne sont pas prises en l'air; elles ne paraissent vides <'t obscures qu'à ceux à qui elles ne rappellent le souvenir

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d'aucune expérience. Donnez-moi cette lettre d'apprentissage, si vous l'avez sous la main.

— Comment donc ! dit Wilhelm, on devrait porter toujours sur sa poitrine une pareille amulette.

— Qui sait, dit Jarnoensouriant, si ce qu'elle contient ne trouvera pas place un jour dans votre tête et votre cœur?»

Jariio parcourut des yeux la première moitié de la lettre. « Cette partie, dit-ii, se rapporte à la culture du sens artistique; d'autres en parleront ; la seconde partie traite <le la vie, et là je suis chez moi. »

Il se nîit à lire des passages, s'interrompant pour parler, et reliant ses observations au récit. <( Le goût de la jeunesse pour le mystère, les cérémonies, lesgrands mots, est extraordinaire, et est souvent le signe d'une certaine profondeur de caractère. A cet âge on veut sentirtout son être saisi et ému, ne serait-ce que d'une manière obscure et indéterminée. Le jeune bomme qui pressent beaucoup croit trouver beaucoup de choses dans un mystère, et y trouver un grand moyen d'action. Telles sont les idées dans lesquelles rahl)éfortifiaune société de jeunes gens; c'était chez lui une suite de ses principes autant qu'affaire dégoût etd'habitude,carilavaitautrefoisété en relations avecunesociétéquiavaitdûexercerunegrandeinfluence. Ces mystères ne me convenaient nullement. J'étais plus âgé queles autres ; j'étais naturellement clairvoyant, et je demandais avant toutes choses la netteté. La seule chose qui m'intéressât était de connaître le monde tel qu'il est; je communiquai cette manie aux meilleurs de nos compagnons, et peu s'en fallut que je ne donnasse une fausse direction à notre éducation, car nous commencions à ne plus voir que les fautes et les faiblesses des autres, et à nous considéror nous-mêmes comme dt-s êtres accomplis. L'abbé vint à notre secours, et nous apprit qu'on ne

doit pas observer les hommes sans s'intéresser à leur perfectionnement, et que l'activité seule nous met en état de nous observer et de nous connaître nous-mêmes. Il nous conseilla de rester fidèles aux premières formes de la société ; et de là la discipline qui régnait dans nos réunions. On discernait dans l'organisation de l'ensemble les traces du mysticisme des premières impressions ; puis, par une sorte d'allégorie, cet ensemble prit la forme d''un métier, qui s'élevait jusqu'à l'art. De là les dénominations d'apprentis, de compagnons et de maîtres. Nous voulions voir de nos propres yeux, nous former des archives de no» connaissances étendues ; c'est ce qui a donné lieu à ces nombreuses confessions que nous avons écrites nousmêmes en partie, ou que nous poussions les autres à rédiger, et qui plus tard ont servi à former cette collection d'années d'apprentissage. Tous les hommes ne s'occupent pas de leur perfectionnement; beaucoup ne demandent que des moyens pour arriver au bien-être, des recettes pour se procurer la richesse et toutes sortes de satisfactions. Ces gens qui ne voulaient pas se laisser conduire par nous, nous les arrêtions ou nous nous en débarrassions par des mystifications ou quelque autre mauvais tour. Nous n'affranchissions que ceux qui sentaient vivement et qui reconnaissaient clairement pour quoi ils étaient nés, et qui avaient assez d'expérience pour continuer leur route gaiement et facilement.

— Vous vous êtes, en ce cas, bien pressés avec moi, répondit Wilhelm, car précisément, depuis ce jour, je sais moins que jamais ce que je connais, ce que je veux ou ce que je dois.

— Ce n'ost pas notre faute si nous nous sommes mis ainsi dans l'embarras; la bonne fortune peut nous en tirer. Cependant écoutez bien ceci : celui chez lequel il

reste beaucoup à développer sera éclairé plus tard sur lui- même et sur le monde ; peu de gens ont l'idée en nièine temps que l'action. L'idée agrandit, mais elle paralyse; l'action vivifie, mais elle restreint.

— Je vous en prie, interrompit Wilhelm, cessez de me lire ces étranges sentences ! Ces phrases m'ont déjà assez troublé. — Je m'en tiendrai donc au récit, dit Jarno en déroulant le parchemin et en y jetant de temps en temps les yeux. J'ai été fort peu utile à la société et aux hommes -, je suis un très-mauvais précepteur, c'est un supplice pour moi de voir des gens faire des tentatives maladroites ; lorsqu'un homme s'égare, je ne puis m'empêcher de l'avertir aussitôt, serait-ce un somnambule que je verrais en danger de se rompre le cou. C'était là mon éternel sujet de discussion avec l'abbé, qui prétend que l'erreur ne peut se guérir que par l'erreur. Nous avons souvent aussi discuté à votre sujet. Il vous avait pris en affection, et c'est déjà quelque chose que d'attirer à ce point son attention. Vous m'accorderez au moins que partout où je vous ai rencontré je vous ai toujours dit la pure vérité.

— Vous ne m'avez pas ménagé, dit Wilhelm, et vous êtes resté fidèle à vos principes.

— Quels ménagements doit-on garder lorsqu'on voit un jeune homme plein de bonnes dispositions prendre une direction complètement fausse?

— Pardonnez-moi, mon cher, dit "Wilhelm : vous m'avez refusé toute aptitude pour le théâtre, et je vous avoue que, bien que j'aie entièrement renoncé à cet art, il m'est impossible de me reconnaître tout à fait incapable de l'exercer.

— Quant à moi, il m'est parfaitement prouvé que celui qui ne sait que se jouer lui-même n'est pas un comé-

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