‹ Wilhelm MeisterChapitre 61 sur 66 · JOURNAL DE LÉNARDO (SUITE · texte numérisé non relu

JOURNAL DE LÉNARDO (SUITE

Vendredi, 19,

Comme nous n'avions pas de temps à perdre pour arriver à temps chez madame Susanne, nous déjeunâmes à la bâte avec toute la famille, que nous remerciâmes et féliciiâmes à demi-mot, et nous laissâmes à l'appareilleur, qui restait, les cadeaux destinés aux jeunes filles, cadeaux un peu plus riches et un peu plus nuptiaux que ceux de l'avant-veille, et, les glissant à la dérobée dans les mains de ce brave garçon, nous le rendîmes le plus heureux du monde.

Cette fois, nous eûmes bientôt achevé notre course ; au boutde quelques heures, nous vîmesdans une vallée paisible, peu étendue et unie, dont une des parois se reflétait dans les ondes limpides d'un lac, des maisons bien bâties, autour desquelles un sol plus fertile et mieux cultivé favorisait les travaux du jardinage. Le porteur de fil m'introduisit dans la principale maison et me présenta à madame Susanne. J'éprouvai une sensation toute particulière lorsqu'elle nous adressa la parole avec amabilité et nous dit qu'elle était très-heureuse de nous voir arriver le vendredi, qui était un des jours les moins occupés de la semaine, parce que les marchandises étaient expédiées le jeudi soir, par le lac, à la ville.

« C'est toujours Daniel qui les porte, dit mon compagnon.

— Oui, répondit-elle, et il remplit sa commission aussi fidèlement que s'il s'agissait de ses propres affaires.

— ^ La différence n'est pas déjà si grande, » ajouta le porteur de fil. Après avoir pris les commissions de l'ai-

mable hôtesse, il partit pour faire ses affaires dans les vallées latérales, et promit de venir me reprendre dans quelques jours.

Je me trouvais cependant dans une situation d'esprit singulière. Dès en entrant, j'avais eu un pressentiment que c'était là celle que je cherchais ; en la considérant plus longtemps, je me disais quecen'étaitpaselle,etsije détournais les yeux, ou qu'elle tournât la tête, je la retrouvais de nouveau ; de même, dans un songe, le souvenir et la fantaisie se combattent et se chassent l'un l'autre.

Quelques fileuses en retard apportèrent leur travail de la semaine. La maîtresse, tout en les réprimandant doucement, marchandait avecelles; puis, pourpouvoir causer avec son hôte, elle remit la chose à deux jeunes filles, qu'elle appela Gretchen et Lischen et que je considérai avec d'autant plus d'attention que je voulais me rendre compte si elles s'accordaient avec la description de l'appareilleur. Ces deux personnes me troublaient complètement, et détruisaient toute ressemblance entre la maîtresse de la maison et la femme que je cherchais.

Je n'en observai que plusattentivementSusanne, et elle me parut de tous points la plus digne, la plus aimable personne que j'eusse jusqu'à présent rencontrée dans la montagne. Je connaissais assez son industrie pour en causer pertinemment avec elle ; l'intérêt intelligent que j'y apportais lui fit plaisir, et comme je lui demandai d'où elle tirait ses cotons, — dont j'avais vu, quelques jours auparavant, de grands convois traverser la montagne, — elle me répondit que ce môme convoi lui en avait apporté une quantité assez considérable. La situation de sa demeure était très-avantageuse sous ce rapport, parce que la grande roule qui conduisait au lac passait à un quart

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de lieue au-dessus de sa vallée, et qu'elle pouvait y recevoir, soit eu personne, soit par un fadeur, les balles qui lui étaient adressées rie Trieste : c'est ce qui avait eu lieu l'avant-veille.

Elle conduisit son nouvel ami dans une grande cave aérée où l'on conserve les provisions de coton, afin qu'il ne sèche pas trop, qu'il ne perde pas de son poids et de sa souplesse. Je trouvais rassemblé chez elle ce quej'avais déjà vu disséminé ailleurs. Elle me montraitcbaque chose successivement, et je la suivais avec intérêt. Cependant elle devint silencieuse: à ses questions, je pus deviner qu'elle me croyait du métier. Elle me dit que, le coton étant arrivé, elle attendait un commis ou un associé de la maison de Trieste qui devait venir toucher l'argent qu'elle devait. Cet argent était prêt à être livré contre quittance.

Un peu embarrassé, je répondis d'une manière évasive, et je la regardai circuler dans la salle pour donner quelques ordres : il me sembla voir Pénélope au milieu de ses femmes.

Elle revint auprès de moi, et il me parut qu'il s'était passé en elle quelque chose de particulier, o Vous n'êtes donc pas marchand ? me dit-elle. Je ne sais d'où me vient la confiance que vous m'inspirez, et d'où me vient la liberté que je prends de vous demander la vôtre. Je ne veux pas vous forcer la main, mais accordez-moi cette confiance comme vous le dira votre cœur. »

En disant cela, cette figure étrangère me regarda d'un œil si connu, si profond, que je m'en sentis tout pénétré, et que j'eus peine à ne pas perdre contenance. Mes genoux et ma raison fléchissaient; heureusement on vint l'appeler en bâte. J'eus le temps de me remettre et de m'affermir dans ma résolution de me contenir le plus

longtemps possible : car j'avais comme un pressentiment qu'il allait se passer quelque événement malheureux.

Gretchen, aimable et paisible enfant, m'emmena pour me montrer les élégants tissus ; elle le fit avec calme eA intelligence ; pour lui témoigner que je l'écoutais, j'écrivais ce qu'elle me disait sur mes tablettes, où ces notes se trouvent encore comme exemple d'une action parement machinale, car j'avais alors toute autre chose dans l'esprit. Voici ces notes :

« La trame d'un tissu marché, aussi bien que d'un tissu tire, se fait, selon que l'exige le modèle, avec du fil blanc assez lâche, nommé fil de mouche, ou bien encore avec des fils colorés en rouge ou en bleu, qui servent à reproduire les rayures et les fleurs. Pour tondre l'étoffe, on l'enroule sur des cylindres qui forment un cadre en forme de table, autour duquel sont assises plusieurs ouvrières. »

Lischen, qui se trouvait au nombre des tondeuses, se leva, se joignit à nous, se mêla à notre conversation de manièreàembrouillerGretchen par ses contradictions; et comme malgré moi je prêtais toute mon attention à celle-ci, Lischen se tourna de côté et d'autre pour chercher, pour apporter quelque chose, et, sans y être forcée par le défaut de place, effleura deux fois fort sensiblement mon bras de son coude délicat, ce qui ne me plut pas.

Belle-et-Bonne (elle mérite bien ce nom, surtout si on la compare aux autres femmes) me conduisit dans le jardin pour jouir des derniers rayons du soleil qui disparaissait derrière la montagne. Un sourire voltigeait sur ses lèvres, oomme il arrive lorsqu'on hésite à émettre quelque aimable pensée. J'étais moi-même dans un doux embarras. Nous marchions côte à côte; je n'osais lui tondre ma

main , quoique je l'eusse fait bien volontiers ; nous paraissions avoir tous deux peur des paroles et des signes, qui eussent pu nous éclairer trop tôt sur cette heureuse rencontre. Elle me montra quelques caisses de fleurs, où je reconnus des cotonniers qui avaient bravement poussé là : (( Nous nourrissons et nous cultivons ces graines inutiles, et même gênantes dans nos travaux, qui nous arrivent avec le coton des pays lointains. Nous le faisons par reconnaissance ; c'est un plaisir de voir à l'état vivant la plante dont les débris morts animent notre existence. Vous voyez ici le commencement ; le milieu vous est connu, et j'espère avoir le bonheur de vous donner ce soir le spectacle d'une heureuse conclusion.

«Le jeudi soir, les fabricants, ou un facteur à leur place, portent au coched'eaulesmarchandises qui nous rentrent pendant la semaine, et, en compagnie d'autres personnes qui font le même commerce, ils arrivent le vendredi matin à la ville. Chacun porte ses étoffes au marchand en gros et cherche à les placer aussi avantageusement que possible, et prend souvent en payement le coton brut dont il a besoin.

«Mais les gens qui vont au marché ne rapportent pas seulement de l'argent et du coton brut nécessaire à la fabrication ; avec l'argent, ils font provision de divers objets d'utilité ou d'agrément. Quand un des membres de la famille s'est rendu au marché, l'attente, les espérances, les vœux, les craintes des siens l'accompagnent. Survient-il une tempête, on craint qu'il n'arrive malheur au bateau. Les gens âpres au gainbrûlent de savoir si la vente a été bonne, et comptent par avance leurs bénéGces nets; les curieux attendent les nouvelles de la ville; ceux qui sont coquets, les objets de toilette et de mode qu'ils ont donné au voyageur commission de rapporter ; les gourmands, et

les enfants surtout, espèrent quelque friandise, ne seraitce que du pain blanc.

«On ne part généralement delà ville que le soir ; alors le lac s'anime ; les bateaux glissent sur la surface, à la voile ou à la rame ; on cherche à se dépasser, et celui qui devance les autres raille ceux qui sont forcés de rester en arrière.

« C'est un charmant spectacle que cette navigation. Le lac et les montagnes qui l'entourent s'illuminent de la pourpre du soir, s'estompent de teintes de plus en plus foncées; les étoiles paraissent, l'Angélus sonne, les lumières s'allument dans les villages riverains et se reflètent dans l'eau : puis la lune se lève et répand sa clarté sur la surface à peine agitée du lac. Les riches paysages fuient devant vous ; on laisse derrière soi les villages, les fermes; enfin, quand on est prés d'arriver, on sonne du cor ; aussitôt on voit apparaître çà et là sur la montagne des lumières qui se dirigent vers la rive ; chaque famille envoie quelqu'un au bateau pour aider celui des siens qui s'y trouve à rapporter le bagage.

«Nous habitons un peu plus au-dessus du lac, mais chacun de nous a fait souvent ce trajet, et pour ce qui regarde les afiaires, tous les gens de la contrée y ont les mêmes intérêts. »

Je l'avais écoutée avec surprise, comme elle disait tout cela avec art et élégance, et je ne pus m'erapècher de lui demander comment, dans cette contrée sauvage, au milieu d'occupations matérielles, elle avait acquis une pareille instruction. Elle répondit en baissant les yeux avec un sourire aimable et presque malin : «Je suis née dans un pays plus beau et plus aimable, qu'habitent et qu'administrent des gens de grand mérite, et, quoique je fusse une enfant sauvage et indépendante, on ne

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pouvait méconnaître l'influence bienfaisante que ces maîtres intelligents répandaient sur ce qui les entourait. Mais ce qui a produit le plus d'effet sur mon jeune cœur, c'a été une éducation pieuse, qui développa en moi un certain seniiment du juste et de l'honnête.

«Nous quittâmes le pays, continua-t-elle, — et le fin sourire abandonna ses lèvres, une larme réprimécmouilla ses yeux; — nous allâmes loin, bien loin, d'un pays à ud autre, soutenus par des indications pieuses et par des recommandations; enfin nous arrivâmes ici, dans cette contrée éminemment active ; la maison où vous me trouvez était habitée par des gens doués des mêmes sentiments que nous, et on nous reçut en toute confiance. Mon père parlait le même langage, dans le môme esprit ; nous fûmes bientôt de la famille.

« Je me dressai rapidement aux travaux de la maison et de la fabrique ; j'appris, j'étudiai, je pratiquai par degrés toutes les choses auxquelles vous me voyezprésider aujourd'hui. Le fils de la maison, de quelques années plus âgé que moi, garçon de bonne mine, gagna mon amitié et me donna sa confiance. Il était d'un caractère à la fois franc et fin ; la piété, telle qu'on la pratiquait dans la maison, n'avait aucun attrait pour lui, elle ne le satisfaisait pas ; il lisait en cachette des livres qu'il s'était procurés à la ville, de ces ouvrages qui donnent une direction indépendante à l'esprit; et comme il remarqua en moi le même penchant, le même caractère, il s'efforça peu à peu de me communiquer ce qui l'occupait si fort. Enfin, comme je partageais toutes ses idées, il ne put se retenir plus longtemps de me découvrir son secret tout entier: nous faisions un singulier couple, qui ne s'entretenait dans ses promenades srlitaires que des prin-

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cipes qui rendent les hommes indépendants et dont l'inclination mutuelle ne semhlaitavoir pourbut que de nous fortifier réciproquement dans des sentiments qui tendent ordinairement à isoler les hommes, n

Quoique je n'eusse point les yeuxfixés sur elle, je la regardais de temps en temps, et je pus voir que sa physionomie concordait parfaitement avec ses paroles. Après un moment de silence, sa figure reprit une expression plus sereine : « La question que vous m'avez posée me force à vous faire un aveu qui vous donnera la raison de mon langage, un peu prétentieux peut-être.

« Nous étions, par malheur, obligés de dissimuler en présence des autres, et, tout en nous gardantde menliret d'être faux, dans le sens grossier du mot, nous l'étions dans un sens plus délicat, en ce que nous ne pouvions jamais trouver d'excuses pour éviter d'assister aux réunions très-fréquenlées des frères et des sœurs. Mais comme nous y entendions dire beaucoup de choses contraires à nos convictions, il me démontra bientôt que tout cela ne venait point du cœur; que c'était la plupart du temps du verbiage, des images, des allégories, des formules traditionnelles, des refrains sonores qui tournaient autourd'un axe commun. Je redoublai d'attention, et je m'appropriai si bien cette langue que j'aurais été en état de prononcer un discours aussi bien qu'un des présidents de ces réunions. D'abord, mon ami s'en amusa, puis cela finit par le dégoûter et l'impatienter ; pour l'a • paiser, je suivis la route opposée, je l'écoutai atteiilivement,etau boutde huitjoursje lui parlai sa langue, cordiale et franche, mais en y apportant les modificaliors que m'inspirait mon esprit.

«Ainsi se resserrait notre liaison ; la passion du vrait'l du bon, sous quelques formes qu'ils se niaiiifcstasseiil

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et le désir de les mettre en pratique, c'était là ce qui nous unissait.

«Enclierchantcequi apuvousconduireàprovoquerde ma part un pareil récit, je vois que c'est la vive description que je vous ai faite du retour du marché : c'était en effet notre plus agréable délassement pendant nos heures de repos et de loisir que de contempler les douces et sublimes scènesde la nature. D'excellents poètes nationaux avaient éveillé et nourrice sentiment dans notre âme : nous relisions souvent les Alpes deHaller, les Idylles de Gessner, le Printemps de Kleist, et nous nous plaisions à considérer alternativementla contrée que nous habitions sous ses aspects aimables et sous ses aspects sublimes.

t( J'aime encore à me rappeler avec quelle émulation, quelle ardeur, doués tous deux d'une vue longue et perçante, nous cherchions à découvrir les phénomènes du ciel et de la terre, à nous devancer, à nous surpasser l'un l'autre. C'était la plus agréable diversion, non- seulemen à nos occupations journalières, mais aussi à ces entretiens Sérieux qui ne nous faisaient que trop descendre dans le fond de notre âme et y portaient le trouble.

<( Vers cette époque un étranger s'arrêta chez nous. Il se cachait sous un nom supposé ; mais nous ne cherchâmes point à démêler ce mystère, car il gagna tout d'abord notre confiance par l'affabilité de ses manières; il montrait en toutes choses une grande élévation morale et suivait attentivement nos conférences. Mon ami, qui lui fit parcourir la montagne, le trouva sérieux, plein de savoir et d'intelligence. Je pris part à leurs conversations philosophiques, et l'on examina successivement tout ce qui doit intéresser l'homme intérieur. Il remarqua bientôt une certaine incertitude dans nos idées relatives aux choses divines. Les expressions religieuses étaient

devenues banales pour nous, le noyau qu'elles enveloppent nous était échappé. Il nous fit remarquer le danger de notre état ; la gravité qu'il y a à s'éloigner des traditions auxquelles se rattachent tous nos souvenirs d'enfance ; le péril était d'autant plus grand que notre esprit •était incomplètement développé. A la vérité, une piété qui s'exerce à jours età heures fixes, finit par n'être plus qu'un passe-temps et agit comme une espèce de police sur nos façons extérieures et non plus sur notre âme ; le seul remède à cela est de puiser en soi-même des sentiments aussi efficaces, aussi consolants.

« Nos parents avaient tacitementarrêté notre mariage, et je ne sais comment il se fit que la présence de notre nouvel ami hâta les fiançailles. Il paraissait désireux de célébrer, dans le cercle intime de notre famille, la confirmation de notre bonheur : il dut entendre avec nous notre chef spirituel nous rappeler l'évêque de Lao^licée, et les grands dangers de la tiédeur qu'on prétendait avoir observée chez nous. Nous eûmes encore plusieurs entretiens sur ce sujet; et l'étranger nous a laissé un écrit qui traite de ces matières et que j'ai eu souvent occasion de relire dans la suite.

a II nous quitta, et Ton eût dit que les bons génies s'étaient envolés avec lui. Ce n'est pas une observation nouvelle que l'apparition d'un homme distingué dans unesociété quelconque y fait époque, et que son départ produit un vide que souvent viennent combler des circonstances malheureuses. Jetons un voile sur ce qui suivit. Un accident trancha la précieuse existence de mon fiancé ; il employa ses dernières heures à m'unir à lui et à assurer mes droits à son héritage. Ce coup fut d'autant plus douloureux pour les parents qu'ilsavaicnt perdu une fille peu de temps auparavant ; aussi ces pauvres gens en furent-ils

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si profondément affectés que leur vie en fut al)r('géc. Ils suivirent de près leurs chers enfants, et un nouveau malheur vint me frapper : mon père fut atteint de paralysie; il ne vit plus que d'uneexistence purement animale, toute activité morale ou physique l'a abandonné. C'est alors que, tombée dans le malheur et l'isolement, j'ai eu besoin de cette fermeté de caractère que j'avais essayé d'acquérir dans l'espoir d'une heureuse union, d'une félicité partagée, et qui s'était fortifiée par les discours vivifiants du mystérieux voyageur.

«Mais je ne dois pas être ingrate : car dans la position où je me trouvais, il m'est resté un aide excellent qui, en qualité de facteur, s'occupe de tout ce qui exige l'activité d'un homme. S'il revient ce soir de la ville, vous ferez connaissance avec lui, et je vous expliquerai ensuite les circonstances bizarres qui me rattachent à lui. »

J'avais, çà et là, interrompu le récit de Susanne, et par le tendre intérêt que je manifestais je l'avais amenée à m'ouvrir son cœur avec une confiance toujours croissante. Je ne manquai pas de m'attacher à ce qui n'était pas encore complétementexprimé: elle s'en approchait toujours davantage, et nous étions si avancés qu'à la moindre occasion le secret allait s'échapper.

Elle se leva et médit: ((Allons trouver mon père.» Elle courait en avant, et je la suivis lentement. Je secouais la tête en pensant à la singulière position où je me trouvais. Elle me fît entrer dans une chambre très-propre, où le bon vieillard était assis immobile dans un fauteuil. Il était peu changé. Je m'approchai de lui, il me regarda fixement, puis son œil s'anima, ses traits s'éclaircirent, il essaya de remuer les lèvres; comme j'avançais lebras pour prendre sa main inerte, il saisit lui-même la mienne, la serra, et se leva en tendant les bras vers moi. « 0 Dieu 1

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B'6criait-il, monsieurLénardo! c'est lui, c'est lui-même !» Je ne pus m'empêcher de le presser sur mon cœur. Il retomba sur son fauteuil, sa fille s'empressa de le secourir, en s'écriant à son tour : « C'est lui ! vous êtes Lénardo I »

La plus jeune nièce était accourue ; elles emmenèrent le vieux père qui avait tout d'un coup retrouvé l'usage de ses jambes et qui, se tournant vers moi, me dit fort distinctement : a Que je suis heureux ! que je suis heureux ! nous nous reverrons bientôt ! »

J'étais resté seul, immobile, La petite Marie entra et me présenta une feuille en me disant que c'était ce dont m'avait parlé Suzanne. Je reconnus aussitôt l'écriture de Wilhelm,tout comme je l'avais reconnu lui-même d'après la description qu'on m'avait faite de sa personne. Plusieurs figures étrangères passèrentrapidement auprès de moi; il y avait un singulier mouvement dans le vestibule. C'est toujours une sensation pénible d'être arraché à l'enthousiasme d'une pure reconnaissance, à l'idée d'un souvenir affectueux, à la découverte d'une destinée singulière, à toute la chaleur que ces événements développent en nous, parla choquante réalité qui nous ramène brusquement àla banalité turbulente de la vie.

La soirée du vendredi ne fut pas aussi-gaie que d'habitude. Le facteur n'était pas revenu avec le cociic ; il annonçait dans une lettre que ses affaires ne lui permettraient de revenir que le lendemain ou le surlendemain; qu'il profiterait d'une autre occasion, et qu'il rapporterait tout ce qu'on lui avait commandé et tout ce qu'il avait promis. Les voisins jeunes et vieux, qui s'étaient réunis comme à l'ordinaire pour l'attendre, faisaient triste figure. Lisclien surtout, qui était allée à sa rencontre, paraissait de fort mauvaise humeur»

Je m'étais réfugié dans ma chambre, tenant le papier à la main sans le lire, car j'avais ressenti un secret dépit en entendant raconter que Wilhelra avait liàlô le mariage de Susanne. «Tous les amis sont comme cela, me disais^ je; tous diplomates ! au lieu de répondre loyalement à notre confiance, ilssuiventleurs vues ; ils contrarient nos vœux et gâtent notre sort ! »

Je revins bientôt de mon injustice; je donnai raison à mon ami, surtout en pensant à la situation présente, et je me rais à lire les i éflexions suivantes :

En entrant dans la vie, l'homme n'a pas conscience de lui-même, puis il se connaît à demi, puis entièrement. Il se trouve continuellement gêné, resserré dans sa position ; mais comme il ne connaît jamais le but et l'objet de son existence, ou plutôt que le mystère en est caché par une main suprême, il tâtonne, saisit, laisse échapper, s'arrête, se meut, hésite et va trop vite, et tombe de mille manières dans toutes les erreurs qui nous égarent.

Le plus sage lui-même est généralement forcé d'appliquer sa sagesse aux choses du moment et par conséquent ne peut arrivera la vérité générale. Rarement il sait de quel côté il devra se diriger dans la suite, et ce qu'il devra proprement faire et éviter. '

Heureusement la réponse à ces questions singulières et à cent autres encore plus étranges se trouve dans votre

existenco incessamment active. Persévérez dans l'observation immédiate des devoirs du jour, et éprouvez par là la pureté de votre cœur et la sûreté de votre esprit. Puis, lorsque vous reprendrez haleine, dans vos heures de repos, et que vous aurez le loisir de vous édiOer, soyez assurés que vous vous trouverez dans une bonne situation vis-à-vis du Très-Haut, auquel nous devons nous abandonner en toute chose, acceptant chaque événement avec respect, et y reconnaissant une direction suprême.

Samedi, 20.

Perdu dans un labyrinthe d'étranges pensées où une âme sensible ne refusera pas de m'accompagner, je descendis, au point du jour, me promener au bord du lac. La maîtresse de la maison — je me sentais heureux de ne pas être obligé de la regarder comme veuve — se montra d'abord à la fenêtre, puis sur le seuil de sa porte. Elle m'apprit que son père avait bien dormi : qu'il s'était réveillé joyeux et lui avait exprimé fort distinctement son désir de rester au lit, et de me voir non pas aujourd'hui, mais demain après le service divin, parce qu'il pensait être piusfort. Elle ajouta qu'elle melaisseraitsouventseul aujourd'hui, sa journée étant fort remplie; elle descendit et m'en donna le détail.

Je l'écoutai, uniquement pour l'entendre; je me convainquis en même temps qu'elle était pénétrée de son affaire, qui l'attirait comme un devoirsacré, et qu'elle travaillait avec amour. Elle continua ainsi : c L'habitude et Ja règle sont que les tissus soient terminés vers la lin de la semaine, et portés dans Taprès-midi du samedi chez le II. 4i

chef du dépôt, qui les examine, les mesure et les pèse pour juger si l'ouvrage est en bon état et sans défauts, si on lui a rendu une quantité correspondante au puids et à la mesure annoncée ; enfin, si tout est trouvé en règle, îl paye au tisserand le prix convenu. De son côté, il est chargé de débarrasser la pièce des fils et des nœuds qui dépassent, de la disposer delà façon la plus élégante en mettant en dehors le plus beau côté, celui qui n'a point de défauts, afin de rendre la marchandise aussi attrayante que possible. »

Pendant cet entretien plusieurs tisseuses arrivèrent de la montagne, apportant leur ouvrage à la maison; je reconnus dans le nombre celle qui préoccupait tant l'appareilleur. Elle me remercia fort gentiment du cadeau que j'avais laissé pour elle, elle raconta que M. l'appareilleur était chez eux, qui raccommodait aujourd'hui leur métier qui chômait, et lui avait dit que madame Suzanne reconnaîtrait tout de suite à l'ouvrage la réparution qu'il faisait à l'instrument.

Là-dessus elle entra avec les autres dans la maison, et je ne pus m'empêcher de dire à mon aimable hôtesse ; « Au nom du ciel, d'où vient ce nom singulier?

— C'est le troisième dont on me baptise, répondit-elle ; je m'y suis prêtée volontiers, parce que les parents de mon fiancé le désiraient; c'était le nom de la fille qu'ils avaient perdue et dont je prenais la place; le nom est toujours le' meilleur et le plus vivant représentant de la personne.

— J'en ai trouvé un quatrième ; pour ce qui est de moi, je vous appellerai Belle-et-Bonne. »

Elle me fit une gracieuse et modeste révérence, et sut si bien mêler le ravissement que lui causait la guérison de son père avec la joie de me revoir, qu'il me semblait

n'avoir de ma vie jamais rien entendu, ricrn éprouvé de plus flatteur et de plus doux.

BcUe-et-Bonne, rappelée deux ou trois fois dans la maison, me remit à un homme intelligent et instruit qui devait me montrer les curiosités de la montagne. Le temps était superbe ; nous parcourûmes une contrée extrêmement vp.riôe d'aspect. Mais on pense bien que ni les rtiVjliers, ni les bois, ni les cascades, eiicore moins les moulins et les forges, pas même les familles ijui travaillent artistement le bois ne fixèrent nullement mon attention. Capendant la promenade devait dure;' tout le jour : le guide portait un fin déjeuner dans son sac : à midi nous trouvâmes un bon dîner à la cantine d'une mine où l'on ne sut au juste que penser de moi, car il n'est rien de plus pénibie pour des braves gens que des compliments qui simubmt maladroitement un intérêt qu'on ne sent pas.

Mais le guide me comprenait moins que personne : le porteurde lil m'avaitannoncécommepleinde connaissances techniques et d'intérêt pour les industries de la montagne. Ce bruve homme avait beaucoup parlé également des notes que Reprenais sans cesse : aussi le chef des mineurs avait-il j>fis ses précautions en conséquence. Mon guide attendit longtemps que je tirasse mes tablettes, puis il finit par s'impatienter et m'invita à les prendre.

Dimanche, 21.

Il était près de midi, et je n'avais pas encore pu voir Suzanne. On avait célébré le service divin, auquel elle avait désiré ne pas me voir paraître. Le père y avait assisté, et il:»ns un discours des plus édifiants, prononcé d'une voix fort nette et fort intelligible, il avait ému

jusqu'aux larmes tous les assistants, et même sa fille. 0 C'était, disait-elle, des sentences, des versets, des expressions, des formules que j'avais entendues cent fois et dont la vide sonorité m'avait choquée ; mais, aujourd'hui, cela était fondu d'une manière touchante, brillant d'un clat doux, pur de toutes scories, comme le métal en fusion qui descend dans la coulée. Je tremblais qu'il ne s'épuisâtdans ses épanchements ; mais il ne tarda pas à se faire ramener à son lit : il voulait prendre quelque repos etquelques forces avant de recevoir son hôte. »

Après le dîner, notre conversation fut plus intime et plus animée : il ne m'en fut que plus facile de voir qu'elle me cachait quelque chose, qu'elle luttait contre une émotion : elle ne pouvait ramener sur son visage la sérénité habituelle. Après mainte tenlativepour la faire parler, je lui dis avec franchise que je croyais remarquer en elle une certaine mélancolie, une expression soucieuse ; que si la cause en était dans quelque gêne domestique ou comnierciale, elle devait me le dire : que j'étais assez riche pour m'acquitter envers elle d'une vieille dette.

Elle m'assura en souriant qu'il ne s'agissait point de cela. « Lorsque vous êtes arrivé, me dit-elle, je vous ail pris pour un des négociants de Trieste avec lesquels je] suis en rapport, et j'en étais même satisfaite, car j'avais] mon argent tout prêt, qu'on me demandât ou tout ou| partie de la somme. C'est cependant un intérêt de commerce qui me rend triste, non pas pour le moment, malheureusement I mais pour l'avenir. Le développement des machines m'inquiète et me tourmente :ij menace audessus de nous, lentement, lentement comiïie un orage :] mais i\ a pris son cours, il va nous atteindre. Mon marj] était déjà pénétré de ce triste pressentiment. On y pense,! on en parle, mais pensées et paroles ne sont d'aucun se-i

cours. Et qui oserait se représenter les calamités que cela amènera ! Figurez-vousquebeaucoupdevalléess'emblables à celles d'où vous venez sillonnent nos montagnes, vous avez encore devant les yeux le spectacle de cette existence heureuse et calme dont la fouie parée accourant de tous côtés vous a donné la preuve ; pensez que tout cela va déchoir peu à peu, dépérir; que le désert, animé et peuplé par les siècles, retombera dans sa primitive désolation.

(I Dans un pareil cas, il n'y a que deux routes à suivre, aussi tristes l'une que l'autre : ou aller au-devant de l'innovation et hâter le désastre, ou bien partir d'ici, emmener avec soi les meilleurs ouvriers el aller chercher au delà des mers un sortplus heureux. Chacun de ces partis a ses dangers ; mais qui nous aidera à peser les motifs qui doivent nous décider? Je sais fort bien qu'on songe dans le voisinage à établir des machines et à s'approprier les bénéfices des malheureux ouvriers. Je ne puis reprocher à personne de penser d'abord à ses intérêts : mais je me croirais bien digiiede mépris, s'il me fallait dépouiller ces - braves gens et les voir ensuite émigrer pauvres et sans ressources ; el cependantil faudra qu'ils émigrent tôt ou tard. Ils le savent, ils le disent, mais personne ne se résout à faire une démarche décisive et salutaire. D'où ; viendra donc cette résolution ? Ne sera-t-elle pas aussi pénible pour les autres que pour moi ?

(.Mon fiancé avait résolu d'émigrer avec moi. Il parlait souvent des moyens de s'en aller d'ici. Il jetait les yeux sur les meilleurs ouvriers dont il voulait s'entourer, avec lesquels il voulait faire cause commune, qu'on pouvait emmener avec soi. Nous soupirions, dans l'excès de nos espérances juvéniles, après ces contrées où ce qui est un crime ici est considéré comme un droit et au devoir. Maiu-

tenant je suis dans une position toute différente : Thcnnête compagnon qui m'est resté après la mort de mon mari, parfait à tous égards, et qui m'est attaché pir l'amitié la plus vive, est d'un avis entièremeni opposé.

« J'en viens à vous parler de lui avant que vous l'ayez vu ; j'aurais préféré le faire après, parce que la présence des gens explique bien des choses. A peu près du même âge que nnon fiancé, il s'attacha, pauvre petit enfant, à ce riche camarade, à la famille, à la maison, à notre industrie ; ilsgrandirent ensemble et restèrent unis ; ils étaient pourtant bien différents de caractères : l'un ouvert et expansif; l'autre, dès son enfance, réservé, contenu, s'attachant avec opiniâtreté à la possession de l':;bjetle plus minime, animé de sentiments pieux, mais pensant à lui plus qu'aux autres.

« Je sais fort bien que dès les premiers temps de mon,^ arrivée il jeta les yeux sur moi. Il le pouvait, rar j'étais plus pauvre que lui ; cependant il se retira dès qu'il s'a-^ perçut que son ami m'aimait. Par sa perse*, érance, son activité, sa fidélité il devint bientôt associé f^e la maison. j Mon mari avait le projet de l'étahlir ici lorsque nousj émigrerions et de lui confier le reste de nos affaires; Peu après la mort de son ami, il se rapprocha de moi, et^ il y a quelque temps, il m'avoua qu'il respirait à ma m.iin. Maintenant un double obstacle s'élève entre nous : ils'os^ ouvertement prononcé contre l'émigration et il insistel pour que nous introduisions ici les n.achines. Ses motifsj sont de poids, car il existe dans nos montagnes ui homme qui, s'il voulait abandonner nos simples métiers pour ou construire de plus compliqués, pourrait nous ruiner. Cet homme, fort habile dans sa partie — nous l'appelons l'appareilleur — appartientà une famille aisée| desenvirons, et on suppose qu'il a l'intention de faire ui

nsage avantageux de ces machines perfectionnées. Il n'y a rien à objecter aux raisons de mon associé, car on a peutêtre perdu déjà trop de temps : si les autres prennentles devants, il nous faudra bien lessuivreetavecdésavantage. Voilà ce qui m'inquiète et me tourmente ; c'est ce qui fait, cher Monsieur, que je vous regarde comme un ange descendu du ciel. »

Je n'avais rien de consolant à lui répondre ; le cas me parut si embarrassant que je dennandai quelque temps pour réfléchi r.î'lle continua : «J'ai encore bien des aveux à vous faire, et ma position ne vous en paraîtra que plus singulière. Ce jeune homme, pour lequel personnellement je n'ai pasd'éloignement, mais qui ne saurait remplacer mon mari ni m'inspirer un véritable attachement— elle soupira en disant cela — devient de jour en jour plus pressant; ses propositions sont aussi tendres que raisonnables. La nécessité où je suis de lui donner ma main, l'imprudence qu'il y aurait à émigrer et à sacrifier le vrai moyen de salut qui nous reste, sont deux choses évidentes. Mu résistance et mon désir d'émigrer lui semblent si peu s'accorder avec mes autres idées économiques, que, dans une dernière explication, il m'alaissé entendre qu'il soupçonnait que mon cœur était ailleurs. »

Elle prononça cette dernière phrase avec quelque hésitation et en baissant les yeux.

Ce qui me traversa l'esprit en ce moment, on peut se l'imaginer ; et cependant une réflexion aussi prompte que l'éclairme fit comprendre que('ha(]ue molneferaitqu'augmenter notre embarras. Debout (levanlelle.je sentis clairement que je l'aimais au dernier point, et je dus employer tout ce qui me restait de force morale otraisoniuible pour me retenir de lui offrir ma main, a Abandonnerait-

« elle tout pour me suivre ? » me demandai-je. Maie les souffrancep du temps passé m'arrêtèrent, a Vas-tu nourrir « encore une trompeuse espérance pour l'expier toute « ta vie ? »

Nous restions silencieux depuis quelques moments, 'orsque Lischen, que je n'avais pas vue s'approcher, vint demander la permission d'aller passer la soirée à la forge voisine. Onlaluiaccorda sans difficulté. Pendant ce temps je m'étais remis, et je commençai à dire, en termes généraux, que j'avais vu, dans mes voyages, tout cela se préparer depuis longtemps ; que le goût et la nécessité de l'émigration augmentaient de jour en jour; mais que cette extrémité était toujours fort dangereuse ; qu'un départ précipité amène un fetour malheureuse ; que nulle entreprise n'exigeait plus de prévoyance et de conduite.

Ces considérations n'étaient pas neuves pour Suzanne ; elle avait beaucoup médité sur totit cela. A la fin elle me dit avec un profond soupir : » J'avais espéré, pendant votre séjour, puiser du courage dans des épanchements intimes ; mais je me sens plus désolée qu'avant, je sens profondément combien je suis malheureuse. »

Elle leva les yeux vers moi ; mais, pour cacher les pleurs qui s'en échappaient, elle détourna la tête et recula de quelques pas.

Je ne cherche pas à m'excuser ; mais je dois dire que le désir de consoler ou tout au moins de distraire cette noble âme me donna l'idée de lui faire connaître la singulière association d'émigrants dont je faisais partie depuis . quelque temps déjà. Sans m'en apercevoir, je m'étais laissé entraîner si loin, qu'il m'eût été difficile de m'arrêter quand je m'aperçus combien ma confiance pouvait être imprudente. Suzanne se calma, et manifesta une surprise pleine de sérénité; tout son être s'épanouit, et elle m'in-

terrogea avec tant d'intérêt et d'intelligence, que je lui expliquai tout sans détour.

En ce moment Gretchen entra et nous annonça que nous pouvions passer chez le père. Lajeune fille paraissait rêveuse et mécontente. Comme elle se retirait, Belle-et- Bonne lui dit : « Lischen a congé ce soir, prends soin de tout.

— Vous n'auriez pas dû lui donner congé, répondit Gretchen ; elle ne médite rien de bon. Vous avez trop d'indulgence pour elle ; vous lui accordez plus de confiance qu'il ne faudrait. Je viens d'apprendre qu'elle a écrit hier une lettre au facteur ; elle a épié votre conversation, et elle va le retrouver. »

Un enfant qui était resté auprès du vieillard vint me prier de me dépêcher, parce qu'il s'impatientait. Nous entrâmes. Il étaitsur son séant, serein, presque radieux : «Mes enfants,dit-il, j'ai passé ces heuresdans une prière continuelle ; j'ai récité tous les psaumes de David, et jXioute ici de moi-même et avec une foi plus forte : Pourquoi l'homme n'a-t-il d'espoir que dans ce qui est prochain? Le prochain appartient à l'action et au travail ; c'est dans ce qui est lointain qu'il doit espérer et se confier en Dieu ! » Il prit la main de Lénardo et celle de sa fille, et, les plaçantl'une dans l'autre, il dit : a Ceci ne doit pas être un lien terrestre, ce doit être un lien céleste; aimez- vous, servez-vous, secourez- vous comme frère et sœur, sans arrière-pensée, comme Dieu secourt ses enfants. »

A peine avail-il prononcé ces mots qu'il retomba sur son lit avec un sourire céleste ; il était mort. Suzanne tomba à genoux au pied du lit, Lénardo s'a^'CMiouilla comme elle; leurs joues se touchèrent et leurs larmes se réunirent sur les mains du vieillard.

Le facteur entre en ce moment ; il est saisi d'effroi à la vue de ce spectacle. L'œil égaré, il secoue sa noire chevelure ; le beau jeune homme s'écrie : « Il est mort I II est mort au moment où je voulais faire appel à la parole qu'il venait de reconquérir, pour prononcer sur mon sort, sur le sort de sa fille, de l'être que j'aime le plus après Dieu, à qui je souhaitais un cœur pur, un cœur capable de sentir le prix de mon amour. Elle est perdue pour moi 1 Elle est à genoux à côté d'un autre ! Vous a~t-il bénis? Avouez-le !»

Suzanne s'était relevée, Lénardo était debout et s'était un peu remis de son émotion. Elle prit la parole. « Je ne vous reconnais plus, dit-elle, vous, le doux, le pieux, devenu tout à coup furieux ? Vous savez cependant ma reconnaissance, mon estime pour vous.

— Il ne s'agit pas ici de reconnaissance et d'estime, répondit-il, il s'agit du bonheur ou du malheur de ma vie. Cet étranger m'inquiète. Tel que je le vois, je ne me flatte pas de pouvoir l'emporter sur lui ; je ne puis contester des droits antérieurs, briser d'anciens engagements.

— Quand tu seras revenu à toi-même, dit Suzanne plus belle que jamais, lorsqu'on [.»Ouïiate parler romme à l'ordinaire, je te dirai, je ce jurerai sur la dépouille

•mortelle de mon bienheureux père, que je n'ai avec ce monsieur, cet ami, d'autre liaison que celle que tu peux connaître, approuver et parta^'er, et dont tu n'aies' à te réjouir. »

Lénardo tressaillit jusqu'au fond de l'âme ; tous trois étaient debout, immobiles, muets. Le jeune homme prit le premier la parole et dit : « Le moment est trop grave pour ne pas être décisif. Ce que je dis, je ne l'improvise pas, j'ai eu le temps de réfléchir; écoutez-moi donc : Tu me refusais ta main parce que je refusais de te sui-

vre si, par fantaisie ou par nécessité, tu te décidais à émigrer. Je déclare ici solennellement, devant ce vénérable témoin, ne plus mettre aucun obstacle à ton émigration ; je veux la seconder et te suivre partout où tu iras.

«En échange de cette déclaration, qui ne m'est point arrachée, mais que des circonstances étranges ont hâtée, je te demande à l'instant même ta main. »

Il tendit la main d'un geste noble et ferme ; Lénardo et Suzanne reculèrent involontairement.

a C'en est fait I dit le jeune homme avec une certaine majesié pieuse ; cela devait arriver, c'est pour notre bien, Dieu l'a voulu ainsi. Mais, pour que lu ne croies pas que ce fût précipitation et fantaisie, apprends que pour l'amour j'avais renoncé aux rochers et aux montagnes, que j'ai tout disposé à la ville pour vivre selon ta volonté. Maintenant je pars seul ; tu ne refuseras pas de m'en fournir les moyens; il te restera toujours assez d'argent pour le perdre, comme tu le crains et comme tu as raison de le craindre. Car je me suis enfin assuré moi-même que l'habile, l'ingénieux coquin a porté ses vues sur la vallée supérieure, qu'il y installe des machines ; tu le verras attirer à lui toutes les ressources ; peut-êtri' alors rappelleras-tu l'ami fidèle que tu chasses aujourd'hui. »

Raiement trois per.-^onnes se sont trouvées en présence dans une situation plus [)énible; tous trois craignaient de se perdre l'un l'autre et ne savaient dans ce moment comment éviter ce malheur.

Avec une résolution impétueuse le jeune homme s'élança hors de la maison. Belle-et-Bonne étendit la main sur la poitrine refroidie de son père : « Ce n'est pas dans ce qui est prochain (lu'il faut espérer, s'écriat-elle, mais dans ce qui est loin. Ça été sa dernière béné-

diction. Confions-nous en Dieu, confioDS-nousen nous et dans les autres, et tout ira bien. »

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