‹ Wilhelm MeisterChapitre 7 sur 66 · II · texte numérisé non relu

II

62 WILHELM MEISTEK.

dien. Celui qui ne sait transformer son esprit et sa personne de différentes manières ne mérite pas ce nom. Ainsi, par exemple, vous avez très-bien joué Hamiet et quelques autres rôles qui rentraient dans votre caractère, dans votre tournure, dans la disposition d'esprit di: moment. Cela suffirait peut-être pour un amateur ou pour quelqu'un qui ne verrait pas d'autre carrière ouverte devant lui. Il faut, continua Jarno en regardant le parchemin, se méfier d'un talent qu'on n'a pas l'espérance de porter à la perfection. Qu'on l'amène aussi loin qu'on voudra, lorsqu'on aura reconnu le mérite du maître, on finira toujours par regretter atnèrement le temps et les forces qu'on a perdus aune pareille besogne.

— Ne lisez pas! dit Wilbelm, je vous en prie, continuez de parler, racontez, éclairez-moi. Ainsi c'est l'abbé qui m'a secondé pour la représentation, en me procurant un spectre?

— Oui, car il affirmait que c'était le seul moyen de vous guérir si vous étiez encore guérissable.

— Et c'est pour cela qu'il m'a laissé le voile et me disait de fuir?

— Oui ! il espérait que cette représentation A' Hamiet vous dégoiiterait du théâtre ; il prétendait qu'après cela vous abandonneriez la scène ; je soutins le contraire et j'eus raison. Le soir même après la représentation nous eûmes une longue discussion.

— Vous m'avez donc vu jouer ?

— Certainement I

— Et qui fit le spectre?

— Je ne puis le dire moi-même; c'était ou l'abbé ou son frère jumeau, je crois cependant que c'était ce dernier, qui est un peu plus grand que lui.

— Vous avez donc des secrets entre vous ?

— Les amis peuvent et doivent avoir des secrets l'un pour l'autre; mais ils ne sont pas un secret Tuq pour l'autre.

— Le souvenir de cette confusion suffit à me confondre. Faites-moi mieux connaître l'homme à qui je suis redevable, et à qui j'ai tant de reproches à faire.

— Ce qui nous le rend si cher, répondit Jarno, ce qui lui donne une sorte d'empire sur nous tous, c'est le coup d'oeil indépendant et pénétrant qui lui est tout particulier, et qui lui permet de découvrir les facultés qui résident chez l'homme, ainsi que les moyens à employer pour les développer suivant leur nature. La plupart des hommes, même les plus distingués, sontborriés; chacun n'apprécie chez lui et chez les autres que certaines qualités ; ce sont celles-là seulement qu'il favorise, qu'il cherche à développer. L'abbé procède tout autrement : il a l'intelligence et le désir de tout découvrir et de tout encourager. Mais reprenons le parchemin : la totalité des hommes a pour résultante l'humanité, l'ensemble des forces a pour résultante le monde. Ces forces sont souvent on opposition, et, tandis qu'elles cherchent à se détruire, la nature les maintient et les remet enjeu. Depuis le plus inlime travail matériel, jusqu'à la plus haute expression de l'art spirituel, depuis le bégayement et les cris de l'enfant jusqu'aux plus parfaits accents de l'oratcsur ei du chanteur, depuis les querelles des écoliers jusqu'à ci-s énormes préparatifs par lesquels on conquiert les ciniiires, depuis la plus légère bienveillance et l'amour h plus frivole jusqu'à la plus violente passion el les attachements les plus sérieux, depuis le plus simple seuiiment de la présence matérielle jusqu'à la piescicnce et l'espérance la plus indéfinissable de l'avenir spirituel le plus éloigné, tout cela est plus ou moins contenu dans

rhomrne et demande à être perfectionné ; non pas dans un seul, mais dans le plus grand nombre. Toute faculté est importante et doit être développée. Si celui-ci ne s'occupe que du beau, celui-là que de l'utile, ces deux hommes ne font qu'un homme complet. L'utile s'encourage de lui-même, il se dégage de la foule, et personne ne peut s'en passer ; le beau veut être encouragé, car peu de gens le possèdent, et peu de gens en ont besoin.

— Arrêtez- vous, dit "Wilhelm, j'ai déjà lu celai

— Encore quelques lignes, ici je retrouve l'abbé tout entier : une force domine l'autre, mais une force ne peut développer l'autre ; l'aptitude porte en elle-même la force qui doit servir à la perfectionner ; c'est ce que ne comprennent pas les hommes, qui cependant veulent enseigner et agir.

— Moi non plus, je ne le comprends pas! dit "Wilhelm.

— Vous entendrez souvent l'abbé reprendre ce texte. Continuons à voir clairement et à maintenir ce qui est en nous, et ce que nous pouvons perfectionner en nous : soyons justes envers les autres, car nous ne méritons l'estime qu'autant que nous savons apprécier.

— Au nom de Dieu ! plus de sentences. Je sens que c'est un mauvais remède pour un cœur blessé. Ditesmoi plutôt, avec votre cruelle exactitude, ce que vous attendez de moi, comment et de quelle façon vous voulez m'immoler.

— Vous nous demanderez plus tard pardon de vos soupçons, je vous le jure. Votre affaire est d'examiner et de choisir, la nôtre de vous assister. L'homme n'est pas heureux tantquesesaspirationsindéûniesn'ontpasatteint leurs limites. Ne vous attachez pas à moi, mais à l'abbé ; ne pensez pas à vous, mais à ce qui vous entoure. Apprenez, par exemple, à connaître les excellentes qualités de

Lothaire ; voyez comme sa perspicacité et son activité sont iDtiraeraent liées, comme il est toujours en progrès, comme il s'étend et entraîne chacun à sa suite. Où qu'il soit, il mène un monde avec lui ; sa présence anime et enflamme. Voyez, par contre, notre bon docteur. Son caractère semble être tout opposé. L'un n'agit que dans l'ensemble et dans des vues éloignées, celui-ci n'applique son coup d'oeil clairvoyant que sur les objets les plus rapprochés, il fournit plutôt des moyens d'activité qu'il ne provoque et n'éveille l'activité ; sa manière est celle d'un bon administrateur ; son influence est secrète, car il se contente de pousser chacun dans la voie qui lui est propre ; sa science est une récolte et une distribution perpétuelle, il prend et rend en détail. Lothaire détruirait peut-être en un seul jour ce que l'autre aura mis dix ans à bâtir ; mais aussi Lotbaire pourra en un instant communiquer des forces capables de reconstruire au centuple ce qu'il aura détruit.

— C'est une triste occupation, dit Wilhelm, de penser aux purs mérites des autres dans un moment où l'harmonie n'existe pas en nous-mêmes ; ces réflexions conviennent à l'homme calme, et non pas à celui que troublent la passion et l'irrésolution.

— Cela ne peut jamais nuire de réfléchir avec calme et logique ; en nous habituant à méditer sur les mérites des autres, les nôtres viennent insensiblement se ranger à leur véritable place, et nous nous dégageons alors volontiers de cette fausse activité vers laquelle nous entraine notre imagination. Chassez de votre esprit, s'il est possible, tout soupçon et toute inquiétude ! Voici l'abbé qui vient, soyez aimable avec lui, en atteiidan iqiiy vous appreniez combien vous devez lui être reconnaissant. Le coquin ! Le voilà entre Thérèse etNathalie, je jureraisqu'il

môdile quelque chose ! Il aime à jouer le rôle du sort, et a quelquefois aussi la fantaisie de marier. »

Willielin, dont la surexcitation et la mauvaise humeur n'avaient été nullement calmées par les honnes et sages paroles de Jarno, trouva fort intolérant de la part de son ami de parler de pareilles choses en ce moment, et dit avec un sourire contraint : « Je croyais qu'on laissait la fantiiisie de se marier aux personnes qui ont la fantaisie de s'aimer. »

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